Jean-Louis Michel, Isa, too drunk to fuck

Par­fois, on tombe sur des fan­tômes. Ras­su­rez-vous, je ne vais pas vous par­ler d’ex­pé­riences trans­cen­dan­tales ou de séances spi­ri­tistes. Non, je veux juste vous entre­te­nir d’un sou­ve­nir, sur­gi à l’im­pro­viste, témoin d’un autre âge, d’une époque recu­lée, fami­lière et dis­tante en même temps. Dans ce cas-ci, il s’a­git – évi­dem­ment, je dirais – d’un texte qui m’est tom­bé entre les mains, à l’im­pro­viste, long­temps après avoir aban­don­né les recherches, neuf ans après sa paru­tion. Terme qui, dans le cas qui nous concerne, rime avec dis­pa­ri­tion vu que le texte n’est plus dis­po­nible depuis très long­temps. À moins de vous tour­ner vers les anti­quaires à la Abe­books ou Momox où j’ai fina­le­ment pu l’ac­qué­rir à un prix ridi­cule.

Je ne sais pas si cer­tains d’entre vous se sou­viennent de Jean-Louis Michel. J’ai par­lé d’un de ses textes dans le temps, publié à côté des miens – dans une col­lec­tion dif­fé­rente quand même vu que, lui, c’é­tait des polars, et moi, des por­nos – chez Numé­rik­livres. J’ai évi­dem­ment fait des recherches avant d’at­ta­quer l’ar­ticle que j’al­lais consa­crer à Sang d’encre, et je suis tom­bé sur un titre qui a aus­si­tôt cap­té mon atten­tion : Isa, too drunk to fuck. Connais­sant mes pen­chants, vous vous dou­tez de ce que, avec un titre aus­si pro­met­teur, j’ai aus­si­tôt eu envie de me le far­cir, mais non, même à l’é­poque (juin 2013) il était déjà indis­po­nible. J’ai bien eu l’es­poir de voir l’au­teur se pen­cher des­sus afin de sor­tir une ver­sion 2.01)Et oui, c’é­tait l’é­poque du 2.0, à com­men­cer par la Toile 2.0, celle-là même qu’au­jourd’­hui tout le monde iden­ti­fie à l’a­vè­ne­ment des réseaux sociaux qui, depuis, ont eu le temps de démon­trer leur poten­tiel rava­geur, et peut-être même enfin en numé­rique, du texte :

J’en­tre­vois les coupes, les refor­mu­la­tions. Je tranche et j’am­pute. Je taille à vif, comme on taille un rosier, au début du prin­temps. Des pas­sages entiers tombent, des pages s’en­volent, une véri­table chi­mio, un trai­te­ment de choc. Isa renai­tra de ses cendres, bien­tôt : Too Drunk To Fuck V2.02)Article paru dans le blog de l’au­teur, lui aus­si délais­sé depuis très long­temps : Jean-Louis Michel, Too Drunk To Fuck V2.0

Mais non, Jean-Louis n’a fina­le­ment jamais don­né suite à ce pro­jet, et je pense que le roman doit dor­mir dans quelque tiroir – numé­rique ou autre – dans l’at­tente d’une résur­rec­tion qui, sans doute, ne vien­dra jamais.

Quoi qu’il en soit, j’ai fina­le­ment réus­si à mettre la main sur le bou­quin – sans la moindre pré­mé­di­ta­tion, je vous l’as­sure – et je me suis lan­cé dans cette aven­ture avec la verve du grand nos­tal­gique que je suis – nos­tal­gique de l’âge d’or de l’é­di­tion numé­rique domi­née à ce moment unique par quelques petites mai­sons qui, pen­dant un temps, ont su impo­ser un cer­tain rythme aux dis­cus­sions et qui ont peut-être même contri­bué à faire évo­luer le bio­tope lit­té­raire. Il n’en reste pra­ti­que­ment plus rien de cet âge pion­nier, sauf quelques noms, quelques textes, quelques sou­ve­nirs. Et par­fois des résur­gences.

Mais j’ou­blie, à force de rado­ter, de vous par­ler du prin­ci­pal – du texte ! Isa, donc. Isa, employée dans une boîte de consul­tants de finance, est le noyau d’un petit groupe de col­lègues deve­nus amis et de celles et de ceux qui, en comi­té archi-res­treint, gra­vitent autour d’eux, au point de finir par inté­grer le groupe. Mais avant cela, il y a le noyau dur : Isa, David et Théo. Une fille com­plè­te­ment déglin­guée, un type qui a raté l’é­po­pée punk et qui essaie de se construire une vie équi­li­brée entre son bou­lot tout ce qu’il y a de plus conve­nu et ses aspi­ra­tions de har­deur musi­cal, et un homo­sexuel qui, loin encore du Mariage pour tous, pen­dule entre l’en­vie de se construire une vie sociale et la révolte par le sexe.

Les aven­tures de la petite troupe se jouent donc en comi­té res­treint, le tout nar­ré à la pre­mière per­sonne par le dénom­mé David, un indi­vi­du que je soup­çonne être une sorte d’alter ego de l’au­teur avec lequel il par­tage, déjà, l’as­cen­dance bre­tonne. David, après avoir bos­sé en tant que direc­teur finan­cier dans une start-up basée à Rennes, débarque à Paris où il rejoint une boîte spé­cia­li­sée dans des opé­ra­tions pour « opti­mi­sa­tion fis­cale » à la limite de la léga­li­té et du bon goût. On peut évi­dem­ment se poser des ques­tions à pro­pos d’une telle orien­ta­tion pro­fes­sion­nelle, sauf que c’est sans doute le meilleur moyen pour quel­qu’un res­té punk au fond du cœur – punk qui se sent l’âme d’un maoïste, peut-être ? – de contri­buer à la des­truc­tion de la socié­té par le too much, de la conduire au bord de l’a­bîme avant de lui don­ner une bonne grosse tape dans le dos afin de faire table rase du pas­sé dans l’es­poir de voir se construire quelque chose de meilleur. « Bref… » pour le dire avec une autre de mes icônes de ces années-là, Tho­mas Fie­ra. Quand je vous ai dit que je suis un grand nos­tal­gique…

Quoi qu’il en soit, c’est après avoir croi­sé Isa dans le cabi­net finan­cier en ques­tion que tout démarre et que David se retrouve dans un mael­strom où il rejoint l’héroïne épo­nyme, une créa­ture qu’on croi­rait direc­te­ment ins­pi­rée par un célèbre modèle lit­té­raire, Jekyll and Hyde. Comme ce per­son­nage-là, elle existe en deux saveurs, l’une tout ce qu’il y a de plus gen­tille, conve­nue et – fade, l’autre une pure déver­gon­dée qui ne recule devant aucun excès, tou­jours en train de se saou­ler, de fumer des spliffs, de se jeter sur la bite d’un beau mec ou entre les cuisses d’une belle gosse. À moins de se lais­ser conduire aux chiottes pour se faire doig­ter en vitesse par une butch croi­sée dans le Rain­bow War­rior, repère mal famé de les­biennes en quête d’une par­tie de gali­pettes vite faite bien faite et ni vue (encore que…) ni connue. Comme Isa n’est pas farouche pour deux sous, elle a vite fait d’embarquer le nou­veau col­lège dans ses tour­nées noc­turnes avant de le rejoindre dans sa couche. Mais, comme le titre l’in­dique, rien ne se passe jamais à ce niveau-là, la conclu­sion étant d’a­bord ren­due impos­sible par la quan­ti­té de drogues consu­mées et ensuite par la belle Sté­pha­nie croi­sée dans une des soi­rées « de la haute » qu’I­sa adore squat­ter et qui finit par conqué­rir et appri­voi­ser notre bon nar­ra­teur.

Le roman ne pré­sente pas vrai­ment une intrigue bien fice­lée, c’est plu­tôt une suite de petites his­toires reliées entre elles par la pré­sence des pro­ta­go­nistes et les sou­ve­nirs qu’ils se construisent au fil des aven­tures. Ce pro­cé­dé me convient parce qu’il aide à consom­mer le texte par petites doses et à se retrou­ver faci­le­ment dans une ambiance propre à désta­bi­li­ser le lec­teur avec la mul­ti­tude des décors, le nombre d’al­lu­sions aux évé­ne­ments et aux per­son­nages contem­po­rains et la com­plexi­té des réseaux rela­tion­nels qui se tissent entre les per­son­nages et les membres de leurs clans res­pec­tifs. En même temps, mal­gré ce côté expan­sif de la nar­ra­tion, il y a un mou­ve­ment contraire, de repli com­mu­nau­taire presque, qui fait qu’on se retrouve sur un pied d’in­ti­mi­té avec les per­son­nages. Ce qui, dans mon cas bien pré­cis, m’a conduit à me plon­ger dans leur uni­vers pen­dant que je gri­gno­tais mes tar­tines à la table du petit déjeu­ner, regret­tant presque de devoir poser le bou­quin le temps de prendre une gor­gée de café. J’ai même délais­sé, au pro­fit d’I­sa, de Théo et de David, le jour­nal sacro-saint du week-end. Vous ima­gi­nez ce que j’ai dû res­sen­tir quand le récit s’est ter­mi­né ? Compte tenu du carac­tère violent du dénoue­ment, ren­du plus poi­gnant encore parce que tout lais­sait croire à une fin tout à fait dif­fé­rente, vio­lem­ment anéan­tie par le coup final que le nar­ra­teur assène à son public loin de tout soup­çon, endor­mi par un cer­tain par­fum d’eau de roses tel­le­ment dense et lourd que je com­men­çais par me poser des ques­tions, essayant même de devi­ner quel coup tor­du l’au­teur rumi­nait pour tout cas­ser. Et je peux vous révé­ler que je n’ai pas été déçu. Cho­qué, oui, un peu quand même, mais pas déçu. Sérieu­se­ment.

L’u­ni­vers d’Isa, too drunk to fuck conduit le lec­teur dans une période qui peut sem­bler très proche – une décen­nie, approxi­ma­ti­ve­ment – et en même temps très loin. Le récit est plus ou moins contem­po­rain du moment de sa paru­tion en 2011. La crise finan­cière de 2008 est briè­ve­ment évoquée3)p. 23 et le Mariage pour est encore loin d’être acté au moment de la paru­tion du texte, en 2011. C’est quelque part entre ces deux dates que les per­son­nages sont cen­sés évo­luer, même si le lec­teur a par­fois l’im­pres­sion d’être trans­por­té dans ce qu’il convien­drait d’ap­pe­ler une autre ère encore, à savoir celle de la nais­sance des dots com, de l’é­mer­gence à grande échelle d’In­ter­net et de la révo­lu­tion éco­no­mique l’ac­com­pa­gnant. Est-ce parce que l’au­teur a com­men­cé l’é­cri­ture en 2008, avec peut-être une cer­taine nos­tal­gie du regard en arrière ? Très dif­fi­cile de le dire ou de mettre la main des­sus en citant des pas­sages du texte, c’est juste une impres­sion que j’ai eue en voyant les per­son­nages évo­luer dans une socié­té qui semble loin de la notion même de « crise », omni­pré­sente pour­tant dans les années post-2008. Et comme j’en suis à vous par­ler « impres­sion », il y a un autre truc sur lequel seul l’au­teur pour­rait nous éclai­rer. Celui-ci, dans une Note de l’au­teur pré­cé­dant le texte, explique qu’il y a eu, dans la genèse du roman, un chan­ge­ment fon­da­men­tal de décor. Ayant d’a­bord été pla­cé de l’autre côté de l’At­lan­tique, à San Fran­cis­co (lieu de choix pour y plan­ter un récit qui parle en grande par­tie de tolé­rance et d’ho­mo­sexua­li­té), il a ensuite été trans­plan­té à Paris pour répondre au besoin de l’au­teur, comme celui-ci l’ex­plique, de fami­lia­ri­té :

il se pour­rait bien qu’on écrive bien que de ce qu’on connaît4)p. 12

On ima­gine le niveau de tra­vail fon­da­men­tal néces­saire pour conduire à bien une telle trans­la­tion. Cha­peau bas, Jean-Louis ! On finit pour­tant par se rendre compte de la pré­sence de ves­tiges, d’un niveau sou­ter­rain, quand on tombe, par exemple, sur l’é­pi­sode de la petite sœur du nar­ra­teur qui vient le rejoindre à Paris et qu’on irait cher­cher à – l’aé­ro­port. Ce qui serait tout à fait accep­table aux États-Unis où tout le monde se déplace en avion vu les dis­tances, mais assez inha­bi­tuel en France où, après tout, le train assure les liai­sons avec la capi­tale, et même à Très Grande Vitesse, au départ de Rennes. Mais ce n’est qu’un infime détail dont les phi­lo­logues de mon espèce sont friands…

Il n’est pas dif­fi­cile de com­prendre le mes­sage véhi­cu­lé par Isa, l’au­teur l’ex­plique car­ré­ment dans sa note-pré­face. Isa, c’est la tolé­rance, d’un côté, et c’est le com­bat poli­tique contre l’ex­trême-droite de l’autre. C’est dans la conclu­sion du texte que ces deux moti­va­tions se rejoignent dans un geste dans la force ne peut être sur­es­ti­mé. Un geste qui met un terme au récit et aux illu­sions par les­quelles cer­tains auraient aimé se lais­ser ber­cer. Mais non, les temps ne sont pas favo­rables aux diver­gences, aux styles de vie diver­gents de la norme, cette notion si sou­vent évo­quée et pour­tant insai­sis­sable, en évo­lu­tion constante. Et aujourd’­hui, une dizaine d’an­nées plus tard, moins encore peut-être qu’à l’é­poque d’I­sa, et mal­gré tous les acquis comme jus­te­ment ce Mariage pour tous, acte de cou­rage qui aura fait entrer dans l’His­toire un des plus mau­vais pré­si­dents d’une Répu­blique pour­tant plus que bicen­te­naire.

Isa, too drunk to fuck, c’est donc bien sûr le récit d’un dés­illu­sion­ne­ment, mais c’est aus­si, pour les lec­teurs, l’oc­ca­sion d’of­frir un bon gros coup d’air à leurs méninges et d’ou­vrir grands les bras afin d’ac­cueillir et d’embrasser tous leurs sem­blables avec toutes leurs dif­fé­rences qui consti­tuent une bonne par­tie du poten­tiel de nos socié­tés en dan­ger d’in­si­gni­fiance. Et puis, et mal­gré toute sa charge de dou­leur et de déses­poir, c’est l’oc­ca­sion de se res­sour­cer en res­pi­rant à côté de per­son­nages dont l’hu­ma­ni­té n’a rien à envier à per­sonne. Une lec­ture qui, déjà, me manque …

Jean-Louis Michel, Isa, too drunk to fuck

Jean-Louis Michel
Isa, too drunk to fuck
Édi­tions 93
ISBN : 9782919695027
Dis­po­nible dans les librai­ries d’oc­ca­sion en ligne

Références   [ + ]

1.Et oui, c’é­tait l’é­poque du 2.0, à com­men­cer par la Toile 2.0, celle-là même qu’au­jourd’­hui tout le monde iden­ti­fie à l’a­vè­ne­ment des réseaux sociaux qui, depuis, ont eu le temps de démon­trer leur poten­tiel rava­geur
2.Article paru dans le blog de l’au­teur, lui aus­si délais­sé depuis très long­temps : Jean-Louis Michel, Too Drunk To Fuck V2.0
3.p. 23
4.p. 12