Syl­vain Lai­né, Orgasme cos­mique au Ran du Cha­brier

Je me suis ren­du compte, une fois ter­mi­née la lec­ture du pre­mier roman de Syl­vain Lai­né, qu’il ne serait pas facile de par­ler d’un texte qui peut appa­raître comme déchi­ré entre deux pôles : s’il est, d’un côté, soli­de­ment enra­ci­né dans la réa­li­té pal­pable d’un cam­ping natu­riste du sud de la France, lieu bien réel dont il repro­duit jusqu’aux détails des ins­tal­la­tions et des évé­ne­ments, on le voit prendre, de l’autre, un envol tel­le­ment cos­mique que votre ser­vi­teur s’est plus d’une fois sen­ti ten­té par l’envie très peu avouable de se moquer des aspi­ra­tions de l’auteur, des aspi­ra­tions qu’il serait beau­coup trop facile de mettre sur le compte d’un usage abu­sif de sub­stances hal­lu­ci­no­gènes. Voi­ci un piège qu’il s’agit d’éviter, à moins de vou­loir se frot­ter à une fri­vo­li­té des plus indé­centes, en pré­sence d’un texte empreint de tout le sérieux de l’auteur, de toute sa volon­té de cou­ler en paroles un voyage extra­or­di­naire, de rendre le carac­tère hors du com­mun d’un endroit qui semble cris­tal­li­ser les élans d’une mul­ti­tude d’hommes et de femmes déci­dés à lais­ser der­rière eux, le temps de quelques semaines, toute bana­li­té, pour plon­ger dans un uni­vers ou liber­tin rime sur libé­ré. Et puis, on ne peut pas dire qu’on n’aura pas été pré­ve­nu, non ? Parce que, s’il y une chose qu’on ne peut repro­cher à Syl­vain Lai­né, c’est d’avoir caché son jeu, le roman arbo­rant en grandes lettres une sorte de devise dégui­sée en titre : Orgasme cos­mique au Ran du Cha­brier.

Un texte esti­val

Tout com­mence par un voyage, fruit d’un défi lan­cé par Gro­seille, une des pro­ta­go­nistes, à Char­line, sa copine. Un voyage dans le sud de la France, une esca­pade pré­vue par Gro­seille pour ini­tier sa copine à un uni­vers liber­tin où celle-ci pour­rait

hur­ler dans les bois comme une hyène en cha­leur… avec des cen­taines d’hommes et de femmes, nus, exci­tés et enivrés par des copu­la­tions tou­jours plus démentes. (chap. 1)

Une ini­tia­tion loin des usages et des contraintes de la capi­tale, à l’abri des brumes, de la pluie et des conven­tions qui y rendent tout séjour maus­sade. C’est un pari réus­si, et le lec­teur ne tarde pas à retrou­ver les copines en route vers le soleil, un voyage agré­men­té par une petite aven­ture éro­tique dans un vil­lage de l’Ardèche, aven­ture qui non seule­ment four­nit un pre­mier aper­çu de ce qui va suivre, mais où, fidèle à l’image concoc­tée par les offices de tou­risme, « le soleil flam­boyant brillait haut dans le ciel » et où « l’air chaud […] sen­tait bon l’été et la gar­rigue. » (chap. 2).

Il n’y a donc pas le moindre doute à pro­pos du carac­tère esti­val du roman de Syl­vain Lai­né, un texte où se trouve une phrase qui méri­te­rait d’être mise en exergue au-des­sus des Lec­tures esti­vales dans leur ensemble :

L’atmosphère esti­vale de cette jour­née d’été s’annonçait des plus pro­met­teuses. » (chap. 6)

Et l’été y est effec­ti­ve­ment par­tout, avec ses che­mins séchés où chaque pas­sage de voi­ture sou­lève une pous­sière tenace, son extrême cha­leur ren­due sup­por­table par l’eau fraîche de la rivière et l’ombre béné­fique des arbres, ses jeux de boules, sa paillotte et ses carafes de rosé ; jusqu’aux nuits tor­rides pasées dans les dis­co­thèques, ren­dues suf­fo­cantes par une nature bouillon­nante et la cha­leur moite que fait naître le désir.

Ini­tia­tion par le sexe

J’ai déjà évo­qué le fait que l’initiation de Char­line four­nit un des sujets de ce texte, mais il ne s’agit pas ici de ce genre d’initiation dont les textes éro­tiques font un usage par­fois exces­sif, dans le sens où il s’agirait de faire décou­vrir à une jeune inno­cente une pra­tique sexuelle comme le BDSM, ou les joies de l’homosexualité – pro­pos d’autant plus absurde dans la mesure où Char­line jouit déjà d’une sexua­li­té décom­plexée. Non, le pro­pos de l’Orgamse cos­mique au Ran du Cha­brier est plu­tôt celui d’une ini­tia­tion spi­ri­tuelle, l’accession d’une néo­phyte (Char­line), gui­dée par une ini­tiée (Gro­seille)  vers la com­pré­hen­sion d’un quel­conque « mys­tère ».

L’histoire de la lit­té­ra­ture est bour­rée de textes de ce genre, des textes dont la prin­ci­pale carac­té­ris­tique est d’être, dans la plu­part des cas, tout à fait indi­gestes d’un point de vue lit­té­raire. Il faut ici décer­ner un pre­mier point à Syl­vain Lai­né qui dépasse le modèle sim­ple­ment en don­nant à Char­line une vraie per­son­na­li­té, contrai­re­ment aux récits d’initiation habi­tuels où le néo­phyte figure uni­que­ment pour « relan­cer » l’initié, per­met­tant à celui-ci de faire le tour de la ques­tion qu’il s’agit d’élucider. Il faut pour­tant consta­ter que Lai­né n’évite pas tou­jours le piège ten­du par ce genre de textes, les per­son­nages retrou­vant par­fois le rôle bien peu glo­rieux de porte-parole d’une idée que l’auteur vou­drait illus­trer.

Mais on doit sur­tout consta­ter que le texte mérite son épi­thète d” « éro­tique », et que la baise n’y est pas qu’un pré­texte dont on se ser­vi­rait pour mieux faire pas­ser le mor­ceau. Les plai­sirs qu’on peut tirer de la chair y sont omni­pré­sents, et le texte contient quelques pas­sages qui confèrent à la lec­ture un carac­tère des plus exci­tants. Et une phrase comme celle-ci – « je conti­nuais à me faire limer comme une putain » – tranche joyeu­se­ment sur le mode didac­to-ini­tia­tique en don­nant une allure quelque peu de-ce-mon­diste à toutes ces réflexions à pro­pos d’énergies cos­miques, de « par­tage éner­gé­tique », d” « éter­nelle force rédemp­trice de la sen­sua­li­té fémi­nine » (coup de cha­peau venu de loin à Goethe et à la deuxième par­tie de son Faust où il est ques­tion du « fémi­nin éter­nel qui nous élève »), de tout ce bazar her­mé­tique, en somme, dont il faut se char­ger pour pro­cé­der à des « mariages ini­tia­tiques » (chap. 5).

Mais, loin de se perdre dans les hau­teurs inhos­pi­ta­lières, Syl­vain Lai­né a le pou­voir de rendre une drôle de beau­té – extra­va­gante aus­si bien qu’inquiétante – même à ces pas­sages-là, par exemple quand il décrit la frus­tra­tion des mâles en quête d’une signi­fi­ca­tion spi­ri­tuelle de leurs copu­la­tions :

Et dans l’épuisement, leurs coups de bite réson­ne­ront dans le vide… (chap. 5)

On y trouve aus­si, loin de tout éro­tisme, des pas­sages qui séduisent par les détails de l’observation :

Elles [Gro­seille et Char­line] croi­sèrent des hommes et des femmes à la mine défaite qui se diri­geaient au radar vers les douches pour se refaire une beau­té. Des signes de vie appa­rais­saient ici et là comme par exemple le bruit d’une radio ou d’un rasoir élec­trique, l’ondulation d’une toile de tente qui venait d’être tou­chée, ou l’apparition d’un chien sor­tant de son cam­pe­ment. (chap. 6, p. 48)

Ou encore cette petite scène annon­cia­trice des ébauches à venir, véri­table conden­sé d’ambiance qui fait pen­ser à un détail qu’on aurait tiré d’une estampe japo­naise :

Un geai sau­tilla au pied d’un arbuste et il s’envola der­rière un rouge-gorge dans un bou­can de vola­tile effron­té. (Chap. 11)

On trouve, dans Orgasme cos­mique au Ran du Cha­brier, l’énorme plai­sir qu’on res­sent en voyant les per­son­nages s’enfoncer dans leurs jeux impu­diques, som­brer dans un déluge de plai­sir, où tout le monde se mêle et s’emmêle, où les sexes s’enfoncent et reçoivent de par­tout. Et à côté du réa­lisme cru de tels pas­sages, il y a aus­si des des­crip­tions tout en dou­ceur, empreintes de ten­dresse sublime, des scènes qu’on aime­rait vivre blot­ti contre une femme aimante, contre le ventre qu’on est en train de fouiller, enivré par le par­fum qui se dégage de la peau.

Par contre, on y trouve aus­si des scènes plu­tôt mal­ha­biles, comme celle du cha­pitre 8 où l’auteur donne la des­crip­tion d’une orgie au fond des bois, des scènes qui tra­hissent un cer­tain manque d’expérience de l’auteur, confé­rant à l’ensemble une cer­taine mono­to­nie, voire un carac­tère machi­nal. Ce qui est par­ti­cu­liè­re­ment dom­mage quand il s’agit, comme dans le cas de l’orgie en ques­tion, d’une scène d’inspiration pro­pre­ment dio­ny­siaque, où les femmes se trans­forment en bac­chantes, un pont menant vers les Anciens, reliant la femme moderne à celles de la nuit des temps (l’éternel fémi­nin, vous vous sou­ve­nez ?) :

Des écla­bous­sures lui bar­dèrent le visage et la poi­trine. Ajou­tées aux traî­nées de sperme, elle [i.e. Gro­seille] ne res­sem­blait plus qu’à une femme lubrique vau­trée dans la déca­dence d’une par­tie de cul au fond des bois, souillée, impu­dique et hys­té­rique.

Ne faut-il pas se poser des ques­tions quant à la pré­sence du mot déca­dence dans ce pas­sage ? Où est donc la déca­dence ? N’est-ce pas là un pro­pos contraire aux inten­tions de l’auteur qui prône l’accession à une nou­velle spi­ri­tua­li­té à tra­vers le sexe ? L’usage de ce terme me semble tout à fait inap­pro­prié ici et il faut croire que l’auteur est tom­bé dans un voca­bu­laire de cli­ché uti­li­sé sans réflé­chir.

Dans d’autres pas­sages, sur­tout là où le nar­ra­teur occupe les devants de la scène aux dépens de ses per­son­nages, les phrases ont ten­dance à deve­nir longues, et le ton de la nar­ra­tion peut res­sem­bler à celui d’un cour magis­tral, aux inten­tions didac­tiques.

S’élever par le sexe ?

Syl­vain Lai­né vou­drait expli­quer aux lec­teurs de son pre­mier roman qu’il y a d’autres dimen­sions de l’existence, des dimen­sions aux­quelles on peut accé­der grâce au sexe, à condi­tion d’abandonner « le men­tal », les rai­son­ne­ments, la rai­son. Et il y a des endroits, comme le Ran du Cha­brier, tel­le­ment rem­pli d’énergie sexuelle – après des décen­nies de copu­la­tions sau­vages – que ce sont deve­nus des points de départs idéaux pour un voyage au-delà de la bête exis­tence de Ter­rien. Sorte de Cape Cana­va­ral des ascen­sions mys­tiques… Si je ne peux m’empêcher de retom­ber ici dans une cer­taine moque­rie, je suis quand même conscient du fait que le Ran du Cha­brier est deve­nu, pour beau­coup, un endroit à pro­pre­ment par­ler mythique, incar­na­tion d’un style de vie, d’une aspi­ra­tion à la liber­té. Il suf­fit, pour s’en convaincre, de recueillir les pro­pos répan­dus sur la Toile, des pro­pos dont cer­tains res­semblent étran­ge­ment à des témoi­gnages d’initiés…

Si je n’adhère pas à ces idées-là, cela ne m’empêche pas de décer­ner la beau­té de cer­tains pas­sages du roman et de recon­naître à son auteur un talent indé­niable pour la com­po­si­tion des tableaux éro­tiques et pour des des­crip­tions dont le voca­bu­laire conden­sé arrive à faire vibrer les ima­gi­na­tions.

Mais on doit aus­si consta­ter que le texte souffre d’une cer­taine « uni­di­men­sion­na­li­té » des dia­logues qui ne servent, dans un grand nombre de cas, qu’à illus­trer des idées, voire à four­nir une sorte de manuel. Il ne s’agit, pour Syl­vain Lai­né, ni de son­der le carac­tère des per­son­nages, ni de don­ner une vision réa­liste des rela­tions sexuelles dans des condi­tions mar­quées par une totale libé­ra­li­sa­tion des mœurs, mais d’exprimer sa concep­tion du monde.

Et pour­tant, mal­gré tout cela, le texte res­pire la joie de vivre, et on y sent battre le sang de l’auteur et de ses pro­ta­go­nistes. Orgasme cos­mique au Ran du Cha­brier, c’est fina­le­ment une belle invi­ta­tion au voyage. Un voyage ryth­mé par des coups de reins et le jaillis­se­ment des fon­taines de cyprine.

Sylvain Lainé, Orgasme cosmique au Ran du ChabrierSyl­vain Lai­né
Orgasme cos­mique au Ran du Cha­brier
Édi­tions Tabou
ISBN : 9782363266408