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Anne Vas­si­viè­re, Par­ties com­mu­nes

La Musardine a décidé de lancer, le 16 mars, une collection littéraire tout au féminin dont le titre peut apparaître, avec un certain charme insidieux, comme un condensé de sa ligne éditoriale : "• G". Destinée à un public féminin, Octavie Delvaux, la directrice recrutée dans les rangs des auteurs de la maison, tient à préciser que seules les femmes auront droit de cité dans le catalogue : "Une collection pour les femmes par les femmes", selon la formule magique de la directrice, qui affirme aussi que "toutes nos auteures doivent être des femmes, des vraies". Formule aux résonances d'abord quelque peu bizarres, mais qui se comprend dans la mesure où elle scelle la volonté d'exclure du bercail les hommes écrivant sous pseudonyme féminin. Ceci est un phénomène assez répandu à l'ampleur bien entendu difficile à estimer, mais assez large sans aucun doute pour fausser la perception de ce que peut être un érotisme au féminin et quel est au juste le rôle des autrices dans le développement de la littérature érotique. D'autre part, Mme Delvaux, dans sa Note d'intention, prend soin de positionner la nouvelle collection à contre-courant par rapport à ce qu'il est convenu d'appeler "romance érotique", une volonté qui n'est pas sans déplaire à votre serviteur, contempteur avéré de ce genre par trop gluant :

"je ne suis guère amatrice de romance ou d’érotisme guimauve, et j’ai pu constater, en œuvrant en sens inverse, c’est-à-dire en parlant crûment, sans excès de romantisme ou surabondance de prince charmant, que le lectorat féminin pouvait aussi être réceptif à une littérature érotique qui ne prend pas de pincettes pour décrire les actes sexuels." (Passage mis en relief par Mme Delvaux)

L'honneur d'ouvrir cette collection revient à Anne Vassivière,  autrice inconnue au bataillon qui contribue un texte difficile à classer, tout en changements de perspectives, et à l'intitulé particulièrement bien adapté à son propos, Parties communes. Initialement publié en auto-édition chez lulu.com, en 2011 ou en 2015 - difficile de trancher, en l'absence d'une notice dans le catalogue de la BnF, quand Google et Amazon n'arrivent pas à se mettre d'accord à propos de la date de publication -, ce texte raconte les aléas des habitants d'un immeuble haussmannien en mettant l'accent sur les relations charnelles qui se font et se défont au gré des pages et des rencontres. Autrement dit, ça baise ferme côté cour et côté rue, au point où on pourrait imaginer que ces gens-là, ils ne font que ça.

Le texte a sans doute bénéficié d'une certaine attention de la part de ses nouveaux éditeurs avant d'être admis dans la nouvelle collection, et les vestiges de la première édition conservées par la toile - et notamment par Amazon - permettent d'affirmer que cette relecture a bien profité au roman - en se rappelant toutefois que cette affirmation ne peut se baser que sur les quelques pages accessibles en aperçu à travers la fonction "feuilleter" du libraire de Seattle. On constate, outre le changement du nom de famille des propriétaires - qui, en cours de route, ont perdu leur particule - et la suppression de deux locataires, un style plus léger et une prise en main plus résolue des personnages et des situations de la part de l'autrice, preuve que les années passées entre les deux éditions ont été mises à profit.

D'une version à l'autre : L'immeuble de "Parties communes" d'Anne Vassivière
À gauche, l'immeuble et sa faune dans la version originale publiée en 2011 (ou 2015), à droite la version de La Musardine, de 2017. On constate le changement de nom des propriétaires et la suppression de deux parties (Gustave et LA voisine).

Le propos de Parties communes, c'est donc de mettre sous le microscope la faune humaine d'un immeuble haussmannien, ses locataires et ses propriétaires, de zoomer sur les relations qui se tissent entre les parties concernées avec, érotisme oblige, un rôle prépondérant pour les parties de - jambes en l'air. Le procédé choisi par Anne Vassivière est aussi simple qu'efficace : Les différents personnages prennent la parole, les uns à la suite des autres, le temps de quelques phrases, de quelques paragraphes parfois, ouvrant une perspective sur la situation dans laquelle ils se trouvent et de leur ressenti vis à vis de celle-ci. La plupart du temps, la narration procède à la façon d'un dialogue - par réflexion interposée - et les deux participants se relaient dans leurs observations, leur façon de voir et de comprendre ce qui se passe, ce qui donne lieu à des confrontations parfois très spéciales, donnant du fil à retordre au lecteur qui peut en déduire à quel point une seule et même situation peut se présenter sous une lumière tout à fait différente en fonction de la personne qui y évolue. Parfois, on se comprend ; parfois, on se laisse flotter au gré des courants pour débarquer entre les bras - et les jambes - de l'élu(e) ; parfois - très souvent - il y a des malentendus, des quiproquos, des méprises qui font sourire, éclater de rire - gras ou jaune la plupart du temps -, grincer des dents, pleurer - de rage souvent, de tristesse parfois. Difficile de faire le tour des émotions que l'autrice sait réveiller d'un coup de baguette, avec une singulière parcimonie de paroles, et sans jamais trahir ses personnages.

C'est un procédé particulièrement efficace quand il s'agit de se rendre compte de la validité de ses propres observations, de remettre en question toutes les approches, toutes les évidences, pour comprendre à quel point la vérité (ou ce qui passe pour telle) évolue au gré des réflexions et des expériences qu'on apporte à une situation donnée. À l'issue de cette lecture, on se pose bien des questions, on assiste, impuissant, à l'envol de toutes les certitudes et on aimerait vraiment savoir ce qui se passe dans la tête de l'autre. Est-ce qu'on est tout seul à se faire un cinéma ? Est-ce qu'il y a un rapport - quelconque - en dehors de celui des parties ? Une chose est certaine, si vous êtes un peu trop imbu de votre personne et de l'importance que vos attentions peuvent avoir sur votre bien-aimé(e), je vous conseille très vivement une session de reality check avec Anne Vassivière. Mais attention, vous risquez de tomber de haut !

Les personnages, faussement rassurés par le sentiment d'être à l'abri dans leurs crânes avec leurs réflexions et de pouvoir tisser leurs projets en catimini, se placent sous les projecteurs où ils révèlent jusqu'à la moindre de leurs failles, mettant à nu les ressorts qui les font bouger, les bassesses qu'ils complotent, les trahisons qu'ils préparent, mais parfois aussi les élans dont on les aurait cru incapables, petits vers inconséquents grouillant dans la boue d'une humanité pourrie. Et voici le contexte dans lequel Anne Vassivière a pondu une des plus belles interrogations pré-coïtales que j'aie jamais pu lire :

"Est-ce que je vais pas me faire un lumbago si je la saute dans une position tordue ?" (Chap. 15, Mec II)

Anne Vassivière nous fait voir de toutes les couleurs, à travers les aventures et les réflexions de sa petite troupe, et comment trancher entre, d'un côté, désespoir et pitié, entre l'envie de leur couper - à tous ! - les couilles et de leur arracher les ovaires, et la pulsion, de l'autre, de verser de chaudes larmes sur le sort et la minable condition humaine de ces écorchés de la vie ?

Si l'autrice excelle dans les observations psychologiques, dans la peinture d'une humanité prise au piège du quotidien et de la solitude, les amatrices de la bagatelle n'en sont pas pour autant pour leurs frais. Les habitants de notre immeuble y pensent à longueur de journée et ne se privent pas de conclure à chaque fois que les circonstances s'y prêtent. Et qu'il suffise de citer la scène de baise épique qui réunit, au chapitre 13, Lili et Ben dans une chevauchée de tous les diables, prélude à une initiation poussée de la jeune femme auquel le lecteur assiste comme à travers les interstices d'une jalousie tirée sur la vie des acteurs.

Avant de conclure de mon côté, je me permets d'attirer l'attention de mes lecteurs sur un petit côté délicieusement méchant du texte, à savoir une mise à mal de ces connards d'auteurs qui aiment tellement s'imaginer en nombril du monde avec leurs philosophie à la con et à même pas deux balles :

"si la rareté fait la valeur il y a plein de petites bites de son genre partout dans les rues de Navarre ou d’ailleurs c’est même pas un bon coup et il paraît qu’il s’est aussi mis à taquiner la muse de l’écriture c’est juste deux ados à l’hygiène douteuse qui se sont trouvés pour griffonner des trucs nuls ensemble et se persuader qu’ils sont le nombril incompris du monde, c’est tout." (Chap. 9, Michèle)

Quel plaisir que de déguster ces remarques de Michèle, l'ancienne et délaissée amante de Thibault (et par cela peu encline à la modération voire à la neutralité), confrontée au fait de voir sa sœur cadette l'emporter haut la main (chapitre 9) et s'envoyer en l'air avec son ex. Ce n'est rien moins qu'un régal de pouvoir assister au massacre des ébats poétiques et de toutes ces inepties héritées d'une certaine poésie à la sauce romantisante. Massacre qui se répète et se poursuit dans les monologues au lyrisme écœurant du "Jeune homme (5e côté rue)", l'amant futur de la proprio auquel l'autrice refuse jusqu'à l'honneur d'un nom.

Il convient de féliciter Octavie Delvaux et toute l'équipe de la Musardine pour un démarrage aussi prometteur de leur nouvelle collection et pour la révélation au public d'une autrice du calibre d'Anne Vassivière. Parties communes porte un regard désabusé sur la condition humaine, sans pour autant oublier qu'il s'agit d'hommes et de femmes qui se battent pour leur once de bonheur - qu'ils n'obtiendront sans doute jamais. Le rire - moqueur, jaune, libérateur - s'y mêle à une consternation teintée à tour de rôle de pitié et de colère. Peu importe que cette nouvelle collection s'adresse principalement aux femmes, je recommande aux hommes aussi de surveiller de très près ce qui s'y passe afin de ne pas rater - et sous aucun prétexte - les merveilles que Mme Delvaux est sans doute en train de nous concocter !

Un seul souhait qui me reste à formuler : Dans une collection qui se revendique à un tel point d'une sexualité féminine assumée, qui s'adresse à un public féminin, et dont la directrice souligne avec verve la vocation féministe, on aimerait voir les responsables renoncer au terme "auteure" bêtement calqué sur le masculin sans le moindre égard pour l'histoire de la langue française, et rendre son honneur à la fière désignation tombée en désuétude depuis les assauts des Académiciens du XVIIe siècle, une désignation qui convient à merveille aux femmes qui écrivent et qui sont tout simplement - des autrices.

Parties communes Couverture du livre Parties communes
Anne Vassivière
Fiction / érotisme
La Musardine
16 mars 2017
256

Paris un immeuble haussmannien dont la façade est en ravalement.

Poussez la porte, regardez par le trou de la serrure…

Derrière leur apparente respectabilité, les habitants cachent de nombreux secrets. Venez faire l’état de lieux très coquin des couples qui s’y forment, s’y conforment ou s’y déforment au gré des désirs.

Découvrez la transformation touchante de Nadège, la très catholique propriétaire de l’immeuble, l’évolution de Jean-Do, l’ancien pompier bellâtre et macho, maladivement infidèle, les pratiques curieuses du Docteur Dubois, gynécologue, l’idylle entre Marie, la pédopsychiatre frustrée et Jo, le beauf qui cache une douleur secrète et profonde, l’initiation de l’étudiante du dernier à des plaisirs extrêmes…

Une fois le livre refermé, vous ne regarderez jamais plus vos voisins comme avant !

Alexis Loran­ger, Texas Por­no Cheap & The Joe Sex Cla­sh

En septembre 2016, La Musardine a publié, dans un seul volume, deux textes d'Alexis Loranger, Texas Porno Cheap, initialement paru en 2013, en même temps que sa suite, The Joe Sex Clash, publié dans ce volume pour la première fois. Ces deux textes sont intimement liés par les expériences respectives des protagonistes, Kathy et Joe, un couple qui se trouve emporté, chacun pour soi, dans un tourbillon érotico-pornograhique dont les étapes se reflètent et se correspondent comme des gestes dans un miroir.

Retour à la case départ : S'il faut en croire la préface de l'édition 2016 du roman en deux parties dont je m'apprête à vous parler, préface signée par son éditrice, Sophie Rongiéras, le manuscrit de Texas Porno Cheap est entré dans les locaux de la Musardine "durant l’été 2008 [...] par jour de grande chaleur" et n'a pas tardé à mettre sous le charme celle qui allait devenir son éditrice. Malgré ses effets bénéfiques et instantanés (on parle, dans la Note aux lecteurs, d' "enthousiasme contagieux" et "d’un irrépressible fou rire"), le texte aurait quand même dû attendre presque cinq (!) ans avant de sortir des presses en bonne et due forme en février 2013 pour être lâché sur le public. Quoi qu'il en soit, il semblerait que le succès du roman d'Alexis Loranger ait répondu aux attentes de l'éditrice, parce que voici que la Musardine, trois ans et demi plus tard, renchérit en rééditant le texte, accompagné cette fois-ci d'une sorte de complément masculin des aventures déjantées de Kathy, l'héroïne de la première partie : The Joe Sex Clash.

L'intrigue n'est pas des plus complexes et se laisse facilement résumer (je me borne ici, pour des raisons que vous allez comprendre, à la première partie) : Kathy, secrétaire new-yorkaise, est invitée au Texas pour assister au mariage de sa meilleure amie, Candy. Elle entreprend le voyage en voiture, mais celle-ci tombe en panne en plein désert. Encore heureux que Kathy dispose de quelques accessoires pour se déguiser en allumeuse du bord de route afin de séduire un motard, annoncé de loin par le bruit infernal de son engin. C'est le coup d'envoi d'une série d'aventures érotiques qui conduiront la protagoniste de la queue du motard sur laquelle elle s'est empalée avec une remarquable maîtrise acrobatique entre les mains entreprenantes de la propriétaire du seul hôtel de la bourgade où elle a fait naufrage, Asstown, la bien-nommée ville du cul. Son séjour est rythmé, d'un côté, par des parties de jambes en l'air, et de l'autre par des rencontres teintes de mysticisme avec un Indien, son dernière escale de baise avant de continuer sa route vers Bornbitch (salope née) où aura lieu le mariage et où Joe, son copain, est censé la rejoindre.

Ce premier texte est en grande partie écrite comme une satire du genre pornographique, genre qui invite à la dérision facile par le caractère répétitif et souvent schématique des gestes qui, en grande partie, le définissent. Malgré cette attitude contestatrice face à un genre qui succombe bien facilement au défaut de se prendre trop au sérieux, Alexis Loranger réussit à trouver des phrases dont la beauté s'empare du lecteur sans crier gare, rendant au texte une sorte de sérieux qui sauve le récit, in extremis et au milieu d'une scène orgiaque et blasphématoire, de basculer vers l'absurde :

elle « sentait » les mouvements que la bite dans le ventre engendraient [sic], [...] et ce mouvement de gorge, cette longue aspiration de femme qui va bientôt descendre, emportée dans les grandes profondeurs de son corps, et ce visage qui montre la surprise, presque la peur, de se voir engloutie toute dans le tourbillon de l’orgasme à venir

C'est en retrouvant cet érotisme sincère, libéré de toute grandiloquence, qu'Alexis Loranger démontre à quel point l'érotisme - et à plus forte raison la pornographie - a besoin du rire, voire de la franche rigolade rabelaisienne (vous comprenez mieux sans doute pourquoi j'ai insisté, en début d'article, sur la réaction de sa première lectrice), pour remonter aux origines, à la source même alimentée par le plaisir et la joie de vivre, en se passant de tout charabia transcendant. Il suffit de penser aux échanges entre Jument-facile-à-monter (le nom dont l'indien affuble notre Kathy) et le mystérieux habitant du désert dont je vous laisse découvrir le vrai nom.

J'ai lu ce premier texte avec un très grand plaisir, appréciant à leur juste valeur l'usage hyperbolique des clichés et le ridicule charmant du personnage de Kathy, Barby séparé de son Ken, perdue dans le pays des mirages érotiques. Et puis survint The Joe Sex Clash, second texte consacré aux événements entourant le sacré mariage de Bornbitch.

Là, l'Amérique des Rednecks, des cowboys, des rodéos, et des routes poudreuses écrasées par le soleil disparaît au profit de celle des affaires et du raffinement ; le ketchup, coulant à flot dans la première partie, y est remplacé par le champagne ; l'Indien et ses deux fennecs font place à Jane Rabbit, docteur ès sexologie, une cougar "entre deux âges", et le décor de Western cède le pas à

des statues de marbre [qui] laissaient suggérer que le lieu était dédié au sexe : Aphrodite et Éros s’enlaçant, Europe en ébat avec le cygne Zeus, des moines tantriques en pleine prière…

Joe, lui aussi, va vivre une suite d'aventures sexuelles, passant des mains de Ginger, la jolie réceptionniste, à celles d'une multitude de femmes déchaînées dans leur quête du plaisir érigé en discipline olympique. Il est pourtant moins chanceux que son homologue féminin, parce que si celle-ci jouit à n'en plus finir, lui se retrouve dans l'incapacité de conclure, un problème qui le mènera tout droit à l'hôpital où il sera guéri grâce aux soins du docteur Rabbit. Tout ça est bien écrit et Alexis Loranger ne manque pas d'imagination pour conduire son héros dans des situations les unes plus absurdes que les autres, mais c'est précisément l'ingrédient qui a fait de Texas Porno Cheap un met aussi savoureux qu'épicé qui manque cruellement à la partie masculine : l'humour moqueur et distant qui a rythmé les progrès dans la débauche de Kathy.

Il me semble que le problème principal de cette deuxième partie réside dans le fait qu'elle est calquée avec bien trop de précision sur les aventures de Kathy. Tout y trouve une correspondance, et l'auteur pousse le vice aussi loin que de se plagier lui-même. Plagiat illustré, par exemple, par la répétition, sans aucune valeur ajoutée, de la petite idée bien gentille qu'il a eue pour Texas Porno Cheap, à savoir de remplir un paragraphe entier de synonymes pour le sexe - masculin dans le premier cas, féminin dans l'autre. Même observation pour l'intervention d'une sorte de Deus (Dea) ex machina, l'Indien pour Kathy, le docteur Rabbit pour Joe, intervention apaisante qui permet aux protagonistes de retrouver l'assurance perdue et de renouer, en fin de parcours, avec le partenaire trompé. On peut se demander si Loranger a voulu illustrer, en réutilisant aussi excessivement le moule du premier texte pour produire le second, cet adage célèbre : "Tant va la cruche à l'eau qu'à la fin elle se casse". Malheureusement, le seul effet obtenu est celui de dégoûter ses lecteurs. Ceux au moins qui savent regarder plus loin que le bout de leur bite dressée. Ce qui, d'un seul coup, risque de faire préjudice à la première partie qui pourtant mérite bien mieux qu'un jugement aussi sommaire. Mais il est difficile d'éviter un tel réflexe quand on voit l'auteur se foutre ouvertement de la gueule de ses lecteurs en répétant, à la fin du Joe Sex Clash, des paragraphes entiers de la première partie, certains sans le moindre changement, d'autres assez légèrement remaniés par-ci, par-là pour refléter le point de vue de Joe substitué à celui de Kathy.

Autant le premier texte est original, plein de sève (c'est le cas de le dire) et d'un ridicule bon enfant, autant le second manque d'inspiration originale, se contentant des scénarios les plus communs, gardant comme dernier prétexte la répétition obsessive des interjections orgasmiques, vestiges peu convaincants des railleries qui entouraient les rencontres de Kathy :

Le concert de râles et de gémissements s’apparentait à un chœur de joueuses de tennis autant qu’à la cacophonie d’un poulailler industriel.

Malgré ces défauts de la deuxième partie, on peut souligner qu'Alexis Loranger n'a pas tort d'insister sur la fatique, le trop-plein, que peut engendrer une sexualité réduite à son expression mécanique, défaut qu'on rencontre bien trop souvent dans les textes érotico-pornographiques où l'intrigue, si elle ne joue pas à la grande absente, se résume trop souvent à amener une série de rencontres de plus en plus hardes :

la hargne à jouir qui les dominait au commencement du concours avaient laissé place chez beaucoup à des plaisirs poussifs.

Tandis qu'on ressent, tout au long de la première partie, une sorte de virginité, la joie d'inventer, de fabuler, de conter, d'envoyer les protagonistes non pas seulement en l'air, mais aussi vers l'aventure, la deuxième partie, condamnée à refléter les inventions de la première, est dénuée de ces plaisirs-là qui, pourtant, auraient pu faire naître un texte qui se lit avec plaisir au lieu de l'assemblage de mots et de phrases que l'auteur nous jette en pâture. Par un renversement des plus bizarres des intentions de l'auteur, c'est d'ailleurs justement le caractère purement sensuel de ces aventures-là qui finit par convaincre le lecteur de ne pas abandonner la lecture en cours de route et de profiter, l'imagination aidant, du seul côté juteux de la chose.

La lecture de la suite gâche quelque peu le souvenir du premier texte, ce qui est dommage et ne rend justice ni à Texas Porno Cheap ni à l'imagination fertile qui l'a pondu. Alexis Loranger aurait sans doute mieux fait d'employer son temps, son énergie et son savoir-faire à rédiger un texte entièrement nouveau au lieu d'essayer de rester original en se plagiant lui-même. Si le lecteur profite quand même de cette réédition augmentée, c'est que le prix que l'éditeur demande pour la version numérique des deux textes est nettement inférieur à celui du seul Texas Porno Cheap de l'édition originale : 5,99 € pour les deux au lieu de 9,99 € pour un seul. Une affaire effectivement - juteuse 🙂

Texas Porno Cheap & The Joe Sex Clash Couverture du livre Texas Porno Cheap & The Joe Sex Clash
Alexis Loranger
Fiction
La Musardine
15 December 2016
Fichier numérique
213

Kathy, adorable blonde naïve, tombe en panne sur la Route 66 tandis qu'elle se rend au mariage de sa meilleure amie. Soudainement aussi chaude que le soleil sous lequel elle cuit, elle ne cessera d'ouvrir les jambes à tout-va et à tout le monde, ne les refermant que le temps de reprendre son souffle et de se poser une question : " Mais que vais-je dire à Joe ? ". Car oui, elle est en couple avec Joe. Avant de la rejoindre aux noces, le pauvre est resté seul à New York.

Le pauvre ? Que nenni ! Car en l'absence de sa dulcinée, Joe connaît des ennuis qui l'emmènent de gogo-dancings en boîtes à partouzes, pour le meilleur... et le meilleur ! Une question le taraude pourtant : que va-t-il dire à Kathy ?

Texas Porno Cheap et The Joe Sex Clash sont les deux romans en écho d'une saga totalement fada et irrésistible, qui manie les ficelles du genre pornographique avec maestria et ironie. Un pur régal !

Alexis Loranger est né en 1975. Avocat d'affaires à Bruxelles, c'est sa haine profonde pour les motos qui l'a amené à écrire Texas Porno Cheap. The Joe Sex Clash s'est ensuite imposé à lui, comme pour s'excuser auprès de sa blonde héroïne...

Julie Derus­sy, Par­ti­tion pour un orgas­me

Parfois il m'arrive, malgré la faim de littérature qui me pousse à fourrer le groin un peu partout, de tout simplement perdre un texte des yeux, de l'oublier sous le flot de mails qui, certains jours, arrivent par dizaines et recouvrent, tels des sédiments s’amoncelant au-dessus d'un cadavre promis à la fossilisation, un joyau qui échappe ainsi à l'attention du Sanglier. C'est ce qui a failli arriver à Partition pour un orgasme, novella de Julie Derussy, parue dans la collection Sexie des Éditions La Musardine et gracieusement mise à la disposition de votre serviteur par l'attaché presse de cette maison justement célèbre pour la multitude d'activités déployée dans le domaine érotique - littéraire et autre. Fort heureusement, l'histoire d'Élie, créature indécente à la crinière flamboyante, a échappé à ce sort grâce à quelques heures perdues passées à plonger dans le passé tel qu'il se cristallise dans ma boîte mail.

Pour l'amateur de littérature érotique, Julie Derussy n'est point une inconnue. Collaboratrice régulière des Éditions Dominique Leroy et de la Musardine où elle a signé plusieurs nouvelles parues dans le cadre de la série "Osez...", on peut même se demander pourquoi elle n'est pas encore entrée dans la Bauge. Surtout que j'ai l'honneur de la croiser de temps en temps sur les réseaux sociaux où on a déjà eu l'occasion de discuter littérature suite à ma découverte de cette auteure grâce à un article de ChocolatCannelle, blogueuse érotique ayant consacré un article à un des textes de Julie (Piano, nouvelle ultra-courte parue chez l'Ivre-book). Quoi qu'il en soit, son petit roman de chez la Musardine, que je viens de découvrir un peu à l'improviste, m'a fourni l'occasion de finalement combler une lacune.

Après Femme de Vikings, texte de Carl Royer qui n'a pas provoqué l'enthousiasme du Sanglier, Partition pour un orgasme est le deuxième titre de la collection Sexie, lancée par la Musardine en 2015, à tomber entre les pattes du Sanglier. Après l'excursion au fond de la nuit médiévale tombée sur l'Europe après la chute de Rome, Julie Derussy emmène ses lecteurs dans une promenade dans le Paris moderne, un des foyers de la civilisation occidentale, en compagnie d'une musicienne et d'un expert de la littérature - médiévale. L'intrigue n'a d'abord rien de spectaculaire : Philibert Roland, expert ès amours adultères incarnées par Tristan et Yseult, rencontre Élie, une beauté à la crinière flamboyante, musicienne et prof de piano, et succombe à ses charmes. Ce qui incite celui-ci à faire une mise au point et à se séparer de sa femme. Tout est donc savamment préparé pour que se déroule le scénario d'un classique Boy meets girl. Sauf que... Sauf que Julie Derussy se révèle une véritable magicienne de par la maîtrise du vocabulaire et de l'agencement des phrases, et qu'elle fait de ce scénario vieux comme le monde un véritable délice de lecture. Et malgré l'indécence de la jeune femme, sa gloutonnerie sexuelle qui ne dédaigne ni les hommes ni les femmes, et sa volonté clamée haut et fort de ne pas se laisser enfermer dans une relation exclusive, le texte garde, à travers la finesse des mots qui sent son Bon Usage, une fraîcheur revigorante et une certaine innocence déniaisée que la protagoniste a su préserver d'un quotidien pas toujours facile.

Quant à l'intrigue, elle fait son bonhomme de chemin, à travers obstacles (dont une queue désespérément flasque), rebondissements et remises en questions, et les occasions ne manquent pas, pour les deux protagonistes, de se frotter l'un contre l'autre, de se découvrir jusque dans les profondeurs des orifices et de s'offrir au plaisir né par la contemplation de l'autre et des promesses tenues par deux corps vigoureux et en chaleur.

Et ensuite, c'est un week-end en Normandie qui amène la protagoniste, la rouge Élie, à entamer la course vers le sommet érotico-verbal en prononçant cette phrase qui n'arrête pas de retentir dans ma tête tellement elle m'a fait rigoler par la juxtaposition d'un nom des plus inusités, vieille France, d'un côté, et d'une indécence aussi franche qu'exemplaire, de l'autre :

"Encule-moi, Philibert".1

La scène conduisant à ce paroxysme est tellement bien décrite que le lecteur croit voir de ses propres yeux la délicieuse jeune femme, couchée sur le ventre, se tourner vers son amant avec sur les lèvres un sourire tellement espiègle et tellement lubrique qu'on se demande comment celui-ci a pu avoir l'indécence de survivre à cet instant qui doit compter parmi les plus beaux qu'on puisse imaginer. Drôle de réminiscence littéraire d'ailleurs qui me fait penser au pacte faustien qui stipule que le célèbre docteur doit céder son âme au diable à l'instant même où il vivrait un instant tellement beau que l'idée même de continuer à vivre serait une pure absurdité : "Verweile doch! Du bist so schön!"2

Il convient d'indiquer que cette histoire n'a rien de facile et qu'il ne faut pas faire confiance à l'auteure pour un happy end. Il est vrai qu'à la fin tout reste comme suspendu et le lecteur est libre d'inventer la fin qui lui convient, mais il peut s'avérer utile de prendre en compte la narration elle-même : L'auteure a choisi de laisser s'exprimer ses protagonistes l'un à la suite de l'autre, en faisant alterner les voix qui se relayent de chapitre en chapitre. Ce qui peut paraître comme une façon de les mettre sur un pied d'égalité mérite quand même une interrogation plus approfondie. Et on se rend compte que tandis qu'Élie s'exprime à la première personne, Philibert est relégué à la troisième. Ne pourrait-on pas penser, par conséquent, qu'il s'agit ici du récit d'Élie dans lequel Philibert n'est qu'un invité, un hôte de passage voué à disparaître ? Ce procédé, ne serait-il pas choisi précisément pour mieux cloisonner les mondes respectifs des protagonistes qui, s'ils font un bout de chemin ensemble et partagent leur intimité, restent foncièrement séparés, enfermés dans leurs bulles respectives ?

Quoi qu'il en soit de la fin du récit et de l'avenir qu'on peut imaginer pour Élie et pour Philibert, il y a quelque chose qui leur restera, une intimité partagée, intimité ayant engendré des instants inoubliables, comme celui de l'orgasme accompagné par le chant d'Élie, sans aucun doute une des plus belles scènes d'amour que j'aie eu l'occasion de lire :

Ce fut comme s'il pénétrait sa voix, comme s'il prenait possession d'elle tout entière. Il s'enfonça dans son sexe ruisselant, et les notes se refermèrent autour de lui. Il ne se retint pas, plongea loin en elle ; l'aria s'entrecoupa de gémissements. Les yeux fermés, elle chantait toujours, et l'extase, comme une pointe aiguë, transperça son chant.3

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  1. Chapitre 28, Normandie []
  2. "Reste donc ! tu me plais tant !" J. W. Goethe, Faust, dans la traduction de Nerval. []
  3. Chapitre 22 : La voix de la Soprane []
Partition pour un orgasme Couverture du livre Partition pour un orgasme
Julie Derussy
Fiction
La Musardine
11 June 2015
144

Il s'ennuyait dans son mariage, elle collectionne les conquêtes. Vont-ils se résoudre à s'aimer ? Quand un séduisant professeur de littérature médiévale rencontre une chanteuse aux cheveux rouges et au tempérament de feu, ça fait des étincelles. Ils jouent au chat et à la souris, se tournent autour et s'abandonnent à leurs désirs ardents. Seulement voilà : si la belle se laisse enlacer, elle refuse de se brûler les ailes au jeu de l'amour. Pour éviter les problèmes, elle a décidé de ne jamais mêler les sentiments et le sexe. Et pourtant... quand ses yeux se perdent dans les siens, quand leurs souffles se mêlent, quand il l'entraîne au septième ciel... ce qu'elle ressent, dans ces moments-là, n'est-ce pas son cœur qui se réveille ? Il s'ennuyait dans son mariage, elle collectionne les conquêtes. Vont-ils se résoudre à s'aimer ?

E.T. Raven, Ama­bi­lia – Ladies & Gent­le­man

Avant d'embarquer dans la suite des aventures, érotiques & autres, d'Iris et de Simon, un petit rappel de ce qui s'est passé dans le tome 2, Dans la peau d'Iris : La protagoniste, tombée sous le charme de ce qu'elle croyait un coup d'une nuit, se sent piégée dans sa petite vie. Restée, suite à un concours de circonstances, sans nouvelles de Simon, elle décide de tout larguer quand elle apprend enfin, grâce à une copine mieux rodée à l'usage des médias sociaux, que celui-ci lui a bien laissé des messages dans l'espoir de la revoir. Un bon soir, elle se pointe donc à la porte de son appartement où elle est accueillie par une - sa ? - femme. Après ce beau cliffhanger, le temps est venu de voir ces derniers mois à travers les yeux de Simon et pour démêler les affaires. Ce qui est le propos du t. 3, Ladies & Gnetleman.

Pour tous ceux qui entendraient parler pour la première fois de cette BD exquise, je rappelle que les deux premiers volumes ont été édités en auto-édition. Cette aventure-ci s'est terminée, la série Amabilia ayant été reprise par La Musardine où elle côtoie, dans la collection Dynamite, quelques grands noms de l'érotisme dessiné comme par exemple Ardem ou Rebecca. Un beau succès pour le couple d'auteurs / dessinateurs qui s'est rangé sous la bannière du pseudo E.T. Raven, et je les félicite pour cette consécration qui, dans le paysage éditorial actuel, revient à une première reconnaissance de la part de l'establishement littéraire. Leur parcours n'est d'ailleurs pas sans rappeler - dans un tout autre domaine, il est vrai - celui d'Agnès Martin-Lugand, auteure auto-éditée pendant à peine quelques mois avant de se faire remarquer, grâce à la qualité de son texte et à un écho très favorable dans la blogosphère, par Michel Lafon. "À quand le projet de porter la sensualité d'Iris et de Simon au grand écran ?" Une question qu'on est presque tenté de se poser, en lorgnant encore une fois du côté d'Agnès qui a pu susciter l'intérêt de Harvey Weinstein. Remarque : C'est sûr que je me laisserais tenter par un tel film 😉

Après Iris, c'est donc le tour de Simon. On s'y attendait un peu à ce que notre duo, après avoir si magistralement illustré le parcours d'Iris suite à son one night stand avec Simon, donne la parole à celui-ci pour mettre à l'honneur la perspective masculine. Mais Simon ne se pavane pas seul sous les projecteurs, et je dirais même que les personnages qui l'accompagnent présentent un intérêt bien plus prononcé encore (Je dis cela dans une perspective purement masculine, sans la moindre intention de froisser mes lectrices. Dont j'aimerais d'ailleurs, via la fonction commentaires, connaître l'avis à propos de ce détail.) : Il y a d'abord Charlotte, l'assistante et amie de Simon qui l'aide dans son métier de peintre. Et cette Charlotte, lesbienne qui proclame haut et fort ses inclinaisons, a pris l'habitude de se taper les modèles de son ami, des proies faciles rendues très accessibles aux propositions univoques de le part de cette femme séduisante et quelque peu inquiétante, dans l'ambiance d'atelier où celles-ci sont obligées de se présenter dans le plus simple appareil, soumises aux doigts experts de Charlotte qui se fait une joie de les "préparer". Le lecteur a le bonheur d'assister à une de ces séances, avec ses préliminaires ô combien sensuels, mettant en scène la rencontre entre Charlotte et Eva, le deuxième personnage qui a droit à plusieurs apparitions dans les 70 pages de cette bande dessinée chaude bouillante.

E.T. Raven, Amabilia t. 3 - Charlotte et Eva
Charlotte penchée sur Eva en pose vampirique.

On ne tarde pas à se rendre compte que Simon, lui, n'est pas resté insensible aux charmes d'Iris, croisée au cours d'une soirée. Mais, comme il ne sait plus où il a pu ranger la carte contenant les coordonnées de celle-ci, il reste incommunicado, personne ne sachant lui donner des détails à propos de cette ravissante inconnue dont seul le prénom le nargue à longueur de journée. Le prénom, et le souvenir de son corps exquis livré à ses prouesses, exalté par la tendresse et le désir que Simon a su faire naître en cette compagne d'à peine quelques heures.

Je laisse, comme toujours, à vous, mes lectrices et lecteurs que j'apprécie bien trop pour vous gâcher le plaisir de la découverte, le soin de percer les mystères de l'intrigue, la joie d'assister aux jeux torrides dans lesquels s'engagent les personnages, et les délices que conjure la ligne pure et austère d'E.T. Raven, le clair-obscur magique où se fondent les protagonistes, propice à l'impudeur qui est le propre du couple amoureux, soumis à la fascination sexuelle au point de pouvoir oublier jusqu'aux yeux qui guettent dans le noir.

Je voudrais pourtant, avant de vous laisser à votre tour séduire par cette lecture, attirer votre attention sur un détail qui ne laisse pas de me fasciner. Je vous ai parlé de Charlotte, la prédatrice lesbienne dont les traits se parent d'une certaine cruauté quand elle s'apprête à fermer ses griffes sur ses proies. Et bien, ce personnage a tout pour fasciner, mais je trouve le dessin parfois un peu flou, parfois même un brin rudimentaire. Une observation qui s'applique aussi aux autres personnages féminins du récit, comme Eva ou encore Manon. Mais quelle différence quand il s'agit de dessiner Iris, la véritable héroïne de la saga, une femme dont on a l'impression que ses dessinateurs sont tombés réellement amoureux, tellement elle est resplendissante, servie à merveille par le style sobre et presque avare qui est celui d'E.T. Raven. On dirait que c'est le fait de pouvoir tirer son portrait qui est la véritable récompense des auteurs, et l'intrigue ne semble parfois qu'un prétexte pour pouvoir parler de cette déesse des temps moderne, cette Vénus nouvelle, née non pas de l'écume, mais de l'encre.

E.T. Raven, Amabilia t. 3 - Iris
Iris, Vénus nouvelle née de l'encre …

Ladies & Gentleman, troisième volume de la série Amabilia, n'est pas encore disponible en format numérique, mais fait partie de L'INTEGRALE - LIVRE I, publié en version papier et disponible uniquement depuis le site Blurb. La version numérique sortira le 14 février, jour de la Saint Valentin, dans la collection de la Musardine. Une petite lecture en couple, ça vous tenterait ?

Vous trouverez d'ailleurs, dans ce volume-ci comme dans le précédent, une forme très élégante et raffinée de product placement. Dans le tome 2, on a vu Iris céder à la tentation de son gode Adam de chez Idée du désir, cette fois-ci, on voit Charlotte arborer un ensemble ultra élégant signé Les Dessous de Karen, ensemble qui immanquablement attire les regards des lecteurs et des femmes qu'elle a choisi de séduire. Pour enfoncer le clou, cet ensemble vient d'être baptisé Amabilia. Beau moyen de visualiser les interactions entre littérature et monde environnant.

Ladies & Gentleman Couverture du livre Ladies & Gentleman
Amabilia
E.T. Raven
Bande dessinée
La Musardine
14 février 2016
71

Dans son petit studio d'artiste peintre parisien, Simon passe ses journées à rêver de retrouver Iris, belle inconnue croisée lors d'une soirée costumée. L'odeur de sa peau, le goût de ses lèvres, la chaleur de ses caresses obsèdent le jeune homme et l'empêchent de faire de nouvelles rencontres.

Et ça n'est pas la vie sexuelle débridée de Charlotte, sa colocataire, qui va l'aider à passer à autre chose...

Carl Royer, Fem­me de Vikings

Il est fascinant de pouvoir constater, exemple à l'appui, comment les mécanismes qui ont assuré le succès du roman historique à la Walter Scott dans les premières décennies du XIXe siècle sont toujours à l'oeuvre. Parce que, oui, Femme de Vikings, de Carl Royer, est bien un roman historique. La vérité des faits n'est peut-être pas le premier souci de l'auteur, mais le cadre, c'est à dire la colonisation par les vikings de la partie orientale de la Grande Bretagne dans la deuxième moitié du IXe siècle, est véridique, au moins dans la mesure où j'ai pu m'en convaincre en consultant Wikipédia et d'autres ouvrages de référence (ce qui, bien entendu, ne fait pas de moi un expert en la matière, mais me permet de constater la présence d'un souci historique chez l'auteur et la véracité des grandes lignes des événements reportés).

Mais quel est donc ce "procédé à la Walter Scott" évoqué dans le premier paragraphe ? Celui-ci consiste à créer un protagoniste capable de susciter l'intérêt du lecteur au niveau humain (un jeune homme occupé à se créer une renommée ou une fortune, par exemple) sans que celui-ci joue pour autant un rôle "historique", et de le placer ensuite au bon milieu des événements qui se jouent, bien indépendemment de sa volonté, entre les grands de ce monde, déterminant la direction des décennies voire des siècles à venir. Il suffit de relire Quentin Durward ou Waverley pour se convaincre de l'efficacité de ce procédé. Au fait, je recommande même très fortement de relire Walter Scott, excellent romancier au style impeccable, et le seul fait de pouvoir évoquer cet auteur est déjà une mérite à mettre sur le compte de M. Carl Royer qui m'aura permis cette petite escapade vers une de mes époques favorites, celle du Romatisme européen de la première moitié, grosso modo, du XIXe siècle.

Mais revenons au texte qui nous intéresse de plus près, Femme de Vikings. Sur fond d'invasion guerrière, se jouent donc les destins de Nora, d'un côté, jeune Saxonne ayant succombé à l'appel du sexe à l'état brut et bestial incarné par un prisonnier danois qu'elle aide à s'évader et avec lequel elle gagne ensuite les rivages danois pour rentrer quelques années plus tard en conquérante, et, de l'autre,  de Denisc, jeune guerrier saxon issu du même village que Nora, qui, après la destruction de son village aux mains de l'envahisseur, rejoint les rangs de l'armée du roi du Wesssex, Ælfred. Carl Royer a donc choisi, pour son texte érotique (paru, il convient de le rappeler, dans la collection Sexie de la Musardine), un environnement historique, celui des incursions vikings dans les royaumes anglo-saxons du IXe siècle, et d'illustrer celles-ci grâce aux déboires de ses héros. D'emblée, la démarche soulève des questions. Comme celle du choix, pour un texte érotique, d'une époque différente de la nôtre. Cela peut s'expliquer par un intérêt personnel de la part de l'auteur, par une réputation de plus grande liberté sexuelle de certaines périodes historiques (on peut songer à l'Ancien Régime) ou encore par un engoument de la part du public, un "effet de mode" si l'on veut, suite, par exexmple, au succès d'un film ou d'un livre (cf. la vague de pirates suite au succès du film Pirates des Caribes avec Johnny Depp dans le rôle de Jack Sparrow, ou l'armée de soumises ayant investi la littérature érotique dans le sillage des énormissimes chiffres de ventes de 50 shades of Grey). Il me semble que l'inspiration de Carl Royer est effectivement à chercher de ce côté-ci, au moins en partie, et peut s'expliquer par le succès de la série télévisée Vikings, série lancée en 2013 et centrée sur les aventures de Ragnar Lothbrok, personnage plus légendaire qu'historique, et notamment le père d'un des protagonistes du roman de Carl Royer, Halfdan, leader de l'expédition danoise et partenaire de débauche de Nora. Le succès de l'épopée de George R. R. Martin, Game of Thrones, une autre manifestation de la popularité des univers à inspiration barbare, n'est sans doute pas non plus étranger au choix du sujet viking de la part de Carl Royer. Le plus important dans son inspiration me semble toutefois être le caractère "barbare" (entendez : sauvage ou peut-être originel) de l'époque choisie, ce qui fournit un environnement qui permet de représenter la force, le désir à l'état brut, un désir qui ne fait aucun cas des conventions sociales, et qui, de ce fait, aboutit à un dépaysement total du lecteur. S'y ajoute un élément qui n'est pas sans importance pour le récit, à savoir la confrontation du monde chrétien des Saxons et du monde païen des Danois, confrontation liée à des questions d'ordre moral en matière de liberté sexuelle.

On se rend vite compte du fait que l'intérêt principal du texte n'est pas d'ordre historique, le cadre défini par le choix du temps et du lieu servant plutôt à illustrer un côté primaire de la sexualité, une sexualité qui ne s'embarrasse aucunement de notions de morale et d'humanité, mais qui cherche à s'exprimer, de façon souvent très violente, quand et où le besoin se fait ressentir, peu importe la volonté du partenaire du moment. Et avec cela se pose inévitablement la question de la violence voire du viol, même si on peut avoir l'impression que l'auteur se croit dispensé, par le contexte historique, de se positionner à propos de cette dimension de son intrigue. À moins de vouloir se réfugier derrière la phrase trop connue de Térence (Homo sum, humani nihil a me alienum puto) on est, dans ce texte, vraiment très loin de toute considération morale ou humanitaire :

"Ça n’était pas leur truc aux Vikings, l’humanité."

Chroniqueur de littérature érotique, je me suis souvent posé des questions à propos de la légitimité de la violence dans les rapports sexuels, des rapports dont certains frôlent le viol de très, très près, comme par exemple dans Venise for ever de Myriam Blaylock. Dans la plupart des cas, c'est la notion du "jeu de rôle" ou du fantasme qui peut justifier de tels débordements, la violence étant, dans le premier cas, en quelque sorte consentie par un des partenaires et, dans le deuxième, seulement imaginée (cf. la nouvelle Arcane Amant du recueil Sexe cité de Stella Tanagra). Mais il y a de ces textes ou même cette feuille de vigne ne sert plus et que, défenseur ardent pourtant de la littérature érotique, adepte d'intrigues et de scénarios qui sortent de l'ordinaire et qui n'ont rien de vanillé, je me vois amené à me demander comment on peut se servir, de façon aussi ouverte et sans faire le moindre commentaire, du langage des violeurs, comme celui tenu par Denisc en train de se déchaîner sur Nora faite prisonnière. Certes, la situation et les antécédents des deux protagonistes peuvent expliquer son comportement, mais cela n'empêche qu'un tel langage peut faire peur, parce que c'est précisément celui des violeurs, de ceux qui essaient de justifier leurs actes en rejetant la faute sur leurs victimes :

"j’étais à peu près certain que la situation l’excitait, malgré tout le reste."

Je pense qu'il doit être permis, dans un texte littéraire, de parler du viol, et on peut même justifier la description d'un tel acte, mais le contexte - un récit érotique - me semble difficile, pour dire le moins, d'autant plus que les passages en question ne s'accompagnent d'aucun commentaire. Est-ce que l'escapade historique, escapade vers les terrains sombres des incursions barbares entrées dans le folklore comme une époque tout en brutalité, peut justifier de tels dérapages ? Au chroniqueur le rôle de soulever la question, au lecteur celui de se faire un avis...

Le texte présente un autre côté problématique, plus littéraire celui-ci, en ce qu'il concerne l'écriture elle-même. L'auteur s'est lancé un énorme défi, celui de rendre "en direct", dans une sorte de très long monologue, la pensée, la conscience, de ses deux protagonistes, Nora et Denisc, et de se glisser, en quelque sorte, dans la peau de deux personnages appartenant à une époque très reculée, aux moeurs profondément différents des nôtres. Malheureusement pour l'auteur, il faut une érudition sans faille alliée à une grande force littéraire pour se montrer à la hauteur d'un tel défi (relisez donc Scott !), et il faut constater que Carl Royer n'arrive pas à se hisser sur ces hauteurs-là. Il y a des phrases rendues presque indéchiffrables par l'usage peu habile du stream of consciosness, et la lecture se révèle démesurément difficile, par passages entiers, à cause d'une ponctuation au feeling et l'utilisation d'une sorte de langage parlé, dont voici une petite impression :

"et alors il me porta près du cairn, où qu’étaient de gros rochers bien plats, encastrés dans la terre."

Et parfois, on entend même raisonner l'homme du XXIe siècle, quand il s'agit par exemple de parler du clergé auquel on adresse, en plein IXe siècle (!), les reproches de la modernité en parlant "de leur richesse et de leur vice" (on pourrait aussi invoquer la notion de cliché). Question de détail, certes, mais à laquelle s'ajoutent de nombreux dérapages, et l'auteur fait naufrage, tour à tour, aux pieds de la Scylla de la réalité historique introduite par lui dans le récit et de la Charybde de l'usage d'un langage authentique censé rendre l'expression même de l'individu contemporain. Mais est-ce qu'on imagine sérieusement une femme saxonne du IXe siècle parler des "terminaisons nerveuses tout partout au fond de [son] vagin" ou un guerrier du Wessex se décrire comme "anesthésié par l’adrénaline" ? C'est contre de tels écueils que se brise l'ambition de l'auteur, et la bien trop grande distance qu'on sent entre le texte et l'Histoire aboutit au refus du lecteur de faire confiance à l'auteur. Ce qui est dommage dans la mesure où le texte contient des passages d'un réel intérêt et même d'une certaine intensité.

Femme de Vikings - Intégrale Couverture du livre Femme de Vikings - Intégrale
Carl Royer
Fiction
La Musardine
3 September 2015
186

Seconde moitié du IXe siècle, quelque part dans le comté de York. Terrifiés, bourgeois et paysans se terrent dans leurs villages : partout dans la campagne, débarqués sur le littoral comme chaque printemps, les Danois rôdent, pillent et violent. Emportée par la tourmente, Nora, jeune saxonne encore vierge, découvre le sexe et ses plaisirs face à l'ennemi juré. Les Vikings sont brutaux, insensibles, sans pitié. Pourtant, ils éveillent en elle des fantasmes dont elle n'avait pas soupçonné l'existence. Jusqu'où une paysanne retournée par le stupre peut-elle aller pour assouvir ses pulsions ? La loyauté, l'honneur, la raison... Ces mots ont-ils encore du sens face à l'appel du sexe ?