Jolène Ruest, Mono­ga­mies

Jolène Ruest
Com­ment résis­ter à un sou­rire aus­si sym­pa ? Sur­tout quand il se double d’une écri­ture aus­si joyeuse que décom­plexée. (cré­dits pho­to­gra­phiques : Fran­çois Cou­ture)

Il y a une chose que je peux affir­mer avec cer­ti­tude : les voies de la lit­té­ra­ture sont par­fois tout à fait incom­pré­hen­sibles. Vous vous deman­dez ce qui m’a­mène à emprun­ter cette cita­tion à l’in­fa­ti­gable voya­geur et zélé mis­sion­naire que fut Saint Paul ? Et bien, c’est une décou­verte des plus impro­bables, faite au gré de mes diva­ga­tions lit­té­raires à tra­vers les éta­gères vir­tuelles où s’é­talent les nou­veau­tés dans un effort d’at­ti­rer l’at­ten­tion du flâ­neur qui passe sans pen­ser à mal. Comme vous devez le savoir, c’est effec­ti­ve­ment une de mes occu­pa­tions pré­fé­rées, un plai­sir pas tou­jours si inno­cent que ça auquel je m’a­ban­donne dès que le besoin de prendre un peu d’air se fait sen­tir et que je res­sens la néces­si­té de cro­quer de nou­velles chairs. Me voi­ci donc embar­qué sur la page des nou­veau­tés de chez 7switch quand un titre, publié aux Édi­tions XYZ, attire mon atten­tion : Mono­ga­mies ou Com­ment une chan­teuse coun­try a fucké ma vie sexuelle, le tout affu­blé du nom d’une par­faite incon­nue, Jolène Ruest. Et ben, dis donc, voi­ci un titre qui a le mérite de l’in­so­lite, tant par l’é­vo­ca­tion de la chan­teuse qui se voit attri­buer le rôle du grand méchant loup que par l’an­gli­cisme qui s’af­fiche avec fier­té et insou­ciance. Cela pro­met ! Lan­cer un moteur de recherche et me rendre sur le site de l’é­di­teur (qué­bé­cois, ce qui explique sans doute la pré­sence de cet emprunt décom­plexé à la langue de Sha­kes­peare) fut l’af­faire de quelques secondes, et j’ai vu arri­ver un SP (vive le numé­rique !) deux jours plus tard dans ma boîte mail. Depuis, quel plai­sir que de suivre les aven­tures de cette jeune Mont­réa­laise, Jolène, qui par­tage avec l’au­trice non seule­ment le pré­nom, mais aus­si l’âge, l’a­mour immo­dé­ré de la musique, et peut-être bien des choses encore, mais comme je ne peux rien affir­mer avec cer­ti­tude là-des­sus, je vais pro­fi­ter de la dis­tance qu’on a l’ha­bi­tude de pos­tu­ler entre autrice et nar­ra­trice pour m’empêcher – à regret, je vous assure ! – de spé­cu­ler sur ce que peut être la vie de cette Jolène bien réelle qui existe quelque part de l’autre côté du grand étang. Je me borne juste à vous don­ner sa pho­to où elle expose non seule­ment un sou­rire des plus ravis­sants, mais encore un sens esthé­tique qui va jus­qu’à trou­ver un accord entre la colo­ra­tion de ses che­veux et son fou­lard…

Au lieu de cela, par­lons donc de Mono­ga­mies, un titre qui donne lieu à des inter­ro­ga­tions, rien que par le choix du plu­riel qui semble remettre en ques­tion le sujet même qu’il se pro­pose d’in­ter­ro­ger. Un regard inqui­si­teur sur l’in­trigue – si on peut mettre ce terme sur le récit des bati­fo­lages des trois pro­ta­go­nistes, Jolène, Bear et Pou­liche – s’im­pose, et on se rend vite compte que les per­son­nages de ce roman sont aux prises avec l’i­dée même de ce type de rela­tion dont ils peinent à fran­chir la pre­mière étape consis­tant à se trou­ver un par­te­naire. Et pour­tant, ce n’est pas faute d’es­sayer ! Jolène hante les bars et les salles de concert, tou­jours prête à se lan­cer dans une ren­contre, un peu à la façon des body-surf qu’elle appré­cie tel­le­ment, Bear se connecte de façon com­pul­sive sur un site de ren­contre gay sans pour autant décro­cher le numé­ro gagnant, et Pou­liche se lan­guit après son amant, éter­nel absent grâce à son tra­vail à l’autre côté du pays (et je vous rap­pelle qu’on parle du Cana­da, les dis­tances étant donc de vraies obs­tacles pour les ren­contres à l’im­pro­viste), une absence qui pré­fi­gure en quelque sorte la fin de leur rela­tion.

Il s’y passe donc des choses, dans ce texte, bien évi­dem­ment, mais on a l’im­pres­sion de voir les per­son­nages tour­ner en rond, impres­sion ren­for­cée par le carac­tère répé­ti­tif de cer­tains élé­ments, comme par exemple l’é­nu­mé­ra­tion, en début d’é­pi­sode, des com­po­sants de ses petits-déjeu­ners – avec par­fois quelques légères varia­tions bien en des­sous du seuil de visi­bi­li­té. La nar­ra­trice prend d’ailleurs soin de numé­ro­ter ses gueules de bois qui pré­cèdent les petits-déjeu­ners en ques­tion, de façon à ce que ceux-ci puissent ser­vir de repère dans le texte au même titre que les inti­tu­lés des cha­pitres.

Des inti­tu­lés qu’il convient, d’ailleurs, de signa­ler aux inter­nautes : Tes­to­sté­rone, Phé­ny­lé­thy­la­mine, Luli­bé­rine, Dopa­mine, Ocy­to­cine, Pro­lac­tine. Du latin, tout ça ? Plu­tôt du grec, sans doute, mais ce qu’il convient de savoir, c’est que ce cha­ra­bia désigne des hor­mones toutes liées à la repro­duc­tion, que ce soit la nais­sance du sen­ti­ment amou­reux, le désir de proxi­mi­té, voire la lac­ta­tion (pro­lac­tine), réac­tion bio­lo­gique qui accom­pagne l’en­fan­te­ment et cou­ronne – clôt ? – le pro­ces­sus déclen­ché par ce raz de marée bio-chi­mique que subit le cer­veau de la pauvre vic­time. Je laisse à d’autres le soin de cher­cher les cor­re­la­tions entre l’hor­mone épi­thète et le conte­nu des cha­pitres res­pec­tifs, je me borne à indi­quer que l’ordre pré­sente un cer­tain decres­cen­do, dans la mesure où les quatre pre­mières seraient sur­tout liées à l’ac­ti­vi­té sexuelle (le tes­to­sté­rone aug­men­te­rait, par exemple, la cir­cu­la­tion du sang dans les organes sexuels, ce qui rend plus récep­tif au plai­sir), tan­dis que le couple qui clôt l’é­nu­mé­ra­tion aurait des effets moins ora­geux, à savoir de pré­dis­po­ser à la ten­dresse et de déclen­cher la lac­ta­tion.

Je ne pense pas qu’on puisse en déduire la volon­té de l’au­trice de don­ner au texte un carac­tère éru­dit, voire de pré­sen­ter une cer­taine théo­rie de l’a­mour, mais il convient de noter que Jolène Ruest place la ques­tion des rela­tions humaines, en grande par­tie régies par la sexua­li­té et le désir, dans un contexte bio­lo­gique, natu­rel, qui évite de tom­ber dans le piège ten­du par les par­ti­sans de l’a­mour roman­tique qui serait, en fin de compte, rien qu’un outil ren­du effi­cace et presque irré­sis­tible par un pro­ces­sus évo­lu­tion­naire afin de garan­tir la conti­nui­té de l’es­pèce. Mais comme on ne peut échap­per à sa condi­tion, on subit de plein fouet l’as­saut de son héri­tage bio­lo­gique…

Mais je sens que je divague et que de telles réflexions pour­raient sans doute induire le lec­teur peu soup­çon­neux à pas­ser à côté de ce que Mono­ga­mies est avant tout, à savoir une tranche de vie (terme qu’il fau­drait d’ailleurs, à l’ins­tar du titre du roman, mettre au plu­riel) tirée du quo­ti­dien de trois jeunes gens qui se dévoilent peu à peu, avec leurs aspi­ra­tions, leurs échecs et leur ami­tié mise par­fois à rude épreuve, des pièces d’un puzzle dont Jolène Ruest sait rendre le carac­tère pro­fon­dé­ment humain avec une atten­tion aux détails qui la confirme comme fine obser­va­trice de la vie quo­ti­dienne, capable de don­ner une signi­fi­ca­tion aux actes les plus infimes, comme ce geste de Bear, par exemple, qui ramasse des chaus­sures pour per­mettre à Jolène de récu­pé­rer celles qu’elle a lais­sées chez son one-night-stand, fuyant une ren­contre bien embar­ras­sante, dans une de ses expé­di­tions noc­turnes, une quête pour retrou­ver un poten­tiel Mis­ter Right entra­per­çu, ou ces petites dis­cus­sions éche­ve­lées à pro­pos de rien du tout qui prennent toute leur dimen­sion en tour­nant autour d’un néant qu’elles arrivent à tenir éloi­gné grâce à la cha­leur humaine qui en émane et se dégage du texte pour irra­dier jusque dans les neu­rones du lec­teur qui s’en délecte sans d’a­bord rien cap­ter. Inutile d’ailleurs de vou­loir vous don­ner un échan­tillon, tel­le­ment ces conver­sa­tions débordent de détails qu’il faut savoir pla­cer dans le contexte. Ce qui est sans doute un des atouts de ce texte qu’on lit et qu’on relit, avec tou­jours plus de plai­sir, jus­qu’à deve­nir com­plice des pro­ta­go­nistes qu’on voit beur­rer leurs tar­tines, qu’on entend évo­quer leurs ren­contres et dont on reçoit les confi­dences comme si celles-ci nous étaient per­son­nel­le­ment adres­sées. Mal­gré cet aver­tis­se­ment, je ne résiste pas à la ten­ta­tion de vous don­ner un aper­çu avec tout ce qu’il contient d’exo­tique (tout rela­tif, rap­pe­lez-vous que je parle ici avec une pers­pec­tive euro­péenne), de far­fe­lu et – encore une fois – d’hu­main. Une huma­ni­té qui n’a pas besoin de grands gestes pour s’af­fir­mer, qui est juste là, tout près, et qui s’ex­prime dans un sou­ci, dans un regard, un geste irré­flé­chi :

« — Check ça, c’est du vrai bacon ! Pas comme ton affaire de l’autre jour, se vante-t-il [i.e. Bear] en sai­sis­sant une tranche comme une médaille olym­pique.

Esti de Bear ! si fier qu’il s’en brûle. Il laisse tom­ber la tranche dans la poêle avant de rin­cer sa brû­lure à l’eau froide.

— J’pensais à ton [i.e. celui de Jolène] pro­jet, pour­suit Bear. J’me suis dit : pour­quoi a va pas dans un bar échan­giste ? Tu trou­ve­ras du monde ouvert, tes­ter des affaires. Tu veux encore du lait dans ton café ? Y m’en reste. » (cha­pitre Phé­ny­lé­thy­la­mine, Han­go­ver #231)

À côté de ces petits joyaux, Jolène l’au­trice a le chic pour pla­cer des scènes hila­rantes, comme celle du sex-shop où Jolène la pro­ta­go­niste essaie de trou­ver un rem­pla­ce­ment pour son vibro­mas­seur, décé­dé pour cause d’u­sage intem­pes­tif. L’his­toire qu’elle sert à la ven­deuse ne le cède en rien à la des­crip­tion du retour à la mai­son avec sa nou­velle acqui­si­tion qu’elle a hâte de débal­ler pour l’es­sayer, un peu comme une enfant qui vient de rece­voir un cadeau de Noël :

J’ai enle­vé ma cein­ture avant de refer­mer la porte d’entrée. Bear au tra­vail, je m’empresse de me désha­biller. Esti de zip­per. C’est tou­jours dans ces moments de fébri­li­té qu’elle se coince. Je baisse mes pan­ta­lons. Sacré enthou­siasme : j’aurais pu, en pre­mier, ôter mon man­teau. De la neige tombe sur mes cuisses dévê­tues, mais je me fous du frette. Les culottes aux genoux, le cor­ri­dor s’allonge subi­te­ment. Jamais ma nudi­té n’aura autant nui à ma sexua­li­té. Je saute à pieds joints sur le divan en lan­çant par terre le sac en plas­tique du sex-shop. Je fré­mis en tenant la boîte ; exci­tée, il n’y a pas d’autres mots. J’ouvre déli­ca­te­ment. Un cou­vercle aiman­té ; le débal­ler est un mou­ve­ment gra­cieux. L’engin, pro­té­gé par une mousse mou­lée à sa forme, n’attend que de me pro­cu­rer des orgasmes. Mul­tiples idéa­le­ment. Sans pré­li­mi­naires, je me couche et je me l’enfonce. J’appuie sur le bou­ton.

Voi­ci sans doute l’oc­ca­sion pour pré­ci­ser que Mono­ga­mies n’a rien, et cela mal­gré les one-night, les inces­sants mas­sages de chatte à coups de vibro, les frot­te­ment intimes et les allu­sions à la taille d’un cli­to­ris exci­té, d’un texte éro­tique. Le sexe y est pré­sent, et bien pré­sent – et com­ment pour­rait-il en être autre­ment dans un texte qui porte la sexua­li­té ins­crite dans le titre ? -, mais celui-ci, loin d’être un outil pour exci­ter le lec­teur à force de scènes lubriques des­ti­nées à le faire ban­der, ne sert qu’à illus­trer le désar­roi qui régit ce petit monde pris dans un cercle vicieux qui ne laisse appa­raître aucune issue. Désar­roi qui devient pal­pable dans la réponse qu’ap­porte la pro­ta­go­niste, aux prises avec la soli­tude après avoir quit­té ses amis, à la ques­tion posée par le titre :

Je pense qu’on reste tou­jours quelque part mono­game : seul avec soi-même, un à un avec les autres, peu importe le nombre de per­sonnes impli­quées et la nature des rela­tions… faque les couples ouverts ou à trois, à quatre, à mille… (Pro­lac­tine)

Serait-ce une réplique à la célèbre décla­ra­tion de John Donne : No man is an island / entire of itself ?

Et voi­ci venu, fina­le­ment, l’ins­tant de par­ler de Dol­ly Par­ton, la chan­teuse coun­try du titre, pré­sente dans le texte, et par consé­quent dans la vie de Jolène, à tra­vers un grand nombre de réflexions à pro­pos de sa vie d’ar­tiste et de femme mariée, des réflexions qui tournent en grande par­tie autour de la ten­ta­tion adul­tère posée par la chan­son. On aime­rait enfin savoir de quelle façon Dol­ly a pu fucker la vie sexuelle de la pro­ta­go­niste, et la réponse vient comme un choc quand la Jolène du récit réa­lise qu’elle a fran­chi le pas et qu’elle n’a pas échap­pé, mal­gré son accent grave, à la malé­dic­tion de la Jolene adul­tère de la chan­son : elle a bri­sé un homme, son ami, et cela juste en essayant de ren­con­trer quel­qu’un. Un épi­logue tout en amer­tume qui jus­ti­fie ample­ment les réflexions désa­bu­sées de la pro­ta­go­niste…

Jolène Ruest, avec ses 24 ans, a su com­po­ser un pre­mier roman qui laisse un sou­ve­nir indé­lé­bile grâce à ces ins­tants de voyeu­risme qui donnent aux lec­teurs l’illu­sion de faire par­tie de ce trio d’a­mis en par­ta­geant leur petites joies et leurs grandes peines, un texte qui s’im­pose par le calme qui y règne, mal­gré les majus­cules, le bruit des haut-par­leurs et le bour­don­ne­ment des vibra­teurs, un texte qu’on adore ouvrir à n’im­porte quelle page, le plai­sir d’une lec­ture tou­jours nou­velle et à chaque fois redé­cou­verte étant assu­ré. Que ce soit dans l’ap­par­te­ment de Jolène, que celle-ci soit seule ou en com­pa­gnie de Pou­liche ou de Bear, que ce soit dans un bar ou tout bête­ment dans les rues de Mont­réal, on ne se lasse pas de la com­pa­gnie de cette jeune femme peut-être pas tout ce qu’il y a de plus décom­plexée, mais sym­pa de par son côté 100% non arti­fi­ciel.

Mono­ga­mies, c’est un texte qui impose son autrice comme une voix incon­tour­nable et auquel on sou­haite de trou­ver son public de ce côté-ci de l’At­lan­tique aus­si. Ne fût-ce que pour le plai­sir de voir le public fran­co­phone ravi devant la décou­verte de ce que peut don­ner une ouver­ture lin­guis­tique qui ne rechigne pas devant les emprunts et les adap­ta­tions.

Après avoir par­lé en long et en large de Mono­ga­mies, voi­ci enfin venu l’ins­tant, au moment de conclure cet article, de vous dévoi­ler ma ver­sion pré­fé­rée du tube de Dol­ly Par­ton. Affaire de famille, me direz-vous, mais il s’a­git sans l’ombre d’un doute de l’in­ter­pré­ta­tion don­née par sa propre nièce, Miley Cyrus, qui excelle dans une  backyard ses­sion illu­mi­née par une voix de magi­cienne, la voix d’une sirène échouée dans le grand old south, sirène qui, d’ailleurs, se moque des pré­cau­tions et des voya­geurs trop pru­dents.

Miley Cyrus - The Backyard Sessions -
Miley Cyrus – The Backyard Ses­sions – « Jolene »

 

Jolène Ruest, MonogamiesJolène Ruest
Mono­ga­mies – Com­ment une chan­teuse coun­try a fucké ma vie sexuelle
Les Édi­tions XYZ
ISBN : 9782892619874