Espace de liberté

Chères amies, chers amis,

dans la Bauge littéraire, on a l’habitude de trouver du cul. Du cul en paroles, du cul en images, et parfois des réflexions assez loufoques de l’habitant de ces lieux peu fréquentables. Vous vous posez donc la question – et vous avez raison de le faire – pourquoi tout d’un coup je vous cause politique. Et comme vous, amateurs de littérature transgressive et de dessins indécents, méritez mon entière considération, je me suis fendu de ce petit texte pour vous expliquer en quelques mots ce qui me pousse à vous inonder de drapeaux bleu et or, aux couleurs de cette belle Union qui, pour moi, a remplacé depuis longtemps toute notion de patrie. Et vu l’importance du défi que je relève, j’espère que vous me pardonnerez un certain sérieux que vous n’avez pas coutume d’entendre dans la gueule du Sanglier.

La Bauge littéraire est un espace consacré à l’érotisme dans l’art et la littérature, un domaine propice aux fantasmes et à cette liberté viscérale que nous ressentons vibrer au plus profond de nos corps, un des ingrédients de base de notre condition humaine. Pulsion irrépressible, c’est cette liberté-là qui nous fait bouger, qui nous pousse à travers les vices du quotidien à la rencontre de nos semblables que nous voudrions découvrir dans ce que celles-ci et ceux-là ont de plus essentiel – le désir qui bouillonne dans les entrailles de nos chairs et menace d’exploser s’il n’arrive pas à se frayer un chemin à travers la croûte de nos habitudes et de nos inhibitions. Pour moi, c’est là que réside la liberté essentielle et primaire, celle qui permet d’exprimer cette essence si complexe et si simple à la fois. Et ce n’est que sous le soleil de cette liberté que nous pouvons pleinement réaliser notre potentiel, en donnant la parole au désir et en réalisant la force des pulsions qui nous font marcher.

Europe – après les guerres, la liberté

C’est à travers ce raisonnement qu’il faut comprendre mon attachement infaillible à l’Europe, espace de liberté où les peuples vivent dans une paix qui a permis aux jardiniers d’antan d’étendre leurs domaines à travers un continent entier où ceux-ci ont fini par couvrir des espaces immenses d’une végétation luxuriante où les fleurs du mal poussent, dans la plus jolie promiscuité, au milieu des plus sages champs de blé, et où les cattleyas promènent leur indécence dans les rues de Lisbonne aussi bien que dans celles de Tallinn, leurs éclatantes couleurs mises en relief sur le fond du blanc le plus pur des lys.

C’est cette même liberté garantie par notre Union qui préside aux échanges entre les peuples, et l’art et la littérature ont cela en commun qu’ils n’ont jamais ni connu ni respecté les frontières, constructions artificielles et arbitraires aujourd’hui propagées par certains pour bercer leurs illusions d’un passé aussi onirique que délusoire. Un passé en grande partie marqué par les bûchers des guerres à répétition et les génocides. Et ceux du XXe siècle ne sont que le sommet de l’iceberg, sommet que la distance des décennies tout doucement commence à faire disparaître dans les brumes de la nostalgie et de l’oubli.

La collaboration au sein de l’Union Européenne a permis de créer un espace commun que la jeunesse investit avec une facilité de plus en plus évidente grâce aux nombreux programmes d’échanges, à la reconnaissance mutuelle des diplômes et à une infrastructure de plus en plus développée. Les frontières ont largement disparues, permettant aux régions anciennement frontalières de redécouvrir un passé en commun trop souvent artificiellement coupé par les guerres qui ont accompagné la naissance des états-nations avec leur vocation centripète dont la contrepartie est bien trop souvent le rejet – si ce n’est d’abord la création – de l’Autre. Des projets ambitieux ont vu le jour dont certains assurent à l’Europe la présence continue dans le peloton de tête des technologies de pointe. Des programmes sont mis sur pied pour tirer des régions entières de leur sommeil de Belle au bois dormant et leur permettre de ne pas rater leur rendez-vous avec le XXIe siècle. Et, facilitée par tout cela, on assiste à la la naissance d’une conscience politique commune qui dépasse la vie politique des anciennes nations. Et c’est ainsi que, soudain, l’élection d’un nouveau Président français est un événement que les Européens suivent avec une passion commune, qu’ils soient assis dans un pub irlandais ou devant leur poste dans un salon allemand.

Tout cela, ce ne sont que des exemples, des tendances que je me contente de mentionner comme en passant, mais tout cela m’a marqué personnellement, dans ma vie de citoyen allemand devenu Européen par le cœur et par la raison. C’est pendant un voyage en train, il y a de cela 37 ans, voyage qui m’a conduit à travers ces plaines autrement mornes où nos ancêtres se sont entr-égorgés pendant quatre années qui n’en finissaient pas de sonner le glas de la civilisation, que l’Européen s’est réveillé, et depuis ces instants passés à contempler les champs qui défilaient devant les vitres, rien n’a pu être compris dans ma vie si ce n’est à travers le prisme de cette conscience nouvelle.

Espace de liberté
Verdun, cimetière de Douaumont. Crédit photographique : Julian Nitzsche , CC BY-SA 4.0

Convaincu qu’il faut sauvegarder les acquis de ces soixante-dix ans passés, qu’il faut protéger l’espace commun qui permet à celles et à ceux qui y appartiennent de s’enrichir des apports de tant d’autres tout en gardant leurs racines, conscient du chemin qu’il nous reste à parcourir avant l’avènement d’une Europe plus juste, notamment dans sa dimension sociale, j’ai décidé de m’engager dans le combat des élections européennes. Un combat qui s’annonce dur dans la mesure où les adversaires, protagonistes d’un certain populisme, forts de leur maîtrise des outils de manipulation de masse dans la pire tradition des totalitarismes du siècle passé et nourris par le désarroi d’une grande partie des populations qui se laisse tenter par des chants de sirène qui font entrevoir des paradis pourtant inaccessibles, ces adversaires semblent bien partis pour remettre en question les fruits des efforts fournis par nos prédécesseurs. Aujourd’hui, nombreux sont celles et ceux qui se laissent tenter par le retour du nationalisme que des charlatans leur présentent comme un remède miraculeux contre tous les maux. Tandis que le nationalisme, ce n’est rien d’autre que le repli sur soi et le rejet de l’Autre, rôle qu’on fait volontiers endosser aux migrants qui quitteraient leurs familles et leurs pays dans le seul but de submerger jusqu’à la faire disparaître cette Europe soi-disant judéo-chrétienne – une chimère dont ces mêmes enjôleurs populistes sont pourtant les premiers à trahir les valeurs. Il faut bien sûr apporter une réponse aux doléances qu’on entend formuler un peu partout, mais cette réponse doit être européenne sous peine d’être inefficace. Je milite donc pour une Union renforcée capable de manier les outils nécessaires pour mettre en œuvre une réforme qui fasse enfin participer les laissés-pour-compte de l’austérité en partageant les richesses et en assurant acquis sociaux à tous les ressortissants.

Une nouvelle Marianne pour guider le peuple européen

Josep Giró, La nouvelle Marianne
Josep Giró, La nouvelle Marianne

Ces quelques paroles sont une profession de foi, n’y cherchez donc pas un argumentaire détaillé qui dresserait la liste des pour et des contre de façon méthodique pour arriver à une conclusion raisonnée. Pour moi, vous l’aurez compris, l’Europe est avant tout une affaire de cœur, un attachement viscéral qui ne saurait être mis à disposition. Et si on trouve bien évidemment des défauts et des points négligés dans la construction européenne, ce sont autant de défis qu’on est invité à relever, des problèmes à résoudre, dans la pleine conscience que nous ne sommes que des mortels et que nos œuvres sont loin d’être parfaites. Aux générations futures de continuer le travail entamé, de profiter de nos erreurs aussi bien que de nos exploits. Mais c’est à nous de jeter les bases sur lesquelles la construction pourra continuer à s’élever, une Europe où la liberté et le bien-être concourent pour faire de notre continent un espace qui apportera au monde sa part de richesse et de lumière.

Et comme, mine de rien, la Bauge littéraire reste un espace où l’érotisme règne en maître, si je vous propose une nouvelle Marianne pour guider le peuple européen, il va sans dire qu’elle sort des plis de son drapeau comme jadis la déesse de l’écume et qu’elle se dresse, fière de sa beauté, sous les regards de celles et de ceux qui s’apprêtent à la suivre au combat à peine entamé pour une Europe meilleure et toujours plus solidaire – In varietate concordia.