Archives pour la catégorie Lec­tu­res esti­va­les 2016

Lec­tu­res esti­va­les 2016 – le bilan

Maître Golov, Tête de femmesAujourd'hui, c'est la rentrée, les vacances sont donc bel et bien terminées, et si l'espoir persiste de vivre encore quelques belles journées ensoleillées, l'été approche inexorablement de sa fin, le noir grignote la clarté du jour, à trois semaines à peine de l'équinoxe, et le froid obligera bientôt tout le monde à mettre à l'abri le moindre petit bout de peau.

Votre serviteur a une fois de plus profité de son été pour - lire. Une habitude qui date d'il y a très longtemps déjà, et qui m'a incité à créer un événement littéraire, les Lectures estivales. Celles-ci me servent depuis quatre ans à débusquer, de façon systématique, de jeunes autrices et auteurs, des débutants souvent, parfois des auto-édités, pratiquement toujours érotiques. Et on peut dire que le millésime 2016 a été, une fois encore, riche en découvertes ! De Job d'été en Vacances candaulistes, en passant par des Rêves érotiques et fantasmes brûlants, mon parcours a été parsemé de bouffées de chaleur et d'envois en l'air, et j'espère que mes lectrices et mes lecteurs en auront profité autant que moi. Et peut-être que j'ai réussi à faire faire des découvertes, quitte à inciter certains à dépenser quelques sous pour enrichir non seulement un auteur, mais aussi une bibliothèque.

Mosaïque des titres choisis pour les Lectures estivales 2016
Les titres de l'édition 2016 des Lectures estivales du Sanglier littéraire.

Juste quelques mots, avant de partir à la découverte d'autres horizons, le temps de mes vacances à moi, pour remercier celles et ceux qui me tiennent particulièrement à cœur, des personnes qui contribuent à enrichir la littérature en général et la Bauge en particulier et que je recommande tout particulièrement à la bienveillance de celles et de ceux qui me suivent dans mes aventures.

Tout d'abord, il y a Reine Bale, cette femme aussi belle que douée qui, armée d'une volonté de fer et d'un esprit éclairé mis au service de ses convictions, maîtrise la langue de Voltaire (ou, mieux peut-être, celle de Barbey d'Aurevilly) au point de lui imprimer un accent qui lui est propre. Je la remercie pour ses contributions aux Lectures estivales, et tout particulièrement pour un texte écrit exprès pour cette occasion, sa nouvelle De quels feux ? Ensuite, il y a, bien entendu, Maître Golov, le naturiste nihiliste, doué du talent rarissime de capter la beauté féminine dans tous ses états, et qui, du fond de sa Catalogne natale, peuple le monde de ses estivants en costume d'Ève accompagnés de ses remarques souvent acides à propos de l'actualité politique. Et puis, il faut nommer un des personnages les plus remarquables de la littérature moderne et numérique de ce XXIe siècle jeune encore, Neil Jomunsi, qui, auteur, patron de Walrus Books et philosophe littéraire, continue à m'inspirer, surtout aux alentours du 22 août quand le monde s'apprête à célébrer le #RaysDay.

C'est donc avec dans la tête un souvenir des clartés estivales que je vous tends la main pour vous accompagner vers le noir de l'hiver, l'endroit propice, au fond de nos chaleurs, pour faire éclore tous les fantasmes. Ceux-là même qui m'aideront sans aucun doute à recruter les textes de la cinquième édition des Lectures estivales, celle qui s'annonce pour 2017.

Mar­co Niz­zo­li, Un bel été

Tout doucement, l'été approche de sa fin, et une foule de rentrées commence à monopoliser l'attention des médias. Sous quelque épithète que celle-ci soit placée, scolaire, politique ou encore littéraire, toutes ses variantes semblent concourir à faire oublier les joies de la plage et la légèreté estivale. Mais, avant de ranger son clavier au fond de sa Bauge afin de partir en vacances à son tour et finalement goûter à ces mêmes plaisirs, votre serviteur s'est penché sur sa dernière lecture estivale, une bande dessinée érotique qui se place dans un entre-deux des plus charmants : l'espace entre la fin des études et les débuts d'une vie nouvelle à peine esquissée, un changement de codes qui se profile à l'horizon sans déjà être tangible, espace hors temps favorable à l'éclosion de tous les désirs et qui allie les charmes de la jeunesse à ceux de la découverte de la vie en liberté - provisoire - sous le soleil et d'une sexualité épanouie - provisoire, elle aussi ? Et Marco Nizzoli, dessinateur italien, a pleinement compris l'étendue du pari qu'il s'est lancé à lui-même en plaçant ses planches sous un titre dont la simplicité est l'expression même d'une joie de vivre réduite à une de ses expressions les plus élémentaires : Un bel été.

Éléna et Laura viennent donc d'obtenir leur bac, et elles s'apprêtent à partir en vacances, un peu à l'improviste, pour fêter ça bien sûr, mais aussi pour, dans le cas d'Éléna, oublier un mec qui la méprise, et, dans celui de Laura, pour

se faire une tonne de mecs ! ... Et même peut-être quelques kilos de femmes ! (p. 10)

Contrairement à Laura, décomplexée, à l'esprit aventurier, et très portée sur les choses du sexe, Éléna se révèle plutôt farouche, à la limite oie blanche, et il y a des situations où le lecteur se demande franchement comment Laura peut continuer à supporter cette éternelle boudeuse qui tient bien plus que de raison à son confort et se montre toujours prête à passer jugement sur autrui. Le moins qu'on puisse dire, c'est que son déniaisement présente un sacré défi pour la belle Laura et que celle-ci devra s'armer de patience et de l'art de la ruse pour venir à bout de ce spécimen-là de la gent féminine, spécimen certes très juteux, mais aussi "super coincé" (p. 43).

Marco Nizzoli, Laura (planche tirée de la p. 43)

Laura, tête forte, ne renonce pourtant pas et poursuit son opération de séduction, opération qui la conduira, au bout d'un certain nombre d'aventures intermédiaires, tout droit entre les cuisses de la belle blonde. Qui en profitera pour un changement de cap à propos des choix qui orienteront sa vie future.

Marco Nizzoli, Un bel été - Éléna
Un dessin entièrement au service des modèles, soulignant la beauté des formes féminines dans un jeu de lignes à l'économie parcimonieuse.

Toute cette petite histoire est rondement menée, et le dessinateur - à l'image de sa Laura à sa proie attachée - ne se laisse pas distraire par les beautés environnantes, l'attention entièrement focalisée sur son jeune couple d'aventurières en herbe et le parcours d'Éléna. Celle-ci, plus encore que Laura, se trouve placée sous les projecteurs, et c'est elle qui ouvre et qui clôt le récit. C'est elle aussi que le dessinateur a choisi de présenter la première, en la dévoilant dans toute sa beauté dans une suite de clichés, en train de poser devant son miroir afin de choisir les vêtements de plage qui puissent la mettre en valeur. Un procédé qui s'apparente à une approche photographique et dont Nizzoli se sert par la suite pour montrer les jeunes filles en train de s'abandonner au plaisir. C'est dans ce genre de scènes que son dessin se met entièrement au service de ses modèles, soulignant la beauté des formes féminines dans un jeu de lignes à l'économie parcimonieuse. La contrepartie de ce procédé étant un certain flou dans le détail - que le dessinateur a d'ailleurs l'air d'éviter. Et on doit avouer que, quand il se laisse quand même tenter - par un broutage de minou, par exemple - que le résultat est peu convaincant, le minou en question ressemblant plutôt à un gant de toilette qu'à une anatomie féminine.

Le trait est simple, en noir et blanc, avec très peu de variations, ce qui tend à conférer un caractère statique aux planches, même là où le mouvement est implicite (les cheveux dans le vent, par exemple, ou encore les fellations). Il convient sans doute de voir dans le dessin de Nizzoli une variation sur la ligne claire, sans couleur, les espaces blancs délimités par des lignes très fines, avec une représentation assez simplifiée des personnages opposé à plus de richesse quand il s'agit du décor. Un style qui n'est effectivement pas sans rappeler, comme l'éditeur le souligne sur la 4ème de couverture, celui de son compatriote aîné, Milo Manara, mais avec une tendance à la simplification parfois caricaturale voire même grotesque. L'usage du noir et blanc lui permet toutefois d'échapper à un effet de floutage à la Hamilton, un procédé dont son blog rassemble quelques échantillons qui rappellent les formes vagues aux contours peu déterminées - comme passées à la lessiveuse - d'un symbolisme à la Redon.

Tout compte fait, Marco Nizzoli tient sa promesse en livrant un épisode de jeunesse qui laissera à coup sûr des souvenirs. Des souvenirs qui, plus tard, se laisseront résumer sous le titre sous lequel il a choisi de placer son opus : Un bel été. Et la chute qu'il a su trouver pour cet épisode illustré de la vie de deux jeunes filles, conclusion qui ne serait pas déplacée dans une nouvelle en bonne et due forme, contribue à rendre cet été non seulement beau, mais mémorable.

Un bel été... Couverture du livre Un bel été...
Marco Nizzoli
Bande dessinée
Tabou
1 January 2010
Fichier numérique
55

Avec son trait fin qui rappelle celui de son aîné Manara, Marco Nizzoli ouvre aux Éditions Tabou une série de bandes dessinées joliment coquines.

L’élégance et la succulente dose d’érotisme dans le trait de Marco accompagnent les aventures de deux étudiantes pour la première fois en vacances au soleil, qui croisent la route d’un étudiant à l’imagination fertile. Jeunes, libres, beaux, les personnages de ce livre sont un hymne à l’explosion des sens, à la vie. Une histoire d’amour et de sexe amusante, élégante et sensuelle.

Dan Bon­go, Le sexe de Lola

Si jamais quelqu'un devait avoir conservé des doutes à propos de la nature d'un texte intitulé Le sexe de Lola, Dan Bongo, son auteur, ne se fait pas prier pour les dissiper dès la première phrase :

"Lola ne repartirait sûrement pas de Cannes sans avoir couché avec quelqu'un."

Et, comme pour d'emblée contrer toute reproche de préciosité lexicale, il renchérit quelques lignes plus loin en citant une copine de la protagoniste : "J'ai pas arrêté de baiser !" Ceci a le mérite d'être clair et de plonger le lecteur dans l'ambiance déjantée d'un texte largement dominé par le cul. Et comme ceci n'était pas assez pour séduire votre serviteur, on y trouve une ambiance pleinement estivale où rien ne manque au décor, ni le soleil, ni l'eau scintillante de la piscine, ni les corps qui s'exposent, ni la jeune fille en train de se branler dans son transat... J'ai rarement lu une ouverture aussi réussie, un mélange aussi intense entre un décor lumineux dans lequel on ne serait pas étonné de croiser Dakota Johnson dans le remake de La Piscine, et un revers sombre qui se laisse deviner entre les lignes, au détour des mots, avec dans les airs comme une pointe des relents d'une matière en décomposition dont rien, pour l'instant, ne laisse soupçonner les origines.

Dakota Johnson et Ralph Fiennes dans "A bigger splash". (c) StudioCanal
Dakota Johnson et Ralph Fiennes dans "A bigger splash". (c) StudioCanal

Le récit prend ensuite un rythme qui s'envole au crescendo, et la protagoniste se retrouve propulsée, par le stupre du personnel de sa villégiature méridionale, mais plus encore par cette pulsion inouïe de se livrer à qui la baise le mieux, dans des situations dont l'indécence n'a rien à envier aux scénars les plus osés des productions X. Sodomisée à outrance par le mannequin de la piscine ; prêtée par celui-ci à un cuistot voyeur ; abusée par un couple de vieux américains dans un chapitre où Dan Bongo passe maître ès perversions en y offrant sa jeune protagoniste à des ogres septuagénaires ; convoquée pour assister au point culminant (à savoir une orgie) d'un tournage de porno (dont je ne peux m'empêcher de vous indiquer le titre : Huit salopes Hard) ; livrée ensuite dans ce qui étrangement ressemble à une fuite en avant au cuistot déjà croisé au début de ses (més-?) aventures, Lola finit par s'envoler pour les States, mi-vendue, mi-consentante et entièrement jetée en pâture à l'industrie du X. Et tout ce parcours est illuminé par le soleil torride d'un été méditerranéen, un soleil qui fait non seulement miroiter les eaux, mais d'avantage encore les promesses des lendemains qui chantent :

Le soleil brillait sur le bleu profond de l'océan. (chap. 4)

Un lecteur naïf pourrait être amené à reprocher au texte de ne pas être libre de clichés, ce qui, de toute évidence, ne serait pas faux. Une lecture plus approfondie pourrait par contre y révéler une méthode qui consisterait à enchaîner ces mêmes clichés jusqu'à en faire une sorte de collage appelé à remplacer la réalité, à lui appliquer une peau neuve, après l'avoir d'abord brisée et reconstruite, sorte de cubisme littéraire nourri de fantasmes et de fluides.

Malheureusement, on y trouve aussi des fautes qui font regretter, encore une fois, l'absence d'une relecture professionnelle. Le moyen de violenter une expression comme celle-ci, p.ex. : "lui rendre l'appareil"  ? Franchement ?? Mais bon, tant qu'on y trouve des comparaisons aussi hallucinantes que celle qui met en relation la vulve de Lola et le gouffre de Padirac, j'avale les reproches avec la même eau que cet auteur me fait monter à la bouche.

Il est évident que ce texte ne s'adresse pas aux amateurs de romances érotiques, mais j'espère que Dan Bongo puisse trouver un public de happy few, capable d'apprécier ce mélange d'indécence pornographique et de gore, mélange qu'on ne trouve pas tous les jours et qui, à n'en pas douter, fut un des points culminants de l'édition 2016 des Lectures estivales.

Avant de conclure, j'aimerais relever une autre particularité de ce texte, mis par l'auteur sous une licence Creative Commons, ce qui vous laisse libre de le partager avec quiconque à condition de nommer son auteur, de ne pas y apporter des modifications et de ne pas se faire du fric sur le dos de l'auteur. En d'autres mots, le lecteur, jouissant du spectacle d'une protagoniste complètement déjantée, profite en même temps de la gratuité. Chapeau, Monsieur Bongo 🙂 !

Le sexe de Lola Couverture du livre Le sexe de Lola
Dan Bongo
Fiction / érotisme
auto-édition
6 mars 2016
fichier numérique
52

La jeune Lola est une mendiante d’amour. Ses conquêtes masculines passent dans ses bras et s’en vont. Elle confond sexe et affection comme les toxicos amalgament le shoot au bonheur.

Sur les conseils de sa meilleure amie, elle tente son va-tout, claque son salaire pour s’installer dans un hôtel de luxe à Cannes, vivier de chair fraîche et de belles gueules, le temps d’un weekend.

Une série de personnages –un jeune modèle, un chef cuisinier, un couple de septuagénaires, un groupe de hardeurs– vont entrer dans sa vie pour la marquer à tout jamais.

Syl­vain Lai­né, Orgas­me cos­mi­que au Ran du Cha­brier

Je me suis rendu compte, une fois terminée la lecture du premier roman de Sylvain Lainé, qu'il ne serait pas facile de parler d'un texte qui peut apparaître comme déchiré entre deux pôles : s'il est, d'un côté, solidement enraciné dans la réalité palpable d'un camping naturiste du sud de la France, lieu bien réel dont il reproduit jusqu'aux détails des installations et des événements, on le voit prendre, de l'autre, un envol tellement cosmique que votre serviteur s'est plus d'une fois senti tenté par l'envie très peu avouable de se moquer des aspirations de l'auteur, des aspirations qu'il serait beaucoup trop facile de mettre sur le compte d'un usage abusif de substances hallucinogènes. Voici un piège qu'il s'agit d'éviter, à moins de vouloir se frotter à une frivolité des plus indécentes, en présence d'un texte empreint de tout le sérieux de l'auteur, de toute sa volonté de couler en paroles un voyage extraordinaire, de rendre le caractère hors du commun d'un endroit qui semble cristalliser les élans d'une multitude d'hommes et de femmes décidés à laisser derrière eux, le temps de quelques semaines, toute banalité, pour plonger dans un univers ou libertin rime sur libéré. Et puis, on ne peut pas dire qu'on n'aura pas été prévenu, non ? Parce que, s'il y une chose qu'on ne peut reprocher à Sylvain Lainé, c'est d'avoir caché son jeu, le roman arborant en grandes lettres une sorte de devise déguisée en titre : Orgasme cosmique au Ran du Chabrier.

Un texte estival

Tout commence par un voyage, fruit d'un défi lancé par Groseille, une des protagonistes, à Charline, sa copine. Un voyage dans le sud de la France, une escapade prévue par Groseille pour initier sa copine à un univers libertin où celle-ci pourrait

hurler dans les bois comme une hyène en chaleur... avec des centaines d’hommes et de femmes, nus, excités et enivrés par des copulations toujours plus démentes. (chap. 1)

Une initiation loin des usages et des contraintes de la capitale, à l'abri des brumes, de la pluie et des conventions qui y rendent tout séjour maussade. C'est un pari réussi, et le lecteur ne tarde pas à retrouver les copines en route vers le soleil, un voyage agrémenté par une petite aventure érotique dans un village de l'Ardèche, aventure qui non seulement fournit un premier aperçu de ce qui va suivre, mais où, fidèle à l'image concoctée par les offices de tourisme, "le soleil flamboyant brillait haut dans le ciel" et où "l’air chaud [...] sentait bon l’été et la garrigue." (chap. 2).

Il n'y a donc pas le moindre doute à propos du caractère estival du roman de Sylvain Lainé, un texte où se trouve une phrase qui mériterait d'être mise en exergue au-dessus des Lectures estivales dans leur ensemble :

L’atmosphère estivale de cette journée d’été s’annonçait des plus prometteuses." (chap. 6)

Et l'été y est effectivement partout, avec ses chemins séchés où chaque passage de voiture soulève une poussière tenace, son extrême chaleur rendue supportable par l'eau fraîche de la rivière et l'ombre bénéfique des arbres, ses jeux de boules, sa paillotte et ses carafes de rosé ; jusqu'aux nuits torrides pasées dans les discothèques, rendues suffocantes par une nature bouillonnante et la chaleur moite que fait naître le désir.

Initiation par le sexe

J'ai déjà évoqué le fait que l'initiation de Charline fournit un des sujets de ce texte, mais il ne s'agit pas ici de ce genre d'initiation dont les textes érotiques font un usage parfois excessif, dans le sens où il s'agirait de faire découvrir à une jeune innocente une pratique sexuelle comme le BDSM, ou les joies de l'homosexualité - propos d'autant plus absurde dans la mesure où Charline jouit déjà d'une sexualité décomplexée. Non, le propos de l'Orgamse cosmique au Ran du Chabrier est plutôt celui d'une initiation spirituelle, l'accession d'une néophyte (Charline), guidée par une initiée (Groseille)  vers la compréhension d'un quelconque "mystère".

L'histoire de la littérature est bourrée de textes de ce genre, des textes dont la principale caractéristique est d'être, dans la plupart des cas, tout à fait indigestes d'un point de vue littéraire. Il faut ici décerner un premier point à Sylvain Lainé qui dépasse le modèle simplement en donnant à Charline une vraie personnalité, contrairement aux récits d'initiation habituels où le néophyte figure uniquement pour "relancer" l'initié, permettant à celui-ci de faire le tour de la question qu'il s'agit d'élucider. Il faut pourtant constater que Lainé n'évite pas toujours le piège tendu par ce genre de textes, les personnages retrouvant parfois le rôle bien peu glorieux de porte-parole d'une idée que l'auteur voudrait illustrer.

Mais on doit surtout constater que le texte mérite son épithète d' "érotique", et que la baise n'y est pas qu'un prétexte dont on se servirait pour mieux faire passer le morceau. Les plaisrs qu'on peut tirer de la chair y sont omniprésents, et le texte contient quelques passages qui confèrent à la lecture un caractère des plus excitants. Et une phrase comme celle-ci - "je continuais à me faire limer comme une putain" - tranche joyeusement sur le mode didacto-initiatique en donnant une allure quelque peu de-ce-mondiste à toutes ces réflexions à propos d'énergies cosmiques, de "partage énergétique", d' "éternelle force rédemptrice de la sensualité féminine" (coup de chapeau venu de loin à Goethe et à la deuxième partie de son Faust où il est question du "féminin éternel qui nous élève"), de tout ce bazar hermétique, en somme, dont il faut se charger pour procéder à des "mariages initiatiques" (chap. 5).

Mais, loin de se perdre dans les hauteurs inhospitalières, Sylvain Lainé a le pouvoir de rendre une drôle de beauté - extravagante aussi bien qu'inquiétante - même à ces passages-là, par exemple quand il décrit la frustration des mâles en quête d'une signification spirituelle de leurs copulations :

Et dans l’épuisement, leurs coups de bite résonneront dans le vide... (chap. 5)

On y trouve aussi, loin de tout érotisme, des passages qui séduisent par les détails de l'observation :

Elles [Groseille et Charline] croisèrent des hommes et des femmes à la mine défaite qui se dirigeaient au radar vers les douches pour se refaire une beauté. Des signes de vie apparaissaient ici et là comme par exemple le bruit d’une radio ou d’un rasoir électrique, l’ondulation d’une toile de tente qui venait d’être touchée, ou l’apparition d’un chien sortant de son campement. (chap. 6, p. 48)

Ou encore cette petite scène annonciatrice des ébauches à venir, véritable condensé d'ambiance qui fait penser à un détail qu'on aurait tiré d'une estampe japonaise :

Un geai sautilla au pied d’un arbuste et il s’envola derrière un rouge-gorge dans un boucan de volatile effronté. (Chap. 11)

On trouve, dans Orgasme cosmique au Ran du Chabrier, l'énorme plaisir qu'on ressent en voyant les personnages s'enfoncer dans leurs jeux impudiques, sombrer dans un déluge de plaisir, où tout le monde se mêle et s'emmêle, où les sexes s'enfoncent et reçoivent de partout. Et à côté du réalisme cru de tels passages, il y a aussi des descriptions tout en douceur, empreintes de tendresse sublime, des scènes qu'on aimerait vivre blotti contre une femme aimante, contre le ventre qu'on est en train de fouiller, enivré par le parfum qui se dégage de la peau.

Par contre, on y trouve aussi des scènes plutôt malhabiles, comme celle du chapitre 8 où l'auteur donne la description d'une orgie au fond des bois, des scènes qui trahissent un certain manque d'expérience de l'auteur, conférant à l'ensemble une certaine monotonie, voire un caractère machinal. Ce qui est particulièrement dommage quand il s'agit, comme dans le cas de l'orgie en question, d'une scène d'inspiration proprement dionysiaque, où les femmes se transforment en bacchantes, un pont menant vers les Anciens, reliant la femme moderne à celles de la nuit des temps (l'éternel féminin, vous vous souvenez ?) :

Des éclaboussures lui bardèrent le visage et la poitrine. Ajoutées aux traînées de sperme, elle [i.e. Groseille] ne ressemblait plus qu’à une femme lubrique vautrée dans la décadence d’une partie de cul au fond des bois, souillée, impudique et hystérique.

Ne faut-il pas se poser des questions quant à la présence du mot décadence dans ce passage ? Où est donc la décadence ? N'est-ce pas là un propos contraire aux intentions de l'auteur qui prône l'accession à une nouvelle spiritualité à travers le sexe ? L'usage de ce terme me semble tout à fait inapproprié ici et il faut croire que l'auteur est tombé dans un vocabulaire de cliché utilisé sans réfléchir.

Dans d'autres passages, surtout là où le narrateur occupe les devants de la scène aux dépens de ses personnages, les phrases ont tendance à devenir longues, et le ton de la narration peut ressembler à celui d'un cour magistral, aux intentions didactiques.

S'élever par le sexe ?

Sylvain Lainé voudrait expliquer aux lecteurs de son premier roman qu'il y a d'autres dimensions de l'existence, des dimensions auxquelles on peut accéder grâce au sexe, à condition d'abandonner "le mental", les raisonnements, la raison. Et il y a des endroits, comme le Ran du Chabrier, tellement rempli d'énergie sexuelle - après des décennies de copulations sauvages - que ce sont devenus des points de départs idéaux pour un voyage au-delà de la bête existence de Terrien. Sorte de Cape Canavaral des ascensions mystiques... Si je ne peux m'empêcher de retomber ici dans une certaine moquerie, je suis quand même conscient du fait que le Ran du Chabrier est devenu, pour beaucoup, un endroit à proprement parler mythique, incarnation d'un style de vie, d'une aspiration à la liberté. Il suffit, pour s'en convaincre, de recueillir les propos répandus sur la Toile, des propos dont certains ressemblent étrangement à des témoignages d'initiés...

Si je n'adhère pas à ces idées-là, cela ne m'empêche pas de décerner la beauté de certains passages du roman et de reconnaître à son auteur un talent indéniable pour la composition des tableaux érotiques et pour des descriptions dont le vocabulaire condensé arrive à faire vibrer les imaginations.

Mais on doit aussi constater que le texte souffre d'une certaine "unidimensionnalité" des dialogues qui ne servent, dans un grand nombre de cas, qu'à illustrer des idées, voire à fournir une sorte de manuel. Il ne s'agit, pour Sylvain Lainé, ni de sonder le caractère des personnages, ni de donner une vision réaliste des relations sexuelles dans des conditions marquées par une totale libéralisation des mœurs, mais d'exprimer sa conception du monde.

Et pourtant, malgré tout cela, le texte respire la joie de vivre, et on y sent battre le sang de l'auteur et de ses protagonistes. Orgasme cosmique au Ran du Chabrier, c'est finalement une belle invitation au voyage. Un voyage rythmé par des coups de reins et le jaillissement des fontaines de cyprine.

Orgasme cosmique au Ran du Chabrier Couverture du livre Orgasme cosmique au Ran du Chabrier
Collection Vertiges
Sylvain Lainé
Fiction / érotisme
Tabou Éditions
9 mai 2016
fichier numérique
288

Charline et son amie Groseille vont passer leurs vacances au Ran du Chabrier, un camping naturiste du sud de la France. Ensemble, elles vont se livrer à de multiples orgies, des rencontres sexuelles inédites, qui leur feront découvrir bien plus que le plaisir issu de la mécanique des corps. Car Groseille, habituée des lieux, a une idée en tête. Elle souhaite initier son amie à des jouissances qui surpassent celles de la simple chair. Elle sait que les rencontres débridées se déroulant dans ce lieu magique permettent d'accéder à une dimension spirituelle de la sexualité.

Dans ce roman jouissif et joyeux, les ébats se multiplient sans se ressembler et l excitation se fait plus vive au fil des pages. Ici, l'orgasme n'est pas une simple décharge physique, c'est une ouverture sur le Cosmos. Et l'amour se manifeste avec force et générosité, dans le partage et sans possessivité.

Léon de Grif­fes, Rêves éro­ti­ques et fan­tas­mes brû­lants

Léon de Griffes s'est fait remarquer par un cycle de nouvelles, Les Vies d'Adèle, dans lequel la protagoniste se glisse, à tour de rôle, dans des existences aussi diverses que celles, entre autres, de professeure dans un collège professionnel et d'actrice du X, des existences reliées entre elles par la liberté et la joie de vivre toute charnelle de l'héroïne. Inutile de préciser que, quand je suis tombé sur un nouveau recueil sorti de la plume de cet auteur, j'ai sauté sur l'occasion, d'autant plus que le recueil se présente (sur la foi de sa première de couverture) en mode estival et que la présentation souligne encore plus ce caractère :

Le sable chaud, le ronronnement de l’océan, les corps dévêtus, les regards espiègles, l’âme légère, chaque mouvement est une musique sensuelle qui vous échauffe, vous enflamme, vous fait dériver vers les rêves les plus débridés.

Le moyen de résister à de telles paroles qui semblent résumer à merveille les aspirations du Sanglier et qui vous font baver d'avance ?? Malheureusement, on constate très vite que les cinq nouvelles du petit recueil n'ont rien de particulièrement estival, et je dois avouer que j'ai été un petit peu déçu par cela et qu'il a même fallu faire un effort afin de me résoudre à donner une deuxième chance à l'auteur. Aussi faut-il préciser, pour sauver son honneur, que l'auteur s'adresse, dans le passage cité, au vacancier allongé sous le soleil qui voudrait ajouter à la chaleur des rayons celle, plus torride encore, d'une bonne dose de sexe littéraire. Je me suis donc dit que ce n'est pas la faute des textes, ni de leurs protagonistes parfois bien attachants, si leur auteur a choisi de consacrer un peu trop aux dieux du marketing dans le but de recruter des lecteurs supplémentaires pour le suivre dans ces aventures. Et la plume de Léon de Griffes étant ce qu'elle est, la bonne humeur l'a finalement remporté haut la main, conquise par les délicieuses galipettes et autres parties de jambes en l'air qu'on trouve en abondance dans ce recueil.

On y trouve deux types de scénarios de base avec, d'un côté, le duo "classique" où boy meets girl, une évidence, pourrait-on croire, qui pourtant a tendance, sous la plume de Léon de Griffes, à se compliquer plus que de coutume, et, de l'autre, les récits qui réunissent plusieurs protagonistes. Dans le premier cas, il y a les histoires de Julie et de Léo, compagnons dans un bizness de sextoys, qui pendant longtemps se prennent pour rien que des amis ; celle ensuite de la soumission de la stagiaire qui a besoin d'un rapport positif (!) afin de décrocher le contrat tellement convoité ; et celle enfin de la journaliste qui se double d'une chaudasse dans le but d'obtenir bien autre chose qu'une bête interview. Les intrigues ne sont peut-être pas toujours des plus originales, mais cela ne les empêche nullement d'être bandantes et de pleinement réaliser l'annonce de l'auteur à la fin du prologue :

Nul doute qu'à leur lecture, ce n'est plus sur l'écran que vous voudrez glisser votre doigt ...

Il faut concéder à Léon de Griffe qu'il sait mesurer les effets de ses textes.

Le deuxième cas, mettant en scène plusieurs protagonistes avides de découvrir les joies de la multiplicité, est plus complexe et les récits sont plus finement ciselés, vu qu'il faut amener de potentiels partenaires à surmonter un obstacle non négligeable qui se dresse sur la route du plaisir : les conventions sociales doublées des effets d'une éducation qui cantonne le sexe dans ses fonctions reproductives. Si la première des deux histoires, Petits jeux entre amis, mise en scène du vieux scénario du jeu de poker arrosé qui dérape en orgie, ne présente, encore une fois, aucune originalité, le deuxième exemple, Espiègles confidences, est plus intéressant : Trois amies (qui, elles, incarnent des rôles plutôt que des individus) ont l'habitude de se rencontrer une fois par mois, occasion pour aborder, évidemment, les histoires de couples et de sexe. Une ambiance un peu spéciale se crée au rythme des échanges mensuels, et les trois filles vont de découverte en découverte, emmenées par la fringante Fanny, jusqu'à déboucher sur une sexualité pleinement assumée qui ne s'embarrasse plus du caractère possessif (et hétérosexuel) des relations habituelles. Est-ce qu'il faut souligner que le potentiel d'un amour au féminin n'est pas à déplaire à votre serviteur ? C'est avec un réel plaisir que j'ai suivi le cheminement de ces trois femmes, retracé par le narrateur avec une complaisance des plus sensuelles.

Rêves érotiques et fantasmes brûlants, ce sont cinq petites histoires bien croustillantes, finalement bien adaptées à la légèreté estivale, à lire sous le soleil, comme l'auteur lui-même le conseille si bien à ses lecteurs futurs. Veillez pourtant à les consommer près d'une piscine ou au bord de la mer afin de pouvoir vous rafraîchir si la lecture devait avoir des effets par trop visibles 😉 !

Deux remarques avant de conclure :

Un des textes du recueil, Intimes connexions, présente un intérêt supplémentaire qui pourrait tenter plus d'une : Non seulement il fournit une belle illustration du concept de l'intertextualité - c'est en lisant un extrait des Vies d'Adèle que la belle Julie, testeuse de sextoys, succombe aux effets des vibrations de l'engin inséré dans sa chatte - il fait aussi partie des "nouvelles érotiques vibrantes" proposées par B-Sensory, concept intéressant qui combine la stimulation intellectuelle de la lecture d'un texte érotique à celle, plus immédiatement charnelle, du Little bird, sextoy connecté à une application de lecture.

Ensuite, j'aimerais discerner une mention spéciale à Espiègles confidences, à mon avis le meilleur texte du recueil, pour l'optimisme qui s'y exprime à propos du pouvoir de l'invention et de la narration, ingrédients de base de la chose écrite : Une des réunions sous la couette dégénère en séance masturbatoire au cours de laquelle les filles s'envoient en l'air, emportées par un récit inventé par l'une d'entre elles, chacune devenant, à tour de rôle, "l'objet du récit". Beau témoignage de la foi optimiste de Léon de Griffes à propos du pouvoir de la littérature que cette belle variation autour de l'objet du désir. De la part d'un auteur fier de ses textes. Et qui a toutes les raisons de l'être.

Rêves érotiques et fantasmes brûlants Couverture du livre Rêves érotiques et fantasmes brûlants
Léon de Griffes
Fiction / érotisme
2 août 2015
Fichier numérique (Kindle)
87

Sous le soleil brûlant d’une plage bondée, vous faites glisser votre doigt sur l’écran lisse de votre liseuse. Le sable chaud, le ronronnement de l’océan, les corps dévêtus, les regards espiègles, l’âme légère, chaque mouvement est une musique sensuelle qui vous échauffe, vous enflamme, vous fait dériver vers les rêves les plus débridés.

Avec un petit sourire coquin, vous choisissez votre menu : la relation trouble de de Julie et Léo dans « Intimes connexions » ? Le poker arrosé et malicieux qui entraine cinq amis au-delà de leur fantasmes dans « Petits jeux entre amis » ? La requête un peu spéciale de la petite stagiaire dans « Rapport(s) de Stage » ? Les confidences sur l’oreiller entre trois amies aux destins si différents dans « Espiègles confidences » ? Ou encore l’étonnante entretien d’une jolie journaliste dans « Enivrante Entrevue » ?

Chacune de ces nouvelles explore les multiples dimensions des fantasmes et de leurs ressorts. Nul doute qu’à leur lecture, ce n’est plus sur l’écran que vous voudrez glisser votre doigt…