Colin Manierka, Dix jours, dix heures, dix minutes

La bonne nouvelle d’abord : Même les petits budgets ne doivent pas recourir à des pratiques illégales pour avoir accès à de bons textes. Et quand je dis cela, je ne songe pas aux opuscules de quelques milliers de signes, mais bien à de bons gros romans qu’on met des heures et des heures à terminer. Et comme j’aime illustrer mes propos (dans une sorte de Défense et illustration du numérique 🙂 ), voici un bel exemple : Dix jours, dix heures, dix minutes, roman SF de Colin Manierka, disponible pour 2,68 € sur le site de son éditeur 1)Une remarque pourtant : le texte se vend plus cher sur d’autres sites ! Je l’ai vu affiché 2,99 € sur Immatériel..

La mauvaise nouvelle (si c’en est une, à vous de passer jugement) : Je n’y ai pas compris grand chose, à ce texte. Mais qu’est-ce que cela veut dire ? Que je suis juste trop bête pour le comprendre ? Qu’il me manque des éléments nécessaires à la compréhension ? Ou qu’il n’y a tout simplement rien à comprendre ?

Bon, commençons par le début : C’est dans le fil des nouvelles parutions sur Immatériel, agrégateur et librairie en ligne, que je suis tombé sur le titre d’un éditeur dont je n’avais pas encore entendu parler. Ce qui m’arrive bien de temps en temps, vu que, malgré de fréquentes  visites sur les sites des librairies en ligne pour y dénicher de quoi alimenter la Bauge, je n’ai quand même ni la prétention ni surtout le temps de systématiquement sillonner la toile et la blogosphère à la recherche du moindre petit bout d’information. Quoi qu’il en soit, une telle découverte est toujours un beau point de départ ! J’en ai profité pour me lancer dans les eaux – troubles ou non – où barbote cet éditeur nouvellement découvert, et je me suis aussitôt mis à « feuilleter » son catalogue, pratique qui me permet de me retrouver presque toujours avec sur les doigts de belles surprises littéraires – et la quasi-obligation de dépenser l’argent du ménage pour soutenir de jeunes (et moins jeunes) talents.

Dans le cas qui nous occupe, il s’agit d’une maison dont le nom tout seul aurait suffi à m’intriguer : House made of dawn – maison faite d’aube. La maison en question, dont la vocation penche du côté du Fantastique, de la SF et des polars, semble solidement implantée au Mexique, fait qui, à l’heure de la mondialisation, ne saurait plus étonner personne. Des recherches pas particulièrement approfondies laisseraient croire que le noyau dur de la maison s’est constitué à Bordeaux, et sans doute autour de son directeur général, Renaud Ehrengardt, mais comme ce sont principalement les textes qui nous intéressent, bornons nous à admirer cette touche de couleur supplémentaire dans le riche paysage peuplé par les pure players de la francophonie 2)Une brève présentation se trouve aussi sur le site de Tulisquoi.

Mais abordons donc le texte auquel, de mon propre aveu, je n’ai pas compris grand chose. Il s’agit du journal d’un dénommé Adama qui, un beau jour, se réveille seul dans le noir. Ce qui, quand on se trouve dans un abri souterrain sans accès à la surface, abri qu’on (croit) partage(r) depuis deux ans avec deux collègues, est pour le moins insolite. Il faut pourtant se rendre à l’évidence, il n’y a plus personne, sauf un drôle de bourdonnement qui prendra, au fil des jours qui passent, un caractère de plus en plus menaçant.

Face à son isolement total et à l’incapacité de résoudre l’énigme de sa situation, le narrateur, le mythique Adama, décide de confier ses réflexions et ses observations à un journal pour éviter de sombrer dans la folie. Et c’est grâce à ce journal que le lecteur est mis au courant des conditions ayant mené à l’enfermement d’Adama et de ses deux camarades de solitude, Sophia et Pokrok : La terre est malade, et il y a eu, dans un passé assez proche (passé par rapport au narrateur), des inondations et des tempêtes, sans que l’on sache pour autant si ce sont là les causes où les suites de la maladie en question. Le réchauffement de la planète y est peut-être pour quelque chose, mais le récit reste assez vague à ce propos. Quoi qu’il en soit, la décision a été prise de préserver / conserver plusieurs spécimens de l’humanité dans des abris souterrains afin d’assurer, dans la mesure du possible, la survie de l’espèce. Malheureusement, et c’est là, à mon avis, un des points faibles du texte, l’auteur se tait à propos des conditions sociétales qui ont pu assurer une forme de survie, si limitée fût-elle, après une catastrophe à l’échelle mondiale, et dans quelles conditions une société mourante a pu réaliser un exploit technologique de quelque envergure. Mais l’auteur a pris la décision de se concentrer sur Adama, et de souligner ainsi la dimension humaine de son texte. Soit !

Le spécimen en question, après s’être donc réveillé dans le noir et après avoir découvert qu’il était seul dans son abri, constate un fait encore plus troublant peut-être : l’abri lui-même régresse. Équipé, au départ, de technologies de pointe, Adama se retrouve avec des installations affligées par une constante régression dans le temps. Il verra ainsi l’ordinateur de bord passer par tous les stades de son développement depuis la deuxième moitié du XXe siècle pour se retrouver, en bout de parcours, avec sur les bras – une machine à écrire. Pareille chose se produit tout autour de lui, et le robot-cuisine, censé préparer une diversité de repas à base d’une sorte de gelée riche en protéines, sera remplacé par un bête frigo, sorte de corne d’abondance régulièrement pourvue de la nourriture nécessaire à Adama pour se sustenter.

Tout au long du récit, le lecteur assiste aux tentatives d’Adama de s’expliquer son sort, son abandonnement, la trahison supposée de ses camarades, la régression, le tout agrémenté par des messages et des visions dont on ne sait très bien s’ils sont « réels » ou plutôt les fruits d’une imagination près de lâcher prise et de bousculer dans le noir qui l’entoure et qu’il contemple des heures durant. Je laisse aux lecteurs le soin de découvrir en détail le monde d’Adama, ses angoisses et sa prison souterraine en route vers nulle part, mais je les avertis : quiconque tient à une intrigue où tout se dévoile et où le dernier mot revient à la raison et à la logique, est bon pour une surprise. Aux lecteurs aussi de juger si c’est là une faiblesse du texte ou plutôt la traduction en littérature d’un trait inhérent à un monde que l’individu ne sait plus expliquer depuis longtemps. Toujours est-il que le texte ne laisse pas indifférent et qu’il est carrément impossible de s’en arracher une fois qu’on a cédé à la tentation de parcourir quelques lignes pour voir à quoi cela peut bien ressembler. L’auteur parsème son roman d’indices, de faits divers et d’états d’âme qu’on aimerait trop voir expliqués, la tension monte, et voilà qu’on se retrouve au seuil du prochain chapitre, embarqué dans le même voyage que le narrateur.

J’ai beaucoup apprécié l’écriture sobre de Colin Manierka et sa façon de créer et d’entretenir, avec des moyens très restreints, le mystère et une tension palpable, et je ne peux que complimenter l’équipe de House of dawn pour un travail éditorial qui a produit un texte au charme certain. Mais je persiste et signe, je ne peux pas vraiment dire que j’ai compris quoi que ce soit à ce roman. Mais c’est sans doute parce que, effectivement, on ne peut plus rien comprendre une fois qu’on est prêt à descendre dans les bas-fonds d’une conscience torturée. Et pourtant, j’aimerais demander un service aux lecteurs futurs de ce texte : Si quelqu’un pouvait au moins m’expliquer le titre ? En me laissant, peut-être, un commentaire ?

Colin Manierka, Dix jours, dix heures, dix minutes

Colin Manierka
Dix jours, dix heures, dix minutes
House made of dawn Edition
ISBN : 979-10-92791-01-3

Références   [ + ]

1.Une remarque pourtant : le texte se vend plus cher sur d’autres sites ! Je l’ai vu affiché 2,99 € sur Immatériel.
2.Une brève présentation se trouve aussi sur le site de Tulisquoi