Jean-Yves Mas­son, Rebec­ca

Quand on vient de ter­mi­ner la lec­ture de Rebec­ca, petit roman dont les pages sentent si bon le soufre, et qu’on essaie ensuite de se docu­men­ter à pro­pos de son auteur, on se rend très vite compte du fait que celui-ci a sans doute été enter­ré sous une ava­lanche – lor­raine. Une petite recherche sur votre moteur pré­fé­ré suf­fit pour le consta­ter, la célé­bri­té de Jean-Yves Mas­son, homme de lettres, tra­duc­teur, per­son­nage archi-dis­tin­gué de la vie cultu­relle de la capi­tale, ne laisse pas beau­coup de place à des auteurs assez mal­heu­reux pour par­ta­ger avec lui non seule­ment le patro­nyme, mais encore le pré­nom. Rares, très rares, sont les résul­tats d’une recherche sur la toile qui font men­tion d’un autre Jean-Yves, quel­qu’un qui cor­res­ponde mieux au por­trait dres­sé par la Notice : né en 1971, des­si­na­teur et illus­tra­teur de presse 1)Cf. la Bio­gra­phie de l’au­teur sur Amazon.fr. Mais l’autre Jean-Yves est tel­le­ment über-pré­sent que les admi­nis­tra­teurs du site Babe­lio, pour­tant pas des novices quand il s’a­git de lit­té­ra­ture, ont attri­bué la sul­fu­reuse Rebec­ca à l’é­minent pro­fes­seur de la Sor­bonne. Certes, ce n’est pas la qua­li­té du texte en ques­tion qui inci­te­rait qui­conque à répu­dier cet enfant quelque peu par­ti­cu­lier (dans la mesure, bien enten­du, où l’in­té­res­sé est au cou­rant de la paru­tion du texte qui nous occupe), mais il me semble que le monde lit­té­raire n’au­rait pas lais­sé pas­ser inaper­çu un péché aus­si mignon d’un de ses pro­ta­go­nistes.

Jean-Yves Masson, Rebecca (titre de chez Sabine-Fournier)Quoi qu’il en soit de son auteur, ici, c’est le texte qui nous inté­resse, un texte capable de for­te­ment remuer les méninges voire de les faire chauf­fer à blanc, au point, même, de faire péter les plombs. D’a­près la notice qui l’ac­com­pagne, le roman a été envoyé à La Musar­dine en 2013, accom­pa­gné d’une bonne cen­taine d’illus­tra­tions (un petit choix peut être consul­té sur le site de La Musar­dine), et a ensuite été publié, en jan­vier 2014, aux Édi­tions Sabine Four­nier, une marque der­rière laquelle se cache­rait – Espar­bec. Depuis, il a été publié dans la col­lec­tion Lec­tures amou­reuses, dans la pers­pec­tive sans doute de faire pro­fi­ter un public plus large des aven­tures démen­tielles de Julian, de Rebec­ca et d’une troupe de femmes pour qui le cul atteint à la déme­sure – au propre (au moins dans cer­tains cas) comme au figu­ré.

L’é­trange aven­ture de Julian com­mence en novembre 2002, dans un rade de la rue Daguerre, au plus noir d’une nuit pas­sée à pico­ler dans l’es­poir de noyer une his­toire d’a­mour mal­heu­reuse. Un inci­pit des plus clas­siques – des moins ori­gi­naux, pour­rait-on dire aus­si – mais qui ne tarde pas à embal­ler le lec­teur dès que la pro­ta­go­niste s’en mêle, Rebec­ca, cou­gar avant l’heure qui entraîne Julian dans une longue his­toire de pros­ti­tu­tion de luxe, une his­toire aux rôles inver­sés vu que c’est elle qui se charge de lui ame­ner les clientes, des femmes riches qui s’embêtent et pour qui le cul est deve­nu le but de leurs aspi­ra­tions, et que c’est à lui d’é­ta­ler sa chair et de s’en ser­vir pour le plus grand plai­sir de ces dames.

J’ai remar­qué que pra­ti­que­ment tous les articles qui parlent de ce roman mettent l’ac­cent sur cet aspect-là de l’in­trigue, la pros­ti­tu­tion, sui­vant en cela la pré­sen­ta­tion de l’é­di­teur :

« Et, puis­qu’il [Julian] va se révé­ler un éta­lon au lit, pour­quoi ne pas le louer à des dames de la haute prêtes à payer le prix fort pour goû­ter à sa divine queue ? C’est le deal que Rebec­ca pro­pose à Julian : elle sera la maman, lui, la putain. »

Il y a certes des enve­loppes qui dis­crè­te­ment sont glis­sées d’une main à l’autre, l’in­ves­tis­se­ment de Rebec­ca dans son jeune pro­té­gé (des fringues et d’autres atti­rails de luxe pour l’at­ti­fer comme il faut dans le monde qu’il va fré­quen­ter), et celle-ci doit même deman­der à Julian de don­ner un aper­çu de ses qua­li­tés, de four­nir, en quelque sorte, une démons­tra­tion de la mar­chan­dise. Tout cela est bien pré­sent dans le récit, mais ce côté véniel de l’af­faire de Julian et de Rebec­ca dis­pa­raît pro­gres­si­ve­ment jus­qu’à être com­plè­te­ment absent des der­niers cha­pitres. Si le rôle du sexe tari­fé dis­pa­raît donc vers la fin du texte, effa­cé au pro­fit des sen­ti­ments, il faut consta­ter que même avant, ce ne sont ni le fric ni une quel­conque logique com­mer­ciale qui dominent le récit, mais bien la pas­sion et la fas­ci­na­tion de la chair et les joies et les tri­bu­la­tions liées à la décou­verte de l’Autre.

Un texte édi­té par La Musar­dine, un texte qui tourne autour d’un sujet aus­si chaud que savou­reux, un « métier » qui mène inexo­ra­ble­ment à de nom­breuses ren­contres, des ren­contres pla­cées sous le signe de la chair, celle qui s’é­pa­nouit jusque dans la déchéance – autant d’in­dices qui pro­mettent une excur­sion dans des terres chauf­fées à blanc. Et effec­ti­ve­ment, ça baise à tout bout de champ, et les pra­tiques aux­quelles pré­fèrent s’a­don­ner ces dames qui peuvent se per­mettre les ser­vices de Julian sont tout sauf répan­dues voire inno­centes, sur­tout quand Han­na­belle se mêle des affaires, une créa­ture de rêve qui allie une ultra­fé­mi­ni­té au désir de pous­ser tou­jours plus loin, jus­qu’aux confins de la mort, étrange ter­rain que Julian se fait un plai­sir de lui lais­ser entre­voir. Mais les autres ne sont pas en reste et si Julian a droit à des échan­tillons de toutes les per­ver­sions, il doit aus­si faire face à des souf­frances lan­ci­nantes qui déchirent les entrailles des créa­tures superbes qui se jettent, à tour de rôle ou ensemble, sur sa queue comme si c’é­tait le der­nier moyen de rédemp­tion. Et puis, il y a celles que le corps aban­donne, dou­ce­ment pour cer­taines, d’un coup pour d’autres, et qui doivent apprendre à faire face à la pers­pec­tive de la fin de l’exis­tence qui, inexo­ra­ble­ment, approche. D’où sans doute la fré­né­sie de cer­taines de boire jus­qu’à la lie le verre des jouis­sances, des jouis­sances qui se troublent au fur et à mesure que le verre se vide.

Des vieilles et des moins vieilles, des jumelles, une naine, une femme sup­pli­ciée au visage et au corps détruits, une beau­té noire au corps épa­noui pous­sée à tout ins­tant vers le déra­page final par un pas­sé souf­fert plus que vécu, une mère inces­tueuse que Julian pousse vio­lem­ment vers l’ac­com­plis­se­ment de l’acte mille fois fan­tas­mé – un cor­tège quelque part entre enfer et para­dis mené par Julian, la queue dres­sée comme le signal du ras­sem­ble­ment. Avant celles-ci, il y a eu Sol­lene, l’ex qui se glisse dans l’his­toire de Julian, celle dont il raconte la tra­hi­son, en proie à une dou­leur qui ne s’ef­face, l’es­pace de quelques effleu­re­ments, que devant l’ex­pé­rience d’autres dou­leurs. Et dans les bras de Rebec­ca, celle par qui tout a com­men­cé, celle par qui tout va finir, celle dont l’a­mour oblige son amant à renon­cer aux dou­leurs fami­lières et presque indis­pen­sables du pas­sé.

L’his­toire aurait pu se ter­mi­ner ain­si, mais l’au­teur, ne l’en­ten­dant pas de cette oreille, va plus loin encore en rajou­tant quelques der­nières remarques (« En reli­sant ces lignes… ») qui font entre­voir la pos­si­bi­li­té d’une mort pro­chaine de Rebec­ca sans que le lec­teur puisse s’en faire une idée pré­cise. À cela se rajoute un épi­sode de la jeu­nesse du nar­ra­teur (« Ostende, 1988… »), dont, sans vou­loir lui nier un cer­tain charme, je n’ai pas très bien com­pris l’u­ti­li­té dans ce contexte. Au point de me poser des ques­tions à pro­pos de la per­ti­nence du juge­ment du lec­teur char­gé par La Musar­dine de peau­fi­ner le texte.

Mal­gré ces der­nières remarques, j’ai beau­coup aimé le texte, un texte qui ne se borne pas à faire para­der devant la foule des lec­teurs des canons qu’il serait trop facile d’i­ma­gi­ner entre les bras d’un beau mâle ou en train de se pâmer sous la langue d’une maî­tresse, mais des femmes, des êtres humains qui agitent sous nos regards médu­sés la lai­deur et la mons­truo­si­té, exté­rieures aus­si bien qu’in­té­rieures, et qui n’ont pas peur d’é­vo­quer voire d’illus­trer (pen­sez aux illus­tra­tions ayant accom­pa­gné le manus­crit !) ce qui, trop sou­vent, n’ose pas sor­tir de l’ombre où la vie l’a relé­gué.

Références   [ + ]