Archives pour la catégorie roman

Alexis Loran­ger, Texas Por­no Cheap & The Joe Sex Cla­sh

En septembre 2016, La Musardine a publié, dans un seul volume, deux textes d'Alexis Loranger, Texas Porno Cheap, initialement paru en 2013, en même temps que sa suite, The Joe Sex Clash, publié dans ce volume pour la première fois. Ces deux textes sont intimement liés par les expériences respectives des protagonistes, Kathy et Joe, un couple qui se trouve emporté, chacun pour soi, dans un tourbillon érotico-pornograhique dont les étapes se reflètent et se correspondent comme des gestes dans un miroir.

Retour à la case départ : S'il faut en croire la préface de l'édition 2016 du roman en deux parties dont je m'apprête à vous parler, préface signée par son éditrice, Sophie Rongiéras, le manuscrit de Texas Porno Cheap est entré dans les locaux de la Musardine "durant l’été 2008 [...] par jour de grande chaleur" et n'a pas tardé à mettre sous le charme celle qui allait devenir son éditrice. Malgré ses effets bénéfiques et instantanés (on parle, dans la Note aux lecteurs, d' "enthousiasme contagieux" et "d’un irrépressible fou rire"), le texte aurait quand même dû attendre presque cinq (!) ans avant de sortir des presses en bonne et due forme en février 2013 pour être lâché sur le public. Quoi qu'il en soit, il semblerait que le succès du roman d'Alexis Loranger ait répondu aux attentes de l'éditrice, parce que voici que la Musardine, trois ans et demi plus tard, renchérit en rééditant le texte, accompagné cette fois-ci d'une sorte de complément masculin des aventures déjantées de Kathy, l'héroïne de la première partie : The Joe Sex Clash.

L'intrigue n'est pas des plus complexes et se laisse facilement résumer (je me borne ici, pour des raisons que vous allez comprendre, à la première partie) : Kathy, secrétaire new-yorkaise, est invitée au Texas pour assister au mariage de sa meilleure amie, Candy. Elle entreprend le voyage en voiture, mais celle-ci tombe en panne en plein désert. Encore heureux que Kathy dispose de quelques accessoires pour se déguiser en allumeuse du bord de route afin de séduire un motard, annoncé de loin par le bruit infernal de son engin. C'est le coup d'envoi d'une série d'aventures érotiques qui conduiront la protagoniste de la queue du motard sur laquelle elle s'est empalée avec une remarquable maîtrise acrobatique entre les mains entreprenantes de la propriétaire du seul hôtel de la bourgade où elle a fait naufrage, Asstown, la bien-nommée ville du cul. Son séjour est rythmé, d'un côté, par des parties de jambes en l'air, et de l'autre par des rencontres teintes de mysticisme avec un Indien, son dernière escale de baise avant de continuer sa route vers Bornbitch (salope née) où aura lieu le mariage et où Joe, son copain, est censé la rejoindre.

Ce premier texte est en grande partie écrite comme une satire du genre pornographique, genre qui invite à la dérision facile par le caractère répétitif et souvent schématique des gestes qui, en grande partie, le définissent. Malgré cette attitude contestatrice face à un genre qui succombe bien facilement au défaut de se prendre trop au sérieux, Alexis Loranger réussit à trouver des phrases dont la beauté s'empare du lecteur sans crier gare, rendant au texte une sorte de sérieux qui sauve le récit, in extremis et au milieu d'une scène orgiaque et blasphématoire, de basculer vers l'absurde :

elle « sentait » les mouvements que la bite dans le ventre engendraient [sic], [...] et ce mouvement de gorge, cette longue aspiration de femme qui va bientôt descendre, emportée dans les grandes profondeurs de son corps, et ce visage qui montre la surprise, presque la peur, de se voir engloutie toute dans le tourbillon de l’orgasme à venir

C'est en retrouvant cet érotisme sincère, libéré de toute grandiloquence, qu'Alexis Loranger démontre à quel point l'érotisme - et à plus forte raison la pornographie - a besoin du rire, voire de la franche rigolade rabelaisienne (vous comprenez mieux sans doute pourquoi j'ai insisté, en début d'article, sur la réaction de sa première lectrice), pour remonter aux origines, à la source même alimentée par le plaisir et la joie de vivre, en se passant de tout charabia transcendant. Il suffit de penser aux échanges entre Jument-facile-à-monter (le nom dont l'indien affuble notre Kathy) et le mystérieux habitant du désert dont je vous laisse découvrir le vrai nom.

J'ai lu ce premier texte avec un très grand plaisir, appréciant à leur juste valeur l'usage hyperbolique des clichés et le ridicule charmant du personnage de Kathy, Barby séparé de son Ken, perdue dans le pays des mirages érotiques. Et puis survint The Joe Sex Clash, second texte consacré aux événements entourant le sacré mariage de Bornbitch.

Là, l'Amérique des Rednecks, des cowboys, des rodéos, et des routes poudreuses écrasées par le soleil disparaît au profit de celle des affaires et du raffinement ; le ketchup, coulant à flot dans la première partie, y est remplacé par le champagne ; l'Indien et ses deux fennecs font place à Jane Rabbit, docteur ès sexologie, une cougar "entre deux âges", et le décor de Western cède le pas à

des statues de marbre [qui] laissaient suggérer que le lieu était dédié au sexe : Aphrodite et Éros s’enlaçant, Europe en ébat avec le cygne Zeus, des moines tantriques en pleine prière…

Joe, lui aussi, va vivre une suite d'aventures sexuelles, passant des mains de Ginger, la jolie réceptionniste, à celles d'une multitude de femmes déchaînées dans leur quête du plaisir érigé en discipline olympique. Il est pourtant moins chanceux que son homologue féminin, parce que si celle-ci jouit à n'en plus finir, lui se retrouve dans l'incapacité de conclure, un problème qui le mènera tout droit à l'hôpital où il sera guéri grâce aux soins du docteur Rabbit. Tout ça est bien écrit et Alexis Loranger ne manque pas d'imagination pour conduire son héros dans des situations les unes plus absurdes que les autres, mais c'est précisément l'ingrédient qui a fait de Texas Porno Cheap un met aussi savoureux qu'épicé qui manque cruellement à la partie masculine : l'humour moqueur et distant qui a rythmé les progrès dans la débauche de Kathy.

Il me semble que le problème principal de cette deuxième partie réside dans le fait qu'elle est calquée avec bien trop de précision sur les aventures de Kathy. Tout y trouve une correspondance, et l'auteur pousse le vice aussi loin que de se plagier lui-même. Plagiat illustré, par exemple, par la répétition, sans aucune valeur ajoutée, de la petite idée bien gentille qu'il a eue pour Texas Porno Cheap, à savoir de remplir un paragraphe entier de synonymes pour le sexe - masculin dans le premier cas, féminin dans l'autre. Même observation pour l'intervention d'une sorte de Deus (Dea) ex machina, l'Indien pour Kathy, le docteur Rabbit pour Joe, intervention apaisante qui permet aux protagonistes de retrouver l'assurance perdue et de renouer, en fin de parcours, avec le partenaire trompé. On peut se demander si Loranger a voulu illustrer, en réutilisant aussi excessivement le moule du premier texte pour produire le second, cet adage célèbre : "Tant va la cruche à l'eau qu'à la fin elle se casse". Malheureusement, le seul effet obtenu est celui de dégoûter ses lecteurs. Ceux au moins qui savent regarder plus loin que le bout de leur bite dressée. Ce qui, d'un seul coup, risque de faire préjudice à la première partie qui pourtant mérite bien mieux qu'un jugement aussi sommaire. Mais il est difficile d'éviter un tel réflexe quand on voit l'auteur se foutre ouvertement de la gueule de ses lecteurs en répétant, à la fin du Joe Sex Clash, des paragraphes entiers de la première partie, certains sans le moindre changement, d'autres assez légèrement remaniés par-ci, par-là pour refléter le point de vue de Joe substitué à celui de Kathy.

Autant le premier texte est original, plein de sève (c'est le cas de le dire) et d'un ridicule bon enfant, autant le second manque d'inspiration originale, se contentant des scénarios les plus communs, gardant comme dernier prétexte la répétition obsessive des interjections orgasmiques, vestiges peu convaincants des railleries qui entouraient les rencontres de Kathy :

Le concert de râles et de gémissements s’apparentait à un chœur de joueuses de tennis autant qu’à la cacophonie d’un poulailler industriel.

Malgré ces défauts de la deuxième partie, on peut souligner qu'Alexis Loranger n'a pas tort d'insister sur la fatique, le trop-plein, que peut engendrer une sexualité réduite à son expression mécanique, défaut qu'on rencontre bien trop souvent dans les textes érotico-pornographiques où l'intrigue, si elle ne joue pas à la grande absente, se résume trop souvent à amener une série de rencontres de plus en plus hardes :

la hargne à jouir qui les dominait au commencement du concours avaient laissé place chez beaucoup à des plaisirs poussifs.

Tandis qu'on ressent, tout au long de la première partie, une sorte de virginité, la joie d'inventer, de fabuler, de conter, d'envoyer les protagonistes non pas seulement en l'air, mais aussi vers l'aventure, la deuxième partie, condamnée à refléter les inventions de la première, est dénuée de ces plaisirs-là qui, pourtant, auraient pu faire naître un texte qui se lit avec plaisir au lieu de l'assemblage de mots et de phrases que l'auteur nous jette en pâture. Par un renversement des plus bizarres des intentions de l'auteur, c'est d'ailleurs justement le caractère purement sensuel de ces aventures-là qui finit par convaincre le lecteur de ne pas abandonner la lecture en cours de route et de profiter, l'imagination aidant, du seul côté juteux de la chose.

La lecture de la suite gâche quelque peu le souvenir du premier texte, ce qui est dommage et ne rend justice ni à Texas Porno Cheap ni à l'imagination fertile qui l'a pondu. Alexis Loranger aurait sans doute mieux fait d'employer son temps, son énergie et son savoir-faire à rédiger un texte entièrement nouveau au lieu d'essayer de rester original en se plagiant lui-même. Si le lecteur profite quand même de cette réédition augmentée, c'est que le prix que l'éditeur demande pour la version numérique des deux textes est nettement inférieur à celui du seul Texas Porno Cheap de l'édition originale : 5,99 € pour les deux au lieu de 9,99 € pour un seul. Une affaire effectivement - juteuse 🙂

Texas Porno Cheap & The Joe Sex Clash Couverture du livre Texas Porno Cheap & The Joe Sex Clash
Alexis Loranger
Fiction
La Musardine
15 December 2016
Fichier numérique
213

Kathy, adorable blonde naïve, tombe en panne sur la Route 66 tandis qu'elle se rend au mariage de sa meilleure amie. Soudainement aussi chaude que le soleil sous lequel elle cuit, elle ne cessera d'ouvrir les jambes à tout-va et à tout le monde, ne les refermant que le temps de reprendre son souffle et de se poser une question : " Mais que vais-je dire à Joe ? ". Car oui, elle est en couple avec Joe. Avant de la rejoindre aux noces, le pauvre est resté seul à New York.

Le pauvre ? Que nenni ! Car en l'absence de sa dulcinée, Joe connaît des ennuis qui l'emmènent de gogo-dancings en boîtes à partouzes, pour le meilleur... et le meilleur ! Une question le taraude pourtant : que va-t-il dire à Kathy ?

Texas Porno Cheap et The Joe Sex Clash sont les deux romans en écho d'une saga totalement fada et irrésistible, qui manie les ficelles du genre pornographique avec maestria et ironie. Un pur régal !

Alexis Loranger est né en 1975. Avocat d'affaires à Bruxelles, c'est sa haine profonde pour les motos qui l'a amené à écrire Texas Porno Cheap. The Joe Sex Clash s'est ensuite imposé à lui, comme pour s'excuser auprès de sa blonde héroïne...

Michel Tor­res, Tabar­ka. La Saga de Mô, t. 4

Les afficionados du Sanglier connaissent son appétit démesuré pour les aventures insolites de la Saga de Mô, véritable épopée du bassin de Thau et de sa faune de marginaux, minuscule univers en condensé où l'Histoire s'ouvre au large et se frotte au fantastique. C'est donc sans surprise que, cette année-ci, je me suis offert, en guise de cadeau de Noël anticipé, la lecture du petit dernier en date de Michel Torres, Tabarka, quatrième épisode de la Saga, paru le 1 juin 2016 déjà, toujours chez publie.net.

Mô est donc de retour, et depuis longtemps, des expéditions mythologiques de l'épisode précédent, des expéditions dans lesquelles l'a entraîné son oncle, grand criminel nazi nostalgique de ses exploits meurtriers et en quête de ses complices morts. Remonté des profondeurs infectes de l'Étang d'encre où il a sondé, Dante moderne, l'enfer de toutes les haines, on le retrouve campé au bord de son étang à lui, celui de Thau, melting-pot des civilisations méditerranéennes, celui qui l'a vu naître et où il s'est installé bien à l'écart des gens et du monde, reclus volontaire dans la solitude de sa baraque, dans celle de ses plongées, de ses excursions en mer, et dans celle surtout, bien plus profonde encore, de ses souvenirs ressassés à l'abri des regards.

Vingt ans ont passé depuis son périple souterrain, et le lecteur le retrouve - comme si de rien n'était, comme si le passage des années ne pouvait affecter ce personnage aux dimensions légendaires - dans le décor devenu familier, au bord du canal bien connu, seul avec ses fantômes, guettant dans le noir. Et les fantômes, ils sont légion depuis le temps, ceux de ses parents, de ses camarades, de ses amours.

[Mô] n’arrive pas à réaliser la mort de son ami ; ça tombe comme des mouches autour de lui, une danse macabre. (Tabarka, chap. 29 Le phare)

Parce qu'il ne faut pas se tromper ! La vie de ce loup devenu vieux n'est pas aussi solitaire que ce que les cliches pourraient faire croire, certaines de ses rencontres ayant laissé des traces et des cicatrices. Et le silence où Mô essaie d'enfermer les échos de ce passé est d'autant plus assourdissant qu'on le devine grouillant de voix d'outre-tombe. Peu importe que ces spectres prennent, à l'occasion, la forme d'une araignée, Parque en train de tranquillement tisser ses toiles.

Liu, la sirène chinoise péchée par Mô au large de Sète
« Parce que c’était Liu, / Parce que c’était Mô. »

Parmi ces spectres-là, il y a aussi des femmes. Si Mô n'est pas à proprement parler un séducteur, un homme à femmes, cela ne veut pas dire pour autant que lui les laisse indifférentes. Et pourtant, elles sont spéciales, celles qui se laissent tenter, par nécessité plutôt que par choix, des créatures bien fragiles auxquelles Mô essaie de rendre un peu de force, un semblant de confiance. Cette fois-ci, après Malika disparue vingt ans plus tôt, il y a Liu, sirène aux yeux bridés, repêchée au large de Sète, à l'issue d'une affaire ayant mal tournée. Projetée dans les bras de Mô sans qu'on sache d'où elle vienne, c'est celui-ci qui finit par s'accrocher à elle comme à un ultime espoir d'échapper à la solitude avec son cortège de maux. Il la ramasse, butin arraché aux mains de la mafia, la dépose dans sa baraque, prend soin d'elle pendant ses crises de manque, se terre avec elle au fond de son Tabarka1 d'abord, dans les anciennes salines ensuite, pour se mettre à l'abri des mauvaises surprises et des balles tirées à l'improviste. Et c'est la lente fuite de ce couple improbable, rythmée par l'eau stagnante de la lagune, qui donne à l'auteur l'occasion de longuement évoquer le littoral, sa solitude désertique aux effluves salines, ses plaies creusées par l'homme et sa voracité, et ses racines qui descendent aussi loin que l'humanité. Ce sont là sans aucun doute les meilleures pages de ce récit une fois encore riche en découvertes, d'un récit qui met en évidence la dimension mythique de cette région, une emprise à laquelle les faits et les gestes des humains n'échappent pas, du passé le plus reculé des

blocs de pierre taillée de l’antique jetée gréco-romaine, oubliés des dieux et des hommes, quais perdus, submergés, en partie enlisés, recouverts d’un fauvisme mouvant d’algues brunes, rousses et jaunes (chap. 1, Héros)

jusqu'à la modernité et la décharge près de Sète, "infection légale sur le lido, l’un des cancers du cordon littoral" (chap. 18, Sa Camargue, petite), déluge d'ordures envahies par les rats, peuple mythique avec son cortège d'épidémies et de malédictions, armée de chevaliers apocalyptiques, trait d'union entre les plaies bibliques et les légendes du folklore européen.

Le rôle de Liu ne se borne pourtant pas à cette drôle d'invitation au voyage, et elle n'est pas un bête prétexte pour laisser à l'auteur le plaisir d'emmener ses lecteurs dans une promenade vers les lieux qui lui sont chers. Elle a aussi un rôle à jouer, et celui-ci consiste non seulement à faire déclencher la vendetta finale, mais aussi à rendre à Mô une jeunesse - tout ce qu'il y a de plus provisoire - retrouvée au sein de l'eau, son élément, devenue le témoin de ses ébats et de ses batifolages avec une belle Naïade qui sait garder ses secrets  - si elle en a -, qui refuse de rien dévoiler de ses antécédents et qui finit par disparaître (à moins de se dissoudre) dans la nature sans laisser de traces. Une disparition qui laisse le lecteur en proie à des visions dantesques à propos du sort que Liu a pu subir, l'imagination exacerbée par la violence insoutenablement explicite des assassinats auxquels Michel Torres contraint ses lecteurs à assister. L'absence de toute indication positive de ce qui a bien pu arriver à la jeune femme - une fuite ? un crime ? - est une belle application poussée à l'extrême du précepte que Barbey d'Aurevilly a placé dans la bouche d'un de ses narrateurs, à savoir que

l’enfer, vu par un soupirail, devrait être plus effrayant que si, d’un seul et planant regard, on pouvait l’embrasser tout entier. (Le dessous de cartes d’une partie de whist)

Michel Torres excelle, on en a l'habitude depuis le premier épisode de la Saga, quand il évoque le passé de sa région, la flore et la faune de son littoral à la configuration bien particulière, où les vestiges du passé se cachent à fleur d'eau et où les fantômes sortent de leur domaine pour se promener en plein jour. La richesse de ce que l'on découvre, en compagnie de Mô, laisse le lecteur sans voix, en train de se rêver dans un monde déchiré entre la persistance des origines et le tenace refus de se dissoudre dans l'acide d'une modernité qu'on voit pourtant éclore un peu partout.

Malgré tout le bien que je peux dire de ce roman, il me semble pourtant que le quatrième épisode, s'il répond à un grand nombre des attentes des lecteurs, est moins bien construit que les épisodes précédents, ce qui se traduit surtout par une conclusion bien trop linéaire qui coupe court à la tension construite pendant de longs chapitres. L'auteur a habitué ses lecteurs aux dénouements tragiques, aux déchaînements d'une cruauté sans bornes, à l'impossibilité du bonheur aussi, surtout quand il s'agit de son protagoniste. Quand celui-ci vit donc, l'espace de quelques chapitres, une sorte de bonheur en comprimé, la certitude de voir celui-ci se briser se double de l'angoisse des tourmentes à venir, et on craint le pire pour celle qui a eu le malheur de se frotter, bon gré mal gré, de trop près au grand solitaire, promise sans doute à une mort atroce. Si le bonheur s'efface effectivement avec la disparition de Liu, les craintes aussi délicieuses que terribles sont trompées, et tout se hâte vers une fin qui surprend tout le monde comme si de rien n'était, et le massacre final se déroule, malgré les cadavres déchiquetés, de façon presque clinique. Le showdown n'aura tout simplement pas lieu, et la catharsis a été décommandée. Un peu comme si le grand méchant loup avait rendu son dernier souffle tranquillement au fond du bois, à l'abri des regards, loin des yeux, loin du cœur. On se demande un peu pourquoi tant d'énergie a été dépensée, pourquoi tant de violence a été imaginée, pour laisser finir tout ça comme si le héros découvrait soudain qu'il allait rater un rencard et qu'il fallait donc se grouiller pour se débarrasser de cette affaire inopportune.

On peut lire, sur le site de publie.net, que Tabarka a été "écrit avant les autres tomes", et cela explique peut-être ces quelques faiblesses dans la composition du récit. Ce qui est par contre certain, c'est que Michel Torres a donné avec ce texte un morceau de bravoure, un diamant - imparfaitement taillé peut-être, mais diamant toujours - un échantillon de ce qu'allait devenir la Saga de Mô, récit aux dimensions mythiques où le scintillement de la Méditerranée illumine jusqu'au noir des âmes en peine, et ou le moindre des gestes peut toucher au sublime en devenant rite, geste par lequel le mythe se construit au quotidien …

quand on a tout perdu restent les ritesClick to Tweet

 _______________

  1. Il faut sans doute préciser, à l'intention des non-initiés qui, comme moi, n'ont pas le privilège d'habiter les lieux, que Tabarka, c'est aujourd'hui le nom d'une sorte de parc, ancien terrain vague, coincé entre les lotissements de Marseillan et l'Étang, adjacent au port qui en tire son nom - à moins que ce ne soit l'inverse. []
Tabarka Couverture du livre Tabarka
La Saga de Mô
Michel Torres
Fictions
publie.net
01/06/2016
fichier numérique

« La fascination des serpents, mon pauvre Mô, tu t’embarques sur une de ces galères... Il y a longtemps que cela ne t’était pas arrivé. Trop calme le pépère, tu te croyais hors du coup, définitivement à l’abri, froid, et te voilà reparti, et pas qu’un peu, attends, la totale, avec fièvre, frissons et adrénaline. Remarque, avec les emmerdes à venir, l’adrénaline, mets-la de côté, tu en auras besoin. »

Mô a vieilli. Il lui aura fallu vingt ans pour digérer son voyage infernal sur l’étang d’encre. Il se croit pacifié, rangé des voitures, il tisse sa toile, tranquille et sans accroc. Mais dans l’ombre de son paradis, ressurgit sans crier gare la valse des embrouilles.

Main dans la main avec une inquiétante Chinoise, il rôde et bataille avec des mafieux russes, trafique avec ses vieux copains et sème à tire-larigot des cadavres dans son sillage. Une nouvelle course dopée à l’héroïne qui sent l’amour à mort et la vengeance sauvage.

Conte ethnographique hyperréaliste et roman noir, ce quatrième épisode constitue une excellente porte d’entrée à La Saga de Mô.

Lau­ret­te Lau­rin, Se pren­dre au jeu

On le sait depuis assez longtemps déjà : Les textes se moquent de toute tentative de classement et se montrent souvent revêches quand il s'agit de les faire entrer dans des tiroirs, de les ranger, dans un effort d'apprivoiser la littérature, de la dompter en y appliquant des règles auxquelles elle aurait à se plier. Chaque amateur de littérature sait pourtant que les choses ne sont jamais aussi simples et que les textes sont plutôt des animaux fabuleux qui, rafistolés de toutes parts, aiment se soustraire à toute tentative de classement. Et que dire donc de ce troisième roman de Laurette Laurin, Se prendre au jeu, paru le 31 août 2016 aux Éditions Québec Amérique, qui, lui, se présente comme un roman en trois actes et demi, dont l'autrice affirme que "l’idée [...] est née dans les coulisses des soirées B du Théâtre d’Aujourd’hui" (p. 259), et dont le titre est une référence au jeu tel qu'il se pratique sur les scènes de ce monde ? Bel hybride que celui créé par Laurette Laurin, et je peux affirmer que celui qui se laisse tenter et plonge dans le récit des (més-) aventures d'Elle et de Lui, de Margot et de Stefano, risque de rester longtemps encore en compagnie de ces deux protagonistes d'une pièce qui se joue et se consume en très petit comité, dans un tête-à-tête rapporté dans un très long monologue qui oscille, selon les nécessités, entre dialogue et récit. Drôle de bête donc que ce roman déguisé en pièce de théâtre (à moins que ce ne soit l'inverse) qui nous arrive, en pleine rentrée littéraire, tout droit de la belle Province.

L'autrice, sans doute dans la bonne intention de mieux accueillir le lecteur, a cru bon de paver la route de celui-ci d'un assez grand nombre de citations (j'en ai trouvé huit) placées en exergue devant les chapitres déguisés en actes. J'aimerais pourtant y rajouter une citation supplémentaire parce qu'elle pourrait servir de devise au texte entier et qui, sans doute, aidera le lecteur à mieux saisir le caractère philosophique du jeu auquel il s'apprête à assister :  Nil novi sub sole.

Rien de nouveau donc sous le soleil - une remarque qui, dans une époque qui persiste à  ériger l' "originalité" en fétiche, pourrait être perçue comme désobligeante. Je vous assure pourtant que mon intention n'est pas de vouloir nuire au roman ou à son autrice, bien au contraire ! Je voudrais juste souligner que l'intrigue est, il n'y a pas moyen de se soustraire à cette évidence, vieille comme le monde : Boy meets girl - à moins qu'il ne faille dire : man meets woman - une rencontre d'autant plus fatale, une attraction d'autant plus irrésistible dans la mesure où s'ajoutent aux plaisirs de la chair le charme de l'interdit et le risque de voir exploser des vies domptées par le mariage et bridées par la sécurité du bien-être matériel. Laurette Laurin emmène donc ses lecteurs dans une histoire d'adultère, si banale et si répandue qu'on pourrait croire le sujet épuisé, mais force est de constater que celui-ci continue à séduire par le côté croustillant de cette danse de deux êtres autour d'un feu qui menace de les consumer.

Si le sujet est vieux comme le monde, la façon de l'attaquer est bien celle de Laurette Laurin. Tout d'abord, il faudrait relever le mode de la narration qui est un peu spéciale - et qui n'est pas sans poser quelques problèmes de compréhension. Le récit se présente sous la forme d'un très long monologue tenu par une voix narrative qui s'adresse - à la deuxième personne du singulier - au protagoniste masculin, tandis qu'elle parle de la protagoniste féminine à la troisième personne, comme dans cette remarque à propos d'une relation adultère à peine commencée - à peine identifiable - comme telle :

Mais la clairvoyante ne lui [i.e. à la protagoniste = à la narratrice] a-t-elle pas dit que tu [i.e. le protagoniste masculin] reviendrais faire face à tes désirs ? (p. 36)

Drôle de renversement des propositions qui aliène le moi en lui attribuant la troisième personne et qui conjure la présence de l'amant (futur) en lui imposant d'être présent à travers l'usage de la deuxième personne, d'habitude réservée aux échanges en direct. Le mystère s'éclaircit dans l'épilogue dans lequel la voix narrative change à la première personne et donne au lecteur un début d'explication de son procédé :

Même raconté à la troisième personne, mon personnage me colle toujours à la peau. Ne me détache pas de cette histoire en trois actes. (p. 244)

Et pourtant, ce passage à la première personne ne s'effectue qu'en dehors du jeu proprement dit, dans un Entracte, dans l'Épilogue et dans le Mot de Cambronne qui sert de conclusion. Si ce procédé a ses charmes, et si on peut comprendre ce choix de la part d'une narratrice à laquelle il reste évidemment des efforts à faire pour "se détacher", il faut aussi relever que la compréhension et la fluidité du récit s'en trouvent parfois compromis, le lecteur étant bien des fois - au moins provisoirement - dérouté. En même temps, le procédé une fois révélé, on voit se dessiner, sous le récit, une sorte de monologue avec l'amant, monologue qui, s'il prend des allures de dialogue, révèle surtout l'étendue du pouvoir de la narratrice : l'être aimé - ou plutôt convoité - n'a accès à la parole qu'à travers celle qui le raconte, qui le met en scène, illustration aussi crue qu'efficace de l'emprise totale de la narratrice sur ses créatures.

Malgré donc un procédé narratif qui pourrait servir à brouiller les pistes, il n'y a pas de doute possible à propos de l'identité de la voix qui raconte, et le lecteur s'en rend compte au fur et à mesure de son progrès à travers les chapitres qui dévoilent un grand nombre de détails à propos de la vie de la protagoniste, tandis que sa contrepartie masculine reste étrangement floue, sans histoire, entourée par des ombres. Elle, pourtant, elle dévoile sa vie, sa relation avec ses parents (principalement son père), son premier amour, la maladie de celui-ci qui le fait sombrer dans une psychose de plus en plus violente, ses rapports avec les enfants qui grandissent, jusqu'à la relation avec son mari. Le tout grâce à des intermèdes, à des retours en arrière, qui se glissent dans les interstices du récit d'où surgissent des épisodes du passé qui contribuent à donner à certains passages une intensité tout à fait remarquable (comme l'épisode du prédateur sexuel, à l'origine d'une peur impossible à exorciser, ou le suicide de son premier amour, épisode qui revient hanter la narratrice, malgré ses tentatives d'apprivoiser ce souvenir).

Il y a un certain charme à voir comment, dans les moments les plus forts du récit, les voix s'emmêlent, au point de faire oublier de qui procède la narration, comme si, par moments, le couple ne faisait plus qu'un dans une relation à proprement dire fusionnelle, comme si on assistait à un monologue intérieur alimenté par deux consciences. Mais il y a d'autres passages qui ne laissent pas de faire penser à une volonté, de la part de l'autrice, de venir à bout de ses démons bien à elle, celle-ci ayant finalement bien des points en commun avec la narratrice. Mais, a-t-on alors envie de lui faire remarquer, on s'en fout d'apprendre, de la part de la narratrice (embusquée, ne l'oublions pas, derrière la troisième personne), que

dans son premier livre, elle inventerait des personnages qui, bien sûr, emprunteraient çà et là à la réalité, [...] mais l’amalgame des lieux, des noms, des émotions, des époques ne manquerait pas d’en confondre plus d’un. [...] Ce ne sera pas elle, ce ne sera pas toi, ni vous, ni celui-ci, ni celle-là… (p. 110)

Une énième biographie plus ou moins fictionnalisée, une fiction qui puise - de plus ou moins près, de plus ou moins loin - dans des détails biographiques (pour un exemple qui dépasse les limites de la bienséance, cf. le chapitre assez indigeste Exercice de visualisation (p. 113)), est-ce que cela présente un quelconque intérêt pour le lecteur ? Dans le cas de Laurette Laurin, je serais enclin à répondre par l'affirmative, tellement elle sait envoûter le lecteur par la volonté prêtée à son personnage de séduire l'amant, de l'attirer, de le faire venir à elle, au point de devenir une obsession, une véritable opération toute militaire de séduction, le tout doublé d'une campagne de remise en question, d'auscultation d'ego, d'un ego qui pousse si loin la volonté de se comprendre, de se disséquer, qu'on ne peut nier au texte une attraction certaine, au point de le faire sortir de la marée de ce genre de confessions qui inonde les rayons des librairies.

Et comment ne pas pardonner quelques points moins forts à une autrice qui sait concocter des phrases aussi coquettes que celle-ci :

... il [i.e. le protagoniste] était un puits sans fond de désir et de sperme à éclabousser (p. 86)

ou encore cette autre, trouvée un peu plus loin, qui allie si bien un mouvement tout mécanique à la mécanique du plaisir :

... tandis que ton autre main s’enhardit à l’intérieur de sa cuisse entre deux changements de vitesse. (p. 123)

J'ai lu ce texte avec grand plaisir, et avant tout les passages consacrés à la jeunesse de la narratrice, aux souvenirs douloureux qui se frayent un passages à travers les couches successives des années pour revenir la hanter. On y trouve une sensibilité qu'on ne rencontre que trop rarement et la lucidité d'une parole qui sait toucher sans tomber dans la démesure ou l'horreur. Sur un autre registre, il faut souligner que Laurette Laurin sait décrire le désir dans ses moindres manifestations, avec son caractère irrésistible qui finit par venir à bout de la réflexion censée l'éloigner. Ce sont ces passages-là qui font oublier les vicissitudes d'un procédé de narration pas entièrement maîtrisé et qui donnent envie de pénétrer plus loin dans l'univers de l'autrice.

Se prendre au jeu Couverture du livre Se prendre au jeu
Laurette Laurin
Fiction / général
Québec Amérique
29 août 2016
fichier numérique
263

Une rencontre lumineuse sur la scène d’un théâtre. Entre deux comé-
diens amateurs. Dans la vraie vie, elle est journaliste et mariée. Il est
architecte et marié. Tous deux fidèles depuis toujours à leur conjoint
de longue date. Jusqu’à ce qu’ils se glissent dans la peau de leurs
personnages amoureux et basculent dans un univers sensuel et émo-
tif, différent de leur monde professionnel et de ses codes. Le choc.
Soudain, ils ont de nouveau vingt ans, l’âge de tous les égarements. De
la passion. Ils se reconnectent à leur sensibilité, leurs émotions, leur
sensualité. Se découvrent une intense complicité dans le désir, le plaisir.
Ouvrent la brèche du sentiment amoureux. Se laissent prendre au jeu.
Ce n’est pas que du théâtre !
Un roman qui nous entraîne dans les coulisses d’une passion fulgurante.

Thier­ry Ber­lan­da, Tem­pê­te sur Noga­les

À peine de retour de mes vacances (ce qui explique, en passant, un silence de presque quatre semaines), j'ai l'occasion de vous présenter un texte qui a été, en quelque sorte - et évidemment hors concours - une sorte de dernière lecture estivale, la saison 2016 se terminant ainsi sur les chapeaux de roue, (re-)lancée à fond la caisse par les Éditions Numériklivres et Thierry Berlanda qui nous conduisent tous les deux droit au cœur de la Tempête sur Nogales.

Si je parle de Lecture estivale, je pense, dans le cas de Thierry Berlanda, moins à l'intrigue - qui, si elle ne manque pas de chaleur, laisse peu de place pourtant aux désirs de la chair - mais plutôt aux conditions de lecture qui, elles, ont exactement répondu aux exigences que je formule depuis quatre ans pour les textes destinés à entrer dans le petit festival de la belle saison concoctée par votre serviteur :  faire la crêpe sous le soleil (du Roussillon, en l'occurrence), les doigts de pieds enfoncés dans le sable, les narines remplies des effluves maritimes venant du large, l'air tout autour chargé d'un délicieux parfum de crème solaire émanant de corps chauffés à blanc, le paysage agrémenté de belles poitrines qui attirent les regards autant qu'elles attisent les imaginations.

Une dernière lecture estivale - Thierry Berlanda, Tempête sur Nogales
Une dernière lecture estivale - Thierry Berlanda, Tempête sur Nogales

Mais bon, laissons là les souvenirs d'un épisode estival pour revenir au désert de l'Arizona et au roman qui confronte une poignée de personnages à la misère qu'ils traînent avec eux, aux règlements de compte, à un univers sordide qui rend tout le monde égal devant la menace qui hante les têtes et les routes, à la violence sans appel des coups de feu.

Le lecteur attentif l'aura compris suite à la fin du paragraphe précédent, le texte, placé dans un décor à la Wim Wenders, rappelle, non seulement par le décor en question mais aussi par certains de ses motifs, un western, drôlement mitigé pourtant par une certaine ambiance de road movie. Parmi les éléments classiques du genre, on peut citer le combat qui longtemps se prépare et finalement éclate entre les forces qui s'opposent (on n'ose parler d'un combat entre le bien et le mal), la présence de la femme que les protagonistes se disputent, le tout rehaussé par l'intrusion / l'irruption de l'étranger, ingrédient d'autant plus inquiétant dans la mesure où celui-ci non seulement échappe aux investigations et reste obstinément opaque, mais encore se démultiplie entre, d'un côté, le gosse, Cooper le camionneur, les hommes de la Pontiac noire, et, de l'autre, la belle Jessie. Reste à savoir si l'ingrédient en question est un élément catalyseur d'une possible évolution de la société ou plutôt un indicateur d'une émergence de forces pré-sociétales, rétrogrades, vers le chacun pour soi et le droit du plus fort… Si ce dernier élément est sans doute le facteur le plus puissant, un motif qui remonte très loin dans l'histoire des civilisations, créant un lien entre un genre né au XXe siècle et les mythes de l'ancienne Grèce, en passant par la matière de Bretagne des épopées médiévales, il est aussi celui qui crée le plus d'ambiguïté dans l'intrigue de la Tempête sur Nogales, rendant illusoire la volonté de clairement distribuer les rôles en leur collant une de ces célèbres non-couleurs, à savoir le noir ou le blanc.

Si l'influence du western est donc clairement discernable comme un élément déterminant du roman, celui-ci s'enrichit d'une autre source, d'inspiration cinématographique elle aussi. Dès le début du texte, immédiatement après avoir donné la topographie de l'intrigue, le lecteur est mis en mouvement - il s'ébranle et - roule. Il ne faut pas aller plus loin que le premier paragraphe pour tomber sur cette phrase :

Vous pouvez rouler quatre-vingt-sept miles sans voir que sable et ciel.

Ça roule, donc, et ceci, à partir de la sixième phrase. Ensuite, il y a la route, les Macks (une marque légendaire de remorques), les entrepôts, les camionneurs, et le grouillement incessant de tout ce petit monde sur les routes du désert. Et il y a aussi, un peu plus tard, la Pontiac avec son équipage de noir vêtue, il y a la fuite de Jess et de William - en voiture, évidemment - et puis on tombe, à la toute fin, sur cette annonce laconique - "Il a démarré" - qui précède de très peu la conclusion - qu'on imagine suivie par le mot Fin qu'on verrait défiler sur l'écran.

Si donc western il y a, clairement et incontestablement, il y a aussi du road movie, genre dont j'aimerais vous citer la définition de la Wikipédia :

En général, le road movie montre deux compères qui quittent la ville et prennent la route en voiture, pour s'enfuir vers une destination mythique ou inconnue.

Dans un drôle de renversement, c'est sur un tel départ que se clôt Tempête sur Nogales (avec une légère variation sur le nombre de "compères"), préparant ainsi le scénario classique du road movie pour l'après-texte, invitation aux imaginations à se projeter dans l'espace laissé ainsi ouvert à l'infini.

Infini, c'est bien le mot qu'on imaginerait adapté au décor, le désert du far west, mais rien n'y est aussi limité que l'horizon, et tout se joue en comité restreint, dans un espace qui apparaît d'autant plus limité que - théoriquement - il frôle l'infini. À l'image de l'exiguïté de l'antre du voyeur, celui du Gosse, d'où celui-ci guette le moindre mouvement de sa Jessie. Dans un monde pareil, tout reste comme figé à sa place, immuable malgré le mouvement des trucks, ces bêtes de somme énormes qui, s'ils sillonnent sans cesse le désert, reviennent toujours à leur point de départ, sorte de cafards immenses cloués au mur et incapables de progresser. Et pourtant, et c'est là sans doute un des meilleurs artifices de l'auteur, tout semble évoluer autour du minuscule snack, sorte de punaise plantée en plein désert - l’œil du cyclone - et sa propriétaire, Jess, créature de rêve si visiblement téléportée dans cet endroit improbable que la question du pourquoi du comment se dresse tout de suite devant le lecteur intrigué.

La tempête qui s'abat sur Nogales, loin de se borner à un phénomène naturel, est celle qui emporte les certitudes, celle qui brouille les cartes que la vie a distribuées (ce n'est pas pour rien que les chapitres sont intitulées "donnes"), celle aussi qui fait remonter le passé de ses cendres, le passé rendu palpable dans la personne de la vieille indienne qui hante le décor comme un fantôme décharné. Mais elle n'est que la manifestation extériorisée de l'ouragan humain qui fait tourner le manège autour du repère de Jessie la blonde, celle dont le passé ne se perce qu'à coups de feu, si ce n'est à coups de hachoirs.

Thierry Berlanda a réussi l'exploit de créer un univers d'une exemplaire densité, mélange de genres qui habilement joue avec les attentes du lecteur et avec les images que des décennies d'habitudes cinématographiques ont implantées dans les cerveaux et les consciences, et dont les protagonistes se greffent sur le souvenir de ces héros du far west devenus familiers à force de les croiser dans les imaginations.

Tempête sur Nogales Couverture du livre Tempête sur Nogales
Collection e-LIRE
Thierry Berlanda
Fiction / général
Numeriklivres
17/08/2016
fichier numérique
174

Sur la route de Tombstone à Nogales, à la frontière entre l'Arizona et le Mexique, sous un soleil de fonte, une tempête se prépare. Tempête de sable, de vent, de souvenirs. Avec dans la ligne de mire le snack de Jess, planté au mile 88, en plein désert. Et tous, sans exception, aussi bien Dennewich, l'odieux patron du cabaret à filles, que les chauffeurs de la compagnie de trucks locale et que la population entière s'agitent de plus en plus à mesure qu'approche avec la tempête une Pontiac noire, tel un funeste présage. Pour quelle raison ce mystérieux attelage terrorise-t-il Jess, ange blond à la voix de chanteuse Black et au passé enfoui ? Le gosse, un pauvre type éperdument amoureux d'elle, et son vieux pote Holly, seront-ils de taille à la protéger ? À moins que la belle ne préfère l'aide de Cooper, un nouveau chauffeur qui ne la laisse pas indifférente. Les âmes égarées ont-elles droit à une seconde chance, ou dans cette arène aux allures de tombeau ouvert, la poussière doit-elle nécessairement retourner à la poussière ?

Syl­vain Lai­né, Orgas­me cos­mi­que au Ran du Cha­brier

Je me suis rendu compte, une fois terminée la lecture du premier roman de Sylvain Lainé, qu'il ne serait pas facile de parler d'un texte qui peut apparaître comme déchiré entre deux pôles : s'il est, d'un côté, solidement enraciné dans la réalité palpable d'un camping naturiste du sud de la France, lieu bien réel dont il reproduit jusqu'aux détails des installations et des événements, on le voit prendre, de l'autre, un envol tellement cosmique que votre serviteur s'est plus d'une fois senti tenté par l'envie très peu avouable de se moquer des aspirations de l'auteur, des aspirations qu'il serait beaucoup trop facile de mettre sur le compte d'un usage abusif de substances hallucinogènes. Voici un piège qu'il s'agit d'éviter, à moins de vouloir se frotter à une frivolité des plus indécentes, en présence d'un texte empreint de tout le sérieux de l'auteur, de toute sa volonté de couler en paroles un voyage extraordinaire, de rendre le caractère hors du commun d'un endroit qui semble cristalliser les élans d'une multitude d'hommes et de femmes décidés à laisser derrière eux, le temps de quelques semaines, toute banalité, pour plonger dans un univers ou libertin rime sur libéré. Et puis, on ne peut pas dire qu'on n'aura pas été prévenu, non ? Parce que, s'il y une chose qu'on ne peut reprocher à Sylvain Lainé, c'est d'avoir caché son jeu, le roman arborant en grandes lettres une sorte de devise déguisée en titre : Orgasme cosmique au Ran du Chabrier.

Un texte estival

Tout commence par un voyage, fruit d'un défi lancé par Groseille, une des protagonistes, à Charline, sa copine. Un voyage dans le sud de la France, une escapade prévue par Groseille pour initier sa copine à un univers libertin où celle-ci pourrait

hurler dans les bois comme une hyène en chaleur... avec des centaines d’hommes et de femmes, nus, excités et enivrés par des copulations toujours plus démentes. (chap. 1)

Une initiation loin des usages et des contraintes de la capitale, à l'abri des brumes, de la pluie et des conventions qui y rendent tout séjour maussade. C'est un pari réussi, et le lecteur ne tarde pas à retrouver les copines en route vers le soleil, un voyage agrémenté par une petite aventure érotique dans un village de l'Ardèche, aventure qui non seulement fournit un premier aperçu de ce qui va suivre, mais où, fidèle à l'image concoctée par les offices de tourisme, "le soleil flamboyant brillait haut dans le ciel" et où "l’air chaud [...] sentait bon l’été et la garrigue." (chap. 2).

Il n'y a donc pas le moindre doute à propos du caractère estival du roman de Sylvain Lainé, un texte où se trouve une phrase qui mériterait d'être mise en exergue au-dessus des Lectures estivales dans leur ensemble :

L’atmosphère estivale de cette journée d’été s’annonçait des plus prometteuses." (chap. 6)

Et l'été y est effectivement partout, avec ses chemins séchés où chaque passage de voiture soulève une poussière tenace, son extrême chaleur rendue supportable par l'eau fraîche de la rivière et l'ombre bénéfique des arbres, ses jeux de boules, sa paillotte et ses carafes de rosé ; jusqu'aux nuits torrides pasées dans les discothèques, rendues suffocantes par une nature bouillonnante et la chaleur moite que fait naître le désir.

Initiation par le sexe

J'ai déjà évoqué le fait que l'initiation de Charline fournit un des sujets de ce texte, mais il ne s'agit pas ici de ce genre d'initiation dont les textes érotiques font un usage parfois excessif, dans le sens où il s'agirait de faire découvrir à une jeune innocente une pratique sexuelle comme le BDSM, ou les joies de l'homosexualité - propos d'autant plus absurde dans la mesure où Charline jouit déjà d'une sexualité décomplexée. Non, le propos de l'Orgamse cosmique au Ran du Chabrier est plutôt celui d'une initiation spirituelle, l'accession d'une néophyte (Charline), guidée par une initiée (Groseille)  vers la compréhension d'un quelconque "mystère".

L'histoire de la littérature est bourrée de textes de ce genre, des textes dont la principale caractéristique est d'être, dans la plupart des cas, tout à fait indigestes d'un point de vue littéraire. Il faut ici décerner un premier point à Sylvain Lainé qui dépasse le modèle simplement en donnant à Charline une vraie personnalité, contrairement aux récits d'initiation habituels où le néophyte figure uniquement pour "relancer" l'initié, permettant à celui-ci de faire le tour de la question qu'il s'agit d'élucider. Il faut pourtant constater que Lainé n'évite pas toujours le piège tendu par ce genre de textes, les personnages retrouvant parfois le rôle bien peu glorieux de porte-parole d'une idée que l'auteur voudrait illustrer.

Mais on doit surtout constater que le texte mérite son épithète d' "érotique", et que la baise n'y est pas qu'un prétexte dont on se servirait pour mieux faire passer le morceau. Les plaisrs qu'on peut tirer de la chair y sont omniprésents, et le texte contient quelques passages qui confèrent à la lecture un caractère des plus excitants. Et une phrase comme celle-ci - "je continuais à me faire limer comme une putain" - tranche joyeusement sur le mode didacto-initiatique en donnant une allure quelque peu de-ce-mondiste à toutes ces réflexions à propos d'énergies cosmiques, de "partage énergétique", d' "éternelle force rédemptrice de la sensualité féminine" (coup de chapeau venu de loin à Goethe et à la deuxième partie de son Faust où il est question du "féminin éternel qui nous élève"), de tout ce bazar hermétique, en somme, dont il faut se charger pour procéder à des "mariages initiatiques" (chap. 5).

Mais, loin de se perdre dans les hauteurs inhospitalières, Sylvain Lainé a le pouvoir de rendre une drôle de beauté - extravagante aussi bien qu'inquiétante - même à ces passages-là, par exemple quand il décrit la frustration des mâles en quête d'une signification spirituelle de leurs copulations :

Et dans l’épuisement, leurs coups de bite résonneront dans le vide... (chap. 5)

On y trouve aussi, loin de tout érotisme, des passages qui séduisent par les détails de l'observation :

Elles [Groseille et Charline] croisèrent des hommes et des femmes à la mine défaite qui se dirigeaient au radar vers les douches pour se refaire une beauté. Des signes de vie apparaissaient ici et là comme par exemple le bruit d’une radio ou d’un rasoir électrique, l’ondulation d’une toile de tente qui venait d’être touchée, ou l’apparition d’un chien sortant de son campement. (chap. 6, p. 48)

Ou encore cette petite scène annonciatrice des ébauches à venir, véritable condensé d'ambiance qui fait penser à un détail qu'on aurait tiré d'une estampe japonaise :

Un geai sautilla au pied d’un arbuste et il s’envola derrière un rouge-gorge dans un boucan de volatile effronté. (Chap. 11)

On trouve, dans Orgasme cosmique au Ran du Chabrier, l'énorme plaisir qu'on ressent en voyant les personnages s'enfoncer dans leurs jeux impudiques, sombrer dans un déluge de plaisir, où tout le monde se mêle et s'emmêle, où les sexes s'enfoncent et reçoivent de partout. Et à côté du réalisme cru de tels passages, il y a aussi des descriptions tout en douceur, empreintes de tendresse sublime, des scènes qu'on aimerait vivre blotti contre une femme aimante, contre le ventre qu'on est en train de fouiller, enivré par le parfum qui se dégage de la peau.

Par contre, on y trouve aussi des scènes plutôt malhabiles, comme celle du chapitre 8 où l'auteur donne la description d'une orgie au fond des bois, des scènes qui trahissent un certain manque d'expérience de l'auteur, conférant à l'ensemble une certaine monotonie, voire un caractère machinal. Ce qui est particulièrement dommage quand il s'agit, comme dans le cas de l'orgie en question, d'une scène d'inspiration proprement dionysiaque, où les femmes se transforment en bacchantes, un pont menant vers les Anciens, reliant la femme moderne à celles de la nuit des temps (l'éternel féminin, vous vous souvenez ?) :

Des éclaboussures lui bardèrent le visage et la poitrine. Ajoutées aux traînées de sperme, elle [i.e. Groseille] ne ressemblait plus qu’à une femme lubrique vautrée dans la décadence d’une partie de cul au fond des bois, souillée, impudique et hystérique.

Ne faut-il pas se poser des questions quant à la présence du mot décadence dans ce passage ? Où est donc la décadence ? N'est-ce pas là un propos contraire aux intentions de l'auteur qui prône l'accession à une nouvelle spiritualité à travers le sexe ? L'usage de ce terme me semble tout à fait inapproprié ici et il faut croire que l'auteur est tombé dans un vocabulaire de cliché utilisé sans réfléchir.

Dans d'autres passages, surtout là où le narrateur occupe les devants de la scène aux dépens de ses personnages, les phrases ont tendance à devenir longues, et le ton de la narration peut ressembler à celui d'un cour magistral, aux intentions didactiques.

S'élever par le sexe ?

Sylvain Lainé voudrait expliquer aux lecteurs de son premier roman qu'il y a d'autres dimensions de l'existence, des dimensions auxquelles on peut accéder grâce au sexe, à condition d'abandonner "le mental", les raisonnements, la raison. Et il y a des endroits, comme le Ran du Chabrier, tellement rempli d'énergie sexuelle - après des décennies de copulations sauvages - que ce sont devenus des points de départs idéaux pour un voyage au-delà de la bête existence de Terrien. Sorte de Cape Canavaral des ascensions mystiques... Si je ne peux m'empêcher de retomber ici dans une certaine moquerie, je suis quand même conscient du fait que le Ran du Chabrier est devenu, pour beaucoup, un endroit à proprement parler mythique, incarnation d'un style de vie, d'une aspiration à la liberté. Il suffit, pour s'en convaincre, de recueillir les propos répandus sur la Toile, des propos dont certains ressemblent étrangement à des témoignages d'initiés...

Si je n'adhère pas à ces idées-là, cela ne m'empêche pas de décerner la beauté de certains passages du roman et de reconnaître à son auteur un talent indéniable pour la composition des tableaux érotiques et pour des descriptions dont le vocabulaire condensé arrive à faire vibrer les imaginations.

Mais on doit aussi constater que le texte souffre d'une certaine "unidimensionnalité" des dialogues qui ne servent, dans un grand nombre de cas, qu'à illustrer des idées, voire à fournir une sorte de manuel. Il ne s'agit, pour Sylvain Lainé, ni de sonder le caractère des personnages, ni de donner une vision réaliste des relations sexuelles dans des conditions marquées par une totale libéralisation des mœurs, mais d'exprimer sa conception du monde.

Et pourtant, malgré tout cela, le texte respire la joie de vivre, et on y sent battre le sang de l'auteur et de ses protagonistes. Orgasme cosmique au Ran du Chabrier, c'est finalement une belle invitation au voyage. Un voyage rythmé par des coups de reins et le jaillissement des fontaines de cyprine.

Orgasme cosmique au Ran du Chabrier Couverture du livre Orgasme cosmique au Ran du Chabrier
Collection Vertiges
Sylvain Lainé
Fiction / érotisme
Tabou Éditions
9 mai 2016
fichier numérique
288

Charline et son amie Groseille vont passer leurs vacances au Ran du Chabrier, un camping naturiste du sud de la France. Ensemble, elles vont se livrer à de multiples orgies, des rencontres sexuelles inédites, qui leur feront découvrir bien plus que le plaisir issu de la mécanique des corps. Car Groseille, habituée des lieux, a une idée en tête. Elle souhaite initier son amie à des jouissances qui surpassent celles de la simple chair. Elle sait que les rencontres débridées se déroulant dans ce lieu magique permettent d'accéder à une dimension spirituelle de la sexualité.

Dans ce roman jouissif et joyeux, les ébats se multiplient sans se ressembler et l excitation se fait plus vive au fil des pages. Ici, l'orgasme n'est pas une simple décharge physique, c'est une ouverture sur le Cosmos. Et l'amour se manifeste avec force et générosité, dans le partage et sans possessivité.