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Mar­co Niz­zo­li, Un bel été

Tout doucement, l'été approche de sa fin, et une foule de rentrées commence à monopoliser l'attention des médias. Sous quelque épithète que celle-ci soit placée, scolaire, politique ou encore littéraire, toutes ses variantes semblent concourir à faire oublier les joies de la plage et la légèreté estivale. Mais, avant de ranger son clavier au fond de sa Bauge afin de partir en vacances à son tour et finalement goûter à ces mêmes plaisirs, votre serviteur s'est penché sur sa dernière lecture estivale, une bande dessinée érotique qui se place dans un entre-deux des plus charmants : l'espace entre la fin des études et les débuts d'une vie nouvelle à peine esquissée, un changement de codes qui se profile à l'horizon sans déjà être tangible, espace hors temps favorable à l'éclosion de tous les désirs et qui allie les charmes de la jeunesse à ceux de la découverte de la vie en liberté - provisoire - sous le soleil et d'une sexualité épanouie - provisoire, elle aussi ? Et Marco Nizzoli, dessinateur italien, a pleinement compris l'étendue du pari qu'il s'est lancé à lui-même en plaçant ses planches sous un titre dont la simplicité est l'expression même d'une joie de vivre réduite à une de ses expressions les plus élémentaires : Un bel été.

Éléna et Laura viennent donc d'obtenir leur bac, et elles s'apprêtent à partir en vacances, un peu à l'improviste, pour fêter ça bien sûr, mais aussi pour, dans le cas d'Éléna, oublier un mec qui la méprise, et, dans celui de Laura, pour

se faire une tonne de mecs ! ... Et même peut-être quelques kilos de femmes ! (p. 10)

Contrairement à Laura, décomplexée, à l'esprit aventurier, et très portée sur les choses du sexe, Éléna se révèle plutôt farouche, à la limite oie blanche, et il y a des situations où le lecteur se demande franchement comment Laura peut continuer à supporter cette éternelle boudeuse qui tient bien plus que de raison à son confort et se montre toujours prête à passer jugement sur autrui. Le moins qu'on puisse dire, c'est que son déniaisement présente un sacré défi pour la belle Laura et que celle-ci devra s'armer de patience et de l'art de la ruse pour venir à bout de ce spécimen-là de la gent féminine, spécimen certes très juteux, mais aussi "super coincé" (p. 43).

Marco Nizzoli, Laura (planche tirée de la p. 43)

Laura, tête forte, ne renonce pourtant pas et poursuit son opération de séduction, opération qui la conduira, au bout d'un certain nombre d'aventures intermédiaires, tout droit entre les cuisses de la belle blonde. Qui en profitera pour un changement de cap à propos des choix qui orienteront sa vie future.

Marco Nizzoli, Un bel été - Éléna
Un dessin entièrement au service des modèles, soulignant la beauté des formes féminines dans un jeu de lignes à l'économie parcimonieuse.

Toute cette petite histoire est rondement menée, et le dessinateur - à l'image de sa Laura à sa proie attachée - ne se laisse pas distraire par les beautés environnantes, l'attention entièrement focalisée sur son jeune couple d'aventurières en herbe et le parcours d'Éléna. Celle-ci, plus encore que Laura, se trouve placée sous les projecteurs, et c'est elle qui ouvre et qui clôt le récit. C'est elle aussi que le dessinateur a choisi de présenter la première, en la dévoilant dans toute sa beauté dans une suite de clichés, en train de poser devant son miroir afin de choisir les vêtements de plage qui puissent la mettre en valeur. Un procédé qui s'apparente à une approche photographique et dont Nizzoli se sert par la suite pour montrer les jeunes filles en train de s'abandonner au plaisir. C'est dans ce genre de scènes que son dessin se met entièrement au service de ses modèles, soulignant la beauté des formes féminines dans un jeu de lignes à l'économie parcimonieuse. La contrepartie de ce procédé étant un certain flou dans le détail - que le dessinateur a d'ailleurs l'air d'éviter. Et on doit avouer que, quand il se laisse quand même tenter - par un broutage de minou, par exemple - que le résultat est peu convaincant, le minou en question ressemblant plutôt à un gant de toilette qu'à une anatomie féminine.

Le trait est simple, en noir et blanc, avec très peu de variations, ce qui tend à conférer un caractère statique aux planches, même là où le mouvement est implicite (les cheveux dans le vent, par exemple, ou encore les fellations). Il convient sans doute de voir dans le dessin de Nizzoli une variation sur la ligne claire, sans couleur, les espaces blancs délimités par des lignes très fines, avec une représentation assez simplifiée des personnages opposé à plus de richesse quand il s'agit du décor. Un style qui n'est effectivement pas sans rappeler, comme l'éditeur le souligne sur la 4ème de couverture, celui de son compatriote aîné, Milo Manara, mais avec une tendance à la simplification parfois caricaturale voire même grotesque. L'usage du noir et blanc lui permet toutefois d'échapper à un effet de floutage à la Hamilton, un procédé dont son blog rassemble quelques échantillons qui rappellent les formes vagues aux contours peu déterminées - comme passées à la lessiveuse - d'un symbolisme à la Redon.

Tout compte fait, Marco Nizzoli tient sa promesse en livrant un épisode de jeunesse qui laissera à coup sûr des souvenirs. Des souvenirs qui, plus tard, se laisseront résumer sous le titre sous lequel il a choisi de placer son opus : Un bel été. Et la chute qu'il a su trouver pour cet épisode illustré de la vie de deux jeunes filles, conclusion qui ne serait pas déplacée dans une nouvelle en bonne et due forme, contribue à rendre cet été non seulement beau, mais mémorable.

Un bel été... Couverture du livre Un bel été...
Marco Nizzoli
Bande dessinée
Tabou
1 January 2010
Fichier numérique
55

Avec son trait fin qui rappelle celui de son aîné Manara, Marco Nizzoli ouvre aux Éditions Tabou une série de bandes dessinées joliment coquines.

L’élégance et la succulente dose d’érotisme dans le trait de Marco accompagnent les aventures de deux étudiantes pour la première fois en vacances au soleil, qui croisent la route d’un étudiant à l’imagination fertile. Jeunes, libres, beaux, les personnages de ce livre sont un hymne à l’explosion des sens, à la vie. Une histoire d’amour et de sexe amusante, élégante et sensuelle.

Syl­vain Lai­né, Orgas­me cos­mi­que au Ran du Cha­brier

Je me suis rendu compte, une fois terminée la lecture du premier roman de Sylvain Lainé, qu'il ne serait pas facile de parler d'un texte qui peut apparaître comme déchiré entre deux pôles : s'il est, d'un côté, solidement enraciné dans la réalité palpable d'un camping naturiste du sud de la France, lieu bien réel dont il reproduit jusqu'aux détails des installations et des événements, on le voit prendre, de l'autre, un envol tellement cosmique que votre serviteur s'est plus d'une fois senti tenté par l'envie très peu avouable de se moquer des aspirations de l'auteur, des aspirations qu'il serait beaucoup trop facile de mettre sur le compte d'un usage abusif de substances hallucinogènes. Voici un piège qu'il s'agit d'éviter, à moins de vouloir se frotter à une frivolité des plus indécentes, en présence d'un texte empreint de tout le sérieux de l'auteur, de toute sa volonté de couler en paroles un voyage extraordinaire, de rendre le caractère hors du commun d'un endroit qui semble cristalliser les élans d'une multitude d'hommes et de femmes décidés à laisser derrière eux, le temps de quelques semaines, toute banalité, pour plonger dans un univers ou libertin rime sur libéré. Et puis, on ne peut pas dire qu'on n'aura pas été prévenu, non ? Parce que, s'il y une chose qu'on ne peut reprocher à Sylvain Lainé, c'est d'avoir caché son jeu, le roman arborant en grandes lettres une sorte de devise déguisée en titre : Orgasme cosmique au Ran du Chabrier.

Un texte estival

Tout commence par un voyage, fruit d'un défi lancé par Groseille, une des protagonistes, à Charline, sa copine. Un voyage dans le sud de la France, une escapade prévue par Groseille pour initier sa copine à un univers libertin où celle-ci pourrait

hurler dans les bois comme une hyène en chaleur... avec des centaines d’hommes et de femmes, nus, excités et enivrés par des copulations toujours plus démentes. (chap. 1)

Une initiation loin des usages et des contraintes de la capitale, à l'abri des brumes, de la pluie et des conventions qui y rendent tout séjour maussade. C'est un pari réussi, et le lecteur ne tarde pas à retrouver les copines en route vers le soleil, un voyage agrémenté par une petite aventure érotique dans un village de l'Ardèche, aventure qui non seulement fournit un premier aperçu de ce qui va suivre, mais où, fidèle à l'image concoctée par les offices de tourisme, "le soleil flamboyant brillait haut dans le ciel" et où "l’air chaud [...] sentait bon l’été et la garrigue." (chap. 2).

Il n'y a donc pas le moindre doute à propos du caractère estival du roman de Sylvain Lainé, un texte où se trouve une phrase qui mériterait d'être mise en exergue au-dessus des Lectures estivales dans leur ensemble :

L’atmosphère estivale de cette journée d’été s’annonçait des plus prometteuses." (chap. 6)

Et l'été y est effectivement partout, avec ses chemins séchés où chaque passage de voiture soulève une poussière tenace, son extrême chaleur rendue supportable par l'eau fraîche de la rivière et l'ombre bénéfique des arbres, ses jeux de boules, sa paillotte et ses carafes de rosé ; jusqu'aux nuits torrides pasées dans les discothèques, rendues suffocantes par une nature bouillonnante et la chaleur moite que fait naître le désir.

Initiation par le sexe

J'ai déjà évoqué le fait que l'initiation de Charline fournit un des sujets de ce texte, mais il ne s'agit pas ici de ce genre d'initiation dont les textes érotiques font un usage parfois excessif, dans le sens où il s'agirait de faire découvrir à une jeune innocente une pratique sexuelle comme le BDSM, ou les joies de l'homosexualité - propos d'autant plus absurde dans la mesure où Charline jouit déjà d'une sexualité décomplexée. Non, le propos de l'Orgamse cosmique au Ran du Chabrier est plutôt celui d'une initiation spirituelle, l'accession d'une néophyte (Charline), guidée par une initiée (Groseille)  vers la compréhension d'un quelconque "mystère".

L'histoire de la littérature est bourrée de textes de ce genre, des textes dont la principale caractéristique est d'être, dans la plupart des cas, tout à fait indigestes d'un point de vue littéraire. Il faut ici décerner un premier point à Sylvain Lainé qui dépasse le modèle simplement en donnant à Charline une vraie personnalité, contrairement aux récits d'initiation habituels où le néophyte figure uniquement pour "relancer" l'initié, permettant à celui-ci de faire le tour de la question qu'il s'agit d'élucider. Il faut pourtant constater que Lainé n'évite pas toujours le piège tendu par ce genre de textes, les personnages retrouvant parfois le rôle bien peu glorieux de porte-parole d'une idée que l'auteur voudrait illustrer.

Mais on doit surtout constater que le texte mérite son épithète d' "érotique", et que la baise n'y est pas qu'un prétexte dont on se servirait pour mieux faire passer le morceau. Les plaisrs qu'on peut tirer de la chair y sont omniprésents, et le texte contient quelques passages qui confèrent à la lecture un caractère des plus excitants. Et une phrase comme celle-ci - "je continuais à me faire limer comme une putain" - tranche joyeusement sur le mode didacto-initiatique en donnant une allure quelque peu de-ce-mondiste à toutes ces réflexions à propos d'énergies cosmiques, de "partage énergétique", d' "éternelle force rédemptrice de la sensualité féminine" (coup de chapeau venu de loin à Goethe et à la deuxième partie de son Faust où il est question du "féminin éternel qui nous élève"), de tout ce bazar hermétique, en somme, dont il faut se charger pour procéder à des "mariages initiatiques" (chap. 5).

Mais, loin de se perdre dans les hauteurs inhospitalières, Sylvain Lainé a le pouvoir de rendre une drôle de beauté - extravagante aussi bien qu'inquiétante - même à ces passages-là, par exemple quand il décrit la frustration des mâles en quête d'une signification spirituelle de leurs copulations :

Et dans l’épuisement, leurs coups de bite résonneront dans le vide... (chap. 5)

On y trouve aussi, loin de tout érotisme, des passages qui séduisent par les détails de l'observation :

Elles [Groseille et Charline] croisèrent des hommes et des femmes à la mine défaite qui se dirigeaient au radar vers les douches pour se refaire une beauté. Des signes de vie apparaissaient ici et là comme par exemple le bruit d’une radio ou d’un rasoir électrique, l’ondulation d’une toile de tente qui venait d’être touchée, ou l’apparition d’un chien sortant de son campement. (chap. 6, p. 48)

Ou encore cette petite scène annonciatrice des ébauches à venir, véritable condensé d'ambiance qui fait penser à un détail qu'on aurait tiré d'une estampe japonaise :

Un geai sautilla au pied d’un arbuste et il s’envola derrière un rouge-gorge dans un boucan de volatile effronté. (Chap. 11)

On trouve, dans Orgasme cosmique au Ran du Chabrier, l'énorme plaisir qu'on ressent en voyant les personnages s'enfoncer dans leurs jeux impudiques, sombrer dans un déluge de plaisir, où tout le monde se mêle et s'emmêle, où les sexes s'enfoncent et reçoivent de partout. Et à côté du réalisme cru de tels passages, il y a aussi des descriptions tout en douceur, empreintes de tendresse sublime, des scènes qu'on aimerait vivre blotti contre une femme aimante, contre le ventre qu'on est en train de fouiller, enivré par le parfum qui se dégage de la peau.

Par contre, on y trouve aussi des scènes plutôt malhabiles, comme celle du chapitre 8 où l'auteur donne la description d'une orgie au fond des bois, des scènes qui trahissent un certain manque d'expérience de l'auteur, conférant à l'ensemble une certaine monotonie, voire un caractère machinal. Ce qui est particulièrement dommage quand il s'agit, comme dans le cas de l'orgie en question, d'une scène d'inspiration proprement dionysiaque, où les femmes se transforment en bacchantes, un pont menant vers les Anciens, reliant la femme moderne à celles de la nuit des temps (l'éternel féminin, vous vous souvenez ?) :

Des éclaboussures lui bardèrent le visage et la poitrine. Ajoutées aux traînées de sperme, elle [i.e. Groseille] ne ressemblait plus qu’à une femme lubrique vautrée dans la décadence d’une partie de cul au fond des bois, souillée, impudique et hystérique.

Ne faut-il pas se poser des questions quant à la présence du mot décadence dans ce passage ? Où est donc la décadence ? N'est-ce pas là un propos contraire aux intentions de l'auteur qui prône l'accession à une nouvelle spiritualité à travers le sexe ? L'usage de ce terme me semble tout à fait inapproprié ici et il faut croire que l'auteur est tombé dans un vocabulaire de cliché utilisé sans réfléchir.

Dans d'autres passages, surtout là où le narrateur occupe les devants de la scène aux dépens de ses personnages, les phrases ont tendance à devenir longues, et le ton de la narration peut ressembler à celui d'un cour magistral, aux intentions didactiques.

S'élever par le sexe ?

Sylvain Lainé voudrait expliquer aux lecteurs de son premier roman qu'il y a d'autres dimensions de l'existence, des dimensions auxquelles on peut accéder grâce au sexe, à condition d'abandonner "le mental", les raisonnements, la raison. Et il y a des endroits, comme le Ran du Chabrier, tellement rempli d'énergie sexuelle - après des décennies de copulations sauvages - que ce sont devenus des points de départs idéaux pour un voyage au-delà de la bête existence de Terrien. Sorte de Cape Canavaral des ascensions mystiques... Si je ne peux m'empêcher de retomber ici dans une certaine moquerie, je suis quand même conscient du fait que le Ran du Chabrier est devenu, pour beaucoup, un endroit à proprement parler mythique, incarnation d'un style de vie, d'une aspiration à la liberté. Il suffit, pour s'en convaincre, de recueillir les propos répandus sur la Toile, des propos dont certains ressemblent étrangement à des témoignages d'initiés...

Si je n'adhère pas à ces idées-là, cela ne m'empêche pas de décerner la beauté de certains passages du roman et de reconnaître à son auteur un talent indéniable pour la composition des tableaux érotiques et pour des descriptions dont le vocabulaire condensé arrive à faire vibrer les imaginations.

Mais on doit aussi constater que le texte souffre d'une certaine "unidimensionnalité" des dialogues qui ne servent, dans un grand nombre de cas, qu'à illustrer des idées, voire à fournir une sorte de manuel. Il ne s'agit, pour Sylvain Lainé, ni de sonder le caractère des personnages, ni de donner une vision réaliste des relations sexuelles dans des conditions marquées par une totale libéralisation des mœurs, mais d'exprimer sa conception du monde.

Et pourtant, malgré tout cela, le texte respire la joie de vivre, et on y sent battre le sang de l'auteur et de ses protagonistes. Orgasme cosmique au Ran du Chabrier, c'est finalement une belle invitation au voyage. Un voyage rythmé par des coups de reins et le jaillissement des fontaines de cyprine.

Orgasme cosmique au Ran du Chabrier Couverture du livre Orgasme cosmique au Ran du Chabrier
Collection Vertiges
Sylvain Lainé
Fiction / érotisme
Tabou Éditions
9 mai 2016
fichier numérique
288

Charline et son amie Groseille vont passer leurs vacances au Ran du Chabrier, un camping naturiste du sud de la France. Ensemble, elles vont se livrer à de multiples orgies, des rencontres sexuelles inédites, qui leur feront découvrir bien plus que le plaisir issu de la mécanique des corps. Car Groseille, habituée des lieux, a une idée en tête. Elle souhaite initier son amie à des jouissances qui surpassent celles de la simple chair. Elle sait que les rencontres débridées se déroulant dans ce lieu magique permettent d'accéder à une dimension spirituelle de la sexualité.

Dans ce roman jouissif et joyeux, les ébats se multiplient sans se ressembler et l excitation se fait plus vive au fil des pages. Ici, l'orgasme n'est pas une simple décharge physique, c'est une ouverture sur le Cosmos. Et l'amour se manifeste avec force et générosité, dans le partage et sans possessivité.

Hugo Drills­ki, Four­reurs nés

Certains se souviendront de l'article que m'a inspiré La Muse, un roman de Sara Agnès L. qui se réclame de la soi-disant "romance érotique" (véritable contradiction dans les termes), un genre dans lequel les auteurs ont l'habitude de noyer tout sentiment un peu fort sous des litres d'eau de rose. Si vous êtes par contre, comme moi, de la race de celles et de ceux qui cherchent un remède à ce procédé finalement déshumanisant, voici un texte dont la force et la fraîcheur sont des signes encourageants quant au pronostic vital de la littérature - celle bien de chez nous et celle "tout court". Cette petite merveille, que j'ai d'ailleurs failli rater, répond au beau titre tout ce qu'il y a de plus évocateur Fourreurs nés et il s'agit du premier roman d'Hugo Drillski, paru aux Éditions Tabou le 8 juin 2015.

C'est l'auteur lui-même qui m'a contacté pour me proposer la lecture de son texte, et comme je suis en bons termes avec Leeloo van Loo, l'attachée de presse des Éditions Tabou, il a suffi d'un mail pour recevoir un exemplaire numérique. Ensuite, comme le Sanglier n'est qu'un être humain comme un autre et qu'il était occupé à dévorer ses Lectures estivales, le texte a été quelque peu oublié. Heureusement que M. Drillski a eu la bonne idée de me relancer, me permettant de découvrir par la suite un texte tout à fait extraordinaire, un texte auquel je souhaite de tout cœur de trouver un public aussi large que possible, encore que je crains que ce souhait ait du mal à se réaliser, la plupart des lecteurs n'appréciant pas trop les tempêtes qui se déclarent au bon milieu de leurs salons, ravageant un quotidien où ils se sont bien confortablement installés et dont certains font oublier les défauts à coup de "romances érotiques" afin de conjurer le mirage d'un monde plus à leur goût (à défaut d'être meilleur), juste à portée de main. Si j'ai donc de gros doutes à propos du succès commercial de l'entreprise littéraire de Monsieur Drillski, celui-ci peut néanmoins être fier d'avoir créé un bon morceau bien juteux (et je vous assure que c'est le cas de le dire !) de littérature, un morceau dont les happy few sauront sans aucun doute reconnaître la valeur.

Fourreurs nés raconte les aléas d'un trio invraisemblable, trio composé du narrateur lui-même, auteur wannabe se trouvant réduit à rédiger des résumés de films pornos pour pouvoir vivre de sa plume, de Harold, musicien tout aussi wannabe que son copain écrivain, fourreur invétéré qui s'apprête à entamer une carrière dans le porno dans l'espoir de "percer aux States" (j'adore ce texte rien que pour ce calembour d'un goût pourtant fort douteux), et de Céline, la "gonzesse" tombée dans le piège du narrateur (à moins que ce soit l'inverse). Ces personnages se frottent de (bien trop) près à Carlos Nova, salaud de son état, état qui se double pour l'occasion de celui de producteur de vidéo de cul, et à qui Cécile confie un rôle majeur dans un projet aussi troublant que grandiose destiné à infliger une bonne correction à son copain. Inutile de dire que tout un essaim de personnages hauts en couleur voltige autour de ces trois joyeux compères, à commencer par Gérard, le proprio du restaurant où le narrateur entame les premiers pas de la séduction de Cécile, en passant par la bande de cougars qui se cotise pour s'offrir la queue énorme de Harold à l'occasion des cinquante-cinq piges d'un membre de ce cortège de bacchantes en loques, jusqu'à la cohorte de donneurs rassemblés par Carlos pour se déchaîner sur Cécile, la star du bukkake romain que celui-ci vient d'inventer pour le lancement de son club.

On a pu parler, à propos de Fourreurs nés, de littérature vandale1, et la violence immanente d'un grand nombre de scènes justifie bien sûr cet attribut, mais cela ne devrait pas faire oublier la présence d'une certaine inspiration classique manifestée par un nombre étonnant de références à l'antiquité, du bukkake romain aux cougars bacchantesques, et j'irais même jusqu'à dire que je découvre au texte une certaine parenté avec Perle, premier roman d'Anne Bert, et son célèbre cortège dionysiaque, même si celui-ci se présente sous une lumière beaucoup plus sereine et, malgré les embruns atlantiques, méditerranéenne.

Quoi qu'il en soit, le moins qu'on puisse dire à propos de Fourreurs nés, c'est que Drillski se déchaîne, Vandale moderne, autant sur l'intrigue que sur ses personnages, mais aussi et surtout sur le lecteur qui subit de plein fouet sa verve de - conteur né. Il faut y assister pour y croire, aux déchaînements d'un esprit en délire qui déchaîne une dizaine de cougars sur leur proie droguée ; qui fait assister le lecteur à la noyade progressive de la protagoniste, aveuglée par le liquide qui lui colle aux paupières, sous une marée de sperme ; aux agissements du gros Carlos qui n'hésite pas à se glisser, caméra braquée dessus, sous la queue d'un de ses donneurs au moment ou celui-ci s'apprête à balancer la purée ; à la scène de gorge profonde, véritable viol buccal, que le narrateur fait découvrir à Cécile dans une scène aussi écœurante que bandante. À parcourir l'énumération de ces pratiques (et celle-ci est loin d'être complète) Fourreurs nés pourrait se lire comme la mise en écriture des pires fantasmes que fait naître le visionnage quotidien de clips porno. Mais la plume de Hugo Drillski confère à ceux-ci juste cette petite dose de profondeur nécessaire pour en faire de la littérature.

La présence de ces scènes délirantes ne peut toutefois pas faire oublier, si elle ne les rend pas plus poignants encore par le contraste, les côtés moins saillants, mais autrement plus profonds du texte qui s'interroge, mine de rien, sur le rôle de l'amitié face à la perte des illusions, la possibilité de l'amour et sa naissance à travers l'abnégation, la solitude profonde qui se cristallise autour du narrateur, quand celui-ci se branle devant les pornos de Sasha Grey (ne ratez, sous aucun prétexte, cette délicieuse allusion aux discussions à propos de la culture de la gratuité !), traverse en pleine nuit le no man's land des deux côtés de la frontière franco-belge et subit, enchaîné, les sévices de deux Amazones et les regards de milliers de spectateurs auxquels il est présenté comme le Supplicié, celui qui a abusé de sa copine en l’entraînant dans un fantasme de prostitution et en la laissant se remplir les orifices par un inconnu croisé dans un bar. Ou celle encore - je parle toujours de solitude - de Harold, de retour des States dans l'attente des résultats de son dépistage. Mine de rien, la Mort s'est glissée dans les coulisses d'où elle contemple le spectacle de ce Theatrum Mundi indécent, attendant de pouvoir y jouer la part qui lui revient de droit - celle du Deus ex machina qui résout l'intrigue en dénouant tous les liens d'un coup de - faux. On ne verra pas le Compère jouer de son instrument fatal, mais l'ambiance du texte prédispose le lecteur à l'issue funeste, le seul qu'on puisse emprunter. Qu'on fasse partie du public, confortablement installé dans son siège, ou de la troupe en train de monter le spectacle macabre.

Hugo Drillski, Fourreurs nésHugo Drillski
Fourreurs nés
Tabou Éditions
ISBN : 978-2-36326-627-9

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  1. Lionel Clément l'affirme, d'après l'éditeur, dans sa chronique du texte : "[...] Hugo Drillski est une voix prometteuse d’une nouvelle littérature, une littérature vandale qui se défie des codes de la littérature traditionnelle pour en redistribuer les règles." []

Julie-Anne de Sée, Dix bon­bons à l’Amante

Dix bonbons à l’Amante, c'est le troisième recueil que Julie-Anne de Sée, écrivaine aux origines catalano-normandes bien connue du Sanglier et de ses fidèles lecteurs, publie chez Tabou Éditions. L'amateur d'érotisme y trouve réunis, sous un titre qui ajoute une touche coquine à la nostalgie des gâteries de notre jeunesse, dix contes certes fortement épicés, comme on a le droit de l'attendre de la part de Julie-Anne, mais dont le propre est surtout un rare pouvoir de conjuration capable de dépayser le lecteur et de le plonger dans des ambiances très loin du décor feutré de l'érotisme de convenance dans lequel se complaît un nombre bien trop grand d'auteurs dans la quête du chaland et de proies faciles. Non, contrairement à ce que le titre assez gentil pourrait laisser croire, ces textes-là ne se digèrent pas tous sans laisser de traces, tout juste bons à peindre en rose les heures passées dans les transports publics ou dans les salles d'attente. Ici, on trouve des émotions, que Julie-Anne sait évoquer avec une rare maîtrise du langage, et on y trouve le désespoir - pas celui qui explose à la gueule du monde, mais celui qui s'éteint en silence, quelque part dans un appartement ou une chambre d'hôtel, celui qui, résigné, se laisse abattre comme l'hécatombe qu'on égorge sur l'autel. Et il y a aussi, tableau touchant dans sa simplicité douloureuse, un amour bien particulier qui naît et s'épanouit comme une évidence, dans la joie et le bonheur, mais qui s'éteint dans une douleur sourde, écrasé par le cancer de ce qu'on pourrait bien qualifier de dernier tabou, l'inceste. On aura rarement vu un contraste plus saisissant entre la simplicité du ton dans lequel sont relatés les événements, l'évidence des gestes, et les conséquences des actes qui pourrissent les consciences, minent les relations et, finalement, détruisent des vies.

Certes, le recueil consacre lui aussi à la mode en faisant parader des cortèges de soumises encadrées par des dominants de circonstance qui manient, avec plus ou moins de dextérité, leurs fouets, martinets et autres instruments de torture, un troupeau qui fait le bonheur des éditeurs depuis le succès de qui l'on sait et qui s'invite dans le moindre petit texte à ambition érotique. La plupart de ces textes-là manque pourtant cruellement de vie et on aimerait les voir prendre le chemin sans retour du pilon, mais on pardonne aisément de tels dérapages à une auteure qui a su inventer le personnage de Christian / Clarisse, protagoniste de L'amante travestie dont on ne sait d'abord s'il faut en rire ou en pleurer, avant de céder finalement à une profonde tristesse devant une vie gâchée qui essaie de se hisser de sa misère avant de finalement sombrer, en silence, dans l'oubli ; une auteure qui a imaginé Roxana, l'Amante au miroir, une femme entre deux âges, une cougar selon la taxonomie du tendre à l'ordre du jour, ravissante, joueuse, obsédée par son pouvoir de séduction au point de s'entourer de miroirs lui permettant d'anéantir tout signe annonciateur de la déchéance, trop faible pourtant pour résister à la tentation - fatale - quand elle se présente sous les traits d'un jeune homme charmant ; une auteure qui sait sonder les eaux troubles des sites de rencontre, des sites où se terrent les sorcières modernes avec leurs philtres irrésistibles aux effets qu'on n'est pas près d'oublier.

On ne saurait être en meilleure compagnie que celle de ces dix amantes, croisées aux quatre coins du globe, à travers les âges, depuis l'éruption du Vésuve, en passant par l'Inde sous l'occupation anglaise, l'Espagne des années trente, une multitude de pays du temps présent, jusqu'à une petite excursion dans un avenir proche parfumé des relents du romantisme noir et son obsession de créer un être artificiel, être qui se révèle vorace au point d'engloutir des existences. Une bonne partie de ces histoires se termine par la mort, ce qui ne saurait pourtant gâcher l'appétit du lecteur, bien au contraire. Guidé de destin en destin par l'art irrésistible de la narration et un excellent dosage linguistique dont Julie-Anne a le secret, celui-ci suit les narratrices et les narrateurs à travers le dédale construit de vies humaines et de leurs passions, sans la moindre envie d'en sortir, quitte à tomber, au détour d'un couloir mal illuminé, sur les cadavres de ceux qu'une bête mythologique vient de déchirer.

Le titre est disponible en version électronique chez l'éditeur.

Dix bonbons à l'Amante Couverture du livre Dix bonbons à l'Amante
Julie-Anne de Sée
Fiction / érotisme
Tabou
9 février 2015
253

Danseuse ou vendeuse en charcuterie, pucelle ou tapineuse travestie, maîtresse ou esclave, apprentie-sorcière ou meurtrière naïve, chacune des amantes entraîne les hommes dans un frisson de plaisirs multiples, des plus délicats aux plus désaxés. C'est à un voyage en érotisme et en exotisme auquel Julie-Anne de Sée convie le lecteur, du Paris contemporain à l'Inde coloniale, du Japon futuriste au Brésil de légende, en passant par l'Amérique, l'Espagne ou l'Angleterre. Ses héroïnes ont en commun un certain savoir-jouir qui les réunit au-delà des frontières et des époques, dans le secret des alcôves en amoureuses éperdues ou dans les lieux les plus incongrus en libertines perverses. Recueil de dix récits, Dix bonbons à l'Amante vous invite à un voyage érotique et... gourmand !

Julie-Anne de Sée, Amu­se-bou­che et autres his­to­riet­tes crous­tillan­tes

Je me demande toujours si on peut qualifier le texte de Julie-Anne de Sée, Amuse-bouche et autres historiettes croustillantes, de recueil. Il est vrai que le titre peut prêter à confusion, l'amuse-bouche arrivant en général accompagné d'une joyeuse bande de congénères, même si le singulier si judicieusement employé par l'auteure aurait pu avertir le lecteur attentif. Mais comme la quatrième de couverture précise bien que "chaque historiette peut être lue  indépendamment des autres", je me suis laissé embarquer dans cette expédition, un brin inattentif, avec l'idée que j'allais avoir affaire à un recueil de nouvelles. Et j'ai mis plusieurs chapitres à réaliser que les morceaux croustillants que j'étais en train de déguster étaient reliés entre eux par une intrigue d'une unité en fin de compte très stricte, unité qui se conjugue et se brise, à la manière d'un kaléidoscope, aux facettes bariolées de la multitude des aventures que s'apprête à vivre son héroïne, cette autre Julie-Anne dont on aimerait croire, sans pourtant jamais pouvoir l'affirmer, qu'elle est l'alter ego de l'auteure. Parce que, avouons-le, la réalité peut avoir un charme autrement plus corsé que l'imaginaire, et je me souviens encore d'un journal de guerre dont la lecture m'a fait tellement froid dans le dos que j'aurais donné toutes les pages d'un Hemingway pour une seule ligne du Journal de guerre espagnol du grand Kantorowicz. Mais là n'est pas notre propos, et il ne s'agit pas ici de savoir si l'auteure se glisse de temps en temps dans la peau de son personnage ou fait revivre à celui-ci l'une ou l'autre de ses propres expériences.

Amuse-bouche, c'est donc le récit d'une histoire vécue par Julie-Anne avec quelqu'un qui partage avec la divinité la prérogative de se voir distinguer par l'emploi systématique de la majuscule, "Lui", son "Grand Amour". Histoire que le lecteur peut suivre, à travers une multitude d'épisodes, depuis la première rencontre jusqu'à la conclusion, pas nécessairement dans un ordre temporel très strict. Une histoire qui connaît ses bas et ses hauts, ses moments de doute et de révolte, ses apothéoses charnelles, ses trahisons et ses réconciliations. Une aventure donc profondément humaine dont l'intensité permettra à Julie-Anne de sonder la profondeur de ses désirs et de ses appétits, de s'épanouir au gré des étapes successives et de parvenir à un degré de liberté dont elle ne se serait jamais cru capable. Parce que, malgré le caractère possessif de celui qu'elle aime, malgré (où à cause de) la volonté de celui-ci de marquer de son cachet celle qui est censée lui appartenir, Julie-Anne (et le lecteur avec elle) assiste à l'éveil progressif d'une sensualité et d'un appétit qui suscitent d'étranges rêveries érotiques, la rendant capable de flairer le potentiel érotique de celles et de ceux qu'elle croise et avec lesquels elle partage des instants initiatiques, lui faisant rechercher les situations qui lui permettent de pousser plus loin sa quête de l'épanouissement sexuel et de provisoirement assouvir la bête éternellement occupée à lui remuer les entrailles.

Cette intrigue n'a évidemment rien de très spécial - nil novi sub sole - mais le texte se distingue par un raffinement linguistique que Julie-Anne de Sée, pleinement consciente de sa maîtrise dans l'usage des armes qu'elle s'est choisis, sait exploiter à fond pour semer un trouble délicieux quand elle décrit, dans le moindre détail, les situations les plus scabreuses et les postures les plus indécentes :

"J’ai adouci ma peau, minutieusement rasé ma chatte, faisant presque le grand écart au-dessus du miroir pour que la rouge grenade entrouverte soit lisse et tendre aux caresses."1

Forte de cette maîtrise, l'auteure pousse sa protagoniste toujours plus loin sur la pente de ses fantasmes, dans la réalisation desquels celle-ci puise la force qui la rend  finalement capable de découvrir la trame qui se tisse, de déjouer l'agenda secret de l'amant-ogre et de sortir de sa chrysalide, sans oublier de ménager une dernière surprise à celui qu'elle vient de rayer de sa vie.

Je me permets de revenir vers le début de cet article pour une dernière remarque avant de conclure : L'unité du récit est finalement telle qu'une lecture séparée des morceaux ne peut pas vraiment s'envisager. Ceux-ci sont de toute façon tellement  croustillants que le lecteur, envoûté par l'érotisme ouvertement pornographique et les rebondissements d'une intrigue bien réfléchie, pris dans les filets d'un français au charme impeccable, ne se sent pas la moindre envie d'arrêter la lecture de ce récit et se laisse volontiers entraîner toujours plus loin par la voix agaçamment sensuelle de Julie-Anne de Sée.

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  1. Julie-Anne de Sée, Amuse-bouche et autres historiettes croustillantes, page 12 []
Amuse-bouche et autres historiettes croustillantes Couverture du livre Amuse-bouche et autres historiettes croustillantes
Julie-Anne de Sée
Fiction / érotisme
Tabou
1 February 2011
205

Jusqu'où les caprices de son guide en érotisme vont-ils mener Julie-Anne ? Passionnément éprise de cet amant auquel elle semble se plier, elle fait elle-même le récit des aventures voluptueuses qu'elle multiplie pour tenter de s'en détacher, au risque de se perdre. Ses historiettes, qui peuvent être lues indépendamment au gré du hasard ou des envies, s'enchaînent néanmoins dans la narration de cette liaison singulière où se mêlent les émois de son coeur et de sa chair, les joies sensuelles éprouvées avec Lui, un autre... ou une autre. Maîtresse fantasmée que tout homme rêve de posséder, saura-t-elle devenir une femme qui soumet, se soumet ou décide en toute liberté ?