Mar­co Niz­zo­li, Un bel été

Tout dou­ce­ment, l’été approche de sa fin, et une foule de ren­trées com­mence à mono­po­li­ser l’attention des médias. Sous quelque épi­thète que celle-ci soit pla­cée, sco­laire, poli­tique ou encore lit­té­raire, toutes ses variantes semblent concou­rir à faire oublier les joies de la plage et la légè­re­té esti­vale. Mais, avant de ran­ger son cla­vier au fond de sa Bauge afin de par­tir en vacances à son tour et fina­le­ment goû­ter à ces mêmes plai­sirs, votre ser­vi­teur s’est pen­ché sur sa der­nière lec­ture esti­vale, une bande des­si­née éro­tique qui se place dans un entre-deux des plus char­mants : l’espace entre la fin des études et les débuts d’une vie nou­velle à peine esquis­sée, un chan­ge­ment de codes qui se pro­file à l’horizon sans déjà être tan­gible, espace hors temps favo­rable à l’éclosion de tous les dési­rs et qui allie les charmes de la jeu­nesse à ceux de la décou­verte de la vie en liber­té – pro­vi­soire – sous le soleil et d’une sexua­li­té épa­nouie – pro­vi­soire, elle aus­si ? Et Mar­co Niz­zo­li, des­si­na­teur ita­lien, a plei­ne­ment com­pris l’étendue du pari qu’il s’est lan­cé à lui-même en pla­çant ses planches sous un titre dont la sim­pli­ci­té est l’expression même d’une joie de vivre réduite à une de ses expres­sions les plus élé­men­taires : Un bel été.

Élé­na et Lau­ra viennent donc d’obtenir leur bac, et elles s’apprêtent à par­tir en vacances, un peu à l’improviste, pour fêter ça bien sûr, mais aus­si pour, dans le cas d’Éléna, oublier un mec qui la méprise, et, dans celui de Lau­ra, pour

se faire une tonne de mecs ! … Et même peut-être quelques kilos de femmes ! (p. 10)

Contrai­re­ment à Lau­ra, décom­plexée, à l’esprit aven­tu­rier, et très por­tée sur les choses du sexe, Élé­na se révèle plu­tôt farouche, à la limite oie blanche, et il y a des situa­tions où le lec­teur se demande fran­che­ment com­ment Lau­ra peut conti­nuer à sup­por­ter cette éter­nelle bou­deuse qui tient bien plus que de rai­son à son confort et se montre tou­jours prête à pas­ser juge­ment sur autrui. Le moins qu’on puisse dire, c’est que son déniai­se­ment pré­sente un sacré défi pour la belle Lau­ra et que celle-ci devra s’armer de patience et de l’art de la ruse pour venir à bout de ce spé­ci­men-là de la gent fémi­nine, spé­ci­men certes très juteux, mais aus­si « super coin­cé » (p. 43).

Marco Nizzoli, Laura (planche tirée de la p. 43)

Lau­ra, tête forte, ne renonce pour­tant pas et pour­suit son opé­ra­tion de séduc­tion, opé­ra­tion qui la condui­ra, au bout d’un cer­tain nombre d’aventures inter­mé­diaires, tout droit entre les cuisses de la belle blonde. Qui en pro­fi­te­ra pour un chan­ge­ment de cap à pro­pos des choix qui orien­te­ront sa vie future.

Marco Nizzoli, Un bel été - Éléna
Un des­sin entiè­re­ment au ser­vice des modèles, sou­li­gnant la beau­té des formes fémi­nines dans un jeu de lignes à l’économie par­ci­mo­nieuse.

Toute cette petite his­toire est ron­de­ment menée, et le des­si­na­teur – à l’image de sa Lau­ra à sa proie atta­chée – ne se laisse pas dis­traire par les beau­tés envi­ron­nantes, l’attention entiè­re­ment foca­li­sée sur son jeune couple d’aventurières en herbe et le par­cours d’Éléna. Celle-ci, plus encore que Lau­ra, se trouve pla­cée sous les pro­jec­teurs, et c’est elle qui ouvre et qui clôt le récit. C’est elle aus­si que le des­si­na­teur a choi­si de pré­sen­ter la pre­mière, en la dévoi­lant dans toute sa beau­té dans une suite de cli­chés, en train de poser devant son miroir afin de choi­sir les vête­ments de plage qui puissent la mettre en valeur. Un pro­cé­dé qui s’apparente à une approche pho­to­gra­phique et dont Niz­zo­li se sert par la suite pour mon­trer les jeunes filles en train de s’abandonner au plai­sir. C’est dans ce genre de scènes que son des­sin se met entiè­re­ment au ser­vice de ses modèles, sou­li­gnant la beau­té des formes fémi­nines dans un jeu de lignes à l’économie par­ci­mo­nieuse. La contre­par­tie de ce pro­cé­dé étant un cer­tain flou dans le détail – que le des­si­na­teur a d’ailleurs l’air d’éviter. Et on doit avouer que, quand il se laisse quand même ten­ter – par un brou­tage de minou, par exemple – que le résul­tat est peu convain­cant, le minou en ques­tion res­sem­blant plu­tôt à un gant de toi­lette qu’à une ana­to­mie fémi­nine.

Le trait est simple, en noir et blanc, avec très peu de varia­tions, ce qui tend à confé­rer un carac­tère sta­tique aux planches, même là où le mou­ve­ment est impli­cite (les che­veux dans le vent, par exemple, ou encore les fel­la­tions). Il convient sans doute de voir dans le des­sin de Niz­zo­li une varia­tion sur la ligne claire, sans cou­leur, les espaces blancs déli­mi­tés par des lignes très fines, avec une repré­sen­ta­tion assez sim­pli­fiée des per­son­nages oppo­sé à plus de richesse quand il s’agit du décor. Un style qui n’est effec­ti­ve­ment pas sans rap­pe­ler, comme l’éditeur le sou­ligne sur la 4ème de cou­ver­ture, celui de son com­pa­triote aîné, Milo Mana­ra, mais avec une ten­dance à la sim­pli­fi­ca­tion par­fois cari­ca­tu­rale voire même gro­tesque. L’usage du noir et blanc lui per­met tou­te­fois d’échapper à un effet de flou­tage à la Hamil­ton, un pro­cé­dé dont son blog ras­semble quelques échan­tillons qui rap­pellent les formes vagues aux contours peu déter­mi­nées – comme pas­sées à la les­si­veuse – d’un sym­bo­lisme à la Redon.

Tout compte fait, Mar­co Niz­zo­li tient sa pro­messe en livrant un épi­sode de jeu­nesse qui lais­se­ra à coup sûr des sou­ve­nirs. Des sou­ve­nirs qui, plus tard, se lais­se­ront résu­mer sous le titre sous lequel il a choi­si de pla­cer son opus : Un bel été. Et la chute qu’il a su trou­ver pour cet épi­sode illus­tré de la vie de deux jeunes filles, conclu­sion qui ne serait pas dépla­cée dans une nou­velle en bonne et due forme, contri­bue à rendre cet été non seule­ment beau, mais mémo­rable.

Marco Nizzoli, Un bel étéMar­co Niz­zo­li
Un bel été
Édi­tions Tabou
ISBN : 9782359540024