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Alexis Loran­ger, Texas Por­no Cheap & The Joe Sex Cla­sh

En septembre 2016, La Musardine a publié, dans un seul volume, deux textes d'Alexis Loranger, Texas Porno Cheap, initialement paru en 2013, en même temps que sa suite, The Joe Sex Clash, publié dans ce volume pour la première fois. Ces deux textes sont intimement liés par les expériences respectives des protagonistes, Kathy et Joe, un couple qui se trouve emporté, chacun pour soi, dans un tourbillon érotico-pornograhique dont les étapes se reflètent et se correspondent comme des gestes dans un miroir.

Retour à la case départ : S'il faut en croire la préface de l'édition 2016 du roman en deux parties dont je m'apprête à vous parler, préface signée par son éditrice, Sophie Rongiéras, le manuscrit de Texas Porno Cheap est entré dans les locaux de la Musardine "durant l’été 2008 [...] par jour de grande chaleur" et n'a pas tardé à mettre sous le charme celle qui allait devenir son éditrice. Malgré ses effets bénéfiques et instantanés (on parle, dans la Note aux lecteurs, d' "enthousiasme contagieux" et "d’un irrépressible fou rire"), le texte aurait quand même dû attendre presque cinq (!) ans avant de sortir des presses en bonne et due forme en février 2013 pour être lâché sur le public. Quoi qu'il en soit, il semblerait que le succès du roman d'Alexis Loranger ait répondu aux attentes de l'éditrice, parce que voici que la Musardine, trois ans et demi plus tard, renchérit en rééditant le texte, accompagné cette fois-ci d'une sorte de complément masculin des aventures déjantées de Kathy, l'héroïne de la première partie : The Joe Sex Clash.

L'intrigue n'est pas des plus complexes et se laisse facilement résumer (je me borne ici, pour des raisons que vous allez comprendre, à la première partie) : Kathy, secrétaire new-yorkaise, est invitée au Texas pour assister au mariage de sa meilleure amie, Candy. Elle entreprend le voyage en voiture, mais celle-ci tombe en panne en plein désert. Encore heureux que Kathy dispose de quelques accessoires pour se déguiser en allumeuse du bord de route afin de séduire un motard, annoncé de loin par le bruit infernal de son engin. C'est le coup d'envoi d'une série d'aventures érotiques qui conduiront la protagoniste de la queue du motard sur laquelle elle s'est empalée avec une remarquable maîtrise acrobatique entre les mains entreprenantes de la propriétaire du seul hôtel de la bourgade où elle a fait naufrage, Asstown, la bien-nommée ville du cul. Son séjour est rythmé, d'un côté, par des parties de jambes en l'air, et de l'autre par des rencontres teintes de mysticisme avec un Indien, son dernière escale de baise avant de continuer sa route vers Bornbitch (salope née) où aura lieu le mariage et où Joe, son copain, est censé la rejoindre.

Ce premier texte est en grande partie écrite comme une satire du genre pornographique, genre qui invite à la dérision facile par le caractère répétitif et souvent schématique des gestes qui, en grande partie, le définissent. Malgré cette attitude contestatrice face à un genre qui succombe bien facilement au défaut de se prendre trop au sérieux, Alexis Loranger réussit à trouver des phrases dont la beauté s'empare du lecteur sans crier gare, rendant au texte une sorte de sérieux qui sauve le récit, in extremis et au milieu d'une scène orgiaque et blasphématoire, de basculer vers l'absurde :

elle « sentait » les mouvements que la bite dans le ventre engendraient [sic], [...] et ce mouvement de gorge, cette longue aspiration de femme qui va bientôt descendre, emportée dans les grandes profondeurs de son corps, et ce visage qui montre la surprise, presque la peur, de se voir engloutie toute dans le tourbillon de l’orgasme à venir

C'est en retrouvant cet érotisme sincère, libéré de toute grandiloquence, qu'Alexis Loranger démontre à quel point l'érotisme - et à plus forte raison la pornographie - a besoin du rire, voire de la franche rigolade rabelaisienne (vous comprenez mieux sans doute pourquoi j'ai insisté, en début d'article, sur la réaction de sa première lectrice), pour remonter aux origines, à la source même alimentée par le plaisir et la joie de vivre, en se passant de tout charabia transcendant. Il suffit de penser aux échanges entre Jument-facile-à-monter (le nom dont l'indien affuble notre Kathy) et le mystérieux habitant du désert dont je vous laisse découvrir le vrai nom.

J'ai lu ce premier texte avec un très grand plaisir, appréciant à leur juste valeur l'usage hyperbolique des clichés et le ridicule charmant du personnage de Kathy, Barby séparé de son Ken, perdue dans le pays des mirages érotiques. Et puis survint The Joe Sex Clash, second texte consacré aux événements entourant le sacré mariage de Bornbitch.

Là, l'Amérique des Rednecks, des cowboys, des rodéos, et des routes poudreuses écrasées par le soleil disparaît au profit de celle des affaires et du raffinement ; le ketchup, coulant à flot dans la première partie, y est remplacé par le champagne ; l'Indien et ses deux fennecs font place à Jane Rabbit, docteur ès sexologie, une cougar "entre deux âges", et le décor de Western cède le pas à

des statues de marbre [qui] laissaient suggérer que le lieu était dédié au sexe : Aphrodite et Éros s’enlaçant, Europe en ébat avec le cygne Zeus, des moines tantriques en pleine prière…

Joe, lui aussi, va vivre une suite d'aventures sexuelles, passant des mains de Ginger, la jolie réceptionniste, à celles d'une multitude de femmes déchaînées dans leur quête du plaisir érigé en discipline olympique. Il est pourtant moins chanceux que son homologue féminin, parce que si celle-ci jouit à n'en plus finir, lui se retrouve dans l'incapacité de conclure, un problème qui le mènera tout droit à l'hôpital où il sera guéri grâce aux soins du docteur Rabbit. Tout ça est bien écrit et Alexis Loranger ne manque pas d'imagination pour conduire son héros dans des situations les unes plus absurdes que les autres, mais c'est précisément l'ingrédient qui a fait de Texas Porno Cheap un met aussi savoureux qu'épicé qui manque cruellement à la partie masculine : l'humour moqueur et distant qui a rythmé les progrès dans la débauche de Kathy.

Il me semble que le problème principal de cette deuxième partie réside dans le fait qu'elle est calquée avec bien trop de précision sur les aventures de Kathy. Tout y trouve une correspondance, et l'auteur pousse le vice aussi loin que de se plagier lui-même. Plagiat illustré, par exemple, par la répétition, sans aucune valeur ajoutée, de la petite idée bien gentille qu'il a eue pour Texas Porno Cheap, à savoir de remplir un paragraphe entier de synonymes pour le sexe - masculin dans le premier cas, féminin dans l'autre. Même observation pour l'intervention d'une sorte de Deus (Dea) ex machina, l'Indien pour Kathy, le docteur Rabbit pour Joe, intervention apaisante qui permet aux protagonistes de retrouver l'assurance perdue et de renouer, en fin de parcours, avec le partenaire trompé. On peut se demander si Loranger a voulu illustrer, en réutilisant aussi excessivement le moule du premier texte pour produire le second, cet adage célèbre : "Tant va la cruche à l'eau qu'à la fin elle se casse". Malheureusement, le seul effet obtenu est celui de dégoûter ses lecteurs. Ceux au moins qui savent regarder plus loin que le bout de leur bite dressée. Ce qui, d'un seul coup, risque de faire préjudice à la première partie qui pourtant mérite bien mieux qu'un jugement aussi sommaire. Mais il est difficile d'éviter un tel réflexe quand on voit l'auteur se foutre ouvertement de la gueule de ses lecteurs en répétant, à la fin du Joe Sex Clash, des paragraphes entiers de la première partie, certains sans le moindre changement, d'autres assez légèrement remaniés par-ci, par-là pour refléter le point de vue de Joe substitué à celui de Kathy.

Autant le premier texte est original, plein de sève (c'est le cas de le dire) et d'un ridicule bon enfant, autant le second manque d'inspiration originale, se contentant des scénarios les plus communs, gardant comme dernier prétexte la répétition obsessive des interjections orgasmiques, vestiges peu convaincants des railleries qui entouraient les rencontres de Kathy :

Le concert de râles et de gémissements s’apparentait à un chœur de joueuses de tennis autant qu’à la cacophonie d’un poulailler industriel.

Malgré ces défauts de la deuxième partie, on peut souligner qu'Alexis Loranger n'a pas tort d'insister sur la fatique, le trop-plein, que peut engendrer une sexualité réduite à son expression mécanique, défaut qu'on rencontre bien trop souvent dans les textes érotico-pornographiques où l'intrigue, si elle ne joue pas à la grande absente, se résume trop souvent à amener une série de rencontres de plus en plus hardes :

la hargne à jouir qui les dominait au commencement du concours avaient laissé place chez beaucoup à des plaisirs poussifs.

Tandis qu'on ressent, tout au long de la première partie, une sorte de virginité, la joie d'inventer, de fabuler, de conter, d'envoyer les protagonistes non pas seulement en l'air, mais aussi vers l'aventure, la deuxième partie, condamnée à refléter les inventions de la première, est dénuée de ces plaisirs-là qui, pourtant, auraient pu faire naître un texte qui se lit avec plaisir au lieu de l'assemblage de mots et de phrases que l'auteur nous jette en pâture. Par un renversement des plus bizarres des intentions de l'auteur, c'est d'ailleurs justement le caractère purement sensuel de ces aventures-là qui finit par convaincre le lecteur de ne pas abandonner la lecture en cours de route et de profiter, l'imagination aidant, du seul côté juteux de la chose.

La lecture de la suite gâche quelque peu le souvenir du premier texte, ce qui est dommage et ne rend justice ni à Texas Porno Cheap ni à l'imagination fertile qui l'a pondu. Alexis Loranger aurait sans doute mieux fait d'employer son temps, son énergie et son savoir-faire à rédiger un texte entièrement nouveau au lieu d'essayer de rester original en se plagiant lui-même. Si le lecteur profite quand même de cette réédition augmentée, c'est que le prix que l'éditeur demande pour la version numérique des deux textes est nettement inférieur à celui du seul Texas Porno Cheap de l'édition originale : 5,99 € pour les deux au lieu de 9,99 € pour un seul. Une affaire effectivement - juteuse 🙂

Texas Porno Cheap & The Joe Sex Clash Couverture du livre Texas Porno Cheap & The Joe Sex Clash
Alexis Loranger
Fiction
La Musardine
15 December 2016
Fichier numérique
213

Kathy, adorable blonde naïve, tombe en panne sur la Route 66 tandis qu'elle se rend au mariage de sa meilleure amie. Soudainement aussi chaude que le soleil sous lequel elle cuit, elle ne cessera d'ouvrir les jambes à tout-va et à tout le monde, ne les refermant que le temps de reprendre son souffle et de se poser une question : " Mais que vais-je dire à Joe ? ". Car oui, elle est en couple avec Joe. Avant de la rejoindre aux noces, le pauvre est resté seul à New York.

Le pauvre ? Que nenni ! Car en l'absence de sa dulcinée, Joe connaît des ennuis qui l'emmènent de gogo-dancings en boîtes à partouzes, pour le meilleur... et le meilleur ! Une question le taraude pourtant : que va-t-il dire à Kathy ?

Texas Porno Cheap et The Joe Sex Clash sont les deux romans en écho d'une saga totalement fada et irrésistible, qui manie les ficelles du genre pornographique avec maestria et ironie. Un pur régal !

Alexis Loranger est né en 1975. Avocat d'affaires à Bruxelles, c'est sa haine profonde pour les motos qui l'a amené à écrire Texas Porno Cheap. The Joe Sex Clash s'est ensuite imposé à lui, comme pour s'excuser auprès de sa blonde héroïne...

Syl­vain Lai­né, Orgas­me cos­mi­que au Ran du Cha­brier

Je me suis rendu compte, une fois terminée la lecture du premier roman de Sylvain Lainé, qu'il ne serait pas facile de parler d'un texte qui peut apparaître comme déchiré entre deux pôles : s'il est, d'un côté, solidement enraciné dans la réalité palpable d'un camping naturiste du sud de la France, lieu bien réel dont il reproduit jusqu'aux détails des installations et des événements, on le voit prendre, de l'autre, un envol tellement cosmique que votre serviteur s'est plus d'une fois senti tenté par l'envie très peu avouable de se moquer des aspirations de l'auteur, des aspirations qu'il serait beaucoup trop facile de mettre sur le compte d'un usage abusif de substances hallucinogènes. Voici un piège qu'il s'agit d'éviter, à moins de vouloir se frotter à une frivolité des plus indécentes, en présence d'un texte empreint de tout le sérieux de l'auteur, de toute sa volonté de couler en paroles un voyage extraordinaire, de rendre le caractère hors du commun d'un endroit qui semble cristalliser les élans d'une multitude d'hommes et de femmes décidés à laisser derrière eux, le temps de quelques semaines, toute banalité, pour plonger dans un univers ou libertin rime sur libéré. Et puis, on ne peut pas dire qu'on n'aura pas été prévenu, non ? Parce que, s'il y une chose qu'on ne peut reprocher à Sylvain Lainé, c'est d'avoir caché son jeu, le roman arborant en grandes lettres une sorte de devise déguisée en titre : Orgasme cosmique au Ran du Chabrier.

Un texte estival

Tout commence par un voyage, fruit d'un défi lancé par Groseille, une des protagonistes, à Charline, sa copine. Un voyage dans le sud de la France, une escapade prévue par Groseille pour initier sa copine à un univers libertin où celle-ci pourrait

hurler dans les bois comme une hyène en chaleur... avec des centaines d’hommes et de femmes, nus, excités et enivrés par des copulations toujours plus démentes. (chap. 1)

Une initiation loin des usages et des contraintes de la capitale, à l'abri des brumes, de la pluie et des conventions qui y rendent tout séjour maussade. C'est un pari réussi, et le lecteur ne tarde pas à retrouver les copines en route vers le soleil, un voyage agrémenté par une petite aventure érotique dans un village de l'Ardèche, aventure qui non seulement fournit un premier aperçu de ce qui va suivre, mais où, fidèle à l'image concoctée par les offices de tourisme, "le soleil flamboyant brillait haut dans le ciel" et où "l’air chaud [...] sentait bon l’été et la garrigue." (chap. 2).

Il n'y a donc pas le moindre doute à propos du caractère estival du roman de Sylvain Lainé, un texte où se trouve une phrase qui mériterait d'être mise en exergue au-dessus des Lectures estivales dans leur ensemble :

L’atmosphère estivale de cette journée d’été s’annonçait des plus prometteuses." (chap. 6)

Et l'été y est effectivement partout, avec ses chemins séchés où chaque passage de voiture soulève une poussière tenace, son extrême chaleur rendue supportable par l'eau fraîche de la rivière et l'ombre bénéfique des arbres, ses jeux de boules, sa paillotte et ses carafes de rosé ; jusqu'aux nuits torrides pasées dans les discothèques, rendues suffocantes par une nature bouillonnante et la chaleur moite que fait naître le désir.

Initiation par le sexe

J'ai déjà évoqué le fait que l'initiation de Charline fournit un des sujets de ce texte, mais il ne s'agit pas ici de ce genre d'initiation dont les textes érotiques font un usage parfois excessif, dans le sens où il s'agirait de faire découvrir à une jeune innocente une pratique sexuelle comme le BDSM, ou les joies de l'homosexualité - propos d'autant plus absurde dans la mesure où Charline jouit déjà d'une sexualité décomplexée. Non, le propos de l'Orgamse cosmique au Ran du Chabrier est plutôt celui d'une initiation spirituelle, l'accession d'une néophyte (Charline), guidée par une initiée (Groseille)  vers la compréhension d'un quelconque "mystère".

L'histoire de la littérature est bourrée de textes de ce genre, des textes dont la principale caractéristique est d'être, dans la plupart des cas, tout à fait indigestes d'un point de vue littéraire. Il faut ici décerner un premier point à Sylvain Lainé qui dépasse le modèle simplement en donnant à Charline une vraie personnalité, contrairement aux récits d'initiation habituels où le néophyte figure uniquement pour "relancer" l'initié, permettant à celui-ci de faire le tour de la question qu'il s'agit d'élucider. Il faut pourtant constater que Lainé n'évite pas toujours le piège tendu par ce genre de textes, les personnages retrouvant parfois le rôle bien peu glorieux de porte-parole d'une idée que l'auteur voudrait illustrer.

Mais on doit surtout constater que le texte mérite son épithète d' "érotique", et que la baise n'y est pas qu'un prétexte dont on se servirait pour mieux faire passer le morceau. Les plaisrs qu'on peut tirer de la chair y sont omniprésents, et le texte contient quelques passages qui confèrent à la lecture un caractère des plus excitants. Et une phrase comme celle-ci - "je continuais à me faire limer comme une putain" - tranche joyeusement sur le mode didacto-initiatique en donnant une allure quelque peu de-ce-mondiste à toutes ces réflexions à propos d'énergies cosmiques, de "partage énergétique", d' "éternelle force rédemptrice de la sensualité féminine" (coup de chapeau venu de loin à Goethe et à la deuxième partie de son Faust où il est question du "féminin éternel qui nous élève"), de tout ce bazar hermétique, en somme, dont il faut se charger pour procéder à des "mariages initiatiques" (chap. 5).

Mais, loin de se perdre dans les hauteurs inhospitalières, Sylvain Lainé a le pouvoir de rendre une drôle de beauté - extravagante aussi bien qu'inquiétante - même à ces passages-là, par exemple quand il décrit la frustration des mâles en quête d'une signification spirituelle de leurs copulations :

Et dans l’épuisement, leurs coups de bite résonneront dans le vide... (chap. 5)

On y trouve aussi, loin de tout érotisme, des passages qui séduisent par les détails de l'observation :

Elles [Groseille et Charline] croisèrent des hommes et des femmes à la mine défaite qui se dirigeaient au radar vers les douches pour se refaire une beauté. Des signes de vie apparaissaient ici et là comme par exemple le bruit d’une radio ou d’un rasoir électrique, l’ondulation d’une toile de tente qui venait d’être touchée, ou l’apparition d’un chien sortant de son campement. (chap. 6, p. 48)

Ou encore cette petite scène annonciatrice des ébauches à venir, véritable condensé d'ambiance qui fait penser à un détail qu'on aurait tiré d'une estampe japonaise :

Un geai sautilla au pied d’un arbuste et il s’envola derrière un rouge-gorge dans un boucan de volatile effronté. (Chap. 11)

On trouve, dans Orgasme cosmique au Ran du Chabrier, l'énorme plaisir qu'on ressent en voyant les personnages s'enfoncer dans leurs jeux impudiques, sombrer dans un déluge de plaisir, où tout le monde se mêle et s'emmêle, où les sexes s'enfoncent et reçoivent de partout. Et à côté du réalisme cru de tels passages, il y a aussi des descriptions tout en douceur, empreintes de tendresse sublime, des scènes qu'on aimerait vivre blotti contre une femme aimante, contre le ventre qu'on est en train de fouiller, enivré par le parfum qui se dégage de la peau.

Par contre, on y trouve aussi des scènes plutôt malhabiles, comme celle du chapitre 8 où l'auteur donne la description d'une orgie au fond des bois, des scènes qui trahissent un certain manque d'expérience de l'auteur, conférant à l'ensemble une certaine monotonie, voire un caractère machinal. Ce qui est particulièrement dommage quand il s'agit, comme dans le cas de l'orgie en question, d'une scène d'inspiration proprement dionysiaque, où les femmes se transforment en bacchantes, un pont menant vers les Anciens, reliant la femme moderne à celles de la nuit des temps (l'éternel féminin, vous vous souvenez ?) :

Des éclaboussures lui bardèrent le visage et la poitrine. Ajoutées aux traînées de sperme, elle [i.e. Groseille] ne ressemblait plus qu’à une femme lubrique vautrée dans la décadence d’une partie de cul au fond des bois, souillée, impudique et hystérique.

Ne faut-il pas se poser des questions quant à la présence du mot décadence dans ce passage ? Où est donc la décadence ? N'est-ce pas là un propos contraire aux intentions de l'auteur qui prône l'accession à une nouvelle spiritualité à travers le sexe ? L'usage de ce terme me semble tout à fait inapproprié ici et il faut croire que l'auteur est tombé dans un vocabulaire de cliché utilisé sans réfléchir.

Dans d'autres passages, surtout là où le narrateur occupe les devants de la scène aux dépens de ses personnages, les phrases ont tendance à devenir longues, et le ton de la narration peut ressembler à celui d'un cour magistral, aux intentions didactiques.

S'élever par le sexe ?

Sylvain Lainé voudrait expliquer aux lecteurs de son premier roman qu'il y a d'autres dimensions de l'existence, des dimensions auxquelles on peut accéder grâce au sexe, à condition d'abandonner "le mental", les raisonnements, la raison. Et il y a des endroits, comme le Ran du Chabrier, tellement rempli d'énergie sexuelle - après des décennies de copulations sauvages - que ce sont devenus des points de départs idéaux pour un voyage au-delà de la bête existence de Terrien. Sorte de Cape Canavaral des ascensions mystiques... Si je ne peux m'empêcher de retomber ici dans une certaine moquerie, je suis quand même conscient du fait que le Ran du Chabrier est devenu, pour beaucoup, un endroit à proprement parler mythique, incarnation d'un style de vie, d'une aspiration à la liberté. Il suffit, pour s'en convaincre, de recueillir les propos répandus sur la Toile, des propos dont certains ressemblent étrangement à des témoignages d'initiés...

Si je n'adhère pas à ces idées-là, cela ne m'empêche pas de décerner la beauté de certains passages du roman et de reconnaître à son auteur un talent indéniable pour la composition des tableaux érotiques et pour des descriptions dont le vocabulaire condensé arrive à faire vibrer les imaginations.

Mais on doit aussi constater que le texte souffre d'une certaine "unidimensionnalité" des dialogues qui ne servent, dans un grand nombre de cas, qu'à illustrer des idées, voire à fournir une sorte de manuel. Il ne s'agit, pour Sylvain Lainé, ni de sonder le caractère des personnages, ni de donner une vision réaliste des relations sexuelles dans des conditions marquées par une totale libéralisation des mœurs, mais d'exprimer sa conception du monde.

Et pourtant, malgré tout cela, le texte respire la joie de vivre, et on y sent battre le sang de l'auteur et de ses protagonistes. Orgasme cosmique au Ran du Chabrier, c'est finalement une belle invitation au voyage. Un voyage rythmé par des coups de reins et le jaillissement des fontaines de cyprine.

Orgasme cosmique au Ran du Chabrier Couverture du livre Orgasme cosmique au Ran du Chabrier
Collection Vertiges
Sylvain Lainé
Fiction / érotisme
Tabou Éditions
9 mai 2016
fichier numérique
288

Charline et son amie Groseille vont passer leurs vacances au Ran du Chabrier, un camping naturiste du sud de la France. Ensemble, elles vont se livrer à de multiples orgies, des rencontres sexuelles inédites, qui leur feront découvrir bien plus que le plaisir issu de la mécanique des corps. Car Groseille, habituée des lieux, a une idée en tête. Elle souhaite initier son amie à des jouissances qui surpassent celles de la simple chair. Elle sait que les rencontres débridées se déroulant dans ce lieu magique permettent d'accéder à une dimension spirituelle de la sexualité.

Dans ce roman jouissif et joyeux, les ébats se multiplient sans se ressembler et l excitation se fait plus vive au fil des pages. Ici, l'orgasme n'est pas une simple décharge physique, c'est une ouverture sur le Cosmos. Et l'amour se manifeste avec force et générosité, dans le partage et sans possessivité.

Nico­las Lachar­me, Vacan­ces can­dau­lis­tes

Voici, avec Vacances candaulistes, le parfait compagnon pour passer quelques heures dans une ambiance décontractée, que ce soit dans un transat près de la piscine, allongé à la plage sur une serviette qui sent si bon les peaux mouillées et le lait solaire, dans le train qui relie la capitale aux stations du bord de la Méditerranée, ou bien, si vous êtes dans le cas de Marion et de Nicolas et que vous n'avez pas les sous pour vous offrir des vacances, calé dans votre fauteuil préféré, peu importe la saison, en train de rêvasser d'un ailleurs où les fantasmes, guettant à fleur de peau, prennent des formes humaines, se changent en silhouettes qui envahissent l'imagination, vous entraînant vers des tétons qui se dressent sous un regard lubrique, des ventres qui frémissent sous les caresses et des croupes qui se tendent vers des bites conquérantes.

Nicolas Lacharme est un jeune auteur débutant qui a entrepris de relater, dans ce premier roman, une expérience candauliste. Laissant entendre, dans une sorte de Préface, qu'il peut y avoir une inspiration auto-biographique au fond de tout ça, "une part de vécu" qui l'aurait poussé à raconter l'échappée de Nicolas et de Marion, il ajoute savamment une dose de véracité à son récit, juste ce qu'il faut pour titiller la curiosité du lecteur qui serait tenté de mieux envisager la possibilité de vivre un fantasme que d'autres, avant lui, ont eu le courage de réaliser.

Le fantasme dont il est question, celui de partager sa femme, de l'offrir à un autre tout en se contentant d'assister aux ébats, de se délecter par le seul regard, n'a plus rien de très extraordinaire, à en croire le nombre de résultats qu'un quelconque moteur de recherche affiche pour une recherche après le terme candaulisme. Pareil phénomène dans les titres érotiques où les sujets candaulistes abondent, preuve, s'il y en avait besoin, que les auteurs savent reconnaître les sujets en vogue et s'adapter aux goûts des clients.

Le lecteur est donc invité à passer une semaine de vacances en compagnie de Nicolas et de Marion, jeune couple qui, n'ayant pas les moyens de partir, répond à une annonce un peu particulière qui propose des "vacances candaulistes". Une semaine de vacances, donc, tous frais compris, payée en nature par madame. Une situation pas très ordinaire donc, et le méchant terme de prostitution flotte dans l'air pour désigner de tels procédés. Le ménage à trois qui s'annonce, facilité par la légèreté et l'insouciance de l'ambiance estivale, loin des obligations du quotidien dans un espace hors du temps, se complique donc par un élément bien plus sulfureux, le fantasme de l'échange se doublant de celui de la prostitution.

La quatrième de couverture insiste sur le trouble, sur les risques que de tels échanges font courir, et il y a bien, dans le déroulement de l'intrigue, quelques infimes détails qui semblent remettre en cause, pendant à peine quelques instants, le bien fondé de toute cette aventure érotique, mais loin d'être à la base d'une réelle inquiétude, d'une interrogation approfondie à propos des raisons de ce qui pourrait se révéler une véritable remise en question du couple, Nicolas Lacharme se contente de faire allusion à quelques doutes, quelques réflexions de la part de son protagoniste masculin, des réflexions qui sont loin quand même de justifier le défi que l'auteur s'est lancé dans la description de son roman, à savoir de mettre l'accent sur "la psychologie des relations adultérines consenties". Tout se déroule un peu trop à la façon d'un scénario sur lequel tout le monde s'est mis d'accord avant de passer à l'acte, et tout le monde y est bien beau, tout le monde y est bien gentil.

Si on peut donc reprocher au récit une trop grande linéarité, il ne faut certes pas trop demander non plus à un texte tout empreint de la légèreté estivale, et on reconnaît avec un plaisir non mitigé que Nicolas Lacharme réussit à recréer cette ambiance si particulière d'une échappée dans le midi, sorte de cinquième saison à l'abri des soucis, et les expéditions dans les terres trempées de soleil, dans les criques de la côte méditerranéenne, dans les eaux qui baignent les plages des îles perdues dans la grande bleue, sont tout simplement délicieuses avec leur mélange charmant d'une sensualité torride et d'un très léger exotisme. Nicolas Lacharme fait pénétrer ses lecteurs dans l'intimité de ses protagonistes et n'hésite pas à les faire assister aux ébats de son trio entreprenant, et si ses descriptions font souvent monter la chaleur, elles ne sont jamais vulgaires. L'eau salée se mêle à la sueur, les désirs se réchauffent, la sève monte et la femme, remplie de sperme et de mouille, déborde d'un plaisir qui se nourrit de transgression et de nouveauté.

Vacances candaulistes peut être considéré comme le modèle d'un texte estival dans ce que ce terme exprime de léger, d'insouciant, de joyeux, une sorte d'escapade impudique vers des plaisirs sans doute plus souvent fantasmés que réalisés. Mais la grande échappée des vacances, n'est-elle pas propice à de tels mirages, des mirages qui peut-être égarent le voyageur, mais qui font entrevoir des plaisirs insoupçonnés.

Vacances candaulistes Couverture du livre Vacances candaulistes
Nicolas Lacharme
Fiction / érotisme
Auto-édition
12 décembre 2015
fichier numérique
113

Cette année a été particulièrement difficile financièrement pour Nicolas et Marion. Les ennuis accumulés depuis quelques mois ont mis à mal le budget vacances et la semaine au soleil semble bien compromise... Pourtant une solution originale va se présenter, sous la forme d'une petite annonce des plus improbables :

« Cadre supérieur, hédoniste, charmeur et cultivé accueille couple dans sa villa méditerranéenne pour vacances candaulistes. Situation aisée, séjour tout confort. »

Le jeune couple va sauter le pas et accepter ce contrat de location un peu particulier... Mais quel en sera le prix réel ?

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Premier roman de Nicolas Lacharme, Vacances candaulistes explore deux thématiques chères à l’auteur : le libertinage et le candaulisme. Sur environ 100 pages en format « poche », et au-delà de l’aspect plus qu'érotique du récit, l'accent est mis sur la psychologie des relations adultérines consenties. Doutes et questionnements se mêlent ici intimement à l’excitation ressentie par le cocu consentant.

Jolè­ne Ruest, Mono­ga­mies

Jolène Ruest
Comment résister à un sourire aussi sympa ? Surtout quand il se double d'une écriture aussi joyeuse que décomplexée. (crédits photographiques : François Couture)

Il y a une chose que je peux affirmer avec certitude : les voies de la littérature sont parfois tout à fait incompréhensibles. Vous vous demandez ce qui m'amène à emprunter cette citation à l'infatigable voyageur et zélé missionnaire que fut Saint Paul ? Et bien, c'est une découverte des plus improbables, faite au gré de mes divagations littéraires à travers les étagères virtuelles où s'étalent les nouveautés dans un effort d'attirer l'attention du flâneur qui passe sans penser à mal. Comme vous devez le savoir, c'est effectivement une de mes occupations préférées, un plaisir pas toujours si innocent que ça auquel je m'abandonne dès que le besoin de prendre un peu d'air se fait sentir et que je ressens la nécessité de croquer de nouvelles chairs. Me voici donc embarqué sur la page des nouveautés de chez 7switch quand un titre, publié aux Éditions XYZ, attire mon attention : Monogamies ou Comment une chanteuse country a fucké ma vie sexuelle, le tout affublé du nom d'une parfaite inconnue, Jolène Ruest. Et ben, dis donc, voici un titre qui a le mérite de l'insolite, tant par l'évocation de la chanteuse qui se voit attribuer le rôle du grand méchant loup que par l'anglicisme qui s'affiche avec fierté et insouciance. Cela promet ! Lancer un moteur de recherche et me rendre sur le site de l'éditeur (québécois, ce qui explique sans doute la présence de cet emprunt décomplexé à la langue de Shakespeare) fut l'affaire de quelques secondes, et j'ai vu arriver un SP (vive le numérique !) deux jours plus tard dans ma boîte mail. Depuis, quel plaisir que de suivre les aventures de cette jeune Montréalaise, Jolène, qui partage avec son auteure non seulement le prénom, mais aussi l'âge, l'amour immodéré de la musique, et peut-être bien des choses encore, mais comme je ne peux rien affirmer avec certitude là-dessus, je vais profiter de la distance qu'on a l'habitude de postuler entre auteure et narratrice pour m'empêcher - à regret, je vous assure ! - de spéculer sur ce que peut être la vie de cette Jolène bien réelle qui existe quelque part de l'autre côté du grand étang. Je me borne juste à vous donner sa photo où elle expose non seulement un sourire des plus ravissants, mais encore un sens esthétique qui va jusqu'à trouver un accord entre la coloration de ses cheveux et son foulard...

Au lieu de cela, parlons donc de Monogamies, un titre qui donne lieu à des interrogations, rien que par le choix du pluriel qui semble remettre en question le sujet même qu'il se propose d'interroger. Un regard inquisiteur sur l'intrigue - si on peut mettre ce terme sur le récit des batifolages des trois protagonistes, Jolène, Bear et Pouliche - s'impose, et on se rend vite compte que les personnages de ce roman sont aux prises avec l'idée même de ce type de relation dont ils peinent à franchir la première étape consistant à se trouver un partenaire. Et pourtant, ce n'est pas faute d'essayer ! Jolène hante les bars et les salles de concert, toujours prête à se lancer dans une rencontre, un peu à la façon des body-surf qu'elle apprécie tellement, Bear se connecte de façon compulsive sur un site de rencontre gay sans pour autant décrocher le numéro gagnant, et Pouliche se languit après son amant, éternel absent grâce à son travail à l'autre côté du pays (et je vous rappelle qu'on parle du Canada, les distances étant donc de vraies obstacles pour les rencontres à l'improviste), une absence qui préfigure en quelque sorte la fin de leur relation.

Il s'y passe donc des choses, dans ce texte, bien évidemment, mais on a l'impression de voir les personnages tourner en rond, impression renforcée par le caractère répétitif de certains éléments, comme par exemple l'énumération, en début d'épisode, des composants de ses petits-déjeuners - avec parfois quelques légères variations bien en dessous du seuil de visibilité. La narratrice prend d'ailleurs soin de numéroter ses gueules de bois qui précèdent les petits-déjeuners en question, de façon à ce que ceux-ci puissent servir de repère dans le texte au même titre que les intitulés des chapitres.

Des intitulés qu'il convient, d'ailleurs, de signaler aux internautes : Testostérone, Phényléthylamine, Lulibérine, Dopamine, Ocytocine, Prolactine. Du latin, tout ça ? Plutôt du grec, sans doute, mais ce qu'il convient de savoir, c'est que ce charabia désigne des hormones toutes liées à la reproduction, que ce soit la naissance du sentiment amoureux, le désir de proximité, voire la lactation (prolactine), réaction biologique qui accompagne l'enfantement et couronne - clôt ? - le processus déclenché par ce raz de marée bio-chimique que subit le cerveau de la pauvre victime. Je laisse à d'autres le soin de chercher les correlations entre l'hormone épithète et le contenu des chapitres respectifs, je me borne à indiquer que l'ordre présente un certain decrescendo, dans la mesure où les quatre premières seraient surtout liées à l'activité sexuelle (le testostérone augmenterait, par exemple, la circulation du sang dans les organes sexuels, ce qui rend plus réceptif au plaisir), tandis que le couple qui clôt l'énumération aurait des effets moins orageux, à savoir de prédisposer à la tendresse et de déclencher la lactation.

Je ne pense pas qu'on puisse en déduire la volonté de l'auteure de donner au texte un caractère érudit, voire de présenter une certaine théorie de l'amour, mais il convient de noter que Jolène Ruest place la question des relations humaines, en grande partie régies par la sexualité et le désir, dans un contexte biologique, naturel, qui évite de tomber dans le piège tendu par les partisans de l'amour romantique qui serait, en fin de compte, rien qu'un outil rendu efficace et presque irrésistible par un processus évolutionnaire afin de garantir la continuité de l'espèce. Mais comme on ne peut échapper à sa condition, on subit de plein fouet l'assaut de son héritage biologique...

Mais je sens que je divague et que de telles réflexions pourraient sans doute induire le lecteur peu soupçonneux à passer à côté de ce que Monogamies est avant tout, à savoir une tranche de vie (terme qu'il faudrait d'ailleurs, à l'instar du titre du roman, mettre au pluriel) tirée du quotidien de trois jeunes gens qui se dévoilent peu à peu, avec leurs aspirations, leurs échecs et leur amitié mise parfois à rude épreuve, des pièces d'un puzzle dont Jolène Ruest sait rendre le caractère profondément humain avec une attention aux détails qui la confirme comme fine observatrice de la vie quotidienne, capable de donner une signification aux actes les plus infimes, comme ce geste de Bear, par exemple, qui ramasse des chaussures pour permettre à Jolène de récupérer celles qu'elle a laissées chez son one-night-stand, fuyant une rencontre bien embarrassante, dans une de ses expéditions nocturnes, une quête pour retrouver un potentiel Mister Right entraperçu, ou ces petites discussions échevelées à propos de rien du tout qui prennent toute leur dimension en tournant autour d'un néant qu'elles arrivent à tenir éloigné grâce à la chaleur humaine qui en émane et se dégage du texte pour irradier jusque dans les neurones du lecteur qui s'en délecte sans d'abord rien capter. Inutile d'ailleurs de vouloir vous donner un échantillon, tellement ces conversations débordent de détails qu'il faut savoir placer dans le contexte. Ce qui est sans doute un des atouts de ce texte qu'on lit et qu'on relit, avec toujours plus de plaisir, jusqu'à devenir complice des protagonistes qu'on voit beurrer leurs tartines, qu'on entend évoquer leurs rencontres et dont on reçoit les confidences comme si celles-ci nous étaient personnellement adressées. Malgré cet avertissement, je ne résiste pas à la tentation de vous donner un aperçu avec tout ce qu'il contient d'exotique (tout relatif, rappelez-vous que je parle ici avec une perspective européenne), de farfelu et - encore une fois - d'humain. Une humanité qui n'a pas besoin de grands gestes pour s'affirmer, qui est juste là, tout près, et qui s'exprime dans un souci, dans un regard, un geste irréfléchi :

"— Check ça, c’est du vrai bacon! Pas comme ton affaire de l’autre jour, se vante-t-il [i.e. Bear] en saisissant une tranche comme une médaille olympique.

Esti de Bear! si fier qu’il s’en brûle. Il laisse tomber la tranche dans la poêle avant de rincer sa brûlure à l’eau froide.

— J’pensais à ton [i.e. celui de Jolène] projet, poursuit Bear. J’me suis dit : pourquoi a va pas dans un bar échangiste? Tu trouveras du monde ouvert, tester des affaires. Tu veux encore du lait dans ton café? Y m’en reste." (chapitre Phényléthylamine, Hangover #231)

À côté de ces petits joyaux, Jolène l'auteure a le chic pour placer des scènes hilarantes, comme celle du sex-shop où Jolène la protagoniste essaie de trouver un remplacement pour son vibromasseur, décédé pour cause d'usage intempestif. L'histoire qu'elle sert à la vendeuse ne le cède en rien à la description du retour à la maison avec sa nouvelle acquisition qu'elle a hâte de déballer pour l'essayer, un peu comme une enfant qui vient de recevoir un cadeau de Noël :

J’ai enlevé ma ceinture avant de refermer la porte d’entrée. Bear au travail, je m’empresse de me déshabiller. Esti de zipper. C’est toujours dans ces moments de fébrilité qu’elle se coince. Je baisse mes pantalons. Sacré enthousiasme: j’aurais pu, en premier, ôter mon manteau. De la neige tombe sur mes cuisses dévêtues, mais je me fous du frette. Les culottes aux genoux, le corridor s’allonge subitement. Jamais ma nudité n’aura autant nui à ma sexualité. Je saute à pieds joints sur le divan en lançant par terre le sac en plastique du sex-shop. Je frémis en tenant la boîte; excitée, il n’y a pas d’autres mots. J’ouvre délicatement. Un couvercle aimanté; le déballer est un mouvement gracieux. L’engin, protégé par une mousse moulée à sa forme, n’attend que de me procurer des orgasmes. Multiples idéalement. Sans préliminaires, je me couche et je me l’enfonce. J’appuie sur le bouton.

Voici sans doute l'occasion pour préciser que Monogamies n'a rien, et cela malgré les one-night, les incessants massages de chatte à coups de vibro, les frottement intimes et les allusions à la taille d'un clitoris excité, d'un texte érotique. Le sexe y est présent, et bien présent - et comment pourrait-il en être autrement dans un texte qui porte la sexualité inscrite dans le titre ? -, mais celui-ci, loin d'être un outil pour exciter le lecteur à force de scènes lubriques destinées à le faire bander, ne sert qu'à illustrer le désarroi qui régit ce petit monde pris dans un cercle vicieux qui ne laisse apparaître aucune issue. Désarroi qui devient palpable dans la réponse qu'apporte la protagoniste, aux prises avec la solitude après avoir quitté ses amis, à la question posée par le titre :

Je pense qu’on reste toujours quelque part monogame: seul avec soi-même, un à un avec les autres, peu importe le nombre de personnes impliquées et la nature des relations… faque les couples ouverts ou à trois, à quatre, à mille… (Prolactine)

Serait-ce une réplique à la célèbre déclaration de John Donne : No man is an island / entire of itself ?

Et voici venu, finalement, l'instant de parler de Dolly Parton, la chanteuse country du titre, présente dans le texte, et par conséquent dans la vie de Jolène, à travers un grand nombre de réflexions à propos de sa vie d'artiste et de femme mariée, des réflexions qui tournent en grande partie autour de la tentation adultère posée par la chanson. On aimerait enfin savoir de quelle façon Dolly a pu fucker la vie sexuelle de la protagoniste, et la réponse vient comme un choc quand la Jolène du récit réalise qu'elle a franchi le pas et qu'elle n'a pas échappé, malgré son accent grave, à la malédiction de la Jolene adultère de la chanson : elle a brisé un homme, son ami, et cela juste en essayant de rencontrer quelqu'un. Un épilogue tout en amertume qui justifie amplement les réflexions désabusées de la protagoniste...

Jolène Ruest, avec ses 24 ans, a su composer un premier roman qui laisse un souvenir indélébile grâce à ces instants de voyeurisme qui donnent aux lecteurs l'illusion de faire partie de ce trio d'amis en partageant leur petites joies et leurs grandes peines, un texte qui s'impose par le calme qui y règne, malgré les majuscules, le bruit des haut-parleurs et le bourdonnement des vibrateurs, un texte qu'on adore ouvrir à n'importe quelle page, le plaisir d'une lecture toujours nouvelle et à chaque fois redécouverte étant assuré. Que ce soit dans l'appartement de Jolène, que celle-ci soit seule ou en compagnie de Pouliche ou de Bear, que ce soit dans un bar ou tout bêtement dans les rues de Montréal, on ne se lasse pas de la compagnie de cette jeune femme peut-être pas tout ce qu'il y a de plus décomplexée, mais sympa de par son côté 100% non artificiel.

Monogamies, c'est un texte qui impose son auteure comme une voix incontournable et auquel on souhaite de trouver son public de ce côté-ci de l'Atlantique aussi. Ne fût-ce que pour le plaisir de voir le public francophone ravi devant la découverte de ce que peut donner une ouverture linguistique qui ne rechigne pas devant les emprunts et les adaptations.

Après avoir parlé en long et en large de Monogamies, voici enfin venu l'instant, au moment de conclure cet article, de vous dévoiler ma version préférée du tube de Dolly Parton. Affaire de famille, me direz-vous, mais il s'agit sans l'ombre d'un doute de l'interprétation donnée par sa propre nièce, Miley Cyrus, qui excelle dans une  backyard session illuminée par une voix de magicienne, la voix d'une sirène échouée dans le grand old south, sirène qui, d'ailleurs, se moque des précautions et des voyageurs trop prudents.

 

Monogamies ou Comment une chanteuse country a fucké ma vie sexuelle Couverture du livre Monogamies ou Comment une chanteuse country a fucké ma vie sexuelle
Jolène Ruest
Fiction
Les Éditions XYZ
19 mai 2016
Fichier numérique
224

Au-dessus de la mêlée, je m’élance pour le premier bodysurf de la soirée. La foule fourmille sous mon corps immobile, retenu par des mains agiles sans que je puisse ni les sentir ni les différencier. Au passage, j’effleure des joues, croise quelques sourires et vole un verre. J’en avale une gorgée avant de cracher le reste en l’air. OK, c’était un peu con : la bière me retombe sur les seins comme dans un concours de wet t-shirt où je serais l’unique concurrente.
En 1973, Dolly Parton a composé une complainte sur le désespoir d’une femme qui craint de perdre son mari attiré par Jolene, la belle employée de banque. Cette chanson, Jolene, reprise par de nombreux artistes de renom, est devenue un classique populaire. À Montréal, aujourd'hui, Jolène, une petite rouquine mélomane, se trouve à porter ce prénom, certes francisé par un accent grave, mais tout de même chanté et rechanté, et donc la liant malicieusement à la vie amoureuse de Dolly Parton. Célibataire, Jolène rencontre, explore et surtout, entourée de ses amis, elle se pose bien des questions sur les limites de la monogamie. Un ton décapant, univers décalé, une vraie signature pour un premier roman réjouissant.

Jean-Yves Mas­son, Rebec­ca

Quand on vient de terminer la lecture de Rebecca, petit roman dont les pages sentent si bon le soufre, et qu'on essaie ensuite de se documenter à propos de son auteur, on se rend très vite compte du fait que celui-ci a sans doute été enterré sous une avalanche - lorraine. Une petite recherche sur votre moteur préféré suffit pour le constater, la célébrité de Jean-Yves Masson, homme de lettres, traducteur, personnage archi-distingué de la vie culturelle de la capitale, ne laisse pas beaucoup de place à des auteurs assez malheureux pour partager avec lui non seulement le patronyme, mais encore le prénom. Rares, très rares, sont les résultats d'une recherche sur la toile qui font mention d'un autre Jean-Yves, quelqu'un qui corresponde mieux au portrait dressé par la Notice : né en 1971, dessinateur et illustrateur de presse1. Mais l'autre Jean-Yves est tellement über-présent que les administrateurs du site Babelio, pourtant pas des novices quand il s'agit de littérature, ont attribué la sulfureuse Rebecca à l'éminent professeur de la Sorbonne. Certes, ce n'est pas la qualité du texte en question qui inciterait quiconque à répudier cet enfant quelque peu particulier (dans la mesure, bien entendu, où l'intéressé est au courant de la parution du texte qui nous occupe), mais il me semble que le monde littéraire n'aurait pas laissé passer inaperçu un péché aussi mignon d'un de ses protagonistes.

Jean-Yves Masson, Rebecca (titre de chez Sabine-Fournier)Quoi qu'il en soit de son auteur, ici, c'est le texte qui nous intéresse, un texte capable de fortement remuer les méninges voire de les faire chauffer à blanc, au point, même, de faire péter les plombs. D'après la notice qui l'accompagne, le roman a été envoyé à La Musardine en 2013, accompagné d'une bonne centaine d'illustrations (un petit choix peut être consulté sur le site de La Musardine), et a ensuite été publié, en janvier 2014, aux Éditions Sabine Fournier, une marque derrière laquelle se cacherait - Esparbec. Depuis, il a été publié dans la collection Lectures amoureuses, dans la perspective sans doute de faire profiter un public plus large des aventures démentielles de Julian, de Rebecca et d'une troupe de femmes pour qui le cul atteint à la démesure - au propre (au moins dans certains cas) comme au figuré.

L'étrange aventure de Julian commence en novembre 2002, dans un rade de la rue Daguerre, au plus noir d'une nuit passée à picoler dans l'espoir de noyer une histoire d'amour malheureuse. Un incipit des plus classiques - des moins originaux, pourrait-on dire aussi - mais qui ne tarde pas à emballer le lecteur dès que la protagoniste s'en mêle, Rebecca, cougar avant l'heure qui entraîne Julian dans une longue histoire de prostitution de luxe, une histoire aux rôles inversés vu que c'est elle qui se charge de lui amener les clientes, des femmes riches qui s'embêtent et pour qui le cul est devenu le but de leurs aspirations, et que c'est à lui d'étaler sa chair et de s'en servir pour le plus grand plaisir de ces dames.

J'ai remarqué que pratiquement tous les articles qui parlent de ce roman mettent l'accent sur cet aspect-là de l'intrigue, la prostitution, suivant en cela la présentation de l'éditeur :

"Et, puisqu'il [Julian] va se révéler un étalon au lit, pourquoi ne pas le louer à des dames de la haute prêtes à payer le prix fort pour goûter à sa divine queue ? C'est le deal que Rebecca propose à Julian : elle sera la maman, lui, la putain."

Il y a certes des enveloppes qui discrètement sont glissées d'une main à l'autre, l'investissement de Rebecca dans son jeune protégé (des fringues et d'autres attirails de luxe pour l'attifer comme il faut dans le monde qu'il va fréquenter), et celle-ci doit même demander à Julian de donner un aperçu de ses qualités, de fournir, en quelque sorte, une démonstration de la marchandise. Tout cela est bien présent dans le récit, mais ce côté véniel de l'affaire de Julian et de Rebecca disparaît progressivement jusqu'à être complètement absent des derniers chapitres. Si le rôle du sexe tarifé disparaît donc vers la fin du texte, effacé au profit des sentiments, il faut constater que même avant, ce ne sont ni le fric ni une quelconque logique commerciale qui dominent le récit, mais bien la passion et la fascination de la chair et les joies et les tribulations liées à la découverte de l'Autre.

Un texte édité par La Musardine, un texte qui tourne autour d'un sujet aussi chaud que savoureux, un « métier » qui mène inexorablement à de nombreuses rencontres, des rencontres placées sous le signe de la chair, celle qui s'épanouit jusque dans la déchéance - autant d'indices qui promettent une excursion dans des terres chauffées à blanc. Et effectivement, ça baise à tout bout de champ, et les pratiques auxquelles préfèrent s'adonner ces dames qui peuvent se permettre les services de Julian sont tout sauf répandues voire innocentes, surtout quand Hannabelle se mêle des affaires, une créature de rêve qui allie une ultraféminité au désir de pousser toujours plus loin, jusqu'aux confins de la mort, étrange terrain que Julian se fait un plaisir de lui laisser entrevoir. Mais les autres ne sont pas en reste et si Julian a droit à des échantillons de toutes les perversions, il doit aussi faire face à des souffrances lancinantes qui déchirent les entrailles des créatures superbes qui se jettent, à tour de rôle ou ensemble, sur sa queue comme si c'était le dernier moyen de rédemption. Et puis, il y a celles que le corps abandonne, doucement pour certaines, d'un coup pour d'autres, et qui doivent apprendre à faire face à la perspective de la fin de l'existence qui, inexorablement, approche. D'où sans doute la frénésie de certaines de boire jusqu'à la lie le verre des jouissances, des jouissances qui se troublent au fur et à mesure que le verre se vide.

Des vieilles et des moins vieilles, des jumelles, une naine, une femme suppliciée au visage et au corps détruits, une beauté noire au corps épanoui poussée à tout instant vers le dérapage final par un passé souffert plus que vécu, une mère incestueuse que Julian pousse violemment vers l'accomplissement de l'acte mille fois fantasmé – un cortège quelque part entre enfer et paradis mené par Julian, la queue dressée comme le signal du rassemblement. Avant celles-ci, il y a eu Sollene, l'ex qui se glisse dans l'histoire de Julian, celle dont il raconte la trahison, en proie à une douleur qui ne s'efface, l'espace de quelques effleurements, que devant l'expérience d'autres douleurs. Et dans les bras de Rebecca, celle par qui tout a commencé, celle par qui tout va finir, celle dont l'amour oblige son amant à renoncer aux douleurs familières et presque indispensables du passé.

L'histoire aurait pu se terminer ainsi, mais l'auteur, ne l'entendant pas de cette oreille, va plus loin encore en rajoutant quelques dernières remarques (« En relisant ces lignes… ») qui font entrevoir la possibilité d'une mort prochaine de Rebecca sans que le lecteur puisse s'en faire une idée précise. À cela se rajoute un épisode de la jeunesse du narrateur (« Ostende, 1988… »), dont, sans vouloir lui nier un certain charme, je n'ai pas très bien compris l'utilité dans ce contexte. Au point de me poser des questions à propos de la pertinence du jugement du lecteur chargé par La Musardine de peaufiner le texte.

Malgré ces dernières remarques, j'ai beaucoup aimé le texte, un texte qui ne se borne pas à faire parader devant la foule des lecteurs des canons qu'il serait trop facile d'imaginer entre les bras d'un beau mâle ou en train de se pâmer sous la langue d'une maîtresse, mais des femmes, des êtres humains qui agitent sous nos regards médusés la laideur et la monstruosité, extérieures aussi bien qu'intérieures, et qui n'ont pas peur d'évoquer voire d'illustrer (pensez aux illustrations ayant accompagné le manuscrit !) ce qui, trop souvent, n'ose pas sortir de l'ombre où la vie l'a relégué.

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  1. Cf. la Biographie de l'auteur sur Amazon.fr []
Rebecca Couverture du livre Rebecca
Masson, Jean-Yves
Fiction / érotisme
La Musardine
11 juin 2015
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