Jon Black­fox, Le Cul de Katty

Cer­tains s’en sou­viennent peut-être, mais je le répète avec plai­sir à l’in­ten­tion des nou­veaux-venus et de toutes celles et ceux à qui, après pas moins de sept ans, le nom de Jon Black­fox aurait tout bête­ment échap­pé. Il s’a­git pour­tant, et je ne dis pas ces choses-là à la légère, d’un auteur qui, dans le cadre de l’é­di­tion 2015 des Lec­tures esti­vales, est venu « illu­mi­ner mon été »[1]Le San­glier lit­té­raire, John Black­fox, Les incen­diaires. For­mule quelque peu coquette quand on se rap­pelle le titre de ce pre­mier opus : Les Incen­diaires. Il n’y a donc rien d’é­ton­nant à ce que l’on puisse croi­ser celui-ci une deuxième fois dans les colonnes ani­mées par votre ser­vi­teur. Et cette fois-ci, l’au­teur nous tombe des­sus, après sa ver­sion com­plè­te­ment détra­quée de boy meets girl, avec un récit qui porte ins­crite dans le titre l’es­sence de toute lit­té­ra­ture por­no­gra­phique : le cul, en l’oc­cur­rence celui de Kat­ty. Un cul qui saute aux yeux – à défaut de nous sau­ter à la gueule – sur la cou­ver­ture du texte qui remet à l’hon­neur une fois de plus l’es­prit des road movies et du rêve amé­ri­cain d’une liber­té qui fleure si bon le grand ouest et les grands espaces que sillonnent sous l’im­men­si­té du ciel les bolides hon­nies par les férus d’écologie.

Et puis, le lec­teur a la sur­prise d’en­tendre la pro­ta­go­niste – cette Kat­ty dont on vient d’ad­mi­rer les ron­deurs par­faites d’un cul qui s’ex­pose avec la non­cha­lante impu­deur qui a fait la répu­ta­tion de Média 1000 devant le grand bleu céleste imma­cu­lé – de l’en­tendre donc affir­mer, dis je, qu’elle n’au­rait jamais « éprou­vé de désir sexuel. » Affir­ma­tion inouïe dans la bouche de quel­qu’un qui s’ap­prête à deve­nir la star des fan­tasmes por­no­gra­phiques que le nom de l’au­teur et le renom­mé de la col­lec­tion ain­si que de son direc­teur pro­mettent avec une assu­rance que le moindre doute ne sau­rait venir remettre en ques­tion. Mais voi­ci que Kat­ty remet une touche en pré­ci­sant qu’elle n’a jamais

rien [éprou­vé] qui s’approche de près ou de loin de cette ivresse des sens décrite par mes amies. La vue d’une bite ou d’une chatte m’a tou­jours lais­sée impas­sible et il y a long­temps que j’ai enter­ré l’idée de me faire jouir avec les doigts.[2]Jon Black­fox, Le cul de Kat­ty, I, 1

Et voi­ci donc que le lec­teur, après avoir décou­vert un titre choi­si pour résu­mer tout ce qui va bien dans le monde éro­ti­co-por­no­gra­phique, se trouve sous le choc de décou­vrir une pro­ta­go­niste à des années-lumière de toute exci­ta­tion sexuelle. Il n’en faut pas plus pour devi­ner la pos­si­bi­li­té, dans un texte dont l’in­trigue part de telles pré­mices, non pas celle d’une île, mais celle plu­tôt d’un voyage tout ce qu’il y a de plus extra­or­di­naire. Et c’est pré­ci­sé­ment ce qui se passe après que Kat­ty – pous­sée aux der­nières extré­mi­tés par un défaut aus­si fla­grant et infir­mant que le manque de sen­si­bi­li­té sexuelle – renonce pro­vi­soi­re­ment à vou­loir se sui­ci­der, le temps de faire quelques der­nières expé­di­tions dans le domaine du désir sexuel. Et comme le pro­jet est des plus simples – voir si, à défaut d’é­prou­ver du plai­sir, elle ne serait pas capable de le faire res­sen­tir aux hommes – cette expé­di­tion sera pla­cée sous les aus­pices d’une sexua­li­té ample­ment recher­chée et de plus en plus débri­dée. Et voi­ci que le texte laisse entre­voir une pre­mière dose de cet humour que Jon Black­fox manie avec un tel bon­heur, voir une infirme du sexe s’at­ta­quer aux ques­tions de la sexua­li­té – syno­nyme pour­tant du relâ­che­ment de toutes les notions de morale et des trans­gres­sions les plus outran­cières – de façon sys­té­ma­tique – scien­ti­fique presque – en éva­luant d’a­bord les pra­tiques les plus à même de l’as­su­rer d’at­teindre à ses buts, et en pre­nant ensuite des leçons de suçage de bite auprès d’une bande de har­deuses dont elle visionne les vidéos acces­sibles sur des sites spé­cia­li­sés et en s’exer­çant sur des godes et des – bananes sur les­quelles elle n’o­met pas de glis­ser au préa­lable une capote. Les détails sont évi­dem­ment impor­tants et il n’est pas don­né à tout le monde d’être une pro­fes­sion­nelle ! Quel pro­jet ! Et quelle belle pro­messe dans la bouche d’une nar­ra­trice qui compte désor­mais mettre sa cavi­té buc­cale au ser­vice du plus grand plai­sir de ses partenaires.

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On ima­gine qu’un voyage enta­mé sous de telles pré­mices offre de belles pers­pec­tives à l’au­teur qui n’y va pas de main morte quitte à bous­cu­ler quelque peu une pro­ta­go­niste / nar­ra­trice qui n’a sans doute pas vu venir tout ce que le Sieur Black­fox lui envoie entre les mâchoires et les cuisses. Et sur­tout au fond du cul. Parce que, disons-le avec toute la fran­chise de celui qui a déjà pu goû­ter aux plai­sirs d’une lec­ture aus­si éche­ve­lée qu’in­dé­cente, le pro­blème de Kat­ty n’est pas d’être insen­sible aux joies du sexe, mais le fait de s’être ser­vi du mau­vais ori­fice. Parce que son secret est – insoup­çon­né par la prin­ci­pale concer­née – qu’elle ne jouit que par le cul, tan­dis que sa chatte ne répond tout sim­ple­ment pas aux sti­mu­la­tions dont le plus expé­ri­men­té des par­te­naires puisse vou­loir la faire profiter.

Mais avant de voir Kat­ty rece­voir cette révé­la­tion anale, il faut sur­tout admi­rer une approche tout ce qu’il y a de plus pro­fes­sion­nelle dans sa quête du plai­sir incon­nu. Sou­cieuse d’ef­fi­ca­ci­té, sa bouche désor­mais habi­tuée à rece­voir des objets oblongs, elle choi­sit l’en­droit par­fait pour débus­quer ce qu’on peut qua­li­fier d’un bon coup « vite fait, bien fait » (sur­tout vite fait bien sûr…), un de ces hôtels han­tés par les pro­fes­sion­nels en dépla­ce­ment, avides de sor­tir du cadre maus­sade de leurs vies ran­gées et du décor tout en tris­tesse de leurs dépla­ce­ments ne fût-ce que le temps de quelques ins­tants pas­sés à beso­gner une incon­nue croi­sée dans la rue ou dans un bar. La plu­part du temps, les incon­nues sus­men­tion­nées sont bien évi­dem­ment des putes, et la route de Kat­ty semble toute tra­cée pour la conduire vers un milieu à l’op­po­sé de sa vie au moins aus­si ran­gée que celle de la plu­part de ses par­te­naires éphé­mères. Mais tout ça, que d’autres pour­raient être ten­tés de prendre pour une belle intrigue de roman-por­no, ne sert que de point de départ à Jon Black­fox réso­lu à faire voir à sa pro­ta­go­niste de toutes les cou­leurs et de la conduire aux limites de ce qu’elle peut sup­por­ter, phy­si­que­ment aus­si bien que psy­chi­que­ment. Je n’ai aucune inten­tion de dévoi­ler dans ces colonnes le détail des caprices de l’i­ma­gi­na­tion d’un auteur d’un tel calibre, mais vous autres lec­trices et lec­teurs – tout comme la belle Kat­ty en train de (se faire) son­der les capa­ci­tés d’ex­ci­ta­tion sexuelle que lui réserve son cul – pou­vez comp­ter sur de belles ren­contres par­mi les­quelles figurent les par­ties de jambes en l’air à répé­ti­tion avec la pro­prié­taire d’un sex shop, des ren­dez-vous avec une fucking machine inven­tée par un har­deur dou­blé d’un artiste et, pour finir, la fré­quen­ta­tion d’une sorte de phi­lo­sophe hip­py qui pour­suit, en plein XXIe siècle, la tra­di­tion des Galles, ces prêtres de Cybèle qui, pour avoir le pri­vi­lège d’exer­cer une telle charge, doivent consen­tir à se sépa­rer de quelques par­ties essen­tielles de leur masculinité.

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Mais, à défaut de vous dévoi­ler les détails des péri­pé­ties du par­cours de Kat­ty, je consens à vous offrir un bel échan­tillon de l’in­dé­cence de notre héroïne anale en vous citant ici ces quelques paroles que Black­fox a su glis­ser dans la bouche (je sais, il s’a­git ici de sa voix inté­rieure, mais com­ment pas­ser à côté d’une telle occa­sion pour évo­quer un des trous de la pro­ta­go­niste pour intro­duire cette belle phrase dans laquelle se résument l’en­tière per­ver­si­té de l’au­teur et de sa créa­ture ?) de sa narratrice :

Tes­ter la fucking machine m’apparut tout à coup une néces­si­té. Mais avant cela j’étais bien déci­dée à m’exploser le cul toute seule comme une grande.[3]Jon Black­fox, Le cul de Kat­ty, I, 8

Un texte comme une paren­thèse de pur délire pui­sé au fond d’une chair épa­nouie et enfin pal­pi­tante. Et avant cela, voi­ci un aper­çu des sen­sa­tions de Kat­ty au moment de décou­vrir ce plai­sir tant recher­ché et qui pour­tant n’a jus­qu’i­ci jamais été au rendez-vous :

Il m’a défon­cé et déflo­ré le cul. Je chia­lais de plai­sir. […] Plus encore que mon cul, je sen­tais sur­tout la pul­sa­tion fan­tai­siste de mon cœur cher­chant à s’extraire de ma cage tho­ra­cique pour venir prendre place direc­te­ment dans mes intes­tins afin d’y pro­je­ter tout autant de sang que de sécré­tions gluantes.[4]Jon Black­fox, Le cul de Kat­ty, I, 2

On reste bouche-bée devant de telles phrases qui affichent bien plus, dans la quête de la nature du plai­sir, que la seule volon­té de conduire le lec­teur vers l’ins­tant Chan­tilly si cher à Espar­bec. Black­fox, lui, ne se contente pas de nos bites, et sa pro­ta­go­niste l’a sans doute bien com­pris quand, à l’ins­tant même de s’ap­prê­ter à brou­ter sa pre­mière chatte, elle (se) pose la ques­tion – à elle-même, à l’au­teur, à nous autres ? – de savoir si « peut-être allai[t]-[elle] y perdre [son] âme ? »[5]Jon Black­fox, Le cul de Kat­ty, II, 7

Je qua­li­fie­rais volon­tiers l’at­ti­tude de Black­fox, telle qu’elle s’ex­prime dans Le cul de Kat­ty et telle qu’on a pu l’en­tre­voir dans Les Incen­diaires, d’exis­ten­tia­liste. Quand il invente et nous pro­pose un per­son­nage, ce n’est pas pour le consom­mer, mais plu­tôt pour le voir se consu­mer dans les flammes des excès qui rendent tout sim­ple­ment impos­sible de pou­voir conti­nuer à exis­ter dans un monde où les esca­pades sont can­ton­nées à des cinq à sept, bien­tôt ren­dus indi­gestes par l’en­nui d’une méca­nique répé­tée à l’in­fi­ni, peu importe la valse des par­te­naires qui changent pour débou­cher sur tou­jours le même ennui.

Je vous laisse avec cette phrase qu’il faut dégus­ter comme une chatte juteuse et qui conti­nue­ra à reten­tir dans les oreilles de celle et de celui qui a eu le bon­heur (à moins que ce ne soit un mal­heur ?) de se perdre dans l’u­ni­vers fan­tasque de Jon Blackfox :

Alors que j’étais en pleine crise de spasmes, les pieds tapant sur le sol à cause du trop-plein de sen­sa­tions, elle [Char­lotte, ancienne pute et pro­prié­taire d’un sex shop] me décri­vait comme un fléau prêt à s’abattre sur une huma­ni­té empê­trée dans un res­sas­se­ment nos­tal­gique et qui ne croyait plus à la pos­si­bi­li­té d’une nou­velle ère.

Lisez donc du Black­fox, cela vous fera du bien …

Jon Black­fox
Le Cul de Kat­ty
La Musar­dine
ISBN : 9782744828805

Jon Blackfox, Le cul de Katty

Réfé­rences

Réfé­rences
1 Le San­glier lit­té­raire, John Black­fox, Les incendiaires
2 Jon Black­fox, Le cul de Kat­ty, I, 1
3 Jon Black­fox, Le cul de Kat­ty, I, 8
4 Jon Black­fox, Le cul de Kat­ty, I, 2
5 Jon Black­fox, Le cul de Kat­ty, II, 7

Josep Giró, La nouvelle Marianne