En toute las­ci­vi­té – l’ap­pel de Shé­hé­ra­zade

Pour­quoi choi­sir de par­ler de Shé­hé­ra­zade et de son appel ? Est-ce à cause de la bande des­si­née dont je viens de par­ler dans un article pré­cé­dent, Escales en femmes incon­nues, escales ayant conduit le pro­ta­go­niste vers un Orient plein de cha­leur et de séduc­tion, lec­ture qui m’au­rait pré­dis­po­sé à en abor­der d’autres avec un sujet « orien­tal » ? Ou est-ce tout sim­ple­ment à cause d’un ser­vice presse reçu de la part des Édi­tions Tabou, pre­mier volume (sur deux) des Mille et une Nuits, un nom à la puis­sance évo­ca­trice comme peu d’autres qui réveille depuis long­temps l’i­dée d’un Orient fan­tas­mé, tou­jours à fleur de peau dans la conscience col­lec­tive de l’Oc­ci­dent, domaine de délices qui, subis et octroyés der­rière les murs des jar­dins clos et por­tés par les paroles d’un récit dont le fil, inter­rom­pu par le lever du soleil, chaque nuit se renou­velle, engen­drant des images de peaux bron­zées en sueur et de cri­nières de jais enca­drant de plan­tu­reuses beau­tés ?

Hortus conclusus à l'orientale - la favorite dans son jardin
La favo­rite dans son jar­din – le Hor­tus conclu­sus à la sauce orien­tale, inter­pré­té par Trif et Celestini1)Planche tirée de Le par­fum de Shé­hé­ra­zade, p. 11

Idées d’un autre âge ? Sans doute, mais puis­santes quand même et capables tou­jours d’ins­pi­rer – ou de réin­ter­pré­ter – des récits qui ne sau­raient lais­ser indif­fé­rent. La preuve, deux volumes qui me sont tom­bés sous la main pra­ti­que­ment en même temps – à moins que je ne les ai cher­chés – mal­gré les six ans d’in­ter­valle qui les séparent : Shé­hé­ra­zade 2.0, petit texte signé Cor­pus Delec­ta et illus­tré par Vir­gilles, paru chez Domi­nique Leroy, et Le Par­fum de Shé­hé­ra­zade, pre­mier volume donc du pro­jet sus-men­tion­né Les Mille et une Nuits, pro­jet dans lequel deux artistes ita­liens, Trif (scé­na­riste et des­si­na­teur) et Celes­ti­ni (colo­riste), conjuguent leurs efforts afin de tra­duire en images les aven­tures raf­fi­nées racon­tées au cours des légen­daires Mille et Une nuits par une conteuse aus­si raf­fi­née que rusée dont le nom est deve­nu l’es­sence même d’un orien­ta­lisme qui, au-delà des qua­rante voleurs et des aven­tures d’un marin four­voyé, se confond avec l’é­ro­tisme.

Le par­fum de Shé­hé­ra­zade

Si jamais, chère lec­trice, cher lec­teur, tu n’as mis ne fût-ce qu’un doigt de pied dans le monde des Mille et Une Nuits, tu en auras gar­dé des sou­ve­nirs indé­lé­biles. Il s’a­git là d’un uni­vers insai­sis­sable où pul­lule la vie avec tout ce qui fait sa gloire et sa honte, une source inta­ris­sable qui, depuis bien plus qu’un mil­lé­naire, ins­pire le monde. L’é­ro­tisme, on s’en rend très vite compte, consti­tue un volet impor­tant de cet uni­vers, et j’ai dû rigo­ler quand je suis tom­bé, dans la tra­duc­tion alle­mande, sur des poèmes en latin que même un tra­duc­teur comme Enno Litt­mann n’a pas eu le cou­rage de mettre en alle­mand dans le texte tel­le­ment il a eu peur de cho­quer les sen­si­bi­li­tés des lec­teurs par un voca­bu­laire trop cru. Rien de plus évident donc que de pui­ser dans ce réser­voir des ins­pi­ra­tions éro­tiques, et Trif n’est pas le pre­mier ni ne sera le der­nier à le faire.

Dans ce pre­mier tome Trif donne une inter­pré­ta­tion assez libre de quelques récits tirés de l’o­ri­gi­nal arabe. Si la source de la pre­mière his­toire – La favo­rite et le mar­chand Gha­nim – est assez facile à trou­ver – il s’a­git d’une inter­pré­ta­tion assez libre du Conte d’Ayyûb le Mar­chand, de son fils Ghâ­nim et de sa fille Fit­na qui couvre les nuits 38 – 45 – je n’ai pas réus­si à mettre le doigt sur la source pré­cise de la seconde – Les deux sor­cières et le prince Badr. J’ai bien retrou­vé un récit où figurent des per­son­nages aux noms presque iden­tiques, à savoir celui de Beder, prince de Perse, et de Giau­hare, prin­cesse du Royaume de Saman­dal2)Consul­ter le récit dans la tra­duc­tion de Gal­land sur le site Wiki­source., récit où se trouve éga­le­ment, outre la res­sem­blance des noms, le détail impor­tant qu’est la trans­for­ma­tion magique du prince Badr / Beder en oiseau. Il est évi­dem­ment pos­sible que j’ai raté la bonne ins­pi­ra­tion et que je me suis éga­ré par­mi les mil­liers de pages sur les­quelles s’é­tendent les his­toires des Mille et Une nuits, et on peut de toute façon se deman­der à quoi pour­rait au juste ser­vir la recherche des sources – à part évi­dem­ment de faire pro­fi­ter mes lec­teurs du spec­tacle de voir leur ser­vi­teur se pré­las­ser sous le soleil du savoir accu­mu­lé pen­dant ses études phi­lo­lo­giques. Mais cela n’est tou­jours, dans le contexte qui nous inté­resse, qu’une ques­tion de détail, et la fidé­li­té phi­lo­lo­gique n’est le pre­mier sou­ci ni des auteurs et de leur édi­teur, ni – et à plus forte rai­son – des lec­teurs qui vou­draient sur­tout y plon­ger dans la volup­té des nuits chaudes et par­fu­mées de ces contrées de contes de fée orien­taux. Tout cela char­rie un grand nombre de cli­chés ? Peu importe pour­vu que le récit et les images puissent réveiller le désir. À quelque chose, même cli­ché est bon 😉

Il est évi­dem­ment impos­sible de rendre sur les quelques pages d’une bande des­si­née – un domaine qui donne la pri­mau­té à l’i­mage tan­dis que c’est la parole qui règne en maî­tresse dans l’ar­chi­tec­ture toute en ara­besques des Nuits – le foi­son­ne­ment nar­ra­tif de l’o­ri­gi­nal. Il suf­fit d’en consul­ter quelques pages pour se faire une bonne idée du réseau dense et inex­tri­cable pro­duit par une pulsion3)Encore que, dans le cas de Shé­hé­ra­zade, il s’a­git aus­si d’une néces­si­té vu qu’il en va de sa tête… aus­si joyeuse qu’ir­ré­pres­sible de fabu­ler. C’est d’ailleurs cette même joie qui a pré­si­dé aux romans et aux nou­velles du baroque four­millant de récits imbri­qués avec leurs effets de miroir où les pro­ta­go­nistes et les motifs se reflètent à l’in­fi­ni. Rien de plus nor­mal donc que de tran­cher et de réor­ga­ni­ser la matière dans un sou­ci de plus de linéa­ri­té. Ce qui n’empêche heu­reu­se­ment pas nos deux Ita­liens de mettre en pause le temps de la nar­ra­tion afin de s’at­tar­der sur des détails et des ins­tants dignes d’at­ten­tion et de – regards. Cela se pro­duit par exemple au début de l’his­toire de la Favo­rite quand l’œil du lec­teur l’ac­com­pagne dans le jar­din que le sul­tan lui a fait construire et qu’elle s’ap­pro­prie en y dan­sant nue comme un ver, se croyant à l’a­bri des regards. Une belle réin­ter­pré­ta­tion du Hor­tus conclu­sus des mys­tiques médié­vaux dans laquelle la Vierge Marie est rem­pla­cée par une jeune femme tout aus­si belle, mais bien loin d’être vierge, et où les vête­ments seraient aus­si dépla­cés que dans le para­dis ter­restre avant l’é­pi­sode de la pomme.

Entre fille et femme - Qût al-Qulûb, la protagoniste du premier récit.
Entre fille et femme – Qût al-Qulûb, la pro­ta­go­niste du pre­mier récit4)Trif / Celes­ti­ni, Le par­fum de Shé­hé­ra­zade, p. 13.

Une remarque en pas­sant : c’est sans doute dans ce pre­mier épi­sode que le couple Trif / Celes­ti­ni a don­né de son mieux, notam­ment avec le por­trait de Qût al-Qulûb, la favo­rite, qui oscille entre la très jeune fille et la femme plein sang dans la force de sa fémi­ni­té.

Quant au style, il faut consta­ter que les deux artistes ont mis un soin consi­dé­rable à recréer un décor orien­tal, sur­tout dans les domaines archi­tec­tu­ral et ves­ti­men­taire. Quant aux per­sonnes, elles m’ont l’air par­fois un peu trop polies, ce qui rend très dif­fi­cile l’ex­pres­sion des sen­ti­ments et des nuances. Que Trif et Celes­ti­ni aient néan­moins réus­si, dans leurs moments les plus forts, à rendre les angoisses et les délices tels qu’ils peuvent se peindre sur les figures – confiance, mépris, dou­ceur, cruau­té, amu­se­ment, malice – cela est tout à leur hon­neur, même si je pré­fère un style plus réa­liste. Et par­fois ils prennent même une pose bien trop hamil­to­nienne dans la mesure où il s’a­git d’ap­pli­quer le flou à des des­sins où de très jeunes femmes se pro­duisent dans tout l’é­clat de leur nudi­té imberbe. L’a­ma­teur d’un cer­tain idéal de beau­té y trou­ve­ra à coup sûr son plai­sir, et si cet ama­teur hypo­thé­tique appré­cie une ins­pi­ra­tion orien­ta­li­sante – peu importe qu’elle soit pas­sée à tra­vers un crible très occi­den­tal – son bon­heur est assu­ré. Et si, pour les autres, cette BD est l’oc­ca­sion de décou­vrir ou de redé­cou­vrir les Mille et Une Nuits afin de se lais­ser empor­ter par le mael­strom nar­ra­tif qui tra­verse les siècles et les conti­nents, Trif et Celes­ti­ni auront fait un bien bon bou­lot.

Shé­hé­ra­zade 2.0

Shéhérazade vue par Virgilles (à gauche) et par Trif / Celestini (à droite)
Shé­hé­ra­zade vue par Vir­gilles (à gauche) et par Trif / Celes­ti­ni (à droite)

Si l’O­rient de Trif et de Celes­ti­ni baigne un peu trop dans le flou­té avec même un cer­tain pen­chant pour le kitsch, celui de Vir­gilles – res­pon­sable des illus­tra­tions du petit volume de chez Domi­nique Leroy – a une allure assez dif­fé­rente, et tan­dis que le Sul­tan arbore avec un plai­sir non feint son tur­ban énor­mis­sime, la jeune conteuse a des airs d’une prin­cesse Leia (notam­ment sur la cou­ver­ture qui déli­cieu­se­ment rap­pelle la soi­rée chez Jab­ba le Hutt où Leia appa­raît dans son cos­tume d’es­clave deve­nu une véri­table icône moderne) qui aime­rait se dégui­ser en Car­men.

Si on peut dire du style des illus­tra­tions de Vir­gille qu’il est à l’op­po­sé de celui du duo ita­lien, il en va de même de celui de la nar­ra­tion. Là où Trif essaie de renouer avec le ton des contes de fée à l’o­rien­tale – tel au moins qu’on l’i­ma­gine de notre côté de la Médi­ter­ra­née – celui de Cor­pus Delec­ta est tout ce que l’on puisse ima­gi­ner de désin­volte et de libé­ré, et on com­prend tout de suite, rien qu’à entendre les pre­mières phrases, qu’on est en pré­sence d’une plume archi-moderne qui ne se prend vrai­ment pas au sérieux et qui confère au sujet la dose d’hu­mour qui per­met de gar­der la dis­tance pour évi­ter de tom­ber dans un orien­ta­lisme de paco­tille mille fois remâ­ché :

Assis sur son trône, le Sul­tan El-Hadam bir’Out s’emmerdait. Ferme. Cinq jours et quatre nuits déjà qu’il se bran­lait tout seul, per­ché comme un imbé­cile sur sa ter­rasse d’où la vue était certes somp­tueuse, mais au-des­sous de laquelle ne cir­cu­laient qu’eunuques et vieilles éden­tées.

Quant à l’in­trigue, celle-ci ne doit pra­ti­que­ment rien au modèle arabe sauf évi­dem­ment le nom de la pro­ta­go­niste. À part cela, le lec­teur chope par­fois contre l’un ou l’autre vocable qui pour­rait rap­pe­ler les loin­taines ori­gines du texte, comme les eunuques, le harem et d’autres décors ver­baux, mais l’im­pres­sion prin­ci­pale qu’on garde du (très) petit texte, c’est celui de l’ef­fort d’une autrice qui, tout en pré­ten­dant vou­loir pas­ti­cher les expres­sions par­fois alam­bi­quées qu’on prête aux Nuits arabes, s’en éloigne avec la non­cha­lance de celle qui n’hé­site pas à jeter ses per­son­nages et ses propres pré­ten­tions en pâture au ridi­cule. Et de faire de sa pro­ta­go­niste une par­faite bim­bo. À recom­man­der, même avec six ans de retard !

Trif / Andrea Celestini, Le Parfum de Shéhérazade

Trif / Andrea Celes­ti­ni
Les Mille et une Nuits
Volume 1 : Le Par­fum de Shé­hé­ra­zade
Édi­tions Tabou
ISBN : 978−2−35954−672−9

Corpus Delecta / Virgilles, Shéhérazade 2.0

Cor­pus Delec­ta / Vir­gilles
Shé­hé­ra­zade 2.0
Édi­tions Domi­nique Leroy
ISBN : 9782866889180

Références   [ + ]

1.Planche tirée de Le par­fum de Shé­hé­ra­zade, p. 11
2.Consul­ter le récit dans la tra­duc­tion de Gal­land sur le site Wiki­source.
3.Encore que, dans le cas de Shé­hé­ra­zade, il s’a­git aus­si d’une néces­si­té vu qu’il en va de sa tête…
4.Trif / Celes­ti­ni, Le par­fum de Shé­hé­ra­zade, p. 13