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Rivers­to­ne, Naga­rya

Les éditions Dynamite ont eu la bonne idée de rendre au public l'accès à une bande dessinée des plus remarquables, initialement parue dans des revues chez BDAdult dans la deuxième partie des années quatre-vingt et devenue, malgré un grand nombre de traductions dans la première moitié des années 90, pratiquement introuvable depuis sauf dans une édition anglophone dont un certain nombre d'exemplaires n'a pas cessé de peupler les étagères des bouquinistes. J'ai nommé Nagarya, bande dessinée signée Riverstone.

L'intrigue de ce one shot n'est pas des plus faciles à saisir. Après avoir propulsé ses lecteurs in medias res, en leur montrant un cortège de quatre formes plus ou moins obscures qui se traînent à travers un paysage désolé avant d'arriver à l'orée d'une forêt vierge, l'auteur insère un épisode rétrospectif (pp. 15 - 23) comme pour fournir un début d'explication des antécédents de l'aventure ayant conduit ses personnages dans cet environnement hostile. Un véritable récit ne se dégage pas pour autant de ces quelques planches isolées qui semblent davantage répondre à une fascination pour une technologie du futur telle que les prouesses contemporaines de la NASA l'ont fait entrevoir (p. ex. la navette qui rappelle le design des Space Shuttle à la page 21), fascination qui se mêle à une liberté sensuelle à la Barbarella où les corps s'exposent avec une liberté aussi totale qu'insouciante.

Quatre personnages donc, trois hommes (Jean, Johnny et Mongo) et une femme (Anny Wellington, la seule d'ailleurs à porter un nom de famille), échoués sur une planète dont ils ne savent pratiquement rien. Après avoir pensé pendant assez longtemps être les seuls humains au milieu d'une nature envahissante, fascinés et horrifiés en même temps par l'idée de se retrouver dans une version légèrement modifiée du récit d'Adam et d'Ève avec comme seul espoir de repeupler le monde, ils finissent par tomber sur des indigènes - un grand nombre de femmes et un homme "colossal". Tandis que celui-ci s'échappe avec la belle Anny, les femmes ont les mains libres pour soumettre à leurs charmes les hommes de l'équipage. Mais le paradis se révèle un endroit dangereux, et des cris nocturnes d'une femme torturée révèlent aux nouveaux-venus l'existence de la cité de Nagarya et de ses farouches guerriers. L'intrigue se termine là, sans qu'on puisse percer le mystère de la cité et le secret de ses habitants et de ce qui les oppose aux sauvages de la forêt. L'éditeur a inclu dans cette édition quelques dessins qui ébauchent les suites du récit, mais tout reste extrêmement vague, ce qui confirme l'idée de Nagarya comme "chantier […] sans cesse ouvert et jamais achevé" (p. 137).

L'intrigue se situe quelque part entre Science Fiction, fin de monde, retour aux origines et mythe de création, et le caractère joyeusement pornographique (jusqu'à frôler l'obsession) rappelle la liberté sensuelle décomplexée des années 70, l'époque où Riverstone aurait, selon une remarque de l'éditeur, commencé à tourner autour des personnages et du sujet :

"C’est ainsi que ce thème hante les desseins de Riverstone depuis les années 1970."1

Le lecteur ne peut pourtant se soustraire à l'impression que Nagarya, ce n'est pas tellement un récit cohérent, mais plutôt un ensemble d'épisodes apportant chacun des détails plus ou moins fournis à l'intrigue. Qui, si elle n'est pas dénouée d'importance, sert en grande partie à fournir les coulisses des ébats qui réunissent les personnages dans une orgie primordiale des sens.

Riverstone excelle dans l'art de transformer en dessin les manipulations charnelles.Click to Tweet

Parlons donc pornographie ! Quel plaisir, à l'époque de la pruderie américaine qui n'hésite pas à qualifier l'exhibition d'un téton de Nipplegate, et où la présence d'un bout de peau fait débarquer les censeurs auto-proclamés, quel plaisir donc que de voir parader, sans le moindre complexe et les bites fièrement dressées, les véritables étalons de Nagarya, et de goûter à l'indécence toute innocente de la protagoniste, la plantureuse Anny, qui s'expose dans le but pleinement assumé de se faire enfiler illico presto, quelle joie troublante que de sentir les poils se hérisser devant la sensualité des indigènes dont l'approche serpentine rappelle celle d'un fauve à l'élégance mortelle. Et voici un des points les plus forts de cette BD : Riverstone excelle dans l'art de transformer en dessin les manipulations charnelles avec une sublimité toute physique que très peu seulement arrivent à maîtriser. Rares sont les pénétrations aussi intenses dans leur beauté toute charnelle, les seins manipulés de façon aussi crûment sensuelle par des mains avides, les culs aussi insolemment dressés. Et que dire des sexes féminins, dessinés avec une passion et une attention aux détails que cet organe est loin de susciter, même chez les amateurs qui, s'ils ne sont pas rares, se contentent trop souvent d'allusions ou de représentations à caractère d'ébauches ?

Scène pornographique de Nagarya
Ouvertement pornographique, Riverstone sait capter, comme peu d'autres, le sexe dans sa dimension inquiétante.

Et n'est-il pas amusant au plus haut point de constater à quel point Riverstone pousse loin le vice en sculptant son protagoniste masculin comme s'il voulait incarner le cliché d'un acteur du X ? Est-ce moi ou est-ce qu'on décerne une certaine ressemblance entre Jean, le leader de l'expédition de Nagarya, et John Holmes, l'acteur réputé pour la taille hors commun de sa bite ?

Jean, protagoniste de Nagarya (p. 20) vs. John Holmes, acteur du X à la renommée mondiale.
Jean, protagoniste de Nagarya (p. 20) vs. John Holmes, acteur du X à la renommée mondiale.

Si la pornographie est bien l'élément prépondérant de cet opus, on y trouve aussi un certain nombre d'éléments mythologiques inspirés de la bible, de la légende dorée ou encore de l'antiquité classique : Adam et Ève (p. 27) et le mythe de la création y côtoient Saint Georges et le Dragon (pp. 28 - 30) (à moins que ce ne soit une variante particulièrement atroce autour du récit d'Andromède), drôle de mélange auquel un centaure (pp. 31 - 32) vient apporter sa dose de bestialité. Cette inspiration mythologique a laissé des traces jusque dans le style de certaines planches, un style qui rappelle celui d'un Redon qui aurait choisi de laisser guider son pinceau par le fantôme de Renoir.

Anny à la Redon
Un style qui rappelle un Redon qui aurait laissé guider son pinceau par un Renoir ressuscité.

L'intrigue de Nagarya reflète - peut-être un peu trop - le caractère épisodique et quelque peu fragmenté du travail de Riverstone, et le lecteur risque parfois, à l'instar des personnages, de se perdre dans les méandres du récit. Mais cet inconvénient est largement compensé par l'effort artistique de Riverstone dont la plume oeuvre à dégager la sensualité des corps et des gestes, une sensualité dont la richesse a'apprécie dans les détails des manipulations, dans les replis de la chair fouillée et les mouvements tour à tour langoureux et puissants des corps qui se dégagent des ténèbres.

Phylactère de Nagarya
Phylactère de Nagarya - Il faut faire des efforts pour suivre...

Un mot avant de conclure cet article : Tout le monde sait que le Sanglier adore la littérature numérique. À moins qu'il ne faille dire : la littérature au format numérique. J'ai, depuis le temps, lu un certain nombre de BD aux formats PDF et EPUB et j'ai toujours été très satisfait de la qualité - et surtout de la lisibilité des textes. Cette fois-ci, l'expérience n'a malheureusement pas été concluante, les dialogues étant parfois assez difficiles à déchiffrer (voire presque indéchiffrables). J'ai failli chopper une belle migraine en usant mes yeux à l'exercice. Il aurait sans doute mieux valu, au lieu de conserver le lettrage original de Riverstone, de l'adapter aux exigences d'une édition numérique. Il ne me reste donc plus qu'à conseiller à celles et à ceux qui aimeraient se laisser séduire par les planches superbes de Riverstone de donner la préférence à l'acquisition d'un exemplaire papier de Nagarya. Il me semble que l'expérience n'en sera que meilleure. Et si jamais la belle Anny arrivait à vous soumettre à ses charmes au point de faire de vous un accro à son univers et à ses formes opulentes, je vous signale l'existence d'une édition au format A3, limitée à cent exemplaires numérotés et disponible aux Éditions AAR (Association des Amis de Riverstone). Cette édition comprend un dessin original de l'auteur, ce qui justifie largement son prix de 250 €.

Nagarya - prolifération de parutions

Il n'est pas facile de dresser l'historique des éditions de Nagarya, d'autant plus que certaines éditions ne sont pas pourvues de date. Le propos de cet article n'étant pas d'épuiser ce sujet, je me contente de donner ici quelques détails glanés au cours de mes recherches sur la toile. Si celles-ci sont loin d'être systématiques, elles permettent quand même aux lecteurs de se faire une idée à propos de la jungle foisonnante que peut être l'édition d'une bande dessinée érotico-pornographique.

D'après la bibliographie assez sommaire dressée sur le site de l'auteur, Nagarya a d'abord été publié en feuilleton, de 1985 à 1987. Ensuite, il y a eu la publication en album en deux volumes, le premier, Aux premiers temps, en 1987 chez CAP, le second en 1997 chez IPM, CAP et IPM étant des éditeurs regroupés sous la marque BédéAdult. Des rééditions de ces albums ont eu lieu le long des années 90 jusque dans la première moitié des années 2000. C'est vers la même époque, entre 1993 et 1994, que paraissent des traductions anglaises, allemandes, espagnoles, italiennes et néerlandaises dont voici le tableau :

  • Anglais
    • Nagarya part I, In the Beginning, Last Gasp, 1994
    • Nagarya part 2, The Lost Continent, Last Gasp, 1994
    • D'autres éditions chez Cha Cha Comics (1993) et Priaprism Press, San Francisco (1998) (tous les deux des éditeurs du groupe Last Gasp)
  • Allemand
    • Nagarya, Teil 1, Hofmann, 1993
    • Nagarya, Teil 2, Hofmann, 1994
    • Nagarya, Buch 1, "Zum erste Zeinten", International Presse Magazine Verlag, 1998 (une édition sans doute non-autorisée avec des fautes de traduction jusque sur la couverture)
  • Espagnol
    • Nagarya, Ediciones La Cúpula, X 53 (sans date)
    • Nagarya II, Ediciones La Cúpula, X 67 (sans date)
  • Italien
    • Nagarya Vol. I, E così fu all'inizio, B&M EDIZIONI (EroticArt), 1999 (?)
  • Néerlandais
    • Nagarija (sic), Deel 1, Zwaarte Reeks 066, 1992
    • Nagarya, Deel 2, Zwaarte Reeks 108, 1994

Nagarya - galerie de couvertures

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  1. p. 137 []
Nagarya Couverture du livre Nagarya
Riverstone
Comics & Graphic Novels
Dynamite
20 October 2016
141

Le souffle épique de l'épopée allié au trait exceptionnel d'un maître de l'érotisme ! Naufragé sur une planète inconnue et apparemment déserte, un groupe de voyageurs galactiques lutte pour sa survie. Quel destin leur est réservé ? Parmi eux, seule femme à avoir survécu au crash, Annie Wellington est partagée entre son désir de liberté et le devoir reproducteur... Sera-t-elle la nouvelle Ève de cette humanité déracinée ? Mais les naufragés sont-ils vraiment seuls sur cette étrange planète ? Une oeuvre époustouflante : un travail graphique rare, dans la lignée des grandes sagas de Frank Frazetta, servi par un texte riche et profond, où transpirent les références bibliques et mythologiques. Jamais rééditée depuis les années 1990, Nagarya reprend vie dans cette belle intégrale. Le volume est augmenté d'un dossier où Riverstone dévoile des planches inédites et quelques secrets de son fantastique univers...

Syl­vain Lamur, De mons­tro­rum natu­ra

S'il est vrai que le Sanglier n'aime rien autant qu'un bon petit texte indécent qui fasse bien mouiller ses lectrices, cela ne veut pas dire pour autant qu'il fait du genre érotique sa seule nourriture ! Loin de se priver de quoi que ce soit, la bête sort de son repaire à chaque fois qu'il y a dans l'air des arômes d'aventure et d'insolite, même si, il faut l'avouer, elle met parfois un peu de temps avant de se rendre compte... Mais bon, vu le nombre de découvertes potentielles et compte tenu du fait qu'elle doit nourrir ses petits, le hasard aussi y est pour quelque chose. Ce qui a failli la priver du texte qui va nous occuper dans l'article que vous êtes en train de lire, De monstrorum natura, de Sylvain Lamur.

Il y a une semaine, j'ai reçu un communiqué de la part des Éditions House made of dawn annonçant la fin de leurs activités pour le 31 juillet 2016. C'est en rédigeant la note censée annoncer cette (très mauvaise) nouvelle à mes lecteurs que je me suis dit qu'un grand nombre de leurs textes n'allait donc plus être disponible après cette date fatidique et qu'il valait mieux ne pas prendre du retard avant de jeter un coup d'oeil dans leur catalogue. Après tout, les textes de cette maison que j'ai eu l'occasion d'accueillir dans la Bauge ayant tous été d'un niveau à largement justifier un petit - voire un grand - effort pour en sauver l'un ou l'autre des futures décombres, rien ne m'empêcherait d'en acheter quelques-uns dans le but de donner un coup de groin aux auteurs respectifs afin de les encourager à redoubler d'efforts pour se trouver un novel éditeur.

C'est ainsi que De monstrorum natura est venu enrichir ma bibliothèque personnelle, et je ne peux que vous recommander un petit passage, avant le 31 juillet (!), chez le libraire de votre confiance pour en faire l'acquisition. Après tout, quelques heures de pur plaisir pour même pas deux euro, c'est franchement donné 🙂

Sylvain Lamur, l'auteur du texte en question, ne s'embarrasse pas de préliminaires ni de trop de tendresse envers ses personnages ou ses lecteurs, et n'hésite pas à choisir une entrée en matière qui claque comme un bon coup de poing en pleine gueule :

"Voilà pour toi, catin ! Et reviens me voir quand tu veux. Ce sera avec plaisir !"

C'est cette façon peu galante qu'a choisie l'auteur pour introduire aux lecteurs sa protagoniste, Lili Swamp, dont la tête - pourtant si belle ! - vient de s'écraser contre le mur même contre lequel elle s'appuyait il y a à peine quelques instants pour résister aux assauts d'un amant de passage. On devine que cela n'a rien d'ordinaire, et on nous explique dans les paragraphes suivants que la belle Lili souffre d'une libido aux appels farouches, une libido qui s'empare d'elle de façon aussi irrésistible et violente qu'elle ne peut que céder à ses pulsions et se jeter dans les bras de l'inconnu de passage ayant eu le privilège de déranger la bête dans son sommeil. Pourtant, contrairement à ce que laisserait entendre une aussi fracassante entrée en matière, il ne s'agit pas ici d'un texte érotique, loin de là ! Avec Lili Swamp, on se retrouve dans un décor de Steampunk, mélange de nostalgie des prouesses technologiques du XIXè siècle et de quelques ingrédients aux relents surnaturels. Le tout doublé d'une ambiance de whodunnit, question qui s'impose face aux quatre cadavres qui tiennent compagnie à Lili en train de cuver son alcool.

Un tel départ donne l'ambiance de ce qui va suivre, et on comprend vite que De monstrorum natura, c'est un épisode particulièrement noir dans la vie de Lili, une vie apparemment riche en épisodes de ce genre - telle est au moins la conclusion qui s'impose au lecteur suite aux indices que le narrateur ne manque pas de semer dans le sillon de sa protagoniste. Et cette fois-ci, celle-ci doit faire face, le titre l'aura fait comprendre, à des monstres. Ceux-ci, dûment annoncés par les restes de leurs festins et des récits à moitié seulement crédibles, se manifestent assez tôt, sous une forme très compatible avec l'image que le commun des mortels se fait de telles créatures :

"C'était gluant, puant, terrifiant et géant : plus de deux mètres. Peut-être trois. Sa peau luisante était recouverte de pustule, ou de bubon. [...] Bien que cela fût doté de pattes (deux énormes appendices vaseux aux pieds informes), cela semblait glisser, ou frotter plutôt que de marcher réellement."

Le texte s'ouvre donc sur une énigme mortelle qu'il s'agit de résoudre et plus vite que ça. C'est pour cela qu'on ne tarde pas à voir Owen Owens, inspecteur de la police locale qui a eu l'heur de se faire remarquer par Lili, s'embarquer à bord d'un submersible afin de sonder les eaux troubles du fleuve censées abriter les créatures dévoreuses de chair humaine. Le tout, évidemment, se complique, et une sordide cabale politique vient se mêler à une affaire qui, déjà, n'a rien de très appétissant. Quoi qu'il en soit, Lili, suite à la disparition de son petit ami, ne se prive pas de mener des recherches pour son propre compte, mais les monstres qu'elle soulève ne sont pas toujours ceux que l'on attend, et le lecteur est amené à remettre en question les apparences qui l'empêchent de voir plus loin que le bout de son nez. Suffit-il, par exemple, de couvrir un homme de pustules et de le pourvoir de tentacules pour en faire un monstre ? Et qu'en est-il de la grimace mise à l'abri des regards derrière une figure des plus attirantes, comme dans le cas de Lili elle-même ? Car de quoi qualifier, sinon de monstrueuses, les pulsions qui réveillent la bête cachée au fond de son ventre, promptes à surgir en même temps que le désir sexuel, un monstre qui, non content de sévir sur l'autre, se nourrit de sa propre chair, se vautrant dans les bas-fonds qu'aucun sentiment n'illumine plus pour sauvegarder la dignité de l'être humain ?

Le texte ne déroge pas à son titre, le lecteur étant poussé à s'interroger sur la nature des monstres, sur les conditions qui les font naître et les aspects qu'ils peuvent prendre. Le tout agrémenté par les malheurs que l'auteur déchaîne contre sa protagoniste, une femme qu'on voit en train de tomber amoureuse, qui s'interroge sur la possibilité de l'amour face aux monstres qui lui rongent les chairs, et qu'on voit prendre la fuite, aculée aux dernières extrémités face à un avenir qui ne lui laisse aucun doute quant à son sort. Et ce n'est pas pour rien que l'épisode de son viol constitue une des pièces de résistance du récit, un des gonds autour desquels tourne la narration.

L'espoir ne semble exister dans ce monde-ci que pour mieux enfoncer celles et ceux qui ont eu la faiblesse d'y céder, ne fût-ce que pendant quelques instants. Et la plume de Sylvain Lamur excelle à capter l'intensité du désespoir, autre monstre sorti des entrailles même de Lili, quand celle-ci réalise qu'il n'y a aucun moyen de se libérer de ce qui constitue notre personne, de ce qui nous rend nous, de ce qui fait de nous l'être que nous sommes. Et parfois il nous arrive de puiser notre force dans la tare même qui noircit nos visages, et on réalise que c'est le monstre qui non seulement nous empêche de reculer, mais qui nous pousse en avant, vers d'autres rivages que nous sommes appelés à souiller de nos excréments.

Le texte, novella d'une soixantaine de pages, a bien un début et une fin, mais on comprend très vite que ce n'est qu'un épisode dans la vie de la protagoniste, et le narrateur fait miroiter devant les yeux du lecteur un passé riche en péripeties et un avenir qui, si rien ne permet de le prédire avec certitude, s'annonce pourtant - agité.

L'univers de De monstrorum natura promet encore de beaux récits, comme celui, par exemple, qu'on trouve dans un autre titre du catalogue de House made of dawn, une deuxième novella, Le sens de la vie, qui relate des événements qui se sont déroulés avant ceux mettant en rapport Lili et Owen. Et j'espère sincèrement que Sylvain Lamur trouvera très bientôt un nouvel éditeur afin d'initier de nouveaux lecteurs, de les prendre par la main et les faire pénétrer dans un décor qui lui a inspiré de si beaux exploits.

De monstrorum natura Couverture du livre De monstrorum natura
Sylvain Lamur
Fiction / Steampunk
House made of dawn
5 octobre 2015
fichier numérique
85

La panique a gagné la ville depuis qu'un monstre aquatique difforme s'attaque à ses habitants.

C'était sans compter sur Lili Swamp, jeune femme dont le culot n'a d'égal que son charme magnétique.

Accompagnée de l'inspecteur Owens Owens, ils tenteront de découvrir l'origine de cette bête infâme qui terrorise la population.

Sylvain Lamur nous plonge dans un univers teinté d'éléments Steampunk où le surnaturel n'est jamais très loin.

Hou­se made of dawn – mort d’un édi­teur

Ce matin, j'ai reçu une communication de la part des éditions House made of dawn. Il s'agissait d'annoncer, purement et simplement, la disparition de cette maison qui s'était taillé une belle réputation en éditant des textes de qualité dans le domaine de la SFFF :

"L'aventure House Made of Dawn éditions arrive à sa fin. Nous cesserons nos activités à la fin du mois. Après plus de trois ans de publication au service de la SF et du Fantastique, nous avons décidé de partir dans d'autres directions et de laisser cette première expérience derrière nous."

House made of dawn

La Bauge a pu accueillir trois titres de cet éditeur :

Tous les trois m'ont procuré bien du plaisir. Et, chose plus rare dans le domaine des pure players, l'éditeur a non seulement misé sur la qualité littéraire de ses textes, mais aussi sur celle de la production, impeccable elle aussi et tout à fait à la hauteur du niveau des textes : Peu de coquilles, une mise en page qui tient la route dans un grand nombre de formats, une présentation de qualité.

On ne peut que déplorer cette disparition prématurée et on souhaite bonne chance à l'équipe rassemblée autour de Renaud Ehrengard pour des aventures futures. Des aventures dont celui-ci nous fait entrevoir la possibilité en annonçant un départ "dans d'autres directions".

J'ai eu le réflexe de rendre hommage aux efforts de cette maison en rassemblant ici les titres de leur catalogue afin de combler une lacune qui ne manquera pas de se produire, les sites web des maisons défuntes étant appelés à disparaître. Et, dans le cas qui nous occupe, les titres qui s'y trouvent aujourd'hui même sont loin de représenter la totalité de la production. J'ai donc mené quelques recherches sur la toile pour reproduire ici une liste aussi complète que possible. Si des titres manquent au rendez-vous, merci de me les signaler.

Et un conseil avant de conclure : S'il y a des titres de cet éditeur que vous aimeriez découvrir, c'est le moment de foncer vers votre librairie en ligne préférée et de dépenser quelques roros. L'éditeur m'assure que tous les auteurs se sont vu restituer leurs droits, mais affirme en même temps que "aucun n'a republié son texte à notre connaissance". Il est donc possible que vous aurez des difficultés à trouver certains de ces textes une fois passé le cap du 31 juillet 2016. Votre serviteur fait d'ailleurs confiance à 7switch pour cela.

Catalogue des éditions House made of dawn

AuteurTitreISBN
Baudet, DavidPagan pandemia979-10-92791-06-8
Blondel, GéraldineRédemption979-10-92791-29-7
Bury, JeanTerre zéro979-10-92791-07-5
Bury, JeanEt la mort perdra tout empire979-10-92791-21-1
Delange , MathieuLa Traque
DiversSur les ruines du monde979-10-92791-12-9
DiversAnatomie du cauchemar979-10-92791-05-1
Ehrengardt, RenaudChroniques de la fin d'un monde979-10-92791-00-6
Gaiani, AntoineL'entretien979-10-92791-17-4
Germain, VincentSystème d'exploitation979-10-92791-18-1
Grey, Roman H.Journal d'une infection979-10-92791-31-0
Guigou, FabioTempête sur Candela979-10-92791-20-4
Holay, AnthonyLes enfants de Karia979-10-92791-22-8
Holay, AnthonyIncubes, tome 1979-10-92791-11-2
Jangot, NormanLe marché des Pyrénées979-10-92791-27-3
Jangot, NormanLe Grippeminaud979-10-92791-26-6
Lamur, SylvainDe Monstrorum Natura979-10-92791-08-2
Lamur, SylvainLe sens de la vie979-10-92791-06-8
Lysøe, ÉricDeux tas de sable au bord d’un lit979-10-92791-10-5
Makdessi, ShamNouvelle tête979-10-92791-25-9
Manierka, Colin10 jours, 10 heures, 10 minutes979-10-92791-01-3
Nova, MilanDents979-10-92791-33-4
Palacio, VincentLes contes du 5ème étage979-10-92791-04-4
Palacio, VincentSerat979-10-92791-32-7
Rice, MaxLe tombeau des maîtresses979-10-92791-13-6
Semont, ChristopheLa Niña Blanca979–10-92791-19-8
Semont, ChristopheLa malédiction de Chango979-10-92791-09-9
Szuter, Tiéphaine G.Caucasus979-10-92791-08-2
Szuter, Tiéphaine G.Werwolf979-10-92791-16-7
Villain, NicolasVent glacial sur trace numéro 6979-10-92791-23-5

Éric Lysøe, Deux tas de sable au bord d’un lit

J'ai déjà eu affaire à des textes qui étaient sauvés, in extremis, par une fin qui donnait - finalement, si l'on peut dire - à réfléchir, qui versait une lumière différente sur les événements relatés, faisant baigner le texte dans un entre-deux qui laissait des doutes, matière première de toute réflexion. Mais qu'en est-il maintenant de ces textes dont c'est le début qui nous surprend par sa force, qui emportent les lecteurs par un tour de main des plus magiques, et qu'on sent ensuite partir à la dérive à la mesure que l'intrigue approche de la fin, jusqu'à terminer leur parcours dans la plus plate banalité ? Banalité qui se fait d'autant plus ressentir que l'auteur lui-même donne la mesure de ce qu'on a le droit d'attendre de sa plume… C'est ce qui m'est arrivé avec une nouvelle d'Éric LysøeDeux tas de sable au bord d'un lit. Il s'agit là d'un texte acheté il y a plus d'un an et demi, oublié ensuite dans la carte mémoire de ma tablette et retrouvé par le plus grand des hasards quand, ayant épuisé ma fidèle Kindle, j'ai dû recharger ma vieille tablette pour avoir quelque chose à me mettre sous la dent pendant les longues heures de navette. Le texte n'est actuellement plus disponible, ce qui m'a fait hésiter à propos de la rédaction de l'article que vous êtes en train de lire. Mais comme le problème m'a semblé assez intéressant, j'ai cédé à l'envie créatrice, d'autant plus que cela me donne l'occasion de parler des critères pouvant déterminer la qualité d'un texte littéraire. Mais je vous préviens tout de suite, c'est un sujet des plus épineux, et vous y trouverez tout au plus des indices.

Deux tas de sable, donc, des objets qui, d'emblée, n'ont rien de bien extraordinaire : des enfants en fabriquent tous les jours et de toutes les tailles, en jouant dans les bacs à sable ou à la plage. Il est plus rare, par contre, de mettre ses pieds dedans au sortir du lit, dans une chambre d'habitude très bien rangée. C'est pourtant ce qui arrive au protagoniste du récit, au professeur Tristan Farrel, et l'on conçoit facilement que celui-ci peut se poser des questions à propos d'un événement aussi peu banal. Intrigué, Farrel interroge sa mémoire et, tendant la main au lecteur, s'embarque avec celui-ci dans un voyage des plus insolites vers le Tassili, une région d'Algérie qu'il a brièvement visitée dans les années quatre-vingt.

J'espère que vous avez fini par comprendre que les deux tas de sable ayant déclenché cette avalanche du souvenir jouent, pour le professeur Farrel, le rôle de la légendaire Madeleine de Proust, l'objet quotidien qui a pourtant le pouvoir d'ouvrir la porte vers les souterrains enfouis de la mémoire. Et c'est là que la partie réellement intéressante du récit commence. Parti pour une sorte d'expédition touristique pour admirer les "richesses archéologiques" du Parc du Tassili, Tristan Farrel se trouvera embarqué dans une randonnée se transformant au fur et à mesure du progrès de la caravane en aventure érotique, une découverte bien particulière de la faune locale, une échappée hors du temps vers les profondeurs mythiques de l'Histoire avec ses bas-reliefs figurant des troupeaux et des processions menées par des "chamans préhistoriques".

Tout se complique pourtant, parce que le narrateur est victime d'un drôle de phénomène. Il y a, dans la petite troupe qui s'apprête à percer au cœur du du désert, une jeune femme, Stéphanie, dont l'attitude provocatrice et l'appétit ouvertement sexuel agacent le narrateur. Ce qui ne l'empêche pas de se sentir attiré par le côté étrangement fragile de la jeune femme. La fin de la deuxième journée voit notre voyageur pénétrer dans les caves du rocher, à la recherche d'un abri loin des autres pour s'y enfermer avec sa compagne de circonstance. L'inéluctable arrive et tout pourrait être pour le mieux dans le meilleur des mondes sauf que voilà se produit un événement qui n'a plus rien d'ordinaire. Stéphanie, sans crier gare, cède la place à une autre femme, disparaissant sans laisser de traces. Le reste de la nuit se passe comme en rêve, ponctué d'orgasmes et de chevauchées sauvages à travers un terrain qui semble rappeler les origines de la vie elle-même. Et c'est à l'issue de cette nuit que le narrateur se rend compte de la disparition définitive de Stéphanie, comme si celle-ci n'avait jamais existé en dehors de la mémoire qu'il a conservée de ces deux jours précédents.

Tout cela se déroule près du rocher de la Vache qui pleure, "un rocher gigantesque, composé de deux grandes formes pyramidales", formation que le narrateur décrira plus tard comme des "mamelons pierreux". On commence tout doucement à comprendre la signification des deux tas de sables et pourquoi leur contemplation a rappelé au narrateur précisément ce voyage-ci.

Après le retour en France et quelques consultations avec le psychiatre du coin, le temps passe sur tout cela avec son inéluctable cortège d'instants qui finissent par se glisser dans tous les interstices, par tout recouvrir et tout submerger. Tout finira donc par rentrer dans l'ordre, et la femme disparue n'est même plus un vague souvenir. Jusqu'à ce matin qui voit apparaître deux tas de sable au bord du lit du narrateur.

Le début de la deuxième partie est placé sous le signe positiviste de la recherche, et Tristan, professeur d'université, se rend chez un collègue pour demander à celui-ci de procéder à une analyse du sable pour arracher aux graines le mystère de leur origine. Pas de surprise, celles-ci viennent tout droit du Tassili, et Tristan n'a pas besoin de réfléchir longtemps pour arrêter sa décision : se rendre en Algérie pour essayer de résoudre cette affaire. Il y trouvera, et c'est là sans aucun doute le point le plus fort du texte, une explication du mystère qui, si l'esprit occidental n'a pas d'autre choix que de la réfuter, le pousse dans un abîme impossible à sonder. Son voyage le mène en pleine guerre d'indépendance, dans les années noires de la terreur de l'O.A.S., où une jeune fille nommée Stéphanie serait morte sous les balles d'un commando.

Lysøe s'empare ici du motif troublant de la femme-enfant, morte avant d'avoir l'âge des premières expériences sexuelles, motif traité de façon magistrale par Anne Rice dans son roman Entretien avec un vampire où un des rôles majeurs est attribué à Claudia, transformée en vampire à l'âge de cinq ans, une fille qui grandit en ce qui concerne la raison et l'expérience, mais qui reste enfermée dans le corps privé de sexualité d'une enfant. Et si la Stéphanie du récit de Tristan se présente sous les traits d'une femme adulte, épanouie, elle reste quand même l'enfant qu'elle a été au moment de sa mort, et les conséquences pour le narrateur sont des plus troublants, ce que Lysøe ne se prive pas de constater aux dépens de son personnage dont on devine l'extrême confusion au moment de découvrir les faits :

"Je la pénétrai lentement, comme s’il se fût agi de la déflorer. L’extrémité de mon gland se frayait peu à peu un passage entre des muqueuses que rien n’avait encore préparées à me recevoir. J’avais l’impression de forer un passage étroit dans le sable. Un instant même, l’idée me traversa l’esprit que Stevie était vierge."

Je me demande s'il ne vaudrait pas mieux passer le reste sous silence. Je constate que je me trouve placé dans la drôle de situation de devoir constater que le texte va bien plus loin que les plats fantasmes orientalistes européens passés à la sauce lourdement érotique que j'y voyais d'abord à l'oeuvre, surtout quand il aborde, de façon très indirecte et discrète, le sujet profondément troublant de la sexualité aberrante des pédophiles. Je crains que la banalité de la dernière partie du texte ne noie celui-ci sous des flots sucrés d'eau de rose et n'en fasse oublier les mérites. Quoi qu'il en soit, je peux dire que le texte recèle bien des abîmes qu'il est facile de ne pas remarquer. Comme cela arrive tout naturellement quand on se trouve en face d'événements et de souvenirs enfouis sous les décombres de la mémoire.

Bonus

M. Renaud Ehrengardt, patron de House made of dawn, l'ancien éditeur du texte, a attiré mon attention sur une interview réalisée avec l'auteur, interview qui permet au lecteur de mieux cerner la personnalité d'Éric Lysøe. La voici !

 

Deux tas de sable au bord d'un lit Couverture du livre Deux tas de sable au bord d'un lit
Éric Lysøe
Fiction
House made of dawn
02/04/2014
Fichier numérique

“Un matin, Tristan Farrel se réveille et trouve deux petits tas de sable fin au pied de son lit.L’étonnement passé, un lointain souvenir refait alors lentement surface : un voyage en Algérie, en terre Tassili. Un voyage onirique, poétique et mystérieux en plein cœur du désert. Tandis qu’il s’enfonce dans ses souvenirs, la signification de ces deux tas de sable se révèlera peu à peu à lui.”

Le Court Lettrage du mois de mars nous emmène en plein cœur du désert algérien, terre de mystères et d’illusions. Un Court Lettrage à l’écriture poétique et soignée qui nous transporte dans l’univers onirique de l’auteur, Éric Lysøe.

Écrivain français d’origine norvégienne, Éric Lysøe s’est longtemps partagé entre la Scandinavie et la France avant de se fixer au Maghreb, puis en Égypte. Il réside à présent en France, où il enseigne comme professeur de littérature comparée. Il est surtout connu pour les essais qu’il a consacrés au fantastique, à Edgar Allan Poe en particulier, et pour sa magistrale anthologie en quatre volumes sur le fantastique en Belgique : Littérature fantastique. Belgique, terre de l’étrange.

Michel Tor­res, L’étang d’encre. La Saga de Mô, t. 3

En lisant L’étang d’encre, troisième tome de La Saga de Mô, j’ai dû plus d’une fois penser à Neil Jomunsi et à sa maison d’édition, Walrus, fidèle fournisseur de votre serviteur en textes excellents et - parfois, souvent, pratiquement toujours - "légèrement" déjantés. Voici un passage extrait d’un article de Jomunsi à propos du Pulp, passage qui se lit par endroits comme une déclaration d’amour en bonne et due forme :

"Zombies nazis, aliens mangeurs d’humains, course de rallye apocalyptique à la Mad Max, trafiquants de drogue érotomanes et j’en passe, les protagonistes du pulp ne s’embarrassent pas des conventions : ils sont libres et se fichent bien d’être jugés."1

Maintenant - pourquoi vous causer d’un type et d’un éditeur qui n’ont rien à voir avec celui dont je m’apprête à vous entretenir ? Et ben, parce qu’il fallait bien trouver un moyen pour aborder ce petit dernier du Sieur Torres, un texte qui n’est bien entendu pas sans rapport avec les deux volumes précédents, mais qui s’emballe dans une direction qu’il faut d’abord savoir suivre. Et je vous assure, chers lecteurs, que le jeune homme sauvage du bassin de Sète ne m’aurait jamais fait penser au Pulp, cette spécialité de chez le Morse - pas avant d’avoir lu le troisième volet de la série, au moins. Mais là, je suis sûr que l’ami Neil se serait léché les babines si Michel Torres lui avait proposé son texte au lieu de caser un tel récit chez la concurrence. Mais bon, Walrus n’a pas le monopole de l’excellence, et Publie.net se montre à la hauteur de ce qu’on a le droit d’attendre face à un texte de la qualité de la Saga de Mô, c’est-à-dire un travail éditorial impeccable et un suivi de qualité.

Ceci étant dit, qu’en est-il maintenant du texte ? Tout d’abord, pour revenir au texte de Jomunsi, des nazis, vous en trouverez, et pas qu’un peu ! Des nazis qui, s’ils continuent la lutte du Führer pour la domination mondiale, ont dû changer quelque peu de cible, obligés de passer pour ainsi dire par les égouts en s’attaquant aux souterrains, c’est-à-dire l’Enfer. Vous avez bien lu, l’Enfer, celui avec un E majuscule, le royaume de Satan, refuge de tous les démons, ultime séjour des âmes damnés. Mais comme vous avez affaire à Michel Torres, un auteur qui a déjà fait preuve de sa force invraisemblable dans les deux premiers tomes de sa Saga, le voyage onirique de Mô s’inscrit dans les meilleures traditions de la littérature européenne, en faisant de la descente de Mô, accompagné d’Henri, l’oncle "maudit" en quête de ses amis légionnaires morts, un remake de celle du Dante qui s’est offert le tour du touriste des neuf cercles de l’Enfer en compagnie de Virgile.

L’univers de Mô est truffé, depuis le début, de souterrains, et les caves y sont omniprésentes, leur obscurité troublante et en même temps prometteuse invitant aux explorations, à la chasse au trésor (flash-back au premier tome, La Meneuse, et à l’enfance du protagoniste), à la descente - quitte à faire, dans ces zones privées de lumière - des découvertes qu’on aurait peut-être mieux aimé ignorer. Ces multiples descentes, bien réelles celles-ci, se doublent d’une autre, bien plus troublante, à savoir l’expédition vers les profondeurs parfois bien mal comblées du passé, passé qui, par un mouvement contraire correspondant, menace les vivants de sa résurgence toujours possible, spontanée, violente. L’Étang d’encre non seulement inscrit la descente dans la trame même du récit, de façon bien plus évidente que dans les volumes précédents, mais en fait une obsession bientôt transfigurée en mythe, les expéditions vers les profondeurs s’enchaînant les unes aux autres comme si quelqu’un avait lancé aux protagonistes une variation diabolique du citius, altius, fortius olympique, variation qui obligerait ceux-ci à descendre toujours plus loin, vers des mystères toujours plus inaccessibles.

L’univers de Mô est construit autour de l’idée, poussée jusqu’à l’obsession, de la descente.Click to Tweet

En attendant, l’intrigue démarre par le mouvement inverse - celui qui, par une étrange correspondance, appelle et prépare les descentes à venir - par une résurgence inattendue, inouïe : celle de l’oncle maudit que tout le monde croyait englouti par les Steppes où il a pénétré avec ses camarades légionnaires, obnubilés par une obsession sanguinolente de conquête, rendus aveugles par une superbe qui fait pâlir celle des grands damnés de l’Antiquité. Une fois entré dans le monde de Mô, Henri y met en branle le jeu des bascules, entraînant son neveu dans une série de descentes, l’emmenant toujours plus loin, des eaux boueuses mais familières du canal vers l’inconnu, vers les abîmes de la mer et, pour finir, vers l’abîme tout court. C’est là que Mô pénètre dans les bas-fonds du rêve, le voyage bientôt transformé en trip cauchemardesque, en descente à proprement dire infernale.

C’est à partir de là, après avoir franchi une espèce de goulot gardé par un monstre souterrain (clin d’œil aux géants du XIXe, mais aussi aux Pirates des Caraïbes et leur Kraken), que, arrivés sur "un morne bord de sable fin"2, Mô et Henri entament leur véritable expédition, celle au fond des neuf cercles de l’Enfer. Parce que, une fois sortis de leur drôle de véhicule récupéré du naufrage d’un cargo allemand (engin qui n’est pas sans rappeler les inventions aussi naïves que modernes de Jules Verne) Mô et son oncle se retrouvent - devant les portes de l’Enfer, dans un souterrain où la mythologie des Anciens s’accouple, dans des étreintes délirantes, aux fantasmagories du Moyen-Âge chrétien pour engendrer un lieu de supplice à vrai dire moins horripilant que trash, un développement dûment préparé par la citation du Dante qui ouvre le récit, sorte de panneau indicateur dont le lecteur un tant soit peu versé en littérature occidentale aurait pu se passer, tellement le texte est jalonné d’emprunts au poème de l’archipoète de Florence. C’est à ce point-ci que le chroniqueur choisit de s’effacer pour laisser le lecteur se confronter tout seul, comme un grand, à un récit qui échappe aux résumés et aux catégories toutes faites, un récit dont certains passages prêtent au rire aussi bien qu’aux larmes, si ce n’est, parfois, au silence embarrassé… Au lecteur donc le soin de découvrir les cohortes de démons aux pieds fourchus, les révérences aux courants vulgaires du baroque, les inventions burlesques, les cortèges de morts-vivants, de spectres surgis des profondeurs de l’oubli collectif d’où ils menacent de s’extraire pour sauter à la gorge de leurs descendants.

Un dernier mot pourtant au bout de ce voyage des plus insolites : L’Étang d’encre est un texte riche en surprises, un texte qui agite sous les yeux des lecteurs une pancarte avec inscrit dessus son héritage littéraire, une ambition affichée - et quelque peu mégalomane aussi - de sortir du cadre géographiquement bien délimité de l’univers de la Saga de Mô, un univers dont on sent l’authenticité remise en question par une approche qui troque le réalisme magique des volumes précédents contre une sorte de tragicomédie onirique animée par l’intention de l’auteur de surenchérir par rapport aux textes précédents. Un procédé dont il est parfois difficile de comprendre la pertinence. Quoi qu’il en soit, je tire ma révérence devant le courage de Michel Torres, celle d’aller jusqu’au bout de son obsession et celle de demander un effort à ses lecteurs que certains ne seront peut-être pas prêts à fournir.

 

_______________

  1. Neil Jomunsi, Retour aux sources []
  2. Michel Torres, L’Étang d’encre, chapitre XI Aven []
L’étang d’encre Couverture du livre L’étang d’encre
La Saga de Mô, t. 3
Michel Torres
Fiction
Publie.net
9 septembre 2015
fichier numérique (PDF, EPUB, Kindle)
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« Vous qui entrez ici, abandonnez toute espérance ! »

Indécis, ils s’assirent d’abord sur la coque et observèrent un moment le passage continu des spectres à l’assaut des rives de l’Enfer dans la clarté diffuse qui provenait de nulle part : pas de soleil, de lune ou d’étoiles dans ces parages.

L’Histoire ne mourant jamais, de l’étang de Thau à l’Enfer de Dante, arrivée brutale de l’oncle Henri, le dernier des pourris, la pire des raclures. À ses côtés, Mô, dilué dans le désespoir comme on se perd dans un brouillard façon Zyklon B, s’aventure à l’aveugle dans les neuf cercles fantasmagoriques peuplés de damnés nazis et de diables cornus. Comment ne pas le suivre dans cet Enfer tatoué de croix gammées quand on sait qu’il va faire la lumière sur la part d’ombre qui l’agite depuis son enfance ? Lancé dans ce cauchemar comme un chien dans un jeu de quilles, dans l’obscurité et la douleur, Mô découvre qu’il n’y a pas de limites à l’horreur.