Col­lec­tif, Nut­ty shades of sheep

Aujourd’hui, j’ai le bon­heur de pou­voir vous pré­sen­ter une mai­son d’édition qui aura réus­si l’exploit de me mettre de bonne humeur rien qu’en enten­dant son nom : Nut­ty Sheep, ce qui se tra­duit dans la belle langue de Vol­taire et de Hugo par : Le mou­ton déjan­té ou bar­jo. Et si je n’ai pas pour l’instant l’ambition d’aller cher­cher au fond de leur cata­logue pour voir ce qu’il en est de la per­ti­nence d’une telle déno­mi­na­tion, je peux vous assu­rer que le titre que je viens de dégo­ter chez mon libraire numé­rique pré­fé­ré, Nut­ty shades of sheep, réunit quelques nou­velles qui ne lais­se­ront pas indif­fé­rents les ama­teurs de textes plus déjan­tés que de rai­son. Et c’est sans consi­dé­rer que par­mi les varia­tions sur le titre de la tris­te­ment célèbre saga amé­ri­caine – celle qui a réus­si l’exploit de par­fu­mer le BDSM d’un arôme vanillé indi­geste – celle-ci est sans doute à ce jour la plus rigo­lote. Ce qui a contri­bué dans une grande mesure à me mettre de très bonne humeur avant même d’avoir feuille­té les pre­mières pages du recueil.

Com­men­çons par l’élément cen­sé atti­rer l’attention du cha­land, la cou­ver­ture. Celle-ci est d’une belle com­po­si­tion où la beau­té du nu s’allie à la fas­ci­na­tion étran­ge­ment éro­tique des créa­tures ten­ta­cu­laires chères aux Animes 1)Clin d’œil en pas­sant à l’autrice dont le nom de plume tra­duit si clai­re­ment ses pré­fé­rences lit­té­raires, Annie May, et sa série éro­ti­co-por­no­gra­phique Esca­dron Bio Super Élite. Série qui s’est bête­ment arrê­tée après la pre­mière sai­son, plan­tant là votre ser­vi­teur avec une bite gon­flée au point de faire mal par la lec­ture hale­tante des aven­tures libi­di­neuses de notre jeune aspi­rante livrée aux mains de ses cama­rades et aux ten­ta­cules de ses puis­santes armes bio­lo­giques. sans négli­ger l’appel aux sens des usten­siles des mémaîtres de BDSM, tout en fai­sant, comme en pas­sant, un cou­cou à la cor­po­rate iden­ti­ty avec la pré­sence en plein milieu de la scène d’un mou­ton au rire aus­si fou que lubrique, dans une posi­tion qui laisse entra­per­ce­voir l’envie de la bête de sau­ter la belle qui, son­geuse et les cuisses grandes ouvertes, se tient entre les pattes de l’ovidé, le tout sur fond de belles nébu­leuses pour rap­pe­ler la voca­tion SF de la mai­son qui se pré­sente comme « spé­cia­li­sée en Science-Fic­tion, Fan­ta­sy et Fantastique»2)Cf. la pré­sen­ta­tion de Nut­ty Sheep sur la page À pro­pos.

Après cette belle entrée en matière, l’amateur de lit­té­ra­ture se demande évi­dem­ment si les textes rete­nus pour cette col­lec­tion font le poids. Mais il faut peut-être com­men­cer par une mise en garde : Mal­gré les appa­rences, et mal­gré la pré­sence dans cette antho­lo­gie de bites fiè­re­ment dres­sées qui ne se privent pas de remuer des marées de cyprine au fond de chattes bien détrem­pées, je n’irais pas jusqu’à col­ler l’étiquette « éro­tique » sur un recueil qui fait appel à « Huguette la vieille démone ou à Xalan­thus­sia l’extra-terrestre sexy » pour dire ses quatre véri­tés aux ama­teurs d’érotisme qui ris­que­raient « de ne plus jamais voir l’érotisme de la même façon»3)Nutty Shades of Sheep, Texte de pré­sen­ta­tion. Je n’ai pas peur d’affirmer que ce risque-là me semble bien éloi­gné, même si l’un ou l’autre des ama­teurs en ques­tion sera peut-être sur­pris de décou­vrir les ver­tus d’un petit sou­rire ou même d’un grand rire bien franc que l’un ou l’autre des textes du recueil risque de pro­vo­quer.

Les textes ras­sem­blés pro­posent un grand choix de créa­tures qu’on ne s’étonne pas plus que ça de croi­ser dans une antho­lo­gie SFFF et si les démons, les extra­ter­restres et les intel­li­gences arti­fi­cielles ne manquent pas au ren­dez-vous, il y a aus­si des pro­ta­go­nistes dont la pré­sence peut sur­prendre, comme par exemple une gar­gouille, une plante car­ni­vore et un – pré­ser­va­tif. Et c’est d’ailleurs ce der­nier qui rafle haut la main la palme de l’histoire la plus rigo­lote, celle qui m’a fait me mar­rer à pra­ti­que­ment chaque ligne, même si c’est plu­tôt le rire sans len­de­main cau­sé par une belle farce, un rire dont il ne reste pas grand chose après lec­ture – sauf évi­dem­ment le sou­ve­nir de quelques bons moments pas­sés en bonne com­pa­gnie, ce qui n’est pas rien ! Cha­peau donc à Alice E. May et son texte The Final Condom ! Si seule­ment d’autres pou­vaient se lais­ser ten­ter par un peu d’humour dans les textes éro­tiques …

Mais il n’y a pas que ce coté léger dans le recueil, loin de là, cer­tains auteurs ne se pri­vant pas d’introduire un remar­quable sérieux dans une antho­lo­gie qui, au pre­mier coup d’œil, ne s’y prête guère. C’est le cas notam­ment du texte signé Cécile Mer­cey que l’autrice a pla­cé sous le titre quelque peu manié­riste Un ange et une gar­gouille sont sur un autel… On le sait depuis Fran­ken­stein que les créa­tures peuvent avoir des sen­ti­ments, et Mer­cey en donne un bel exemple dans un scé­na­rio apo­ca­lyp­tique à sou­hait où le déses­poir qui se dégage des ruines se pro­page aux pro­ta­go­nistes aus­si bien qu’aux lec­teurs. Je me demande d’ailleurs si ce n’est pas le sou­ve­nir, long­temps évo­qué pen­dant ces quatre années de cen­te­naire qu’on vient de lais­ser der­rière nous, de la ville de Reims et de sa cathé­drale muti­lée par les obus qui est à l’origine de des­crip­tions aus­si intenses que courtes.

On ne peut certes pas repro­cher aux auteurs ici réunis de man­quer d’inspiration, et la parade des créa­tures drô­latques char­gées de dis­traire les lec­teurs donne une idée là-des­sus : Il y a donc la vieille démone obli­gée de se trou­ver une belle bite bien dure pour lui ser­vir de cuillère ; une plante avide de chair d’homme ; une com­mer­ciale extra­ter­restre en proie à la soli­tude des longs voyages d’affaire et qui, son engin spa­tial tom­bé en panne dans un sec­teur éloi­gné, pro­fite du dépan­neur pour apai­ser ses appé­tits ; les ver­tus d’un philtre d’amour et les mal­heurs de celui qui en abuse ; et, pour ter­mi­ner le cor­tège en beau­té, le rodage d’une intel­li­gence arti­fi­cielle des­ti­née à deve­nir une sorte de jouet sexuel. N’y manque pas non plus, dans une approche plu­tôt orien­tée SF, la pré­sence de tech­no­lo­gies réso­lu­ment futu­ristes comme par exemple cette trans­cor­por­ta­tion, tech­no­lo­gie qui per­met à Céline Tho­mas, édi­trice de Nut­ty Sheep pas­sée pour l’occasion dans le rôle d’autrice, d’aborder, dans Nick et Levrette, le récit d’un chan­ge­ment de pers­pec­tive assez radi­cal. Par­mi ces textes de fac­ture et d’inspiration aus­si diverses, il n’y en a aucun, pour résu­mer, que j’ai regret­té de lire, même si la plu­part s’évapore une fois la lec­ture ter­mi­née.

Mais il y en a un dans le tas qui très clai­re­ment sort des rangs, bien plus encore que les deux déjà nom­més dans le para­graphe pré­cé­dent, et c’est à celui-ci que j’aimerais décer­ner la palme, dis­tinc­tion que Maga­li Lefebvre rem­porte haut la main avec Les quatre sai­sons d’un hélio­phile. C’est un texte qui n’a pra­ti­que­ment rien d’érotique, un texte qui renoue avec le vieux fan­tasme de l’Occident de voir reve­nir les anciens dieux pour sau­ver un monde désen­chan­té et ren­du bru­tal, un texte qui foca­lise l’attention sur un seul per­son­nage dont le lec­teur suit les dépla­ce­ments et les ren­contres qui l’attendent aux quatre coins du globe avec une atten­tion aux détails qui ne serait pas dépla­cé dans un poème. Et si on ajoute à cela la magie des des­crip­tions, une magie qui rend l’autrice capable de mettre ses lec­teurs sous le charme avec quelques pauvres paroles, on com­prend que c’est ici un véri­table joyau qui donne envie de fré­quen­ter Maga­li Lefebvre de bien plus près. Je n’ai pas pu ni vou­lu suivre dans le détail la genèse de tous les textes réunis dans Nut­ty shades of sheep, mais j’ai pu consta­ter, en sui­vant quelques liens pro­po­sés par mon moteur de recherche favo­ri, que le récit d’un hélio­phile a été publié une pre­mière fois, en juillet 2012, dans le n° 16 du fan­zine Piments & Mus­cade, publié par l’association L’Armoire aux Épices. Une publi­ca­tion dont la ligne édi­to­riale a tout pour me plaire : « Légè­re­té, sen­sua­li­té, éro­tisme ».4)Déli­cieuse consigne effec­ti­ve­ment et résu­mée ain­si par l’autrice en ques­tion dans un article paru sur son site pour en annon­cer la publi­ca­tion : Paru­tion dans Piments & Mus­cade. Une consigne que l’autrice rigou­reu­se­ment res­pec­tée, tout en don­nant à la légè­re­té du style un tour qui en fait res­sen­tir tout le sérieux.

Si les textes ras­sem­blés par Émi­lie Che­val­lier Moreux, direc­trice édi­to­riale Nut­ty Sheep et res­pon­sable de cette belle antho­lo­gie, sont à la véri­té assez loin de culbu­ter le monde de l’érotisme lit­té­raire, un genre que les textes ne font effec­ti­ve­ment que frô­ler, j’en conseille quand même la lec­ture à toutes celles et à tous ceux qui aiment prendre le risque de sor­tir des voies trop cou­rues pour faire, à l’écart des foules, de très belles décou­vertes.

Collectif, Nutty shades of sheepCol­lec­tif
Nut­ty shades of sheep
Nut­ty Sheep
ISBN : 9791034202805

Références   [ + ]

1.Clin d’œil en pas­sant à l’autrice dont le nom de plume tra­duit si clai­re­ment ses pré­fé­rences lit­té­raires, Annie May, et sa série éro­ti­co-por­no­gra­phique Esca­dron Bio Super Élite. Série qui s’est bête­ment arrê­tée après la pre­mière sai­son, plan­tant là votre ser­vi­teur avec une bite gon­flée au point de faire mal par la lec­ture hale­tante des aven­tures libi­di­neuses de notre jeune aspi­rante livrée aux mains de ses cama­rades et aux ten­ta­cules de ses puis­santes armes bio­lo­giques.
2.Cf. la pré­sen­ta­tion de Nut­ty Sheep sur la page À pro­pos.
3.Nutty Shades of Sheep, Texte de pré­sen­ta­tion
4.Déli­cieuse consigne effec­ti­ve­ment et résu­mée ain­si par l’autrice en ques­tion dans un article paru sur son site pour en annon­cer la publi­ca­tion : Paru­tion dans Piments & Mus­cade.