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Pier­rot Sep­ti­me, Mireille, l’initiatrice (Jérô­me et les cou­gars, t. 1)

On le sait depuis déjà belle lurette, le Sanglier, pour assouvir sa soif de lectures érotico-pornographiques, n'hésite pas à s'aventurer sur des terrains parfois peu recommandables, comme l' "Enfer" numérique des rayons Kindle où un grand nombre de textes aux titres racoleurs s'exposent sous les yeux avides des potentiels clients. On peut avoir l'impression que c'est là que la littérature perd jusqu'aux derniers vestiges de son innocence, faisant appel au souvenir des bonnes vieilles cabines masturbatoires des salles de cinémas d'arrière-cour et rendant en même temps un témoignage indécent des aspirations "Chantilly" de leurs auteurs respectifs. Le problème, c'est évidemment de trouver dans cette masse indigeste les quelques rares auteurs ayant gardé un semblant de sérieux, prêts à troquer un vrai texte contre nos euros durement gagnés. Pas évident dans un environnement où on vous demande facilement 2,99 € en échange d'une petite dizaine de pages mal ficelées. Mais qui a jamais dit que le métier de chroniqueur littéraire de textes porno était facile ? Me voici donc une fois de plus en train de vous présenter une des perles arrachées aux bas-fonds d'Amazon - le terme perle étant d'ailleurs tout ce qu'il y a de plus relatif, comme vous n'allez pas tarder à le découvrir. Voici donc Mireille, l'initiatrice, première partie de la série Jérôme et les cougars, signée Pierrot Septime.

Il est devenu banal de constater que les cougars tiennent le haut du pavé, au même titre au moins que les MILF, et ceci est sans doute, au moins en partie, le reflet d'une réalité de plus en plus répandue et de plus en plus visible, à savoir la meilleure conservation des corps - et des envies qui s'y rattachent - depuis que de larges couches de la population ont accès à de meilleurs traitements et que la prise de conscience quant aux besoins de nos composantes physiques a abouti à une volonté manifeste de bien se soigner. Et ce n'est pas pour rien qu'on entend clamer un peu partout que « 60, c'est le nouveau 40 ! » Il suffit de se promener dans les rues d'une de nos grandes villes pour constater cette transformation bienvenue qui promet une extension considérable des années que nous pourrons consacrer aux plaisirs. En attendant donc l'âge d'or des GILF, voici Mireille, une séduisante quadra qui n'a aucune intention de se priver de jeune chair (ce qui est quand même, rappelons-le, la principale caractéristique de la cougar !).

L'intrigue de ce texte d'une quarantaine de pages  ne présente aucune particularité et se raconte en vitesse : Jérôme, petit jeune de 18 ans qui s'apprête à entamer des études de médecine, est obligé d'accompagner ses parents pour assister à une réunion de classe de ces derniers. Étant le seul "jeune", il se fait vite remarquer par Mireille, quadra revenue il y a peu de l'Afrique où elle a accompagné son mari. Cette dernière se révèle être une femme libérée habituée à prendre son plaisir là où il se trouve, au plus grand bonheur du jeune homme près de découvrir la jouissance que seuls l'expérience et un corps épanoui sont en mesure d'apporter. Le récit de Jérôme et de Mireille se double de celui de Mireille et de son mari qui ont découvert, après que l'ennui menaçait de s'installer dans leurs relations, les joies de l'échangisme assaisonnées d'une pincée de candaulisme.

Si le récit est plutôt bien construit, principalement pour ce qui est, d'un côté, des passages ouvrant des perspectives alléchantes sur les rencontres futures de notre jeune héros (la présence de Marguerite, sa voisine de table un peu "rondelette", et la perspective d'un séjour chez son oncle et la jeune femme de celui-ci) et, de l'autre, des récits imbriqués - celui de Jérôme au mariage, et celui des aventures de Mireille racontées par elle-même -, il n'en est pas de même d'un point de vue linguistique et grammatical. On trouve, dans Mireille, l'initiatrice, un usage bien exagéré de la parataxe qui aboutit à des enchaînements peu élégants qui font parfois penser à une mécanique mal huilée, le tout accompagné de coquilles bien trop nombreuses dont certaines font presque hurler de rage. Mais comment attendre autre chose d'un texte qui pousse le vice jusque à placer une belle coquille en pleine vue sur la couverture : Mireille, l'intiatrice [sic] ?

Quant à la parataxe, si de telles constructions peuvent évidemment, sous une plume experte, séduire par un certain appel à la simplicité, elles dérangent, chez Pierrot Septime, par leur banalité maladroite. En même temps, on sent l'auteur peu à l'aise avec les usages des temps du récit, ce qui laisse une impression peu favorable, et le lecteur a trop souvent le malheur de buter contre un agencement peu élégant.

Malgré tous ces défauts, le texte peut se déguster avec un certain plaisir, grâce surtout à la passion de l'auteur qui s'exprime à chaque fois que celui-ci a l'occasion de parler des femmes cougars, des passages dont se dégage tout le bonheur qu'on peut ressentir à l'aspect de la chair épanouie de cette féminité conquérante. C'est grâce à de tels passages qu'on se surprend à considérer l'acquisition des tomes supplémentaires, tout simplement pour passer des instants agréables, plongé dans une lecture qui ne demande aucun effort et qui promet quand mêmes des échappés bienvenues pour se libérer la tête et donner libre cours à ses pulsions peu avouables. Si on n'y trouve pas la sexualité sauvage et dévorante qu'un Ambre Delatoure sait exprimer de façon si magistrale dans sa série Entre de bonnes mains, série dont le personnel n'est pourtant pas sans rappeler celui de Jérôme et les cougars, on peut quand même y trouver un certain bonheur. Et celui-ci ne se néglige absolument pas.

Mireille, l'initiatrice Couverture du livre Mireille, l'initiatrice
Jérôme et les cougars
Pierrot Septime
Fiction / érotisme
auto-édition
21 janvier 2015
Fichier Kindle
47

Jérôme, qui vient d’avoir son bac, se retrouve bien esseulé dans cette réunion d’anciens élèves à laquelle l’ont contraint de participer ses parents. Il avait tant rêvé de cette journée qu’il aurait pu passer avec Annie, sa petite amie. Ils auraient pu profiter de la maison désertée par les parents.

Aucun jeune de son âge à qui se raccrocher. Son père retrouve un ami qu’il n’avait pas vu depuis au moins 15 ans ; Mireille, l’épouse de cet ami, est un peu comme Jérôme, elle ne connaît personne dans cette bonne société. Elle pourrait être sa mère mais la solitude va les amener à se rapprocher. Et pour se rapprocher, ils vont se rapprocher…

Camil­le B., Mary­se est infi­dè­le

Maryse est donc infidèle. Certes, mais il n'y a pas que ça. Elle triche, elle  ment, elle séduit, tout pour se construire un jardin secret où sa rose peut s'épanouir à l'abri des regards trop curieux, et ceux de son mari en particulier. Et puis, elle jouit à n'en plus finir. Vous aurez compris, chers lecteurs, qu'une telle femme a tout pour plaîre à votre serviteur : un corps épanoui de femme mûre (la quarantaine), une imagination fertile, des remises en question qui ne l'empêchent pas de franchir le cap avec un courage et une énergie presque exemplaires, et une ingénuité qui, doublée d'une indécence à toute épreuve, la rend tout simplement - irrésistible. Attention pourtant : Avant de pouvoir goûter à ses charmes, il faut passer par une vallée très peu amène, à savoir un début de texte tout sauf brillant.

J'ai acheté Maryse est infidèle, petit texte d'une soixantaine de pages signé Camille B., il y a quelques mois, et depuis, malgré une couverture et un titre prometteurs de quelques heures de plaisir volées au train-train de mes journées, je n'ai pas trouvé le temps de me laisser séduire. La belle brune de la couverture a donc eu le temps de me narguer à chaque fois que je lançais ma liseuse ou mon appli Kindle, jusqu'à ce que finalement je cède au chant de cette sirène persévérante qu'on devine nue sous les draps. Est-ce à cause de cette attente prolongée que je me suis cru dans l'obligation de faire preuve de patience et que, confronté à des longueurs, un usage parfois assez particulier des temps du récit et une intrigue qui mettait du temps à démarrer, j'ai pourtant résisté à la tentation d'aller voir ailleurs ? Quoi qu'il en soit, je ne regrette aucunement d'avoir fait preuve de patience. Parce que la suite des aventures de Maryse est des plus délicieuses et on est presque surpris, après les imperfections du début. de se trouver sous le charme de la belle, au point d'exiger une suite de ses expéditions en terres lubriques (Vous m'entendez, Camille B. ?).

L'intrigue n'a rien de très particulier : Une femme d'un certain âge, prise au piège des habitudes acquises au cours d'une vie trop tranquille avec son rythme qui inéluctablement s'installe, croise un homme capable de faire résonner les cordes qu'il faut pour réveiller une sensualité endormie sous la poussière des années. Mais le réveil est d'autant plus fulgurant que le sommeil a été long, et Maryse se trouve prête à céder à des propositions qui dépassent le cadre de ce qu'on peut attendre d'une femme après tout très comme il faut. Après une première folie commise dans les bras du séduisant Marc, elle consent à des débuts de soumission avant de se laisser tenter par un triolisme aux allures candaulistes et des échappés en club libertin. On vous a avertis, rien de très particulier dans le récit de Maryse, mais cela n'empêche pas cette petite personne d'apparence si ordinaire, cette femme qui n'a pas honte de ses doutes et de ses remises en question, d'aller vers l'aventure et de dégager un charme auquel il n'est pas facile de se soustraire.

Je crains seulement qu'une partie des lecteurs, peu patients et sollicités de partout, ne fassent demi tour avant d'avoir seulement eu l'occasion de tomber sous le charme. C'est un risque qu'on voit l'auteur courir quand il se sert de façon quelque peu malhabile du jeu des perspectives, procédé en principe capable de pimenter un récit érotique en donnant plusieurs versions d'un seul et même événement tel qu'il peut être perçu par des personnes différentes - et on imagine facilement combien un texte érotique peut gagner en mettant le lecteur dans la peau des personnages respectifs ! Peu rodé sans doute à l'art de capter l'attention de ses lecteurs, Camille B. commence par une version censurée des faits, en l'occurrence la confession qu'Olivier demande à Maryse de ses rendez-vous avec Marc. Malheureusement, cette confession, faite en plus dans une situation censée émoustiller l'intéressée, ressemble plutôt à une énumération d'une liste de courses qu'au récit d'une aventure érotique :

"Il a sorti sa bite de son pantalon pour que je le suce, j'ai compris qu'il voulait que je le fasse éjaculer, je le branlais et je le suçais, c'était bon, oui je suis une salope, j'aime sucer des bites..."1

Confronté à une absence aussi flagrante de passion, on réprime à peine un bâillement. Et ce n'est qu'après coup qu'on comprend les intentions du personnage. L'ironie, c'est que c'est précisément la deuxième version des faits, délivrée ultérieurement par une femme possédée par l'envie de jouir, qui donne une idée beaucoup plus flatteuse de ce dont Camille B. est capable, mais ce deuxième récit se fait attendre. Et je ne sais pas combien de lecteurs auront lâché l'affaire avant d'arriver au point de non-retour.

Toutes ces imperfections - et elles sont  nombreuses dans la première partie du texte - n'empêchent pas Camille B. de trouver des phrases délicieuses pleines de charmes, et des situations cocasses que Maryse apprend à maîtriser et - plus tard - à amener. Comment ne pas adorer le comique d'une situation comme celle où Olivier, maître en herbe, comprend que sa femme n'est pas opposée à l'idée de pimenter leurs relations par une dose de soumission :

"Mais il [i.e. Olivier] ne savait pas comment il allait gérer la soumission de sa femme, fallait-il un contrat, des accessoires ?"2

Ou celle, plus cocasse encore, ou c'est le nez fin du mari qui permet à celui-ci de se rendre compte de l'infidélité de sa femme :

"Olivier commença à lui lécher le sexe, c'était bon, elle était toute douce et déjà très humide et elle sentait... Le latex... Il plongea ses narines dans son sexe pour vérifier..."3

Il ne serait sans doute pas faux de dire que c'est, une fois encore, le rire qui sauve le texte et qui pousse le lecteur à continuer, parce qu'un auteur capable de placer ses personnages sous une lumière aussi absurde, il doit assurément disposer d'autres atouts, et comment lui refuser l'occasion de s'en servir ? Pour ce qui est de Camille B., il a réussi à me rendre accro à sa Maryse, et j'aimerais connaître la suite de ses aventures afin de sombrer avec elle dans l'indécence de ses aventures.

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  1. Camille B., Maryse est infidèle, Le deuxième rendez-vous []
  2. Chapitre "Le deuxième rendez-vous" []
  3. Chapitre "La découverte" []
Maryse est infidèle Couverture du livre Maryse est infidèle
Camille B.
érotisme
auto-édition
8 septembre 2016
67

Maryse est mariée depuis 20 ans à Olivier, un homme qu’elle a toujours aimé et qu’elle n’a jamais trompé, mais qui la délaisse de plus en plus. Un jour elle rencontre Marc avec qui elle a une aventure, son mari s’en aperçoit mais au lieu de la quitter, il va lui ordonner de continuer sa relation. Après chaque soirée avec son amant, elle doit tout raconter en détail à son mari qui en profite pour la punir. La situation échappe complètement à Maryse qui va devenir l’objet sexuel de ces deux hommes. Cela relance le désir du couple jusqu’au jour où Olivier décide d’organiser un dîner tous les trois…

Histoire érotique HARD, réservée à un public averti, mais qui plaira autant aux femmes qu’aux hommes…

Les thèmes abordés sont l’infidélité, l’échangisme, le candaulisme, et la soumission, mais tout ça n’arrive pas sans amour ni jalousie.

Faut-il se débar­ras­ser du livre numé­ri­que ?

À propos d'un article de Walrus Books

Le 9 janvier, un nouvel article est venu s'afficher sur le blog de Walrus Books, article où il est question de la situation du livre numérique qui, après l'enthousiasme du départ, serait tombé en "désamour" et serait même "un échec à l’échelle de l’industrie française".

L'article, annoncé sur le compte Twitter de la maison le 9 janvier à 10 h 05, s'est vite fait remarquer sur le réseau où il jouit, à l'heure qu'il est, d'une soixantaine de "retweets". Une heure plus tard, le magazine littéraire en-ligne Actualitté l'a annoncé de son côté sur le même réseau, l'article ayant été repris dans son intégralité - sous un titre différent - par le magazine.

L'éditeur de Walrus Books, Julien Simon,  vaillamment assisté - au moins jusqu'au 24 novembre 2016, date qui marque sa disparition des réseaux sociaux - par son alter ego, Neil Jomunsi, animateur de page42.org, s'est taillé une solide réputation dans le domaine de la publication numérique, ce qui, joint à sa maîtrise des outils médiatiques de la génération 2.0, lui assure régulièrement une audience de taille. On n'est donc pas surpris de voir très vite s'afficher des réactions sous forme de commentaires et d'articles en réponse aux thèses de Julien Simon.

Livre numérique vs. "objet numérique"

Justin Yost, Books being donated

Ces thèses consistent, d'un côté, à remettre en question le terme "livre" pour désigner l'objet numérique en tant que support de texte - fausse bonne idée qui serait à l'origine d'un grand nombre de discussions assez stériles à propos de la concurrence entre livre numérique et livre traditionnel en papier - pour ensuite proposer de brouiller "les frontières entre web et livre". Comme quoi la question du support est, une fois de plus, arrivée au centre du débat. À tort ? À raison ?

Jetons tout d'abord un coup d'œil sur l'état du livre numérique - terme que j'entends garder pour l'instant vu qu'il a fini par s'imposer. Il est vrai que la quasi-totalité des "livres numériques" que j'ai achetés ou reçus en SP (pas loin de 500 textes) ressemble drôlement à leur contrepartie en papier (si toutefois une telle contrepartie existe). Le texte est le même, évidemment, pareil pour le formatage (dans la mesure du possible), et les éléments du livre numérique sont en grande partie calqués sur ceux du livre-papier : une couverture, une page réservée au charabia éditorial (copyright, adresse de l'éditeur, numéro ISBN), jusqu'à une sorte de "quatrième de couverture" où se trouve en général un texte censé séduire le lecteur prospectif - des atouts évoluant autour de l'élément central et immuable - le texte. Autant d'éléments pour illustrer que le livre numérique et le livre traditionnel sont perçus, à la base, comme une seule et même chose : un texte qu'il s'agit de faire arriver chez les lecteurs, peu importe le support. Le choix de celui-ci a évidemment des conséquences - juridiques, par exemple, (un texte livré sous forme de fichier, propriété ou licence ? Comment éviter le partage en masse du fichier en question ?) ou technologiques (quel format de fichier adopter, comment assurer la compatibilité ?), mais cela ne fait pas disparaître le constat de base : Il y a, au cœur du débat, un texte qui se lit, un texte qui, dans la quasi-totalité des cas, est construit selon un mode hérité de - l'Antiquité. Contrairement à Julien Simon, j'arrive donc à la conclusion que le terme de "livre numérique" est un choix excellent pour désigner le texte sur support immatériel, dans la mesure où il n'y a pas de problème à assimiler un texte à un livre, des termes devenus presque synonymes1. Et je ne trouve rien à redire non plus aux efforts des développeurs de logiciels de lecture et de liseuses qui voudraient sauvegarder une expérience de lecture (le feuilletage, l'apparence du papier, etc.) pratiquement entrée dans les gènes. Surtout quand ces mêmes outils offrent aux lecteurs des possibilités de configuration qui permettent une lecture classique, mais aussi une lecture calquée sur celle des pages web.

Prochaine étape - le livre-web ?

Si donc l'usage du terme "livre numérique" est tout à fait justifiable pour identifier le support choisi, il me semble que la proposition du fondateur de Walrus Books est beaucoup plus qu'une question de vocabulaire. N'y a-t-il pas, derrière la discussion terminologique, une volonté de couper les racines, d'avancer vers quelque chose de radicalement nouveau ? De dire au revoir au texte monolithique tel qu'il pullule autour de nous, que ce soit dans les rayons des étagères ou dans les médias de stockage d'un appareil de lecture ? Julien Simon, quant à lui, défend l'idée qu'il faut mettre la lecture en numérique en rapport avec le Web et ses usages :

"Le livre numérique est intrinsèquement lié au web"

Ce disant, l'éditeur de Walrus reste fidèle à une idée que la maison a illustrée de façon brillante en 2014 en lançant l'expérience Radius :

Radius est un livre-web autant qu’une expérience de lecture : plusieurs auteurs et un scénariste donneront vie au fil des semaines à cette narration en temps réel, sous forme de journal de bord. Le site est un livre, le livre est un site : les frontières entre web et ebook sont volontairement floutées. [...] Ici, pas d’enrichi, pas de multimédia, juste du texte (et quelques images) : c’est par ce biais que doit passer la narration littéraire. Radius est un livre, et à ce titre, l’expérience est payante pour permettre de rémunérer les courageux auteurs.2

Quelques paragraphes plus loin, on peut lire que :

Radius se lit comme un livre connecté au web. Ce n’est pas un abonnement que vous achetez, mais bel et bien un livre (et nous insistons sur ce terme).

On constate le chemin parcouru en termes de - terminologie (!) en comparant les extraits précédents à cette phrase qui se trouve dans l'article du 9 janvier 2017 :

le livre numérique n’a pas nécessairement vocation à être un livre.

Guillaume Apollinaire, Calligramme
Poème de Guillaume Apollinaire en forme de Calligramme, une forme poétique qui a su exploiter les "possibilités graphiques et typographiques" de l'imprimerie.

À lire cela - et à bien comprendre la signification - on se rend compte que le sujet de l'article n'évolue pas tellement autour de la question du support, mais discute plutôt la notion de "texte". Simon lui-même oppose le "livre numérique homothétique"3 à des "objets lisibles" qu'il propose aux éditeurs numériques de créer en dehors des conventions liées à la notion du livre, en jouant "des possibilités graphiques et typographiques de l’écran". Ceci n'a pourtant rien de radicalement nouveau, et d'autres, depuis au moins le début du XXe siècle, ont joué des possibilités "graphiques et typographiques" de l'imprimerie, ce dont certains se souviendront en pensant aux calligrammes d'un Apollinaire.

Si donc il n'y a rien de radicalement nouveau dans l'article de Julien Simon, pourquoi l'urgence qui s'exprime dès le titre, urgence qui ressemble à s'y méprendre à un mea culpa de la part d'un des protagonistes de l'édition numérique ? Pourquoi cette insistance à réclamer un changement de cap, cet appel aux confrères d'oublier "l’héritage du livre" ? Et si l'article était plutôt un cri de détressse, une mise en garde, face à la disparition d'un grand nombre de maisons du numérique ?

L'édition numérique - paysage toujours en pleine ébullition

Le paysage numérique est effectivement, une décennie à peine après l'émergence des moyens technologiques et des premières structures, toujours en pleine ébullition. Des structures naissent, vivent - ou vivotent - pendant un certain temps, avant de mettre l'arme à gauche. 2016 a vu ainsi disparaître, entre autres, House made of dawn, la Bourdonnaye et Artalys, des maisons qui ont produit des textes de qualité dont on peut trouver un échantillon dans la Bauge littéraire. Et la liste des structures ayant disparu est devenue, au fur et à mesure des années, assez longue. La disparition d'un éditeur est  toujours une triste affaire, et le caractère immatériel du numérique a une conséquence particulièrement fâcheuse : Les textes concernés disparaissent sans laisser de traces, pas moyen de les récupérer du naufrage chez le bouquiniste du coin ou sur un marché aux puces.

Et il y a un autre problème, évoqué dans l'article en question dans des termes quelque peu fatalistes, celui de la visibilité des nouveaux acteurs du marché éditorial :

Personne n’en voulait [i.e. du livre numérique], aucun acteur de poids n’a donc vraiment fait d’effort pour promouvoir ce média.

Mis à part le fait qu'une très grande partie des maisons traditionnelles proposent aujourd'hui leurs textes dans les deux formats (papier ET numérique), on ne peut s'empêcher de constater, comme l'a fait Anne Bert dans un réquisitoire dressé contre le magazine LIRE, le peu d'amour que les petites structures numériques rencontrent notamment auprès de la presse, quitte à perdre toute visibilité au profit de l'auto-édition. Ce qui est évidemment un problème et peut expliquer le refus - de la part d'une partie des lecteurs - de lire en numérique quand tout ce qu'ils connaissent, c'est soit l'offre des grandes maison, souvent bardées de DRM et proposée à des prix "souvent ridiculement chers" (pour reprendre les mots de Julien), soit l'auto-édition, celle surtout à la sauce Amazon. Est-ce qu'on s'étonne encore de voir disparaître, les uns après les autres, les pure players, les maisons "nativement numériques" (dont Anne Bert parlait encore avec une telle insistance il y a à peine quelques mois) qui finissent par proposer leurs textes en numérique et en papier ? Reste à savoir si c'est là un mal, étant donné que ces éditeurs n'ont fait autre chose que réaliser que les gens ne sont pas tous pareils, et que certains préfèrent le papier. Et pourquoi s'obstiner à refuser de leur offrir ce qu'ils réclament ? Julien Simon a absolument raison quand il dénonce une approche qui consiste à défendre le livre numérique comme une valeur en soi. N'oublions pas qu'il est surtout question d'un support : et que seule l'évolution permet de s'adapter aux défis de demain et aux usages qui changent :

Ce changement n’est pas pour autant un constat d’échec, si ces éditeurs ont la capacité de publier aujourd’hui des livres imprimés, c’est parce que leur renommée s’est construite autour du numérique.4

Je comprends que les uns ou les autres puissent arriver à une vision alarmiste de la chose. Mais il ne faut pas oublier que certains acteurs de la première heure sont toujours là et continuent à se battre, comme, à titre d'exemple, les Éditions NL (avec leur patron toujours prêt à rompre une lance pour ses convictions,  ce qui ne l'empêche pas de s'adapter, si la donne change), publie.net, vénérable dinosaure de l'édition initialement numérique, ou encore Walrus lui-même, un éditeur qui continue à enrichir le paysage littéraire francophone et qui n'hésite pas à proposer à ses lecteurs (er à ses auteurs) des expériences comme celle de Radius, véritable jalon de la publication numérique de ces dernières années dont il faudrait parler beaucoup plus souvent. Si les pure players ont sans doute vécu, c'est aussi parce que, en fin de compte, l'édition dite numérique n'est rien d'autre que de l'édition pure et simple, une forme d'édition que des pionniers ont eu le courage - et les moyens, grâce aux outils technologiques pas chers et aux nouvelles infrastructures - de mettre sur pied pour se lancer dans un domaine qui jouit toujours d'une renommée brillante. Un domaine qu'ils ont contribué à enrichir en ouvrant leurs portes à des autrices et des auteurs souvent peu connus ou novices.

Maintenant, l'âge des pionniers étant révolu, les nouvelles structures ressemblent de plus en plus aux petits éditeurs classiques, dont certains finissent étouffés par les grands, tandis que d'autres trouvent le courage et les moyens de tenter des expériences, comme celle de Radius (sans que je puisse savoir quelles ont été les répercussions économiques de cette expérience), ou celle encore qui mise sur l' accessibilité en équipant leurs livres (numériques, bien entendu) de dispositifs permettant l'utilisation des lecteurs d'écran, comme ACT éditions l'a fait pour une partie de son catalogue (à titre d'exemple, Le sapeur Camember de Christophe ou Les pieds nickelés de Louis Forton).

Pour conclure, il me semble ques les petites maisons - quel que soit le format de leurs livres - ont encore de beaux jours devant elles, et que l'âge du livre numérique dans sa forme "traditionnelle" (c'est à dire en tant qu'imitation du livre papier) est loin d'être révolu. En même temps, et c'est là que je rejoins Julien Simon, on est loin d'avoir épuisé les possibilités des nouveaux formats et du réseautage, mis à la disposition du monde littéraire par le progrès et la démocratisation de la technologie. Les années à venir seront passionnantes, dans la mesure où il y aura des défricheurs tels que le patron de Walrus Books.

Photo d’illustration : Juston Yost, Books being donated (CC BY-NC 2.0)

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  1. Quant à la Bauge littéraire, j'ai pris l'habitude d'y parler de "textes" plutôt que de "livres", mais il s'agit là surtout d'une remise en question des genres, un grand nombre de textes étant difficiles à classer selon les critères traditionnels : roman, nouvelle, poème, autant de tiroirs qui permettent de ranger, de mettre de l'ordre, dans un terrain littéraire inquiétant par la créativité qui s'y exprime. []
  2. Radius expérience, à propos. Mise en relief par moi. []
  3. Épithète dont, en toute honnêteté, je ne saisis pas tout à fait la signification. Le contexte semble suggérer un texte avec une certaine unité, mais c'est loin d'être clair []
  4. Élizabeth Sutton, Passer du ebook au papier : il n’y a que les imbéciles qui ne changent pas d’avis, interview avec Jean-François Gayrard paru dans IDBOOX le 13 avril 2016 []

Michel Tor­res, Tabar­ka. La Saga de Mô, t. 4

Les afficionados du Sanglier connaissent son appétit démesuré pour les aventures insolites de la Saga de Mô, véritable épopée du bassin de Thau et de sa faune de marginaux, minuscule univers en condensé où l'Histoire s'ouvre au large et se frotte au fantastique. C'est donc sans surprise que, cette année-ci, je me suis offert, en guise de cadeau de Noël anticipé, la lecture du petit dernier en date de Michel Torres, Tabarka, quatrième épisode de la Saga, paru le 1 juin 2016 déjà, toujours chez publie.net.

Mô est donc de retour, et depuis longtemps, des expéditions mythologiques de l'épisode précédent, des expéditions dans lesquelles l'a entraîné son oncle, grand criminel nazi nostalgique de ses exploits meurtriers et en quête de ses complices morts. Remonté des profondeurs infectes de l'Étang d'encre où il a sondé, Dante moderne, l'enfer de toutes les haines, on le retrouve campé au bord de son étang à lui, celui de Thau, melting-pot des civilisations méditerranéennes, celui qui l'a vu naître et où il s'est installé bien à l'écart des gens et du monde, reclus volontaire dans la solitude de sa baraque, dans celle de ses plongées, de ses excursions en mer, et dans celle surtout, bien plus profonde encore, de ses souvenirs ressassés à l'abri des regards.

Vingt ans ont passé depuis son périple souterrain, et le lecteur le retrouve - comme si de rien n'était, comme si le passage des années ne pouvait affecter ce personnage aux dimensions légendaires - dans le décor devenu familier, au bord du canal bien connu, seul avec ses fantômes, guettant dans le noir. Et les fantômes, ils sont légion depuis le temps, ceux de ses parents, de ses camarades, de ses amours.

[Mô] n’arrive pas à réaliser la mort de son ami ; ça tombe comme des mouches autour de lui, une danse macabre. (Tabarka, chap. 29 Le phare)

Parce qu'il ne faut pas se tromper ! La vie de ce loup devenu vieux n'est pas aussi solitaire que ce que les cliches pourraient faire croire, certaines de ses rencontres ayant laissé des traces et des cicatrices. Et le silence où Mô essaie d'enfermer les échos de ce passé est d'autant plus assourdissant qu'on le devine grouillant de voix d'outre-tombe. Peu importe que ces spectres prennent, à l'occasion, la forme d'une araignée, Parque en train de tranquillement tisser ses toiles.

Liu, la sirène chinoise péchée par Mô au large de Sète
« Parce que c’était Liu, / Parce que c’était Mô. »

Parmi ces spectres-là, il y a aussi des femmes. Si Mô n'est pas à proprement parler un séducteur, un homme à femmes, cela ne veut pas dire pour autant que lui les laisse indifférentes. Et pourtant, elles sont spéciales, celles qui se laissent tenter, par nécessité plutôt que par choix, des créatures bien fragiles auxquelles Mô essaie de rendre un peu de force, un semblant de confiance. Cette fois-ci, après Malika disparue vingt ans plus tôt, il y a Liu, sirène aux yeux bridés, repêchée au large de Sète, à l'issue d'une affaire ayant mal tournée. Projetée dans les bras de Mô sans qu'on sache d'où elle vienne, c'est celui-ci qui finit par s'accrocher à elle comme à un ultime espoir d'échapper à la solitude avec son cortège de maux. Il la ramasse, butin arraché aux mains de la mafia, la dépose dans sa baraque, prend soin d'elle pendant ses crises de manque, se terre avec elle au fond de son Tabarka1 d'abord, dans les anciennes salines ensuite, pour se mettre à l'abri des mauvaises surprises et des balles tirées à l'improviste. Et c'est la lente fuite de ce couple improbable, rythmée par l'eau stagnante de la lagune, qui donne à l'auteur l'occasion de longuement évoquer le littoral, sa solitude désertique aux effluves salines, ses plaies creusées par l'homme et sa voracité, et ses racines qui descendent aussi loin que l'humanité. Ce sont là sans aucun doute les meilleures pages de ce récit une fois encore riche en découvertes, d'un récit qui met en évidence la dimension mythique de cette région, une emprise à laquelle les faits et les gestes des humains n'échappent pas, du passé le plus reculé des

blocs de pierre taillée de l’antique jetée gréco-romaine, oubliés des dieux et des hommes, quais perdus, submergés, en partie enlisés, recouverts d’un fauvisme mouvant d’algues brunes, rousses et jaunes (chap. 1, Héros)

jusqu'à la modernité et la décharge près de Sète, "infection légale sur le lido, l’un des cancers du cordon littoral" (chap. 18, Sa Camargue, petite), déluge d'ordures envahies par les rats, peuple mythique avec son cortège d'épidémies et de malédictions, armée de chevaliers apocalyptiques, trait d'union entre les plaies bibliques et les légendes du folklore européen.

Le rôle de Liu ne se borne pourtant pas à cette drôle d'invitation au voyage, et elle n'est pas un bête prétexte pour laisser à l'auteur le plaisir d'emmener ses lecteurs dans une promenade vers les lieux qui lui sont chers. Elle a aussi un rôle à jouer, et celui-ci consiste non seulement à faire déclencher la vendetta finale, mais aussi à rendre à Mô une jeunesse - tout ce qu'il y a de plus provisoire - retrouvée au sein de l'eau, son élément, devenue le témoin de ses ébats et de ses batifolages avec une belle Naïade qui sait garder ses secrets  - si elle en a -, qui refuse de rien dévoiler de ses antécédents et qui finit par disparaître (à moins de se dissoudre) dans la nature sans laisser de traces. Une disparition qui laisse le lecteur en proie à des visions dantesques à propos du sort que Liu a pu subir, l'imagination exacerbée par la violence insoutenablement explicite des assassinats auxquels Michel Torres contraint ses lecteurs à assister. L'absence de toute indication positive de ce qui a bien pu arriver à la jeune femme - une fuite ? un crime ? - est une belle application poussée à l'extrême du précepte que Barbey d'Aurevilly a placé dans la bouche d'un de ses narrateurs, à savoir que

l’enfer, vu par un soupirail, devrait être plus effrayant que si, d’un seul et planant regard, on pouvait l’embrasser tout entier. (Le dessous de cartes d’une partie de whist)

Michel Torres excelle, on en a l'habitude depuis le premier épisode de la Saga, quand il évoque le passé de sa région, la flore et la faune de son littoral à la configuration bien particulière, où les vestiges du passé se cachent à fleur d'eau et où les fantômes sortent de leur domaine pour se promener en plein jour. La richesse de ce que l'on découvre, en compagnie de Mô, laisse le lecteur sans voix, en train de se rêver dans un monde déchiré entre la persistance des origines et le tenace refus de se dissoudre dans l'acide d'une modernité qu'on voit pourtant éclore un peu partout.

Malgré tout le bien que je peux dire de ce roman, il me semble pourtant que le quatrième épisode, s'il répond à un grand nombre des attentes des lecteurs, est moins bien construit que les épisodes précédents, ce qui se traduit surtout par une conclusion bien trop linéaire qui coupe court à la tension construite pendant de longs chapitres. L'auteur a habitué ses lecteurs aux dénouements tragiques, aux déchaînements d'une cruauté sans bornes, à l'impossibilité du bonheur aussi, surtout quand il s'agit de son protagoniste. Quand celui-ci vit donc, l'espace de quelques chapitres, une sorte de bonheur en comprimé, la certitude de voir celui-ci se briser se double de l'angoisse des tourmentes à venir, et on craint le pire pour celle qui a eu le malheur de se frotter, bon gré mal gré, de trop près au grand solitaire, promise sans doute à une mort atroce. Si le bonheur s'efface effectivement avec la disparition de Liu, les craintes aussi délicieuses que terribles sont trompées, et tout se hâte vers une fin qui surprend tout le monde comme si de rien n'était, et le massacre final se déroule, malgré les cadavres déchiquetés, de façon presque clinique. Le showdown n'aura tout simplement pas lieu, et la catharsis a été décommandée. Un peu comme si le grand méchant loup avait rendu son dernier souffle tranquillement au fond du bois, à l'abri des regards, loin des yeux, loin du cœur. On se demande un peu pourquoi tant d'énergie a été dépensée, pourquoi tant de violence a été imaginée, pour laisser finir tout ça comme si le héros découvrait soudain qu'il allait rater un rencard et qu'il fallait donc se grouiller pour se débarrasser de cette affaire inopportune.

On peut lire, sur le site de publie.net, que Tabarka a été "écrit avant les autres tomes", et cela explique peut-être ces quelques faiblesses dans la composition du récit. Ce qui est par contre certain, c'est que Michel Torres a donné avec ce texte un morceau de bravoure, un diamant - imparfaitement taillé peut-être, mais diamant toujours - un échantillon de ce qu'allait devenir la Saga de Mô, récit aux dimensions mythiques où le scintillement de la Méditerranée illumine jusqu'au noir des âmes en peine, et ou le moindre des gestes peut toucher au sublime en devenant rite, geste par lequel le mythe se construit au quotidien …

quand on a tout perdu restent les ritesClick to Tweet

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  1. Il faut sans doute préciser, à l'intention des non-initiés qui, comme moi, n'ont pas le privilège d'habiter les lieux, que Tabarka, c'est aujourd'hui le nom d'une sorte de parc, ancien terrain vague, coincé entre les lotissements de Marseillan et l'Étang, adjacent au port qui en tire son nom - à moins que ce ne soit l'inverse. []
Tabarka Couverture du livre Tabarka
La Saga de Mô
Michel Torres
Fictions
publie.net
01/06/2016
fichier numérique

« La fascination des serpents, mon pauvre Mô, tu t’embarques sur une de ces galères... Il y a longtemps que cela ne t’était pas arrivé. Trop calme le pépère, tu te croyais hors du coup, définitivement à l’abri, froid, et te voilà reparti, et pas qu’un peu, attends, la totale, avec fièvre, frissons et adrénaline. Remarque, avec les emmerdes à venir, l’adrénaline, mets-la de côté, tu en auras besoin. »

Mô a vieilli. Il lui aura fallu vingt ans pour digérer son voyage infernal sur l’étang d’encre. Il se croit pacifié, rangé des voitures, il tisse sa toile, tranquille et sans accroc. Mais dans l’ombre de son paradis, ressurgit sans crier gare la valse des embrouilles.

Main dans la main avec une inquiétante Chinoise, il rôde et bataille avec des mafieux russes, trafique avec ses vieux copains et sème à tire-larigot des cadavres dans son sillage. Une nouvelle course dopée à l’héroïne qui sent l’amour à mort et la vengeance sauvage.

Conte ethnographique hyperréaliste et roman noir, ce quatrième épisode constitue une excellente porte d’entrée à La Saga de Mô.

Lau­ra Lam­brus­co, Com­ment j’ai raté ma vie sexuel­le

Voici, après la vie sexuelle de Jolène Ruest, "fuckée par une chanteuse country", la vie sexuelle "ratée" de Laura Lambrusco, une autrice qui jusque-là a laissé peu de traces sur la toile, mais qui a pondu un texte que votre serviteur a dévoré et dont il peine à se remettre. Voici donc ce petit roman qui, en plein mois de novembre avec ses gros nuages qui étouffent la lumière et ses gouttes de pluie qui rendent aveugles les fenêtres, voici un texte, dis-je, qui m'a surpris, qui m'a fait sourire, qui m'a fait vibrer, qui m'a fait pénétrer, aux côtés d'une femme extraordinaire, dans les bas-fonds de la sexualité, qui m'a fait entrevoir les ténèbres au fond de moi-même, et qui m'a fait bénir le jour où j'ai eu l'heur de tomber dessus dans ma librairie numérique préférée et de céder, une fois de plus, à cette curiosité qui, si elle me bouffe les sous péniblement gagnés, me rend capable d'alimenter et de propulser la Bauge littéraire. Je vous présente donc, après cette entrée en matière quelque peu enthousiaste, un texte tout ce qu'il y a de plus insolite, vivace et attachant, signé Laura Lambrusco : Comment j'ai raté ma vie sexuelle.

Sur la couverture, des jolies couleurs, et le symbole par excellence d'une approche décomplexée du plaisir féminin, épanoui et pleinement assumé, un petit canard jaune des plus engageants, tel qu'il a été rendu célèbre par la série culte Sex and the City, tout fringant comme s'il sortait tout droit d'entre les cuisses de Samantha Jones ou de Carrie Bradshaw, toujours empreint d'un délicieux parfum féminin. Ensuite, aucune surprise, Laura Lambrusco parle (ou plutôt : fait parler sa narratrice qui, pour rendre les choses moins faciles, porte le même nom que l'autrice), et dès le premier chapitre, de sexe. Et au lieu de tourner autour du pot, elle fonce dans le tas. Parce qu'il ne s'agit pas ici, et l'autrice prend soin de le faire comprendre, d'enchaîner des petites histoires de peu de conséquence, non, elle sort tout de suite le gros calibre pour parler frustration, violence sexuelle, vénalité, moralité, tout ça, tout ça, et bien plus encore. Comme par exemple la notion de - beauté. On peut maintenant discuter pendant de longues heures de ce qu'est la beauté, du concept tel qu'il se construit dans les différentes sociétés, au fil des siècles. Ou on peut illustrer la question, ébauchée par l'autrice en quelques phrases, par un beau suicide survenu au bout d'à peine quelques pages. Plein dans le tas, vous avez été avertis... De quoi calmer les ardeurs. Et de quoi illustrer la verve et le savoir-faire d'une autrice qui arrive à rendre, en quelques phrases, comme en passant, le poids d'une vie entière, avec ses aspirations, ses échecs, ses instants de joie, son terminus, et le silence qui entoure, qui étouffe, ce départ. Et tout ça avec un vocabulaire et un phrasé loin de tout reproche, loin des doigts levés et des moues philosphes régulièrement arborées dans des émissions bidons de la télé copieusement peuplées d'experts.

On peut dire que cela tranche sur l'idée véhiculée par ce si joli canard. Et pourtant, les délices du corps féminin, le charme des amours saphiques, les turlutes et les enculages, tout ça y est aussi, et évoqués avec un sourire - parfois, il est vrai, bien en coin - mais pourtant des plus engageants. Un exemple ? Avec plaisir ! Voici une auto-description de la narratrice :

Moi ! Belle comme un foie de veau avec mes 25 ans, [...] jeune et fraîche, les seins en obus avec des tétons frétillants comme des lardons dans la poêle, un cul de  paradis et une moule baveuse, toujours d'accord et disponible pour lui manger la Knacki et me faire fourrer sous toutes les coutures, patiente et attentionnée, rien que du bon ! (Chapitre 4. Encore une chicorne dans la gueule à la beauté)

Ça vous fait saliver, non ? Et puis, on croit voir trembler un sourire sur les lèvres de la narratrice, un sourire d'auto-dérision, un sourire qui illustre la condition humaine, un gage de l'humanité profondément ressentie de la narratrice - sauf qu'elle y ressort dans les instants qui font tout sauf - sourire. Parce que Laura (n'oublions pas que la narratrice a tendance à se confondre avec l'autrice) se trouve souvent dans des situations glauques. Je dirais même, de plus en plus glauques. Des situations qu'il faut d'abord savoir déchiffrer, comprendre. Au début, on se pose encore des question, genre, "Est-ce bien sérieux, tout ça ?", ensuite on se dit que celle-là a quand même le chic pour se fourrer dans des situations bien particulières, et on attend le franc rire qui va libérer les tensions, qui va nous faire revenir dans un monde où tout y est beau et où tous y sont gentils. Et bien, non, hors de question de faire croire à qui que ce soit qu'il peut y avoir un monde où les problèmes puissent se résoudre. Attendez un peu la suite des aventures de Laura, le chapitre surtout où elle chope "le virus des putes"1, un virus des plus puissants qui la pousse dehors, à la recherche de fréquentations inavouables, une recherche qui la révèlera à elle-même et qui la laissera dans un face à face bien lamentable avec la grande faucheuse.

Mais quel talent quand même que celui qui, mine de rien, en affichant un sourire des plus engageants, fait pénétrer le lecteur dans un bar sordide où Laura travaille comme "entraîneuse" pour plumer le chaland, et de le soumettre au moindre de ses grés en prenant un ton qui fait croire, de par les interventions de la narratrice dont la voix semble venir d'un off où on l'imagine confortablement installée dans un fauteuil en train de siroter un whisky et de commenter les balivernes des personnages, un ton donc qui fait croire ce même lecteur à un épisode comique, quand il s'agit en vérité de peupler une scène désolante d'êtres humains en détresse... quand il s'agit de dégager, sous les rides et la peau flasque, la beauté des corps usés. Qui, finalement, se trouve ailleurs que là où l'on aurait pu l'imaginer...

Cher lecteur, vous n'êtes pas au bout de vos peines, ni la narratrice non plus d'ailleurs, et il vous reste du chemin à parcourir avant de débarquer, en même temps que Laura - qui, pour l'occasion, prend des allures de Candide - dans sa maison délabrée dans le sud de la France, en pleine campagne, où, munie d'une motobineuse et de toutes sortes d'outil,

[elle] apprend patiemment à faire pousser les tomates et les carottes et à supporter les assauts de la piéride du choux...2

Je vous laisse donc découvrir ce texte excellent, étonnant, un texte auquel je souhaite de trouver un maximum de lecteurs. Un tel nombre, au fait, que l'éditrice - une personne, pour me servir des mots de la narratrice, "absolument craquante, avec un sourire à se couper un bras pour y avoir droit et des yeux de velours et faite au moule"3 - qu'elle finisse donc par se servir de ces mêmes charmes pour convaincre cette chère Laura de se remettre à l'écriture.

Avant de vous laisser pour de bon, un tout petit mot à propos de l'éditeur, ACT Éditions, une toute petite structure avec à son actif une poignée de textes. Trois choses à constater :

  • L'éditrice est effectivement "craquante"
  • Nulle trace du texte de Laura sur le site entier, une absence qui me semble assez bizarre et devrait être réparée sans tarder
  • D'autres trésors y attendent d'être arrachés aux profondeurs du site !

Sur ce, je vous souhaite "Bon voyage !"

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  1. Chapitre 10, "L'argent, source de tous les vices, bis" []
  2. Chapitre 14, les meilleures choses ont une fin, les pires rarement []
  3. Chapitre 14. les meilleures choses ont une fin, les pires rarement []
Comment j'ai raté ma vie sexuelle Couverture du livre Comment j'ai raté ma vie sexuelle
Laura Lambrusco
Fiction / érotisme
ACT éditions
21/09/2016
Fichier numérique
97

Après le joli succès de son premier roman, Laura Lambrusco nous peint ici le portrait tragi-comique d'une femme éprise de liberté et de son parcours compliqué, semé d'embûches autant que de petits et grands bonheurs, au gré de ses nombreuses rencontres.

Livrée à la concupiscence d'hommes, de femmes et d'elle-même, Laura Lambrusco fait la chronique d'un voyage initiatique dans les mille lieux et visages du désir, entre cauchemar et délice.

Dans ce roman aux allures de confession d'expériences les plus secrètes, Laura Lambrusco use à nouveau de son style décapant, renonçant à toute décence, pudeur et retenue, nous donnant parfois à pleurer et très souvent à rire.

Mais attention, à ne pas mettre entre toutes les mains !