Dan Bon­go, Le sexe de Lola

Si jamais quelqu’un devait avoir conser­vé des doutes à pro­pos de la nature d’un texte inti­tu­lé Le sexe de Lola, Dan Bon­go, son auteur, ne se fait pas prier pour les dis­si­per dès la pre­mière phrase :

« Lola ne repar­ti­rait sûre­ment pas de Cannes sans avoir cou­ché avec quelqu’un. »

Et, comme pour d’emblée contrer toute reproche de pré­cio­si­té lexi­cale, il ren­ché­rit quelques lignes plus loin en citant une copine de la pro­ta­go­niste : « J’ai pas arrê­té de bai­ser !» Ceci a le mérite d’être clair et de plon­ger le lec­teur dans l’ambiance déjan­tée d’un texte lar­ge­ment domi­né par le cul. Et comme ceci n’était pas assez pour séduire votre ser­vi­teur, on y trouve une ambiance plei­ne­ment esti­vale où rien ne manque au décor, ni le soleil, ni l’eau scin­tillante de la pis­cine, ni les corps qui s’exposent, ni la jeune fille en train de se bran­ler dans son tran­sat… J’ai rare­ment lu une ouver­ture aus­si réus­sie, un mélange aus­si intense entre un décor lumi­neux dans lequel on ne serait pas éton­né de croi­ser Dako­ta John­son dans le remake de La Pis­cine, et un revers sombre qui se laisse devi­ner entre les lignes, au détour des mots, avec dans les airs comme une pointe des relents d’une matière en décom­po­si­tion dont rien, pour l’instant, ne laisse soup­çon­ner les ori­gines.

Dakota Johnson et Ralph Fiennes dans "A bigger splash". (c) StudioCanal
Dako­ta John­son et Ralph Fiennes dans « A big­ger splash ». © Stu­dio­Ca­nal

Le récit prend ensuite un rythme qui s’envole au cres­cen­do, et la pro­ta­go­niste se retrouve pro­pul­sée, par le stupre du per­son­nel de sa vil­lé­gia­ture méri­dio­nale, mais plus encore par cette pul­sion inouïe de se livrer à qui la baise le mieux, dans des situa­tions dont l’indécence n’a rien à envier aux scé­nars les plus osés des pro­duc­tions X. Sodo­mi­sée à outrance par le man­ne­quin de la pis­cine ; prê­tée par celui-ci à un cuis­tot voyeur ; abu­sée par un couple de vieux amé­ri­cains dans un cha­pitre où Dan Bon­go passe maître ès per­ver­sions en y offrant sa jeune pro­ta­go­niste à des ogres sep­tua­gé­naires ; convo­quée pour assis­ter au point culmi­nant (à savoir une orgie) d’un tour­nage de por­no (dont je ne peux m’empêcher de vous indi­quer le titre : Huit salopes Hard) ; livrée ensuite dans ce qui étran­ge­ment res­semble à une fuite en avant au cuis­tot déjà croi­sé au début de ses (més-?) aven­tures, Lola finit par s’envoler pour les States, mi-ven­due, mi-consen­tante et entiè­re­ment jetée en pâture à l’industrie du X. Et tout ce par­cours est illu­mi­né par le soleil tor­ride d’un été médi­ter­ra­néen, un soleil qui fait non seule­ment miroi­ter les eaux, mais d’avantage encore les pro­messes des len­de­mains qui chantent :

Le soleil brillait sur le bleu pro­fond de l’océan. (chap. 4)

Un lec­teur naïf pour­rait être ame­né à repro­cher au texte de ne pas être libre de cli­chés, ce qui, de toute évi­dence, ne serait pas faux. Une lec­ture plus appro­fon­die pour­rait par contre y révé­ler une méthode qui consis­te­rait à enchaî­ner ces mêmes cli­chés jusqu’à en faire une sorte de col­lage appe­lé à rem­pla­cer la réa­li­té, à lui appli­quer une peau neuve, après l’avoir d’abord bri­sée et recons­truite, sorte de cubisme lit­té­raire nour­ri de fan­tasmes et de fluides.

Mal­heu­reu­se­ment, on y trouve aus­si des fautes qui font regret­ter, encore une fois, l’absence d’une relec­ture pro­fes­sion­nelle. Le moyen de vio­len­ter une expres­sion comme celle-ci, p.ex. : « lui rendre l’appareil »  ? Fran­che­ment ?? Mais bon, tant qu’on y trouve des com­pa­rai­sons aus­si hal­lu­ci­nantes que celle qui met en rela­tion la vulve de Lola et le gouffre de Padi­rac, j’avale les reproches avec la même eau que cet auteur me fait mon­ter à la bouche.

Il est évident que ce texte ne s’adresse pas aux ama­teurs de romances éro­tiques, mais j’espère que Dan Bon­go puisse trou­ver un public de hap­py few, capable d’apprécier ce mélange d’indécence por­no­gra­phique et de gore, mélange qu’on ne trouve pas tous les jours et qui, à n’en pas dou­ter, fut un des points culmi­nants de l’édition 2016 des Lec­tures esti­vales.

Avant de conclure, j’aimerais rele­ver une autre par­ti­cu­la­ri­té de ce texte, mis par l’auteur sous une licence Crea­tive Com­mons, ce qui vous laisse libre de le par­ta­ger avec qui­conque à condi­tion de nom­mer son auteur, de ne pas y appor­ter des modi­fi­ca­tions et de ne pas se faire du fric sur le dos de l’auteur. En d’autres mots, le lec­teur, jouis­sant du spec­tacle d’une pro­ta­go­niste com­plè­te­ment déjan­tée, pro­fite en même temps de la gra­tui­té. Cha­peau, Mon­sieur Bon­go 🙂 !

Dan Bongo, Le sexe de LolaDan Bon­go
Le sexe de Lola
Auto-édi­tion
ASIN : B01CN5KC5C