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Camil­le B., Mary­se est infi­dè­le

Maryse est donc infidèle. Certes, mais il n'y a pas que ça. Elle triche, elle  ment, elle séduit, tout pour se construire un jardin secret où sa rose peut s'épanouir à l'abri des regards trop curieux, et ceux de son mari en particulier. Et puis, elle jouit à n'en plus finir. Vous aurez compris, chers lecteurs, qu'une telle femme a tout pour plaîre à votre serviteur : un corps épanoui de femme mûre (la quarantaine), une imagination fertile, des remises en question qui ne l'empêchent pas de franchir le cap avec un courage et une énergie presque exemplaires, et une ingénuité qui, doublée d'une indécence à toute épreuve, la rend tout simplement - irrésistible. Attention pourtant : Avant de pouvoir goûter à ses charmes, il faut passer par une vallée très peu amène, à savoir un début de texte tout sauf brillant.

J'ai acheté Maryse est infidèle, petit texte d'une soixantaine de pages signé Camille B., il y a quelques mois, et depuis, malgré une couverture et un titre prometteurs de quelques heures de plaisir volées au train-train de mes journées, je n'ai pas trouvé le temps de me laisser séduire. La belle brune de la couverture a donc eu le temps de me narguer à chaque fois que je lançais ma liseuse ou mon appli Kindle, jusqu'à ce que finalement je cède au chant de cette sirène persévérante qu'on devine nue sous les draps. Est-ce à cause de cette attente prolongée que je me suis cru dans l'obligation de faire preuve de patience et que, confronté à des longueurs, un usage parfois assez particulier des temps du récit et une intrigue qui mettait du temps à démarrer, j'ai pourtant résisté à la tentation d'aller voir ailleurs ? Quoi qu'il en soit, je ne regrette aucunement d'avoir fait preuve de patience. Parce que la suite des aventures de Maryse est des plus délicieuses et on est presque surpris, après les imperfections du début. de se trouver sous le charme de la belle, au point d'exiger une suite de ses expéditions en terres lubriques (Vous m'entendez, Camille B. ?).

L'intrigue n'a rien de très particulier : Une femme d'un certain âge, prise au piège des habitudes acquises au cours d'une vie trop tranquille avec son rythme qui inéluctablement s'installe, croise un homme capable de faire résonner les cordes qu'il faut pour réveiller une sensualité endormie sous la poussière des années. Mais le réveil est d'autant plus fulgurant que le sommeil a été long, et Maryse se trouve prête à céder à des propositions qui dépassent le cadre de ce qu'on peut attendre d'une femme après tout très comme il faut. Après une première folie commise dans les bras du séduisant Marc, elle consent à des débuts de soumission avant de se laisser tenter par un triolisme aux allures candaulistes et des échappés en club libertin. On vous a avertis, rien de très particulier dans le récit de Maryse, mais cela n'empêche pas cette petite personne d'apparence si ordinaire, cette femme qui n'a pas honte de ses doutes et de ses remises en question, d'aller vers l'aventure et de dégager un charme auquel il n'est pas facile de se soustraire.

Je crains seulement qu'une partie des lecteurs, peu patients et sollicités de partout, ne fassent demi tour avant d'avoir seulement eu l'occasion de tomber sous le charme. C'est un risque qu'on voit l'auteur courir quand il se sert de façon quelque peu malhabile du jeu des perspectives, procédé en principe capable de pimenter un récit érotique en donnant plusieurs versions d'un seul et même événement tel qu'il peut être perçu par des personnes différentes - et on imagine facilement combien un texte érotique peut gagner en mettant le lecteur dans la peau des personnages respectifs ! Peu rodé sans doute à l'art de capter l'attention de ses lecteurs, Camille B. commence par une version censurée des faits, en l'occurrence la confession qu'Olivier demande à Maryse de ses rendez-vous avec Marc. Malheureusement, cette confession, faite en plus dans une situation censée émoustiller l'intéressée, ressemble plutôt à une énumération d'une liste de courses qu'au récit d'une aventure érotique :

"Il a sorti sa bite de son pantalon pour que je le suce, j'ai compris qu'il voulait que je le fasse éjaculer, je le branlais et je le suçais, c'était bon, oui je suis une salope, j'aime sucer des bites..."1

Confronté à une absence aussi flagrante de passion, on réprime à peine un bâillement. Et ce n'est qu'après coup qu'on comprend les intentions du personnage. L'ironie, c'est que c'est précisément la deuxième version des faits, délivrée ultérieurement par une femme possédée par l'envie de jouir, qui donne une idée beaucoup plus flatteuse de ce dont Camille B. est capable, mais ce deuxième récit se fait attendre. Et je ne sais pas combien de lecteurs auront lâché l'affaire avant d'arriver au point de non-retour.

Toutes ces imperfections - et elles sont  nombreuses dans la première partie du texte - n'empêchent pas Camille B. de trouver des phrases délicieuses pleines de charmes, et des situations cocasses que Maryse apprend à maîtriser et - plus tard - à amener. Comment ne pas adorer le comique d'une situation comme celle où Olivier, maître en herbe, comprend que sa femme n'est pas opposée à l'idée de pimenter leurs relations par une dose de soumission :

"Mais il [i.e. Olivier] ne savait pas comment il allait gérer la soumission de sa femme, fallait-il un contrat, des accessoires ?"2

Ou celle, plus cocasse encore, ou c'est le nez fin du mari qui permet à celui-ci de se rendre compte de l'infidélité de sa femme :

"Olivier commença à lui lécher le sexe, c'était bon, elle était toute douce et déjà très humide et elle sentait... Le latex... Il plongea ses narines dans son sexe pour vérifier..."3

Il ne serait sans doute pas faux de dire que c'est, une fois encore, le rire qui sauve le texte et qui pousse le lecteur à continuer, parce qu'un auteur capable de placer ses personnages sous une lumière aussi absurde, il doit assurément disposer d'autres atouts, et comment lui refuser l'occasion de s'en servir ? Pour ce qui est de Camille B., il a réussi à me rendre accro à sa Maryse, et j'aimerais connaître la suite de ses aventures afin de sombrer avec elle dans l'indécence de ses aventures.

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  1. Camille B., Maryse est infidèle, Le deuxième rendez-vous []
  2. Chapitre "Le deuxième rendez-vous" []
  3. Chapitre "La découverte" []
Maryse est infidèle Couverture du livre Maryse est infidèle
Camille B.
érotisme
auto-édition
8 septembre 2016
67

Maryse est mariée depuis 20 ans à Olivier, un homme qu’elle a toujours aimé et qu’elle n’a jamais trompé, mais qui la délaisse de plus en plus. Un jour elle rencontre Marc avec qui elle a une aventure, son mari s’en aperçoit mais au lieu de la quitter, il va lui ordonner de continuer sa relation. Après chaque soirée avec son amant, elle doit tout raconter en détail à son mari qui en profite pour la punir. La situation échappe complètement à Maryse qui va devenir l’objet sexuel de ces deux hommes. Cela relance le désir du couple jusqu’au jour où Olivier décide d’organiser un dîner tous les trois…

Histoire érotique HARD, réservée à un public averti, mais qui plaira autant aux femmes qu’aux hommes…

Les thèmes abordés sont l’infidélité, l’échangisme, le candaulisme, et la soumission, mais tout ça n’arrive pas sans amour ni jalousie.

Joy Saint James : Sui­vez la Salo­pe !

Si je me permets d'introduire Joy Saint James dans des termes qu'on pourrait qualifier d'assez peu respectueux, vous imaginez que ce n'est pas sans raison, et que ce n'est surtout pas dans l'intention de la dénigrer. Cela fait maintenant un certain temps que j'ai découvert cette jeune femme qu'il convient de qualifier de personnalité de la toile. Je l'ai croisée tout d'abord sur About.Me, répertoire et annuaire en ligne qui propose aux internautes une sorte de carte de visite virtuelle. La croiser, la découvrir et la suivre ne furent qu'un, et le sobriquet qu'elle s'est choisi fut pour beaucoup dans cette attraction immédiate : The Scholarly Slut, un terme qu'il faut certes savoir déguster en anglais, mais qui conserve un certain charme dans sa traduction française : La Salope érudite. Et voici pour la partie "salope" de mon intitulé. Quant à l'impératif, il suffit de se souvenir du titre du recueil qu'elle vient de publier et qui fera le sujet de l'article que vous êtes en train de lire : Follow me, Read me - Lisez-moi, suivez-moi ! Et voici le pourquoi du comment.

Les sujets favoris de Joy Saint James sont la plupart du temps en parfaite cohésion avec son synonyme : Elle parle de sexe, sous ses déclinaisons érotique et pornographique, et la plupart du temps dans des termes non équivoques voire crus. Elle n'hésite pas à appeler une chatte une chatte et une bite une bite, et quand l'envie lui chante, elle ne dissimule pas son envie de sucer une belle queue bien juteuse. Ou de baiser à longueur de journée. Et avec tout ça, elle n'oublie pas, comble de l'indécence, de réfléchir.

Cette Salope bien particulière vient de sortir, en auto-édition, un recueil qui réunit quelques-uns de ses textes publiés un peu partout sur la toile, entre 2006 pour le plus ancien (I, Claudia) et 2016 pour les plus récents (The truth is in the telling)1, et un des grands avantages de ce recueil est de proposer une variété de textes qui sont certes disponibles sur la toile, mais qu'il n'est pas toujours facile de repérer, Joy ayant l'habitude de publier sur plusieurs réseaux à la fois et de tester avec l'assiduité du nomade les nouveaux réseaux et les nouveaux sites qui n'arrêtent pas de foisonner sur la toile, un peu comme les champignons un jour de pluie en automne. Certains de ces textes ont subi de légers changements pour l'édition en volume, dotés la plupart du temps d'un nouveau titre, tandis que d'autres ont été repris tels quels.

Quant à ses sujets, le lecteur se trouve confronté à une riche variété, allant de considérations politiques (I give you my heart) en manifeste anti-jihadiste (Je suis Eros), en passant par la transcription d'un dialogue sur Twitter (Trysting on Twitter) et des interrogations littéraires pimentées par un narcissisme ardu que même un lecteur d'habitude intransigeant sur ce point finit par trouver à son goût quand il passe par la plume de Joy Saint James, autrice  qui ne manque pas d'étaler jusqu'à ses réflexions les plus intimes (Do you like my hair? A writer's self-doubts). Et puis, il y a des textes tout en indécence comme I, Claudia, des textes qui rendent honneur à la deuxième partie du titre du recueil, The way we love now. Celui-ci raconte l'envie de la narratrice de se lancer un défi à elle-même, à savoir d'entrer en joute avec une dénommée Claudia, détentrice du titre de championne du monde de - suçage de bites. L'amateur aura remarqué au passage que Joy ne se prive pas de faire étalage de son érudition jusque dans le titre de ses textes, même et surtout si ceux-ci traitent d'un sujet aussi scabreux que les Oral Sex World Championships, l'événement à la base des considérations de la narratrice dans I, Claudia, allusion évidente aux romans de Robert Graves et à la série que la BBC en a tirée : I, Claudius, feuilleton télévisé dont le protagoniste est cet empereur romain dont la troisième épouse, Messaline, est devenue le symbole même de la décadence. On note au passage que Messaline apparaît brièvement dans un autre texte, Bukkake babe, That's me !, réflexion à propos d'un fantasme de gang-bang qui se prépare, entre autres, à coups de recherches historiques :

In ancient Rome, Messalina, the young wife of old and doddering Emperor Claudius, challenged the most famous prostitute of the time, Sylla, to a gangbang competition. Messalina lay on one couch, and Sylla on another couch nearby, as each took as many men as she could. Accounts vary about who won.2

Il n'y a rien de nouveau là-dedans, et le gang-bang en littérature ne dérange plus personne, mais cette façon d'en parler comme s'il s'agissait d'arroser son jardin ou de faire des courses ne laisse de me fasciner, et Joy finit par mettre sous le charme jusqu'au plus réticent des admirateurs quand elle laisse tomber, en guise de conclusion, le couperet en cinq paroles : "Accounts vary about who won".

Le sexe se trouve un peu partout dans ce recueil, comme l'évidence même de nos quotidiens, et parfois jusque dans la trame des récits. Mais il ne faut surtout pas y voir une solution de facilité pour attirer le chaland ou pour combler un manque ! Il y a d'autres sujets tout aussi riches - ou presque - et le lecteur n'a que l'embarras du choix. Ou plutôt le plaisir de la découverte : on y trouve de la politique, des faits divers, la réalité des réseaux sociaux en train de modifier les relations humaines, et puis, le crime. Et c'est à plusieurs reprises que Joy Saint James parle de l'acte qui fournit comme un trait d'union, un lien indissoluble, entre le sexe et le crime, à savoir du viol, ce fléau horrible qu'il faut pourtant aborder, si on veut comprendre la réalité de la condition féminine en ce début de millénaire.

Et c'est précisément le viol qui est au cœur d'un des textes les plus importants du recueil, Maneater, Yes, I am, texte sans doute le plus complexe du recueil. Les premiers paragraphes, du début jusqu'à la phrase "Now everything has changed…." ont été mis en ligne le 18 juillet 2013 sur tgirlconfidential.com sous le titre The Facebook effect, tandis que l'intégralité du texte a été publié quelques mois plus tard, le 13 novembre 2013, sur Booksie silk, site destiné à accueillir des  textes érotiques ("Free erotica and adult romance publishing"), avec comme titre : Zombie, Me: Maneater.3 La narratrice se présente comme une zombie aux appétits quelque peu particuliers et la chute peut faire reculer d'effroi l'adepte le plus acharné des blind dates. Mais le côté le plus inquiétant de la narration est ailleurs. Le texte parle d'un viol subi par la narratrice, un viol commis par plusieurs personnes, et sans aucun doute dans un cadre universitaire, le texte évoquant par deux fois un "frat boy", un membre d'une association d'étudiants, phénomène très répandu outre-Atlantique. Ce qui rend le récit d'autant plus inquiétant, outre la narration qui procède de façon presque clinique pour rendre compte de ce qui est arrivé à la narratrice, c'est la relation avec ce qu'il convient de désigner comme une bombe médiatique qui allait ébranler les États-Unis un an plus tard, presque jour pour jour, à savoir l'affaire déclenché par la publication, le 19 novembre 2014, d'un article dans le magazine prestigieux Rolling Stone, A Rape on Campus. L'article présente l'histoire d'une jeune femme, Jackie, prétendument violée par plusieurs membres d'une "fraternité" de l'Université de Virginie. Les événements rapportés se seraient déroulés en septembre 2012, deux ans à peu près avant la publication de l'article de Rolling Stone, et un an presque jour pour jour avant la mise en ligne de Zombie, Me: Maneater, ce qui situerait le texte de Joy Saint James à mi-chemin entre les deux dates.

L'article du Rolling Stone a dû être retiré à peu près six mois après sa publication, la journaliste à son origine ayant été la victime d'une supercherie, et les faits allégués auraient été inventés de toutes parts. A Rape on Campus présente pourtant des détails qui ressemblent étrangement à ceux contenus dans le texte de Joy Saint James, notamment le viol en groupe et l'évocation des frat boys. Difficile de dire quelle est au juste la relation entre les événements et les textes, même s'il convient de remarquer que la violence des jeunes hommes organisés en bande est un lieu commun, invoqué dès qu'il s'agit d'expliquer certains phénomènes criminels.

Le récit du viol, qualifié d' "accident" par la narratrice, est terrifiant non seulement de par les faits relatés, mais peut-être plus encore par la sobriété du style. Ou est-ce le fait que le viol se trouve placé dans un contexte presque jubilatoire où la narratrice se réjouit de ses succès sur Facebook ? Un "succès" qu'on mesure au nombre des sextos reçus, des propositions scabreuses destinées à changer la jeune femme en "sex object". Parce que Joy se sert de son sujet pour étendre le domaine de la lutte en s'interrogeant à propos du rôle des nouveaux médias, des réseaux sociaux en général, dans la réification de ceux - de celles surtout - qui  participent à l'acte sexuel et à la déshumanisation qui en résulte : "To say I'm a sex object is like admitting I'm a zombie." Deux énonciations qui, dans le cadre du récit, renvoient à une évidence, la première acquérant toute sa signification de par sa relation étroite avec la seconde. Parce que le zombie, c'est l'être pas tout à fait mort - mais tout comme - ressuscité et privé de raison, avide de chair humaine. Et voici l'effet du viol, l'acte qui se veut assassin en privant la victime de son humanité.

Le témoignage de Jackie se trouve dans un autre texte encore, publié pour la première fois - d'après ce que j'ai pu trouver - le 10 décembre 20144, soit quelques semaines seulement après l'affaire déclenchée par A rape on campus. Le texte porte le titre The Truth is in the Telling,  et est l'occasion pour Joy de faire revenir une de ses narratrices sur ses expériences, en la faisant réfléchir à sa façon de voir les choses, de s'interroger à propos de ce qu'est un viol et si elle en aurait subi un. L'occasion surtout de se poser des questions à propos de la notion de "vérité" ou de "réalité". Est-ce qu'il faut le témoignage d'un tiers, comme devant le tribunal, pour constituer une vérité ? Est-ce qu'un récit à la première personne, témoignage dans sa forme la plus élémentaire pourtant, souffre toujours de sa subjectivité ? Ce texte est, de par le niveau de sa réflexion. un de mes préférés parmi ceux rassemblés dans Follow me, Read me, et la force de Joy se révèle dans cette capacité, mise à la portée de la narratrice, de pouvoir formuler une telle interrogation : Est-ce que j'ai été violée ? Qu'est-ce qu'un viol, au juste ? Et est-ce qu'il ne vaut pas infiniment mieux taire cette réalité, la nier, la pousser en dehors du champs des possibles, pour se construire une réalité de "party girl" ?

"Thus what I told myself [...] is that I shouldn't worry about what had happened. It was all part of having a good time in college [...] It would become essential to the way I saw myself [...] the persona I was forging. [...] I was now a brilliant wild woman, living on the edge [...] a Facebook-era rendition of Zelda Fitzgerald, partying the weekends away."

Ces réflexions, aussi profondes que profondément bouleversantes, permettent un aperçu de ce qui peut se passer à l'abri des témoignages, la perception embrumée par l'alcool, l'épée de Damoclès de la pleine réalisation toujours suspendue au-dessus de la tête de la jeune femme qui voudrait nier l'inadmissible, et ignorer sa victimisation. Et pourtant, The Truth is in the Telling - la vérité réside dans l'acte de parler, de dire. Mais quelle vérité ?

Vous trouverez dans ces essais un condensé de ce qu'est le monde de Joy Saint James, et je conseille à tout amateur de la suivre afin de se faire une idée plus complète. Comme elle-même le propose à ses lecteurs - Follow me, Read me ! Joy se trouve un peu partout, et quand elle fait une de ses apparitions, elle laisse sur son passage des bribes de ses réflexions qu'on ramasse avec plaisir dans la poussière du chemin, à la façon des enfants ramassant des cailloux. Et c'est ainsi qu'elle se tient debout à l'orée du monde palpable pour nous ouvrir des perspectives et nous inviter à réfléchir sur les conditions que le nouvel univers est en train de nous poser.

Joy Saint James sur la Toile

 

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  1. Les dates de publication ne figurant pas dans le recueil, j'ai dû me baser sur les indications des sites web, procédé loin d'être fiable. []
  2. Joy Saint James, Bukkake Bake, That's me ! in : Follow Me, Read Me : The way we love now []
  3. Quand, dans cet article, j'écris 'publier', je sous-entends 'mettre en ligne'. Je suis conscient du problème qu'il peut y avoir quant à la datation des textes sur internet, certaines plates-formes permettant de coller une date quelconque à un article. []
  4. Il a été republié sous un titre différent, 'The Case of the Purloined Panties …', en juillet 2016 []
Follow Me, Read Me: The Way We Love Now Couverture du livre Follow Me, Read Me: The Way We Love Now
Joy Saint-James
essais
auto-édition
25 janvier 2017
fichier Kindle
83

Essays and erotica, gracefully written, reflecting the times we live in. Sometimes titillating, always provocative. Arousing in the best sense of the word: makes you think. By an author of international acclaim.

Axel, La Cham­bre de Ver­re

Si la BD érotique a fait une entrée remarquée dans la Bauge littéraire - dont le propriétaire a depuis toujours été un adepte de la parole pure et simple telle qu'on la trouve dans les grands textes des auteurs classiques - c'est en très grande partie grâce à Dynamite, le label cul de La Musardine, qui accueille des auteurs - connus et moins connus - réunis par l'amour de la chair dans l'effort de lui rendre une justice toute - littéraire. Après Ardem, Axterdam, T.E. Raven et - tout récemment - Riverstone, c'est maintenant le tour d'Axel, un auteur tout nouveau dans l'écurie Dynamite, venu de l'autre côté des Alpes avec dans ses valises une belle histoire d'amour, de sexe et d’exhibitionnisme 2.0 : La Chambre de verre.

Axel y raconte avec un coup de pinceau des plus sobres l'histoire de Flavia, quadra superbe venue à point nommé pour fournir un spécimen ravissant de la "MILF", catégorie extrêmement prisée sur les sites réservés à la pornographie luxuriante tel que XHamster ou XVideos. Flavia n'est pourtant pas une starlette de la pornographie, elle indique sa profession comme blogueuse, ce qui n'est pas sans rapport avec son activité principale étant donné qu'elle publie effectivement des articles sur son site. Des articles qui accompagnent une exhibition en permanence, sous les yeux des caméras omniprésentes dans son appartement où elle vit en toute nudité.

Axel, La Chambre de verre, page 9, Flavia devant l'écran
Flavia devant l'écran de son ordinateur (Axel, La Chambre de verre, p. 9)

L'histoire de Flavia, si elle peut paraître absurde, n'a pourtant rien de très original, Axel ayant pu s'inspirer de plusieurs expériences menées pendant la jeunesse de l'internet. Tout d'abord, il y a, et dès 1996 (!), Jennifer Ringley avec sa JenniCam, site où elle vivait, la première, sous les yeux de ses multiples caméras, renonçant à tout résidu de vie privée pour partager son quotidien avec les internautes, jusqu'aux détails les plus intimes :

Elle [Jennifer Ringley] ne souhaitait pas filtrer les contenus de sa caméra ; par conséquent, elle était souvent aperçue entièrement nue ou en train d'avoir des rapports sexuels.1

Ensuite, quatre ans plus tard, il y a eu Daniella Tobar, actrice chilienne qui, en janvier 2000, a vécu, pendant deux semaines, dans une maison en verre (!), expérience ayant quotidiennement attiré une foule de badauds. C'est sans doute à ce projet que Flavia fait allusion quand elle explique les origines de son propre projet à elle, sauf qu'elle se trompe sur le pays en question :

Axel, La chambre de verre, p. 10, explication

À la différence de ses illustres consœurs, Flavia met l'accent sur le côté pornographique de cette exhibition en permanence, se mettant à poil dès qu'elle entre dans son appartement et s'adonnant avec un plaisir très partagé à des sessions masturbatoires. Avant de laisser les voyeurs pénétrer plus loin encore dans son intimité en les faisant assister à ses parties de jambes en l'air avec Marco. C'est la rencontre entre celui-ci et Flavia, de sept ans son aînée, qui fournit d'ailleurs l'intrigue du récit. Rien de plus banal qu'une telle rencontre, me direz-vous, sauf que celle-ci se passe en public, et que tout le monde n'est pas prêt à jeter son intimité en pâture aux badauds des quatre coins de la planète.

Si cette intrigue n'est pas dénouée d'intérêt, il me semble que le principal se trouve ailleurs, à savoir dans le rapport qu'il y a entre celui qui crée et sa créature. Et quand un tel créateur - qu'il soit auteur ou - pire - illustrateur - décide de faire entrer une de ses créatures dans une relation intime, n'est-ce pas plutôt qu'il s'en empare et qu'il soumet ce faisant sa créature à une exhibition forcée ? Les protagonistes d'Axel étant (imaginés) consentants, cela permet de les engager, aux côtés des lecteurs, dans un jeu de miroirs entre le monde tel qu'il se crée sous les yeux des spectateurs et celui d'où les regards se portent sur Flavia. N'est-ce pas un peu comme si celle-ci s'obstinait à nous répéter qu'elle n'était finalement qu'un artifice, et que c'était pour ça qu'elle se dévoilait, qu'elle consentait à devenir le jouet de nos fantasmes, consciente du fait qu'elle n'existe qu'à travers les regards d'autrui ?

Axel, La Chambre de verre, page 9, Flavia en train d'allumer une cigaretteJe ne sais pas jusqu'où ce jeu des réflexions aurait pu guider l'auteur, celui-ci ayant renoncé à pleinement exploiter les possibilités inhérentes à son univers. Mais comme on parle d'une bande dessinée, il faut évidemment considérer le côté visuel de la chose. Et c'est là qu'Axel excelle, à placer sa protagoniste sous un jour pas toujours très favorable, dans des situations où une certaine fatigue peut se lire dans ses traits, où l'âge laisse deviner sa proximité, malgré les affirmations de Flavia qui rappellent un peu les mélodies qu'on siffle dans le noir pour conjurer la terreur blottie dans l'obscurité :

Je m'appelle Flavia, j'ai 44 ans. Je sais, je ne suis plus franchement une jeune fille. Mais je crois que je suis encore attirante. (p. 10)

Attirante, elle l'est effectivement, et rien de plus appétissant que sa nudité, nudité qui n'a pas honte de réclamer son côté "naturel", arborant avec fierté des aisselles abondamment garnies et un entrejambe où les poils ont droit de cité.

Flavia n'est jamais seule. Axel est toujours à ses côtés, et les regards des lecteurs ne la lâchent jamais. Et si c'était là la véritable exposition ? Celle qui se joue en dehors des murs de sa "chambre de verre", celle à laquelle l'auteur convie les spectateurs devenus voyeurs en leur montrant une Flavia sous tous les angles, en train de prendre une douche, de papoter avec des amis, de se promener avec une amie, de boire un café, de faire connaissance avec Marco. Ce sont là des activités quotidiennes d'une flagrante banalité, mais n'est-ce pas à travers cette banalité qu'on peut réellement comprendre cette femme ? En assistant à sa vie de tous les jours, peu importe qu'elle soit nue ou emmitouflée dans sa doudoune ? En la voyant tour à tour s'épanouir et se flétrir au gré des émotions et du jeu de l'ombre et de la lumière qui, s'il peut faire briller sa peau et ses yeux, peut tout aussi bien l'étouffer jusqu'à la moindre étincelle. Il me semble que c'est précisément dans cette exhibition permanente que réside l'art d'Axel, décision qui n'a rien à voir avec celle de Flavia qui, malgré et à travers son omniprésence dans la BD, reste une créature, soumise aux caprices de l'auteur. L'artifice suprême consistant à la doter d'une force vitale qui, pendant quelques instants, peut faire oublier cela.

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  1. Jennifer Ringley, article Wikipédia, consulté le 24/01/2017 []
La Chambre de Verre Couverture du livre La Chambre de Verre
Axel
BD érotique
Dynamite
19 janvier 2017
fichier numérique
62

Flavia, 44 ans, n’est pas une femme comme les autres : sa vie, elle la gagne en restant chez elle, nue devant les dizaines de caméras de son site Internet. Flavia est une camgirl qui ne cache rien de son intimité à ses admirateurs. Enfermée dans sa « chambre de verre », elle se sent en sécurité. Sa rencontre avec Marco, un homme plus jeune qu’elle, chamboule ce quotidien réglé. Acceptera-t-il de partager leur idylle avec les internautes ? Les sentiments qui les lient fissurent la chambre de verre, mais sont-ils assez forts pour en briser les murs ?

Une histoire simple et crue, sensuelle, où l’auteur dépeint des personnages étonnamment complexes – des personnages comme vous et moi. Axel traite avec subtilité de sujets brûlants, l’exhibition, l’amour, le sexe, l’estime de soi, dans une bande dessinée aussi érotique que sensible.

Faut-il se débar­ras­ser du livre numé­ri­que ?

À propos d'un article de Walrus Books

Le 9 janvier, un nouvel article est venu s'afficher sur le blog de Walrus Books, article où il est question de la situation du livre numérique qui, après l'enthousiasme du départ, serait tombé en "désamour" et serait même "un échec à l’échelle de l’industrie française".

L'article, annoncé sur le compte Twitter de la maison le 9 janvier à 10 h 05, s'est vite fait remarquer sur le réseau où il jouit, à l'heure qu'il est, d'une soixantaine de "retweets". Une heure plus tard, le magazine littéraire en-ligne Actualitté l'a annoncé de son côté sur le même réseau, l'article ayant été repris dans son intégralité - sous un titre différent - par le magazine.

L'éditeur de Walrus Books, Julien Simon,  vaillamment assisté - au moins jusqu'au 24 novembre 2016, date qui marque sa disparition des réseaux sociaux - par son alter ego, Neil Jomunsi, animateur de page42.org, s'est taillé une solide réputation dans le domaine de la publication numérique, ce qui, joint à sa maîtrise des outils médiatiques de la génération 2.0, lui assure régulièrement une audience de taille. On n'est donc pas surpris de voir très vite s'afficher des réactions sous forme de commentaires et d'articles en réponse aux thèses de Julien Simon.

Livre numérique vs. "objet numérique"

Justin Yost, Books being donated

Ces thèses consistent, d'un côté, à remettre en question le terme "livre" pour désigner l'objet numérique en tant que support de texte - fausse bonne idée qui serait à l'origine d'un grand nombre de discussions assez stériles à propos de la concurrence entre livre numérique et livre traditionnel en papier - pour ensuite proposer de brouiller "les frontières entre web et livre". Comme quoi la question du support est, une fois de plus, arrivée au centre du débat. À tort ? À raison ?

Jetons tout d'abord un coup d'œil sur l'état du livre numérique - terme que j'entends garder pour l'instant vu qu'il a fini par s'imposer. Il est vrai que la quasi-totalité des "livres numériques" que j'ai achetés ou reçus en SP (pas loin de 500 textes) ressemble drôlement à leur contrepartie en papier (si toutefois une telle contrepartie existe). Le texte est le même, évidemment, pareil pour le formatage (dans la mesure du possible), et les éléments du livre numérique sont en grande partie calqués sur ceux du livre-papier : une couverture, une page réservée au charabia éditorial (copyright, adresse de l'éditeur, numéro ISBN), jusqu'à une sorte de "quatrième de couverture" où se trouve en général un texte censé séduire le lecteur prospectif - des atouts évoluant autour de l'élément central et immuable - le texte. Autant d'éléments pour illustrer que le livre numérique et le livre traditionnel sont perçus, à la base, comme une seule et même chose : un texte qu'il s'agit de faire arriver chez les lecteurs, peu importe le support. Le choix de celui-ci a évidemment des conséquences - juridiques, par exemple, (un texte livré sous forme de fichier, propriété ou licence ? Comment éviter le partage en masse du fichier en question ?) ou technologiques (quel format de fichier adopter, comment assurer la compatibilité ?), mais cela ne fait pas disparaître le constat de base : Il y a, au cœur du débat, un texte qui se lit, un texte qui, dans la quasi-totalité des cas, est construit selon un mode hérité de - l'Antiquité. Contrairement à Julien Simon, j'arrive donc à la conclusion que le terme de "livre numérique" est un choix excellent pour désigner le texte sur support immatériel, dans la mesure où il n'y a pas de problème à assimiler un texte à un livre, des termes devenus presque synonymes1. Et je ne trouve rien à redire non plus aux efforts des développeurs de logiciels de lecture et de liseuses qui voudraient sauvegarder une expérience de lecture (le feuilletage, l'apparence du papier, etc.) pratiquement entrée dans les gènes. Surtout quand ces mêmes outils offrent aux lecteurs des possibilités de configuration qui permettent une lecture classique, mais aussi une lecture calquée sur celle des pages web.

Prochaine étape - le livre-web ?

Si donc l'usage du terme "livre numérique" est tout à fait justifiable pour identifier le support choisi, il me semble que la proposition du fondateur de Walrus Books est beaucoup plus qu'une question de vocabulaire. N'y a-t-il pas, derrière la discussion terminologique, une volonté de couper les racines, d'avancer vers quelque chose de radicalement nouveau ? De dire au revoir au texte monolithique tel qu'il pullule autour de nous, que ce soit dans les rayons des étagères ou dans les médias de stockage d'un appareil de lecture ? Julien Simon, quant à lui, défend l'idée qu'il faut mettre la lecture en numérique en rapport avec le Web et ses usages :

"Le livre numérique est intrinsèquement lié au web"

Ce disant, l'éditeur de Walrus reste fidèle à une idée que la maison a illustrée de façon brillante en 2014 en lançant l'expérience Radius :

Radius est un livre-web autant qu’une expérience de lecture : plusieurs auteurs et un scénariste donneront vie au fil des semaines à cette narration en temps réel, sous forme de journal de bord. Le site est un livre, le livre est un site : les frontières entre web et ebook sont volontairement floutées. [...] Ici, pas d’enrichi, pas de multimédia, juste du texte (et quelques images) : c’est par ce biais que doit passer la narration littéraire. Radius est un livre, et à ce titre, l’expérience est payante pour permettre de rémunérer les courageux auteurs.2

Quelques paragraphes plus loin, on peut lire que :

Radius se lit comme un livre connecté au web. Ce n’est pas un abonnement que vous achetez, mais bel et bien un livre (et nous insistons sur ce terme).

On constate le chemin parcouru en termes de - terminologie (!) en comparant les extraits précédents à cette phrase qui se trouve dans l'article du 9 janvier 2017 :

le livre numérique n’a pas nécessairement vocation à être un livre.

Guillaume Apollinaire, Calligramme
Poème de Guillaume Apollinaire en forme de Calligramme, une forme poétique qui a su exploiter les "possibilités graphiques et typographiques" de l'imprimerie.

À lire cela - et à bien comprendre la signification - on se rend compte que le sujet de l'article n'évolue pas tellement autour de la question du support, mais discute plutôt la notion de "texte". Simon lui-même oppose le "livre numérique homothétique"3 à des "objets lisibles" qu'il propose aux éditeurs numériques de créer en dehors des conventions liées à la notion du livre, en jouant "des possibilités graphiques et typographiques de l’écran". Ceci n'a pourtant rien de radicalement nouveau, et d'autres, depuis au moins le début du XXe siècle, ont joué des possibilités "graphiques et typographiques" de l'imprimerie, ce dont certains se souviendront en pensant aux calligrammes d'un Apollinaire.

Si donc il n'y a rien de radicalement nouveau dans l'article de Julien Simon, pourquoi l'urgence qui s'exprime dès le titre, urgence qui ressemble à s'y méprendre à un mea culpa de la part d'un des protagonistes de l'édition numérique ? Pourquoi cette insistance à réclamer un changement de cap, cet appel aux confrères d'oublier "l’héritage du livre" ? Et si l'article était plutôt un cri de détressse, une mise en garde, face à la disparition d'un grand nombre de maisons du numérique ?

L'édition numérique - paysage toujours en pleine ébullition

Le paysage numérique est effectivement, une décennie à peine après l'émergence des moyens technologiques et des premières structures, toujours en pleine ébullition. Des structures naissent, vivent - ou vivotent - pendant un certain temps, avant de mettre l'arme à gauche. 2016 a vu ainsi disparaître, entre autres, House made of dawn, la Bourdonnaye et Artalys, des maisons qui ont produit des textes de qualité dont on peut trouver un échantillon dans la Bauge littéraire. Et la liste des structures ayant disparu est devenue, au fur et à mesure des années, assez longue. La disparition d'un éditeur est  toujours une triste affaire, et le caractère immatériel du numérique a une conséquence particulièrement fâcheuse : Les textes concernés disparaissent sans laisser de traces, pas moyen de les récupérer du naufrage chez le bouquiniste du coin ou sur un marché aux puces.

Et il y a un autre problème, évoqué dans l'article en question dans des termes quelque peu fatalistes, celui de la visibilité des nouveaux acteurs du marché éditorial :

Personne n’en voulait [i.e. du livre numérique], aucun acteur de poids n’a donc vraiment fait d’effort pour promouvoir ce média.

Mis à part le fait qu'une très grande partie des maisons traditionnelles proposent aujourd'hui leurs textes dans les deux formats (papier ET numérique), on ne peut s'empêcher de constater, comme l'a fait Anne Bert dans un réquisitoire dressé contre le magazine LIRE, le peu d'amour que les petites structures numériques rencontrent notamment auprès de la presse, quitte à perdre toute visibilité au profit de l'auto-édition. Ce qui est évidemment un problème et peut expliquer le refus - de la part d'une partie des lecteurs - de lire en numérique quand tout ce qu'ils connaissent, c'est soit l'offre des grandes maison, souvent bardées de DRM et proposée à des prix "souvent ridiculement chers" (pour reprendre les mots de Julien), soit l'auto-édition, celle surtout à la sauce Amazon. Est-ce qu'on s'étonne encore de voir disparaître, les uns après les autres, les pure players, les maisons "nativement numériques" (dont Anne Bert parlait encore avec une telle insistance il y a à peine quelques mois) qui finissent par proposer leurs textes en numérique et en papier ? Reste à savoir si c'est là un mal, étant donné que ces éditeurs n'ont fait autre chose que réaliser que les gens ne sont pas tous pareils, et que certains préfèrent le papier. Et pourquoi s'obstiner à refuser de leur offrir ce qu'ils réclament ? Julien Simon a absolument raison quand il dénonce une approche qui consiste à défendre le livre numérique comme une valeur en soi. N'oublions pas qu'il est surtout question d'un support : et que seule l'évolution permet de s'adapter aux défis de demain et aux usages qui changent :

Ce changement n’est pas pour autant un constat d’échec, si ces éditeurs ont la capacité de publier aujourd’hui des livres imprimés, c’est parce que leur renommée s’est construite autour du numérique.4

Je comprends que les uns ou les autres puissent arriver à une vision alarmiste de la chose. Mais il ne faut pas oublier que certains acteurs de la première heure sont toujours là et continuent à se battre, comme, à titre d'exemple, les Éditions NL (avec leur patron toujours prêt à rompre une lance pour ses convictions,  ce qui ne l'empêche pas de s'adapter, si la donne change), publie.net, vénérable dinosaure de l'édition initialement numérique, ou encore Walrus lui-même, un éditeur qui continue à enrichir le paysage littéraire francophone et qui n'hésite pas à proposer à ses lecteurs (er à ses auteurs) des expériences comme celle de Radius, véritable jalon de la publication numérique de ces dernières années dont il faudrait parler beaucoup plus souvent. Si les pure players ont sans doute vécu, c'est aussi parce que, en fin de compte, l'édition dite numérique n'est rien d'autre que de l'édition pure et simple, une forme d'édition que des pionniers ont eu le courage - et les moyens, grâce aux outils technologiques pas chers et aux nouvelles infrastructures - de mettre sur pied pour se lancer dans un domaine qui jouit toujours d'une renommée brillante. Un domaine qu'ils ont contribué à enrichir en ouvrant leurs portes à des autrices et des auteurs souvent peu connus ou novices.

Maintenant, l'âge des pionniers étant révolu, les nouvelles structures ressemblent de plus en plus aux petits éditeurs classiques, dont certains finissent étouffés par les grands, tandis que d'autres trouvent le courage et les moyens de tenter des expériences, comme celle de Radius (sans que je puisse savoir quelles ont été les répercussions économiques de cette expérience), ou celle encore qui mise sur l' accessibilité en équipant leurs livres (numériques, bien entendu) de dispositifs permettant l'utilisation des lecteurs d'écran, comme ACT éditions l'a fait pour une partie de son catalogue (à titre d'exemple, Le sapeur Camember de Christophe ou Les pieds nickelés de Louis Forton).

Pour conclure, il me semble ques les petites maisons - quel que soit le format de leurs livres - ont encore de beaux jours devant elles, et que l'âge du livre numérique dans sa forme "traditionnelle" (c'est à dire en tant qu'imitation du livre papier) est loin d'être révolu. En même temps, et c'est là que je rejoins Julien Simon, on est loin d'avoir épuisé les possibilités des nouveaux formats et du réseautage, mis à la disposition du monde littéraire par le progrès et la démocratisation de la technologie. Les années à venir seront passionnantes, dans la mesure où il y aura des défricheurs tels que le patron de Walrus Books.

Photo d’illustration : Juston Yost, Books being donated (CC BY-NC 2.0)

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  1. Quant à la Bauge littéraire, j'ai pris l'habitude d'y parler de "textes" plutôt que de "livres", mais il s'agit là surtout d'une remise en question des genres, un grand nombre de textes étant difficiles à classer selon les critères traditionnels : roman, nouvelle, poème, autant de tiroirs qui permettent de ranger, de mettre de l'ordre, dans un terrain littéraire inquiétant par la créativité qui s'y exprime. []
  2. Radius expérience, à propos. Mise en relief par moi. []
  3. Épithète dont, en toute honnêteté, je ne saisis pas tout à fait la signification. Le contexte semble suggérer un texte avec une certaine unité, mais c'est loin d'être clair []
  4. Élizabeth Sutton, Passer du ebook au papier : il n’y a que les imbéciles qui ne changent pas d’avis, interview avec Jean-François Gayrard paru dans IDBOOX le 13 avril 2016 []

Alexis Loran­ger, Texas Por­no Cheap & The Joe Sex Cla­sh

En septembre 2016, La Musardine a publié, dans un seul volume, deux textes d'Alexis Loranger, Texas Porno Cheap, initialement paru en 2013, en même temps que sa suite, The Joe Sex Clash, publié dans ce volume pour la première fois. Ces deux textes sont intimement liés par les expériences respectives des protagonistes, Kathy et Joe, un couple qui se trouve emporté, chacun pour soi, dans un tourbillon érotico-pornograhique dont les étapes se reflètent et se correspondent comme des gestes dans un miroir.

Retour à la case départ : S'il faut en croire la préface de l'édition 2016 du roman en deux parties dont je m'apprête à vous parler, préface signée par son éditrice, Sophie Rongiéras, le manuscrit de Texas Porno Cheap est entré dans les locaux de la Musardine "durant l’été 2008 [...] par jour de grande chaleur" et n'a pas tardé à mettre sous le charme celle qui allait devenir son éditrice. Malgré ses effets bénéfiques et instantanés (on parle, dans la Note aux lecteurs, d' "enthousiasme contagieux" et "d’un irrépressible fou rire"), le texte aurait quand même dû attendre presque cinq (!) ans avant de sortir des presses en bonne et due forme en février 2013 pour être lâché sur le public. Quoi qu'il en soit, il semblerait que le succès du roman d'Alexis Loranger ait répondu aux attentes de l'éditrice, parce que voici que la Musardine, trois ans et demi plus tard, renchérit en rééditant le texte, accompagné cette fois-ci d'une sorte de complément masculin des aventures déjantées de Kathy, l'héroïne de la première partie : The Joe Sex Clash.

L'intrigue n'est pas des plus complexes et se laisse facilement résumer (je me borne ici, pour des raisons que vous allez comprendre, à la première partie) : Kathy, secrétaire new-yorkaise, est invitée au Texas pour assister au mariage de sa meilleure amie, Candy. Elle entreprend le voyage en voiture, mais celle-ci tombe en panne en plein désert. Encore heureux que Kathy dispose de quelques accessoires pour se déguiser en allumeuse du bord de route afin de séduire un motard, annoncé de loin par le bruit infernal de son engin. C'est le coup d'envoi d'une série d'aventures érotiques qui conduiront la protagoniste de la queue du motard sur laquelle elle s'est empalée avec une remarquable maîtrise acrobatique entre les mains entreprenantes de la propriétaire du seul hôtel de la bourgade où elle a fait naufrage, Asstown, la bien-nommée ville du cul. Son séjour est rythmé, d'un côté, par des parties de jambes en l'air, et de l'autre par des rencontres teintes de mysticisme avec un Indien, son dernière escale de baise avant de continuer sa route vers Bornbitch (salope née) où aura lieu le mariage et où Joe, son copain, est censé la rejoindre.

Ce premier texte est en grande partie écrite comme une satire du genre pornographique, genre qui invite à la dérision facile par le caractère répétitif et souvent schématique des gestes qui, en grande partie, le définissent. Malgré cette attitude contestatrice face à un genre qui succombe bien facilement au défaut de se prendre trop au sérieux, Alexis Loranger réussit à trouver des phrases dont la beauté s'empare du lecteur sans crier gare, rendant au texte une sorte de sérieux qui sauve le récit, in extremis et au milieu d'une scène orgiaque et blasphématoire, de basculer vers l'absurde :

elle « sentait » les mouvements que la bite dans le ventre engendraient [sic], [...] et ce mouvement de gorge, cette longue aspiration de femme qui va bientôt descendre, emportée dans les grandes profondeurs de son corps, et ce visage qui montre la surprise, presque la peur, de se voir engloutie toute dans le tourbillon de l’orgasme à venir

C'est en retrouvant cet érotisme sincère, libéré de toute grandiloquence, qu'Alexis Loranger démontre à quel point l'érotisme - et à plus forte raison la pornographie - a besoin du rire, voire de la franche rigolade rabelaisienne (vous comprenez mieux sans doute pourquoi j'ai insisté, en début d'article, sur la réaction de sa première lectrice), pour remonter aux origines, à la source même alimentée par le plaisir et la joie de vivre, en se passant de tout charabia transcendant. Il suffit de penser aux échanges entre Jument-facile-à-monter (le nom dont l'indien affuble notre Kathy) et le mystérieux habitant du désert dont je vous laisse découvrir le vrai nom.

J'ai lu ce premier texte avec un très grand plaisir, appréciant à leur juste valeur l'usage hyperbolique des clichés et le ridicule charmant du personnage de Kathy, Barby séparé de son Ken, perdue dans le pays des mirages érotiques. Et puis survint The Joe Sex Clash, second texte consacré aux événements entourant le sacré mariage de Bornbitch.

Là, l'Amérique des Rednecks, des cowboys, des rodéos, et des routes poudreuses écrasées par le soleil disparaît au profit de celle des affaires et du raffinement ; le ketchup, coulant à flot dans la première partie, y est remplacé par le champagne ; l'Indien et ses deux fennecs font place à Jane Rabbit, docteur ès sexologie, une cougar "entre deux âges", et le décor de Western cède le pas à

des statues de marbre [qui] laissaient suggérer que le lieu était dédié au sexe : Aphrodite et Éros s’enlaçant, Europe en ébat avec le cygne Zeus, des moines tantriques en pleine prière…

Joe, lui aussi, va vivre une suite d'aventures sexuelles, passant des mains de Ginger, la jolie réceptionniste, à celles d'une multitude de femmes déchaînées dans leur quête du plaisir érigé en discipline olympique. Il est pourtant moins chanceux que son homologue féminin, parce que si celle-ci jouit à n'en plus finir, lui se retrouve dans l'incapacité de conclure, un problème qui le mènera tout droit à l'hôpital où il sera guéri grâce aux soins du docteur Rabbit. Tout ça est bien écrit et Alexis Loranger ne manque pas d'imagination pour conduire son héros dans des situations les unes plus absurdes que les autres, mais c'est précisément l'ingrédient qui a fait de Texas Porno Cheap un met aussi savoureux qu'épicé qui manque cruellement à la partie masculine : l'humour moqueur et distant qui a rythmé les progrès dans la débauche de Kathy.

Il me semble que le problème principal de cette deuxième partie réside dans le fait qu'elle est calquée avec bien trop de précision sur les aventures de Kathy. Tout y trouve une correspondance, et l'auteur pousse le vice aussi loin que de se plagier lui-même. Plagiat illustré, par exemple, par la répétition, sans aucune valeur ajoutée, de la petite idée bien gentille qu'il a eue pour Texas Porno Cheap, à savoir de remplir un paragraphe entier de synonymes pour le sexe - masculin dans le premier cas, féminin dans l'autre. Même observation pour l'intervention d'une sorte de Deus (Dea) ex machina, l'Indien pour Kathy, le docteur Rabbit pour Joe, intervention apaisante qui permet aux protagonistes de retrouver l'assurance perdue et de renouer, en fin de parcours, avec le partenaire trompé. On peut se demander si Loranger a voulu illustrer, en réutilisant aussi excessivement le moule du premier texte pour produire le second, cet adage célèbre : "Tant va la cruche à l'eau qu'à la fin elle se casse". Malheureusement, le seul effet obtenu est celui de dégoûter ses lecteurs. Ceux au moins qui savent regarder plus loin que le bout de leur bite dressée. Ce qui, d'un seul coup, risque de faire préjudice à la première partie qui pourtant mérite bien mieux qu'un jugement aussi sommaire. Mais il est difficile d'éviter un tel réflexe quand on voit l'auteur se foutre ouvertement de la gueule de ses lecteurs en répétant, à la fin du Joe Sex Clash, des paragraphes entiers de la première partie, certains sans le moindre changement, d'autres assez légèrement remaniés par-ci, par-là pour refléter le point de vue de Joe substitué à celui de Kathy.

Autant le premier texte est original, plein de sève (c'est le cas de le dire) et d'un ridicule bon enfant, autant le second manque d'inspiration originale, se contentant des scénarios les plus communs, gardant comme dernier prétexte la répétition obsessive des interjections orgasmiques, vestiges peu convaincants des railleries qui entouraient les rencontres de Kathy :

Le concert de râles et de gémissements s’apparentait à un chœur de joueuses de tennis autant qu’à la cacophonie d’un poulailler industriel.

Malgré ces défauts de la deuxième partie, on peut souligner qu'Alexis Loranger n'a pas tort d'insister sur la fatique, le trop-plein, que peut engendrer une sexualité réduite à son expression mécanique, défaut qu'on rencontre bien trop souvent dans les textes érotico-pornographiques où l'intrigue, si elle ne joue pas à la grande absente, se résume trop souvent à amener une série de rencontres de plus en plus hardes :

la hargne à jouir qui les dominait au commencement du concours avaient laissé place chez beaucoup à des plaisirs poussifs.

Tandis qu'on ressent, tout au long de la première partie, une sorte de virginité, la joie d'inventer, de fabuler, de conter, d'envoyer les protagonistes non pas seulement en l'air, mais aussi vers l'aventure, la deuxième partie, condamnée à refléter les inventions de la première, est dénuée de ces plaisirs-là qui, pourtant, auraient pu faire naître un texte qui se lit avec plaisir au lieu de l'assemblage de mots et de phrases que l'auteur nous jette en pâture. Par un renversement des plus bizarres des intentions de l'auteur, c'est d'ailleurs justement le caractère purement sensuel de ces aventures-là qui finit par convaincre le lecteur de ne pas abandonner la lecture en cours de route et de profiter, l'imagination aidant, du seul côté juteux de la chose.

La lecture de la suite gâche quelque peu le souvenir du premier texte, ce qui est dommage et ne rend justice ni à Texas Porno Cheap ni à l'imagination fertile qui l'a pondu. Alexis Loranger aurait sans doute mieux fait d'employer son temps, son énergie et son savoir-faire à rédiger un texte entièrement nouveau au lieu d'essayer de rester original en se plagiant lui-même. Si le lecteur profite quand même de cette réédition augmentée, c'est que le prix que l'éditeur demande pour la version numérique des deux textes est nettement inférieur à celui du seul Texas Porno Cheap de l'édition originale : 5,99 € pour les deux au lieu de 9,99 € pour un seul. Une affaire effectivement - juteuse 🙂

Texas Porno Cheap & The Joe Sex Clash Couverture du livre Texas Porno Cheap & The Joe Sex Clash
Alexis Loranger
Fiction
La Musardine
15 December 2016
Fichier numérique
213

Kathy, adorable blonde naïve, tombe en panne sur la Route 66 tandis qu'elle se rend au mariage de sa meilleure amie. Soudainement aussi chaude que le soleil sous lequel elle cuit, elle ne cessera d'ouvrir les jambes à tout-va et à tout le monde, ne les refermant que le temps de reprendre son souffle et de se poser une question : " Mais que vais-je dire à Joe ? ". Car oui, elle est en couple avec Joe. Avant de la rejoindre aux noces, le pauvre est resté seul à New York.

Le pauvre ? Que nenni ! Car en l'absence de sa dulcinée, Joe connaît des ennuis qui l'emmènent de gogo-dancings en boîtes à partouzes, pour le meilleur... et le meilleur ! Une question le taraude pourtant : que va-t-il dire à Kathy ?

Texas Porno Cheap et The Joe Sex Clash sont les deux romans en écho d'une saga totalement fada et irrésistible, qui manie les ficelles du genre pornographique avec maestria et ironie. Un pur régal !

Alexis Loranger est né en 1975. Avocat d'affaires à Bruxelles, c'est sa haine profonde pour les motos qui l'a amené à écrire Texas Porno Cheap. The Joe Sex Clash s'est ensuite imposé à lui, comme pour s'excuser auprès de sa blonde héroïne...