Éric Nei­rynck, Ma folie ordi­naire

Quand on parle d’un texte d’É­ric Nei­rynck, on risque tou­jours de se perdre dans les dédales sou­ter­rains d’un monde peu­plé par une mul­ti­tude de ses ava­tars. Il vaut donc mieux, pour évi­ter de finir par se faire dévo­rer par le Mino­taure, don­ner un résu­mé en vitesse. Le voi­ci : Le pro­ta­go­niste – Éric, évi­dem­ment – expose des troubles men­tales, des TOC (troubles obses­sion­nels du com­por­te­ment), et finit par consul­ter. Au bout de quelques séances avec sa thé­ra­peute, il découvre que celle-ci est adepte de thé­ra­pies très peu ortho­doxes. Si on peut consta­ter un cer­tain effet de celles-ci dans les jours qui suivent le trai­te­ment ini­tial, elles manquent pour­tant cruel­le­ment de dura­bi­li­té vu que ses effets secon­daires ne font qu’ag­gra­ver les pro­blèmes du patient. D’un autre côté, les séances ont un autre effet, inat­ten­du celui-ci, à savoir rendre le pro­ta­go­niste accro à la lit­té­ra­ture, parce que c’est grâce à l’in­jonc­tion de sa thé­ra­peute qu’il s’est lan­cé dans l’é­cri­ture. Il en résulte une sorte de nou­velle à la Bukows­ki qu’É­ric sera ame­né à lire à voix haute pen­dant plu­sieurs séances. Mais l’ef­fet obte­nu grâce à cette lec­ture n’est pas vrai­ment celui auquel il s’at­ten­dait, bien au contraire. Et voi­ci notre Éric très peu avan­cé, si ce n’est encore plus loin dans la misère.

Voi­ci donc notre ersatz d’un fil d’A­riane qu’il vaut mieux ne pas lâcher afin d’être à l’a­bri d’une ren­contre funeste. Mais osons quand même prendre nos dis­tances pour avoir une meilleure idée de ce qui se passe. J’ai par­lé, il y a quelques semaines, d’un autre texte d’É­ric paru qua­si­ment en même temps que celui qui nous occupe aujourd’­hui, une sorte de jour­nal dont le titre évoque lui aus­si la folie : J’ai un pro­jet : deve­nir fou. Les deux textes – outre la folie épo­nyme – se res­semblent par bien des côtés : on y croise des pro­ta­go­nistes dont la res­sem­blance avec l’au­teur ne se dément pas – à com­men­cer bien sûr par leur pré­nom – vivant tous les deux une exis­tence dans les niveaux infé­rieurs de la socié­té, squat­tant des demeures dont per­sonne ne veut, s’ils ne vivent pas car­ré­ment à la rue, tou­jours mena­cés d’être rat­tra­pés par une misère tenue de façon très pro­vi­soire en échec par les maigres res­sources four­nies par des bou­lots de merde. Qu’on ne pense qu’à celui de l’É­ric de la Folie ordi­naire qui tra­vaille dans un abat­toir où, en fin de chaîne,

les peaux arrivent san­gui­no­lentes, la queue et les cornes encore atta­chées. Faut d’abord enle­ver, grat­ter les restes de viande avec déli­ca­tesse pour ne pas abi­mer le cuir et finir par recou­vrir le tout de sel pour lais­ser faire la nature pen­dant plu­sieurs jours. Je me sou­viens des pre­mières heures, de cette putain d’odeur insup­por­table, de mon envie de vomir per­ma­nente, mais j’ai fini par m’y habituer.1)Éric Nei­rynck, Ma folie ordi­naire, p. 30

Une chose est cer­taine : quand Éric se lance dans un texte, il n’y va jamais de main morte. À pra­ti­que­ment chaque ligne, de l’a­bat­toir au cabi­net de la psy, on a l’im­pres­sion de mar­cher sur ses tripes, de glis­ser dans les flaques de son sang, de se vau­trer dans le mal­heur qui lui ronge les tripes. Et cette fois-ci, Éric n’est pas seul dans sa misère, vu que « la mort [y] rôde en per­ma­nence », et pas seule­ment, comme le pro­ta­go­niste vou­drait nous le faire croire, « pen­dant huit heures par jour. »2)Ma folie ordi­naire, p. 30 et pas uni­que­ment entre les quatre murs de l’a­bat­toir, non plus. Non, ces murs-là sont tom­bés depuis long­temps, lâchant la Fau­cheuse dans le monde des humains où celle-ci est très loin de chô­mer, parce que, dès que le pro­ta­go­niste croise une femme (et pour lui, croi­ser est syno­nyme d’aimer), son invi­sible com­pagne – et oui, LA Mort, quand même, jalouse peut-être de celles qui pour­raient se le récla­mer, le Éric – ne tarde pas à s’emparer de la pauvre créa­ture, lais­sant notre bon­homme dans une misère ren­due plus exé­crable encore par le vide sidé­ral qui lui suce les sen­ti­ments – et pas de la bonne façon. Et si ce n’est la Mort qui se charge elle-même d’ac­ter la sépa­ra­tion, c’est tou­jours un adieu sans appel qu’É­ric se voit adres­ser par les bonnes femmes après avoir à peine fait quelques pas ensemble, le lais­sant entre les griffes de son « amour » aus­si vide que funeste.

On peut se poser pas mal de ques­tions à pro­pos de l’u­sage de ce terme, « amour ». Dans la Folie ordi­naire, il suf­fit de quelques phrases qu’une femme lui adresse, d’une appa­ri­tion de quelques secondes à une fenêtre de l’autre côté de la rue, pour par­ler d” « amour ». Et comme cette notion d’a­mour est, dans l’u­ni­vers d’É­ric, impen­sable sans la mort – et la dis­pa­ri­tion n’est en fin de compte qu’une de ses variantes légè­re­ment moins finales – nous voi­ci donc en com­pa­gnie de cet ancien couple d’É­ros et Tha­na­tos, un des piliers des mythes et de la lit­té­ra­ture. Je dois avouer qu’il est fas­ci­nant de suivre Éric qui patauge dans la misère et qui finit par se traî­ner vers un des fon­de­ments de notre huma­ni­té sur lequel se sont construits tant de récits.

Il y a donc, d’un côté, l’A­mour voué à l’é­chec, mais il y a sur­tout l’ob­ses­sion – récur­rente chez Nei­rynck – de la Lit­té­ra­ture – on vient de la voir sur­gir des flots de boue et de misère. À moins qu’il ne faille pré­ci­ser ce der­nier point : l’ob­ses­sion de réus­sir par la lit­té­ra­ture, ce qui est quand même une sacrée dif­fé­rence. Une dif­fé­rence qu’on pour­rait sans doute résu­mer par les mots ô com­bien justes d’un autre ancien de chez Edi­cool : Il s’a­git là « de se faire des couilles en or ». Ne me com­pre­nez pas mal, c’est une approche comme une autre, jus­ti­fiée par ce que nos socié­tés ont de plus fon­da­men­tal, l’es­sence même du capi­ta­lisme et de la concur­rence, à savoir s’im­po­ser face aux autres, réus­sir en étant plus rusé, plus doué, plus apte à se trou­ver la niche qui per­met d’ex­ploi­ter ses capa­ci­tés – et celles des autres – mieux que le reste. Et tant mieux quand tout cela se tra­duit en argent comp­tant. Parce que la renom­mée, c’est bien, mais il faut encore et sur­tout pou­voir bouf­fer. Et boire. Et bai­ser.

Bai­ser. Écrire. Écrire pour bai­ser. Bai­ser pour écrire. Il s’a­vère que la séance de thé­ra­pie est le point char­nier du texte, parce que c’est là que les deux grandes pas­sions obses­sion­nelles se croisent. D’a­bord, la thé­ra­peute demande à Éric d’é­crire, ensuite elle l’in­vite à lui « faire l’a­mour »3)p. 61. Et si, après tout, la lit­té­ra­ture n’é­tait pour Éric qu’une femme comme toutes les autres, une femme dont il tombe – éter­nel­le­ment et de façon tou­jours renou­ve­lée – amou­reux fou ? Et les bataillons de bites molles qui n’ar­rêtent pas de poin­ter leurs vilains nez aux détours des pages, seraient-elles bête­ment l’i­mage de l’im­puis­sance lit­té­raire ? On pour­rait croire cette réflexion presque trop banale si elle ne pou­vait s’ap­puyer sur une telle mul­ti­tude d’in­dices… Quoi qu’il en soit, si la lit­té­ra­ture est une femme, pour­quoi est-ce qu’elle ne fini­rait pas elle aus­si par rejoindre le cor­tège de celles qui, de gré ou de force, ont déjà aban­don­né le nar­ra­teur ? Qui, lui, ne manque pas de luci­di­té pour sai­sir la com­plexi­té de la situa­tion :

Merde, on peut vrai­ment dire que l’écriture ne me porte pas bon­heur, à chaque fois que je me mets au tra­vail pour plaire à une femme, elle me balance fissa.4)p. 113

C’est ce qui arrive quand une obses­sion en efface l’autre…

Vu la misère où le pro­ta­go­niste est en train de perdre pied, on com­prend qu’il veuille sor­tir de là, et de toute urgence, mais le cas ne devient-il pas vrai­ment déses­pé­ré quand on en est réduit à ten­ter de le faire par – l’é­cri­ture ? Quant à l’ac­tuelle incar­na­tion de cet « Éric » qui, tel un Lord Vol­de­mort fen­dant son âme pour se rendre immor­tel, semble fré­né­ti­que­ment occu­pé à se dédou­bler pour vivo­ter dans ses textes, on ne peut pas lui repro­cher de ne pas avoir essayé de voir ailleurs. Mais que faire si même le por­no ne veut pas de toi avec tes lamen­tables dix-sept cen­ti­mètres ? En fin de par­cours il ne reste donc plus que le choix entre l’a­bat­toir et la lit­té­ra­ture. Drôle de voi­si­nage, serait-on ten­té de pen­ser, sauf que, quand on regarde de plus près les affi­ni­tés lit­té­raires du grand Éric, il y a, d’un côté, Hank Bukows­ki, et, de l’autre, Louis-Fer­di­nand Céline. Vous avez dit lit­té­ra­ture et abat­toir ? Que dire de cela quand, à côté du célèbre Hank qui a d’ailleurs lui aus­si tra­vaillé dans un abat­toir, se dresse le fan­tôme du grand col­la­bo­ra­teur lit­té­raire qui, à force de cra­cher le venin anti­sé­mite, s’est trans­for­mé en aide de bour­reau ? Le voi­si­nage sou­dai­ne­ment ne semble plus si for­tuit que cela. Et sou­dain on se rend compte que la Lit­té­ra­ture a fini par se sub­sti­tuer à la Mort, et avec une effrayante effi­ca­ci­té. Ma Folie ordi­naire se ter­mine d’ailleurs sur un cime­tière où Éric est en quelque sorte inves­ti de sa mis­sion lit­té­raire, détail presque banal dans le contexte, mais tou­jours bon à prendre pour four­nir une sorte de clé de voûte à l’u­sage de celui qui a entre­pris de par­ler des obses­sions d’un auteur et de ses per­son­nages.

Pour ter­mi­ner sur une note plus posi­tive, je vous mets un pas­sage qui m’a fait sou­rire, un pas­sage auquel je peux sous­crire de plein cœur et qui m’a d’ailleurs ins­pi­ré une com­mis­sion pour un des en-têtes de la Bauge :

Déten­due, elle [une petite Anglaise dont je ne vais pas vous dévoi­ler le nom, allez voir par vous-mêmes] allu­ma une ciga­rette et me fixa droit dans les yeux. Je ne connais rien de plus éro­tique qu’une femme allon­gée nue sur des draps défaits, fumant une ciga­rette après l’amour. Rien !5)p. 108

Et voi­ci le des­sin réa­li­sé par Arem Befan­ti aka Fabien Mater. N’est-ce pas comme une illus­tra­tion du pas­sage que je viens de vous citer ? Et n’y a‑t-il pas là un éro­tisme que vrai­ment rien ne sau­rait dépas­ser ?

Arem Befanti, Clarissa smoking
Arem Befan­ti, Cla­ris­sa smo­king

Sur ce, je vous quitte, mais pas sans une der­nière réflexion : Je ne sais pas si vous avez déjà remar­qué le nom de l’é­di­teur : La Boîte à Pan­dore. Est-ce qu’on peut trou­ver plus fort que ça pour caser un texte qui parle jus­te­ment de cela, de tout le mal que la lit­té­ra­ture contient et qu’elle peut lâcher dans le monde dès qu’on ouvre la cou­ver­ture ? C’est fort de café quand même, mon cher Éric 🙂 !

Éric Neirynck, Ma folie ordinaire

Éric Nei­rynck
Ma folie ordi­naire
La Boite à Pan­dore
ISBN : 978−2−87557−434−3

Références   [ + ]

1.Éric Nei­rynck, Ma folie ordi­naire, p. 30
2.Ma folie ordi­naire, p. 30
3.p. 61
4.p. 113
5.p. 108