Axel, Le prix de l’a­mour

Avec Le Prix de l’A­mour – après La Chambre de Verre de 2016 et La Ten­ta­tion d’il y a tout juste un an – Axel en est déjà à sa troi­sième publi­ca­tion chez la Musar­dine et en train de s’é­ta­blir comme une valeur sûre – pour l’é­di­teur en ques­tion, évi­dem­ment, mais aus­si pour celui qui, cruel­le­ment pri­vé de cha­leur, aime­rait retrou­ver, ne fût-ce que grâce aux sou­ve­nirs titillés par les planches d’une bande des­si­née, les rivages cares­sés par le soleil où les corps qui s’ex­posent font chauf­fer le désir à blanc jus­qu’à l’é­clo­sion des fan­tasmes les plus inavouables. Des fan­tasmes dont s’emparent des auteurs tels qu’Axel qui en tirent le plus grand pro­fit pour créer des uni­vers rem­plis à cra­quer de sen­sua­li­té, mais aus­si de l’air du grand large.

Axel, Le prix de l'amour
« Non, je ne suis pas pres­sée. » – Axel et la ten­ta­tion du large.1)Axel, Le Prix de l’A­mour, p. 21

Dans son troi­sième opus, Axel retrouve les décors esti­vaux de La Ten­ta­tion, véri­table per­cée lumi­neuse au fond de l’obs­cu­ri­té hiver­nale, tro­quant tou­te­fois la Médi­ter­ra­née et son île de beau­té contre l’At­lan­tique et un para­dis un brin plus tro­pi­cal. Une île, et c’est un point impor­tant pour la mise en place de l’in­trigue, où évo­luent de beaux blacks aux corps jeunes et mus­clés en quête des Euro­péennes à la chair fanée et au désir exa­cer­bé qui y débarquent pour s’of­frir quelques jours voire quelques semaines de belles illu­sions et d’i­nou­bliables orgasmes. Au cœur du texte se trouve donc un thème qui dérange, même si, à l’heure actuelle, c’est plu­tôt la ver­sion mas­cu­line qui fait pro­blème – le tou­risme sexuel. Et c’est effec­ti­ve­ment, d’a­près les paroles de l’au­teur, un sujet qu’il a vou­lu explo­rer :

J’a­vais vu des docu­men­taires sur cette ten­dance actuelle et j’ai vou­lu l’approfondir.2)Axel dans une inter­view publiée dans le hors-série éro­tisme n°21 de L’Immanquable, pro­pos recueillis par Jean Paul Mou­lin

Si le sujet est bien pré­sent, il l’est pour­tant de façon plu­tôt sous-jacente, sans jamais écra­ser les autres pro­pos, sans s’im­po­ser en maître sur les devants de la scène, sauf dans les ins­tances où la pro­ta­go­niste se remet elle-même en ques­tion et se pose des ques­tions à pro­pos de ce qu’elle est en train de faire. Et on ne peut pas dire qu’elle manque de luci­di­té ni de culot : Son amant lui dit qu’il l’aime, elle répond par des mots aus­si sobres que cruels, des mots qui le ren­voient à sa qua­li­té de chair vénale :

C’est pas néces­saire que tu m’aimes, il suf­fit que tu me baises, et que tu le fasses bien.3)Axel, Le Prix de l’A­mour, p. 12

Axel, Le prix de l'amour
À quoi peut-elle bien pen­ser, pen­dant qu’elle caresse la bite au repos ? Ses yeux, que contemplent-ils, au-delà de ce mor­ceau de chair ? Une si douce et pro­fonde mélan­co­lie se dégage de ce des­sin…

Tout le monde sait à quoi s’en tenir avec une par­faite luci­di­té, ce qui tou­te­fois ne per­met pas d’é­vi­ter toutes les bles­sures. Et comme la confron­ta­tion ne se joue pas sur le seul plan des âges dif­fé­rents – jeune homme vs. femme vieillis­sante – mais aus­si sur celui des ori­gines – homme noir vs. femme blanche – et celui des inéga­li­tés éco­no­miques – aisance vs. pau­vre­té – le pro­pos s’en­ri­chit des nuances issues de toutes ces confron­ta­tions qui se jouent dans l’es­pace ser­ré d’un lit d’ap­par­te­ment de vacances – fût-il Queen’s size.

L’a­mour – terme qu’il faut bien sûr tout d’a­bord com­prendre au niveau phy­sique – n’a donc rien d’in­no­cent, ce qui n’empêche pas le des­si­na­teur de rendre les actes avec une sen­sua­li­té et une fran­chise qui ne laisse rien à dési­rer. Les corps s’offrent et se prennent et l’âge avan­cé est loin d’en­ta­mer le désir qui exerce une emprise entière et infaillible sur la pro­ta­go­niste.

Mais tout n’est pas joué d’a­vance, et Valé­rie, consciente du carac­tère mar­chand de ses rela­tions avec son jeune amant – une rela­tion que des esprits plus cha­grins que votre ser­vi­teur pour­raient bien qua­li­fier de pros­ti­tu­tion – aime­rait pour­tant évi­ter qu’on lui rap­pelle à mots trop crus le rôle qu’elle est en train de jouer. Quand João, son amant à obso­les­cence pro­gram­mé, a le mal­heur de tom­ber dans ce piège, incons­cient du fait que sa cliente parle le por­tu­gais, il se voit admi­nis­trer une gifle magis­trale, et Valé­rie en est réduite à trou­ver un nou­vel amant tout aus­si tem­po­raire afin de plei­ne­ment pro­fi­ter de l’argent inves­ti dans ces vacances sur « l’île de l’a­mour »4)Axel, Le Prix de l’a­mour, p. 40. C’est peut-être suite aux expé­riences qui s’en­suivent qu’elle prend un début de conscience de ce qui se passe autour d’elle, des révé­la­tions qu’elle doit au moins en grande par­tie à Gior­gio, Ita­lien en exil deve­nu patron de res­tau­rant. C’est lui qui a le pri­vi­lège de pou­voir jouir des charmes de Valé­rie et aider celle-ci à occu­per les jours qui lui res­tent avant son retour à Paris. Vu le contexte évo­qué plus haut de l’i­né­ga­li­té des ori­gines et des classes entre Valé­rie, la Fran­çaise qua­dra­gé­naire et son jeune amant noir, on peut – et doit – bien évi­dem­ment se poser des ques­tions à pro­pos de ce tour­nant plu­tôt inat­ten­du. Révul­sée par le côté fina­le­ment trop ouver­te­ment com­mer­cial de sa pre­mière rela­tion et un cer­tain carac­tère de « pro­prié­taire » ayant déter­mi­né son com­por­te­ment face à João (son habi­tude de don­ner des ordres, son refus de se laver après ses besoins, l’ordre de l’en­cu­ler), elle retrouve une cer­taine séré­ni­té avec Gior­gio, ori­gi­naire de la même culture occi­den­tale et latine qu’elle, un homme qui a plus ou moins le même âge qu’elle et qui, dif­fé­rence de taille, est dans une posi­tion d’in­dé­pen­dance éco­no­mique envers Valé­rie. C’est avec lui – l’a­mant des der­niers jours, si on veut – qu’elle se per­met – et lui per­met – des gestes refu­sés à l’autre : la fel­la­tion en pro­fon­deur, la baise sans capote, les bai­sers, les nuits par­ta­gées, une plus grande inti­mi­té dans les échanges – Valé­rie s’in­té­resse à l’his­toire de Gior­gio, ses ori­gines, tan­dis qu’a­vec João, ce n’est que du small-talk sans la moindre pro­fon­deur.

Est-ce qu’il faut voir dans cette conclu­sion un geste poli­tique de la part de l’au­teur ? Ou tout juste le por­trait accom­pli d’une femme qui fait pas­ser son désir avant toutes les autres consi­dé­ra­tions ? Un désir qu’elle n’est pas près d’i­gno­rer voire de répri­mer, et si, le temps de quelques jours, un déve­lop­pe­ment inat­ten­du lui per­met de conju­guer les appels de ce désir avec les habi­tudes civi­li­sa­tion­nelles de la Pari­sienne blanche aisée, tant mieux. Je ne sau­rais for­mu­ler de réponse satis­fai­sante à cette inter­ro­ga­tion, je me borne à consta­ter que Valé­rie, par­mi les pro­ta­go­nistes d’Axel, est loin d’être la plus sym­pa­thique. Et ce qui déter­mine cette anti­pa­thie, ce n’est pas tel­le­ment le fait d’être si prompte à céder aux appels du désir – bien au contraire ! – au point d’a­voir recours à une forme de pros­ti­tu­tion, mais plu­tôt le carac­tère com­mer­cial qui semble déter­mi­ner ses actes. Si, ayant chas­sé son jeune amant dans un accès de « stu­pi­di­té », elle comble cette lacune en pas­sant les der­niers jours de ses vacances avec Gior­gio, ce n’est pas parce qu’elle aurait été atti­rée par sa per­sonne ou son his­toire, mais plu­tôt en tant que bonne entre­pre­neuse qui, consciente de la valeur de l’argent dépen­sé pour ces vacances, a le sou­ci de ren­ta­bi­li­ser cet inves­tis­se­ment.

Axel, Le prix de l'amour

On est loin ici de l’in­no­cence et du bon­heur naïf de Fla­via, la femme « trans­pa­rente » de La Chambre de Verre, de la pas­sion sou­ve­raine de Fred, la jeune amante de La Ten­ta­tion, ou du cha­grin de Fran­çoise, l’é­pouse délais­sée. Mais c’est en scru­tant les détails des expres­sions et des gestes de Valé­rie quand Axel dépeint celle-ci dans les ins­tants de pas­sion, en phase avec son corps aux dési­rs momen­ta­né­ment assou­vis, la figure entre extase et dou­leur au moment de sen­tir la queue de son amant entrer dans son cul, c’est quand le lec­teur deve­nu spec­ta­teur et voyeur se découvre comme réduit à son tour en escla­vage devant ce défi­lé d’im­pres­sions visuelles d’une si grande sen­sua­li­té, dignes des meilleurs X, qu’on com­prend que c’est la per­sonne humaine, le per­son­nage, l’in­di­vi­du qui se trouve au centre de toutes les consi­dé­ra­tions – artis­tiques ou autre – de l’au­teur. Une atti­tude qui est à la base de la pro­fonde soli­da­ri­té humaine qui sous-tend l’œuvre de ce des­si­na­teur-poète.

Axel – peintre de la femme âgée ?

Axel et ses protagonistes : Flavia, Fred, Françoise, Valérie
Axel et ses pro­ta­go­nistes : Fla­via, Fred, Fran­çoise, Valé­rie

Il saute aux yeux que la plu­part des pro­ta­go­nistes d’Axel ne sont pas de pre­mière jeu­nesse. Affir­mer pour­tant, comme le fait Jean Paul Mou­lin dans l’in­ter­view déjà évo­quée plus haut, que la plu­part des per­son­nages des BD d’Axel aurait la cinquantaine5)L’Immanquable, Hors-série éro­tisme n°21, p. 67. est tout sim­ple­ment faux. À regar­der de plus près, il n’y a qu’une seule de ses pro­ta­go­nistes qui se trouve dans cette tranche d’âge, à savoir Fran­çoise, la rivale de Fred dans La Ten­ta­tion. À ses côtés se tiennent Fla­via, la pro­ta­go­niste de la Chambre de verre, 44 ans ; Valé­rie, celle du Prix de l’A­mour, légè­re­ment plus âgée avec ses 47 ou 48 ans6)Ce chiffre n’ap­pa­raît pas dans le texte, mais on peut le déduire du pas­sage où Valé­rie évoque l’âge de son amant : « 23 ans, moins de la moi­tié de mon âge ». Axel, Le Prix de l’A­mour, p. 6 ; Fred enfin, la jeune incar­na­tion de La Ten­ta­tion qui, la ving­taine, est beau­coup plus jeune que les autres, l’ex­cep­tion à la règle qui prouve pour­tant que l’ar­tiste aborde les femmes jeunes avec la même curio­si­té bien­veillante que les femmes plus âgées. C’est tout de même l’af­fir­ma­tion erro­née de M. Mou­lin qui, jus­te­ment parce qu’elle est éta­blie sur des bases peu solides, m’a don­né envie de revoir de plus près les femmes d’Axel afin d’en dres­ser les por­traits que je vous pré­sente ci-des­sous.

Les femmes d’Axel – impres­sions à tra­vers l’âge

Je me suis – lit­té­ra­le­ment – amu­sé à par­cou­rir les BD d’Axel afin de pou­voir dres­ser le por­trait de ses pro­ta­go­nistes – en réunis­sant des por­traits afin de pré­sen­ter ces femmes sous toutes leurs cou­tures. Il va de soi que ce choix est très per­son­nel, je vous invite donc à aller voir par vous-même. Vous en pro­fi­te­rez sûre­ment. Et quand vous aurez ter­mi­né le par­cours, vous aurez sans doute com­pris qu’Axel n’est pas l’ar­tiste de la MILF, de la femme d’un cer­tain âge qui, pour reprendre ces mots aus­si crus que cruels d’un autre âge, conserve encore de belles restes, mais plu­tôt celui du désir dans tout ce que celui-ci a d’i­nex­tin­guible, d’ir­ré­sis­tible et de beau.

Fred – la ving­taine

Fred, du haut de sa jeunesse.

Fred est la plus jeune et sans doute la plus espiègle des héroïnes d’Axel. Une des pro­ta­go­nistes de La Ten­ta­tion, c’est à elle d’en­dos­ser le rôle quelque peu ingrat de la jeune séduc­trice qui dyna­mite le mariage de Fran­çoise, de trente ans son aînée. Si ce n’est certes pas de sa faute d’être jeune et pétillante de force vitale, elle adore néan­moins voir opé­rer ses charmes sur Gérard.

Fla­via – la qua­ran­taine

Flavia - protagoniste hyper-visible

Fla­via, c’est la femme « trans­pa­rente », celle qui s’ex­pose en per­ma­nence, celle qui a fait de son appar­te­ment la Chambre de verre, le cadre de son exhi­bi­tion per­ma­nente en tant que cam­girl. Ouverte comme peu d’autres sur le monde, elle se lance dans la vie avec une pas­sion hors com­mun. Son amant ne fait pas excep­tion à cette règle, même si elle se rend compte de la fra­gi­li­té quand celui-ci craint, pen­dant quelques ins­tants, de ne pas être à la hau­teur. Fla­via, c’est l’in­sou­ciance de la jeu­nesse dans le corps de la femme adulte à la chair épa­nouie. Une femme tel­le­ment consciente de sa beau­té – toute ita­lienne d’ailleurs – qu’elle n’hé­site pas à la com­mer­cia­li­ser.

Valé­rie – fin de la qua­ran­taine

Valérie sous toutes ses coutures

Valé­rie, pro­ta­go­niste de Le Prix de l’A­mour, est sans doute la femme la plus soli­de­ment plan­tée dans la vie. Et en même temps peut-être le per­son­nage le plus désa­gréable dans la manège des­si­né par Axel. Cadre habi­tuée à prendre – et sans doute à impo­ser – les déci­sions, femme capable de réus­sir sa vie en soli­taire, et en même temps tou­riste sexuelle avec peu d’é­gards envers ses proies. Si elle n’est pas pré­ci­sé­ment un role-model, on peut se deman­der si beau­coup ne vou­draient pas quand même s’i­den­ti­fier avec cette femme forte qui aime pro­fi­ter de son corps épa­noui pour s’en­voyer en l’air. Au moins l’es­pace de quelques semaines…

Fran­çoise – la cin­quan­taine

Axel, Le prix de l'amour

Fran­çoise, la plus âgée et sans doute la plus mal­heu­reuse des héroïnes d’Axel. Mariée, une enfant, elle mène une vie dont, si l’au­teur n’en dévoile pas grand chose, on devine qu’elle se déroule de façon assez banale, à l’ins­tar de tant d’autres cou­lées dans le moule de nos socié­tés de masse aux indi­vi­dua­li­tés for­ma­tées. Elle vit, aux côtés de son mari, une aven­ture éro­tique avec un jeune couple croi­sé à la plage, une aven­ture qui, pour elle, se ter­mine par la fin de son mariage et la soli­tude qu’elle doit affron­ter en soli­taire. Mal­gré son âge avan­cé, elle a conser­vé des charmes capables de séduire le par­te­naire jeune et vigou­reux de Fred. C’est elle peut-être, bien plus que Fla­via et Valé­rie, qui incarne la beau­té de la femme mûre à la sexua­li­té qui som­meille sous les couches des années et des habi­tudes, et qui peut se réveiller d’un ins­tant à l’autre.

Toutes les illus­tra­tions sont © Axel et La Musar­dine.

Axel, Le prix de l'amour

Axel
Le prix de l’a­mour
Dyna­mite
ISBN : 9782362349324

Références   [ + ]

1.Axel, Le Prix de l’A­mour, p. 21
2.Axel dans une inter­view publiée dans le hors-série éro­tisme n°21 de L’Immanquable, pro­pos recueillis par Jean Paul Mou­lin
3.Axel, Le Prix de l’A­mour, p. 12
4.Axel, Le Prix de l’a­mour, p. 40
5.L’Immanquable, Hors-série éro­tisme n°21, p. 67.
6.Ce chiffre n’ap­pa­raît pas dans le texte, mais on peut le déduire du pas­sage où Valé­rie évoque l’âge de son amant : « 23 ans, moins de la moi­tié de mon âge ». Axel, Le Prix de l’A­mour, p. 6