Joël Alessandra, Escales en femmes inconnues

feï en train de se préparer pour la cérémonie du thé.
feï en train de se préparer pour la cérémonie du thé1)Escales en femmes inconnues, p. 60.

Voici une bande dessinée quelque peu spéciale dans la mesure où non seulement elle se donne des allures – le sous-titre l’indique très clairement – de Carnet de voyage, mais surtout parce qu’elle ressemble, sur de nombreuses pages, à un book d’artiste, artifice qui confère aux récits rassemblés ici sous le titre Escales en femmes inconnues une bonne dose d’authenticité, et on imagine volontiers – et avec plaisir – leur auteur – qui pour le coup réunit les fonctions de scénariste et de dessinateur – sur les routes d’un monde qui a tant à offrir – des perspectives, des échappées et surtout – des rencontres. Des rencontres qui, sous le crayon de Joël Alessandra, se soldent par une riche moisson de croquis et d’inspirations et qui prennent une profondeur qui se mesure en coups de bite au fond de chairs liquéfiées.

C’est donc en compagnie de ce gai luron que le lecteur découvre, tour à tour, l’Italie, la Somalie, le Djibouti, l’Indonésie et – il faut penser grand pour obtenir une conclusion qui épate le lecteur – la Chine. Connaissant le titre – et les goûts littéraires et autres de votre serviteur qui ne va quand même pas se mettre à vous parler d’un guide de voyage aussi exotique fût-il – vous aurez sans doute imaginé que ce n’est pas – au moins pas principalement – la couleur locale qui intéresse l’auteur, mais plutôt le physique des beautés qui, si elles ne se visitent pas, plutôt se fréquentent, ayant à offrir des souvenirs que le voyageur n’est pas près d’oublier. Et, on l’aura vu dès le départ, ce voyageur-ci ne se contente pas de regarder, et l’artiste se double d’un acteur qui vient se frotter de très près aux attractions des contrées qu’il traverse d’un bout du monde à l’autre.

Les contrées lointaines ont depuis toujours attiré les artistes. Si l’Italie, pleinement intégrée dans le concert des nations occidentales et plus facilement accessible que les terres d’outre-mer, a été pendant des siècles la destination prisée des artistes originaires du nord du continent, d’autres régions du globe sont venues s’y ajouter, et si Dürer s’est encore arrêté à Florence, Gauguin, lui, n’a pas cédé aux coups du sort avant de pouvoir s’installer – presque quatre siècles plus tard – à Tahiti. Et on connaît le rôle qu’ont joué les voyages en Orient pour le développement de la peinture occidentale depuis que les moyens de transport, en se démocratisant, ont contribué à rendre le monde plus accessible à partir des premières décennies du XIXe siècle2)On peut d’ailleurs aller jusqu’à dire que la peinture moderne n’aurait sans doute pas existé – ou aurait pris une route fondamentalement différente – si le chemin de fer n’aurait pas permis aux Impressionnistes de sillonner l’Île-de-France.. Faire défiler les destinations des déplacements et les sujets inspirés par le rendez-vous avec l’étranger – qui peut aussi se décliner au pluriel – c’est aussi une façon de voir le monde s’ouvrir grâce aux nouveaux moyens de transport parfaitement adaptés à la curiosité inhérente au désir de création.

Dans le cas de Joël Alessandra, les inspirations sont surtout orientales. Il suffit d’ailleurs de parcourir sa bio- et sa bibliographie pour se rendre compte que l’Orient joue un rôle de première importance dans la vie – et les œuvres – de cet artiste. Djibouti, le Soudan, le Tchad, le Proche et le Moyen Orient, l’Algérie et j’en passe.3)Consulter, pour plus de précisions, la partie biographie du site de l’artiste. Mais quoi qu’il en soit du périple de l’artiste, celui de son protagoniste4)Qui ne porte d’ailleurs pas de nom. Il n’est donc pas inimaginable de le rapprocher de l’auteur, vu surtout les similitudes biographiques. commence par un séjour des plus classiques dans la Ville éternelle, une ville appelée à laisser un souvenir assez particulier à cet artiste-là qui, le temps d’une séance grassement rémunérée, change de côté et devient modèle et – amant. Pour une fois, le cliché se brise, et la femme n’est plus la seule génératrice de fantasmes, réduite au rôle de modèle tout juste bonne à faire tourner la libido des bons bourgeois qui, s’ils consentaient avec plaisir à se régaler de sa chair pourvu qu’elle prenne l’aspect de quelque déesse antique, rejetaient la personne qui, pour beaucoup d’entre ces juges fourvoyés, ne valait guère mieux qu’une prostituée. Dans Dolce vita a Roma, c’est la belle Giulia, peintre elle aussi, qui profite de sa rencontre avec le beau confrère étranger pour se régaler d’un corps capable de lui procurer quelques instants de plaisir. Avant de servir de base à l’exercice de son art. Une belle mise en bouche pour ce qui va suivre, un premier récit qui annonce les perspectives qui iront en s’élargissant et qui, avec une verve peu commune, propose une chute digne des meilleures nouvelles.

Une mise en bouche parfaite - illustration tirée de Dolce vita a Roma, le récit qui ouvre le recueil.
Une parfaite mise en bouche – illustration tirée de Dolce vita a Roma, le récit qui ouvre le recueil.5)Joel Alessandra, Escales en femmes inconnues, p. 13

Et comme c’est le premier épisode des Escales, c’est aussi la première occasion de se faire une idée à propos du dessin de Joël Alessandra. Ce qui saute aux yeux, c’est l’importance des couleurs terreuses, chaudes, comme l’ocre, le bistre, le sépia. Je sais bien que, pour certains, le terme « terreux », synonyme de « morne » et de « sans éclat », a plutôt une connotation négative, mais le cas de Joël Alessandra est bien différent dans la mesure où il réussit à rendre aux couleurs et aux teintes terreuses l’éclat du soleil dans lequel baignent les contrées qu’il parcourt et la beauté radieuse des femmes qu’il croise, le temps de quelques jours et de quelques nuits concédées à ce passant poussé par l’idée de ce qui l’attend ailleurs. Et comment ne maîtriserait-il pas ces couleurs de la terre, lui qui a rendu, un an avant de publier ses Escales, un hommage éclatant au Tchad et à l’Ennedi, hommage expressément dédié « à la beauté du monde » ?

Valerian Guillot, Ennedi, Tchad, photo prise le 10 février 2018. CC BY 2.0.
Valerian Guillot, Ennedi, Tchad, photo prise le 10 février 2018. CC BY 2.0.

À côté des couleurs, l’atout principal de l’artiste est l’usage de la ligne, la ligne qui, si elle tend à disparaître dans les compositions colorées où se découvrent des panoramas où des foules6)Pour un bel exemple de cet affaissement, consulter la page 34., est maniée avec toute la précision requise quand il s’agit de dessiner les personnes. Le rôle capital de cet outil se révèle d’ailleurs surtout sur les planches où le brouillon côtoie le dessin finement équilibré dans une composition où les extrêmes se rejoignent dans un effort qui sait tellement bien se cacher qu’il confère à l’ensemble une légèreté onirique.

À peine sortie d’entre les cuisses de Giulia et de son aventure vénale, notre héros-artiste n’en est pourtant qu’à la première étape de son périple, et on n’aurait pas tort de dire que le meilleur est encore à venir. Qu’il suffise de citer, au lieu de leurs pays de résidence, les noms des femmes croisées : Sisay Hailu, héroine de l’Aventure éthiopienne au Ras Hotel qui, profitant de ses rôles de femme de chambre et serveuse, devient modèle et amante ; Maoulkri – la protagoniste de Nylon – story à Djibouti – la prostituée qui ne peut jouir qu’en portant les bas de sa mère, des bas que celles-ci a d’ailleurs reçu comme cadeau par un légionnaire serbe ; Paranita, une autre prostituée, bi-sexuelle celle-ci, qui, au milieu d’un Surabaya massage, plante son client avec une nonchalance et un superbe digne des plus belles courtisanes au profit de son amante ; Feï qui offre à son hôte un coït au rythme d’une Cha ceremony in Beijing, cérémonie du thé qui laissera, malgré la boisson consommée, notre héros sur sa soif.

Dessin tiré du chapitre Aventure éthiopienne au Ras Hotel.
« Mais la couleur manque à notre désir. » Dessin tiré du chapitre Aventure éthiopienne au Ras Hotel.7)Escales en femmes inconnues, p. 22

Le moins qu’on puisse dire, en fin de parcours, à propos des Escales de Joël Alessandra, c’est que celui-ci a su tirer grand profit de ses voyages dans ce qu’il est convenu d’appeler Orient, terme que je continue à utiliser pour tout ce qu’il convie de charme, de mystère et de tout simplement différent. Ce pour quoi les voyages valent – et vaudront toujours – toutes les peines du monde afin de plonger dans des ailleurs qui nous fournissent la mesure de tout ce qu’il faut appeler humanité. Des ailleurs que l’artiste a parfaitement su incarner en les investissant de toute leur capacité de séduction. Escales en femmes inconnues, c’est l’ailleurs tout simplement l’Autre, devenue chair.

Toutes les images sont (c) Joel Alessandra et Page69.

Joël Alessandra, Escales en femmes inconnues

Joël Alessandra
Escales en femmes inconnues
Page69
ISBN : 9791091835022 (broché)

Références   [ + ]

1.Escales en femmes inconnues, p. 60
2.On peut d’ailleurs aller jusqu’à dire que la peinture moderne n’aurait sans doute pas existé – ou aurait pris une route fondamentalement différente – si le chemin de fer n’aurait pas permis aux Impressionnistes de sillonner l’Île-de-France.
3.Consulter, pour plus de précisions, la partie biographie du site de l’artiste.
4.Qui ne porte d’ailleurs pas de nom. Il n’est donc pas inimaginable de le rapprocher de l’auteur, vu surtout les similitudes biographiques.
5.Joel Alessandra, Escales en femmes inconnues, p. 13
6.Pour un bel exemple de cet affaissement, consulter la page 34.
7.Escales en femmes inconnues, p. 22