Alexis Loran­ger, Texas Por­no Cheap et The Joe Sex Cla­sh

En sep­tem­bre 2016, La Musar­di­ne a publié, dans un seul volu­me, deux tex­tes d’Alexis Loran­ger, Texas Por­no Cheap, ini­tia­le­ment paru en 2013, en même temps que sa sui­te, The Joe Sex Cla­sh, publié dans ce volu­me pour la pre­miè­re fois. Ces deux tex­tes sont inti­me­ment liés par les expé­rien­ces res­pec­ti­ves des pro­ta­go­nis­tes, Kathy et Joe, un cou­ple qui se trou­ve empor­té, cha­cun pour soi, dans un tour­billon éro­ti­co-por­no­gra­hi­que dont les éta­pes se reflè­tent et se cor­res­pon­dent com­me des ges­tes dans un miroir.

Retour à la case départ : S’il faut en croi­re la pré­fa­ce de l’édition 2016 du roman en deux par­ties dont je m’apprête à vous par­ler, pré­fa­ce signée par son édi­tri­ce, Sophie Ron­gié­ras, le manus­crit de Texas Por­no Cheap est entré dans les locaux de la Musar­di­ne « durant l’été 2008 […] par jour de gran­de cha­leur » et n’a pas tar­dé à met­tre sous le char­me cel­le qui allait deve­nir son édi­tri­ce. Mal­gré ses effets béné­fi­ques et ins­tan­ta­nés (on par­le, dans la Note aux lec­teurs, d’ « enthou­sias­me conta­gieux » et « d’un irré­pres­si­ble fou rire »), le tex­te aurait quand même dû atten­dre pres­que cinq (!) ans avant de sor­tir des pres­ses en bon­ne et due for­me en février 2013 pour être lâché sur le public. Quoi qu’il en soit, il sem­ble­rait que le suc­cès du roman d’Alexis Loran­ger ait répon­du aux atten­tes de l’éditrice, par­ce que voi­ci que la Musar­di­ne, trois ans et demi plus tard, ren­ché­rit en réédi­tant le tex­te, accom­pa­gné cet­te fois-ci d’une sor­te de com­plé­ment mas­cu­lin des aven­tu­res déjan­tées de Kathy, l’héroïne de la pre­miè­re par­tie : The Joe Sex Cla­sh.

L’intrigue n’est pas des plus com­plexes et se lais­se faci­le­ment résu­mer (je me bor­ne ici, pour des rai­sons que vous allez com­pren­dre, à la pre­miè­re par­tie) : Kathy, secré­tai­re new-yor­kai­se, est invi­tée au Texas pour assis­ter au maria­ge de sa meilleu­re amie, Can­dy. Elle entre­prend le voya­ge en voi­tu­re, mais cel­le-ci tom­be en pan­ne en plein désert. Enco­re heu­reux que Kathy dis­po­se de quel­ques acces­soi­res pour se dégui­ser en allu­meu­se du bord de rou­te afin de sédui­re un motard, annon­cé de loin par le bruit infer­nal de son engin. C’est le coup d’envoi d’une série d’aventures éro­ti­ques qui condui­ront la pro­ta­go­nis­te de la queue du motard sur laquel­le elle s’est empa­lée avec une remar­qua­ble maî­tri­se acro­ba­ti­que entre les mains entre­pre­nan­tes de la pro­prié­tai­re du seul hôtel de la bour­ga­de où elle a fait nau­fra­ge, Ass­town, la bien-nom­mée vil­le du cul. Son séjour est ryth­mé, d’un côté, par des par­ties de jam­bes en l’air, et de l’autre par des ren­con­tres tein­tes de mys­ti­cis­me avec un Indien, son der­niè­re esca­le de bai­se avant de conti­nuer sa rou­te vers Born­bit­ch (salo­pe née) où aura lieu le maria­ge et où Joe, son copain, est cen­sé la rejoin­dre.

Ce pre­mier tex­te est en gran­de par­tie écri­te com­me une sati­re du gen­re por­no­gra­phi­que, gen­re qui invi­te à la déri­sion faci­le par le carac­tè­re répé­ti­tif et sou­vent sché­ma­ti­que des ges­tes qui, en gran­de par­tie, le défi­nis­sent. Mal­gré cet­te atti­tu­de contes­ta­tri­ce face à un gen­re qui suc­com­be bien faci­le­ment au défaut de se pren­dre trop au sérieux, Alexis Loran­ger réus­sit à trou­ver des phra­ses dont la beau­té s’empare du lec­teur sans crier gare, ren­dant au tex­te une sor­te de sérieux qui sau­ve le récit, in extre­mis et au milieu d’une scè­ne orgia­que et blas­phé­ma­toi­re, de bas­cu­ler vers l’absurde :

elle « sen­tait » les mou­ve­ments que la bite dans le ven­tre engen­draient [sic], […] et ce mou­ve­ment de gor­ge, cet­te lon­gue aspi­ra­tion de fem­me qui va bien­tôt des­cen­dre, empor­tée dans les gran­des pro­fon­deurs de son corps, et ce visa­ge qui mon­tre la sur­pri­se, pres­que la peur, de se voir englou­tie tou­te dans le tour­billon de l’orgasme à venir

C’est en retrou­vant cet éro­tis­me sin­cè­re, libé­ré de tou­te gran­di­lo­quen­ce, qu’Alexis Loran­ger démon­tre à quel point l’érotisme – et à plus for­te rai­son la por­no­gra­phie – a besoin du rire, voi­re de la fran­che rigo­la­de rabe­lai­sien­ne (vous com­pre­nez mieux sans dou­te pour­quoi j’ai insis­té, en début d’article, sur la réac­tion de sa pre­miè­re lec­tri­ce), pour remon­ter aux ori­gi­nes, à la sour­ce même ali­men­tée par le plai­sir et la joie de vivre, en se pas­sant de tout cha­ra­bia trans­cen­dant. Il suf­fit de pen­ser aux échan­ges entre Jument-faci­le-à-mon­ter (le nom dont l’indien affu­ble notre Kathy) et le mys­té­rieux habi­tant du désert dont je vous lais­se décou­vrir le vrai nom.

J’ai lu ce pre­mier tex­te avec un très grand plai­sir, appré­ciant à leur jus­te valeur l’usage hyper­bo­li­que des cli­chés et le ridi­cu­le char­mant du per­son­na­ge de Kathy, Bar­by sépa­ré de son Ken, per­due dans le pays des mira­ges éro­ti­ques. Et puis sur­vint The Joe Sex Cla­sh, second tex­te consa­cré aux évé­ne­ments entou­rant le sacré maria­ge de Born­bit­ch.

Là, l’Amérique des Red­necks, des cow­boys, des rodéos, et des rou­tes pou­dreu­ses écra­sées par le soleil dis­pa­raît au pro­fit de cel­le des affai­res et du raf­fi­ne­ment ; le ket­chup, cou­lant à flot dans la pre­miè­re par­tie, y est rem­pla­cé par le cham­pa­gne ; l’Indien et ses deux fen­necs font pla­ce à Jane Rab­bit, doc­teur ès sexo­lo­gie, une cou­gar « entre deux âges », et le décor de Wes­tern cède le pas à

des sta­tues de mar­bre [qui] lais­saient sug­gé­rer que le lieu était dédié au sexe : Aphro­di­te et Éros s’enlaçant, Euro­pe en ébat avec le cygne Zeus, des moi­nes tan­tri­ques en plei­ne priè­re…

Joe, lui aus­si, va vivre une sui­te d’aventures sexuel­les, pas­sant des mains de Gin­ger, la jolie récep­tion­nis­te, à cel­les d’une mul­ti­tu­de de fem­mes déchaî­nées dans leur quê­te du plai­sir éri­gé en dis­ci­pli­ne olym­pi­que. Il est pour­tant moins chan­ceux que son homo­lo­gue fémi­nin, par­ce que si cel­le-ci jouit à n’en plus finir, lui se retrou­ve dans l’incapacité de conclu­re, un pro­blè­me qui le mène­ra tout droit à l’hôpital où il sera gué­ri grâ­ce aux soins du doc­teur Rab­bit. Tout ça est bien écrit et Alexis Loran­ger ne man­que pas d’imagination pour condui­re son héros dans des situa­tions les unes plus absur­des que les autres, mais c’est pré­ci­sé­ment l’ingrédient qui a fait de Texas Por­no Cheap un met aus­si savou­reux qu’épicé qui man­que cruel­le­ment à la par­tie mas­cu­li­ne : l’humour moqueur et dis­tant qui a ryth­mé les pro­grès dans la débau­che de Kathy.

Il me sem­ble que le pro­blè­me prin­ci­pal de cet­te deuxiè­me par­tie rési­de dans le fait qu’elle est cal­quée avec bien trop de pré­ci­sion sur les aven­tu­res de Kathy. Tout y trou­ve une cor­res­pon­dan­ce, et l’auteur pous­se le vice aus­si loin que de se pla­gier lui-même. Pla­giat illus­tré, par exem­ple, par la répé­ti­tion, sans aucu­ne valeur ajou­tée, de la peti­te idée bien gen­tille qu’il a eue pour Texas Por­no Cheap, à savoir de rem­plir un para­gra­phe entier de syno­ny­mes pour le sexe – mas­cu­lin dans le pre­mier cas, fémi­nin dans l’autre. Même obser­va­tion pour l’intervention d’une sor­te de Deus (Dea) ex machi­na, l’Indien pour Kathy, le doc­teur Rab­bit pour Joe, inter­ven­tion apai­san­te qui per­met aux pro­ta­go­nis­tes de retrou­ver l’assurance per­due et de renouer, en fin de par­cours, avec le par­te­nai­re trom­pé. On peut se deman­der si Loran­ger a vou­lu illus­trer, en réuti­li­sant aus­si exces­si­ve­ment le mou­le du pre­mier tex­te pour pro­dui­re le second, cet ada­ge célè­bre : « Tant va la cru­che à l’eau qu’à la fin elle se cas­se ». Mal­heu­reu­se­ment, le seul effet obte­nu est celui de dégoû­ter ses lec­teurs. Ceux au moins qui savent regar­der plus loin que le bout de leur bite dres­sée. Ce qui, d’un seul coup, ris­que de fai­re pré­ju­di­ce à la pre­miè­re par­tie qui pour­tant méri­te bien mieux qu’un juge­ment aus­si som­mai­re. Mais il est dif­fi­ci­le d’éviter un tel réflexe quand on voit l’auteur se fou­tre ouver­te­ment de la gueu­le de ses lec­teurs en répé­tant, à la fin du Joe Sex Cla­sh, des para­gra­phes entiers de la pre­miè­re par­tie, cer­tains sans le moin­dre chan­ge­ment, d’autres assez légè­re­ment rema­niés par-ci, par-là pour reflé­ter le point de vue de Joe sub­sti­tué à celui de Kathy.

Autant le pre­mier tex­te est ori­gi­nal, plein de sève (c’est le cas de le dire) et d’un ridi­cu­le bon enfant, autant le second man­que d’inspiration ori­gi­na­le, se conten­tant des scé­na­rios les plus com­muns, gar­dant com­me der­nier pré­tex­te la répé­ti­tion obses­si­ve des inter­jec­tions orgas­mi­ques, ves­ti­ges peu convain­cants des raille­ries qui entou­raient les ren­con­tres de Kathy :

Le concert de râles et de gémis­se­ments s’apparentait à un chœur de joueu­ses de ten­nis autant qu’à la caco­pho­nie d’un pou­lailler indus­triel.

Mal­gré ces défauts de la deuxiè­me par­tie, on peut sou­li­gner qu’Alexis Loran­ger n’a pas tort d’insister sur la fati­que, le trop-plein, que peut engen­drer une sexua­li­té rédui­te à son expres­sion méca­ni­que, défaut qu’on ren­con­tre bien trop sou­vent dans les tex­tes éro­ti­co-por­no­gra­phi­ques où l’intrigue, si elle ne joue pas à la gran­de absen­te, se résu­me trop sou­vent à ame­ner une série de ren­con­tres de plus en plus har­des :

la har­gne à jouir qui les domi­nait au com­men­ce­ment du concours avaient lais­sé pla­ce chez beau­coup à des plai­sirs pous­sifs.

Tan­dis qu’on res­sent, tout au long de la pre­miè­re par­tie, une sor­te de vir­gi­ni­té, la joie d’inventer, de fabu­ler, de conter, d’envoyer les pro­ta­go­nis­tes non pas seule­ment en l’air, mais aus­si vers l’aventure, la deuxiè­me par­tie, condam­née à reflé­ter les inven­tions de la pre­miè­re, est dénuée de ces plai­sirs-là qui, pour­tant, auraient pu fai­re naî­tre un tex­te qui se lit avec plai­sir au lieu de l’assemblage de mots et de phra­ses que l’auteur nous jet­te en pâtu­re. Par un ren­ver­se­ment des plus bizar­res des inten­tions de l’auteur, c’est d’ailleurs jus­te­ment le carac­tè­re pure­ment sen­suel de ces aven­tu­res-là qui finit par convain­cre le lec­teur de ne pas aban­don­ner la lec­tu­re en cours de rou­te et de pro­fi­ter, l’imagination aidant, du seul côté juteux de la cho­se.

La lec­tu­re de la sui­te gâche quel­que peu le sou­ve­nir du pre­mier tex­te, ce qui est dom­ma­ge et ne rend jus­ti­ce ni à Texas Por­no Cheap ni à l’imagination fer­ti­le qui l’a pon­du. Alexis Loran­ger aurait sans dou­te mieux fait d’employer son temps, son éner­gie et son savoir-fai­re à rédi­ger un tex­te entiè­re­ment nou­veau au lieu d’essayer de res­ter ori­gi­nal en se pla­giant lui-même. Si le lec­teur pro­fi­te quand même de cet­te réédi­tion aug­men­tée, c’est que le prix que l’éditeur deman­de pour la ver­sion numé­ri­que des deux tex­tes est net­te­ment infé­rieur à celui du seul Texas Por­no Cheap de l’édi­tion ori­gi­na­le : 5,99 € pour les deux au lieu de 9,99 € pour un seul. Une affai­re effec­ti­ve­ment – juteu­se 🙂

Alexis Loranger, Texas Porno Cheap et The Joe Sex ClashAlexis Loran­ger
Texas Por­no Cheap et The Joe Sex Cla­sh
La Musar­di­ne

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