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Pier­rot Sep­ti­me, Mireille, l’initiatrice (Jérô­me et les cou­gars, t. 1)

On le sait depuis déjà belle lurette, le Sanglier, pour assouvir sa soif de lectures érotico-pornographiques, n'hésite pas à s'aventurer sur des terrains parfois peu recommandables, comme l' "Enfer" numérique des rayons Kindle où un grand nombre de textes aux titres racoleurs s'exposent sous les yeux avides des potentiels clients. On peut avoir l'impression que c'est là que la littérature perd jusqu'aux derniers vestiges de son innocence, faisant appel au souvenir des bonnes vieilles cabines masturbatoires des salles de cinémas d'arrière-cour et rendant en même temps un témoignage indécent des aspirations "Chantilly" de leurs auteurs respectifs. Le problème, c'est évidemment de trouver dans cette masse indigeste les quelques rares auteurs ayant gardé un semblant de sérieux, prêts à troquer un vrai texte contre nos euros durement gagnés. Pas évident dans un environnement où on vous demande facilement 2,99 € en échange d'une petite dizaine de pages mal ficelées. Mais qui a jamais dit que le métier de chroniqueur littéraire de textes porno était facile ? Me voici donc une fois de plus en train de vous présenter une des perles arrachées aux bas-fonds d'Amazon - le terme perle étant d'ailleurs tout ce qu'il y a de plus relatif, comme vous n'allez pas tarder à le découvrir. Voici donc Mireille, l'initiatrice, première partie de la série Jérôme et les cougars, signée Pierrot Septime.

Il est devenu banal de constater que les cougars tiennent le haut du pavé, au même titre au moins que les MILF, et ceci est sans doute, au moins en partie, le reflet d'une réalité de plus en plus répandue et de plus en plus visible, à savoir la meilleure conservation des corps - et des envies qui s'y rattachent - depuis que de larges couches de la population ont accès à de meilleurs traitements et que la prise de conscience quant aux besoins de nos composantes physiques a abouti à une volonté manifeste de bien se soigner. Et ce n'est pas pour rien qu'on entend clamer un peu partout que « 60, c'est le nouveau 40 ! » Il suffit de se promener dans les rues d'une de nos grandes villes pour constater cette transformation bienvenue qui promet une extension considérable des années que nous pourrons consacrer aux plaisirs. En attendant donc l'âge d'or des GILF, voici Mireille, une séduisante quadra qui n'a aucune intention de se priver de jeune chair (ce qui est quand même, rappelons-le, la principale caractéristique de la cougar !).

L'intrigue de ce texte d'une quarantaine de pages  ne présente aucune particularité et se raconte en vitesse : Jérôme, petit jeune de 18 ans qui s'apprête à entamer des études de médecine, est obligé d'accompagner ses parents pour assister à une réunion de classe de ces derniers. Étant le seul "jeune", il se fait vite remarquer par Mireille, quadra revenue il y a peu de l'Afrique où elle a accompagné son mari. Cette dernière se révèle être une femme libérée habituée à prendre son plaisir là où il se trouve, au plus grand bonheur du jeune homme près de découvrir la jouissance que seuls l'expérience et un corps épanoui sont en mesure d'apporter. Le récit de Jérôme et de Mireille se double de celui de Mireille et de son mari qui ont découvert, après que l'ennui menaçait de s'installer dans leurs relations, les joies de l'échangisme assaisonnées d'une pincée de candaulisme.

Si le récit est plutôt bien construit, principalement pour ce qui est, d'un côté, des passages ouvrant des perspectives alléchantes sur les rencontres futures de notre jeune héros (la présence de Marguerite, sa voisine de table un peu "rondelette", et la perspective d'un séjour chez son oncle et la jeune femme de celui-ci) et, de l'autre, des récits imbriqués - celui de Jérôme au mariage, et celui des aventures de Mireille racontées par elle-même -, il n'en est pas de même d'un point de vue linguistique et grammatical. On trouve, dans Mireille, l'initiatrice, un usage bien exagéré de la parataxe qui aboutit à des enchaînements peu élégants qui font parfois penser à une mécanique mal huilée, le tout accompagné de coquilles bien trop nombreuses dont certaines font presque hurler de rage. Mais comment attendre autre chose d'un texte qui pousse le vice jusque à placer une belle coquille en pleine vue sur la couverture : Mireille, l'intiatrice [sic] ?

Quant à la parataxe, si de telles constructions peuvent évidemment, sous une plume experte, séduire par un certain appel à la simplicité, elles dérangent, chez Pierrot Septime, par leur banalité maladroite. En même temps, on sent l'auteur peu à l'aise avec les usages des temps du récit, ce qui laisse une impression peu favorable, et le lecteur a trop souvent le malheur de buter contre un agencement peu élégant.

Malgré tous ces défauts, le texte peut se déguster avec un certain plaisir, grâce surtout à la passion de l'auteur qui s'exprime à chaque fois que celui-ci a l'occasion de parler des femmes cougars, des passages dont se dégage tout le bonheur qu'on peut ressentir à l'aspect de la chair épanouie de cette féminité conquérante. C'est grâce à de tels passages qu'on se surprend à considérer l'acquisition des tomes supplémentaires, tout simplement pour passer des instants agréables, plongé dans une lecture qui ne demande aucun effort et qui promet quand mêmes des échappés bienvenues pour se libérer la tête et donner libre cours à ses pulsions peu avouables. Si on n'y trouve pas la sexualité sauvage et dévorante qu'un Ambre Delatoure sait exprimer de façon si magistrale dans sa série Entre de bonnes mains, série dont le personnel n'est pourtant pas sans rappeler celui de Jérôme et les cougars, on peut quand même y trouver un certain bonheur. Et celui-ci ne se néglige absolument pas.

Mireille, l'initiatrice Couverture du livre Mireille, l'initiatrice
Jérôme et les cougars
Pierrot Septime
Fiction / érotisme
auto-édition
21 janvier 2015
Fichier Kindle
47

Jérôme, qui vient d’avoir son bac, se retrouve bien esseulé dans cette réunion d’anciens élèves à laquelle l’ont contraint de participer ses parents. Il avait tant rêvé de cette journée qu’il aurait pu passer avec Annie, sa petite amie. Ils auraient pu profiter de la maison désertée par les parents.

Aucun jeune de son âge à qui se raccrocher. Son père retrouve un ami qu’il n’avait pas vu depuis au moins 15 ans ; Mireille, l’épouse de cet ami, est un peu comme Jérôme, elle ne connaît personne dans cette bonne société. Elle pourrait être sa mère mais la solitude va les amener à se rapprocher. Et pour se rapprocher, ils vont se rapprocher…

Lau­ra Lam­brus­co, Com­ment j’ai raté ma vie sexuel­le

Voici, après la vie sexuelle de Jolène Ruest, "fuckée par une chanteuse country", la vie sexuelle "ratée" de Laura Lambrusco, une autrice qui jusque-là a laissé peu de traces sur la toile, mais qui a pondu un texte que votre serviteur a dévoré et dont il peine à se remettre. Voici donc ce petit roman qui, en plein mois de novembre avec ses gros nuages qui étouffent la lumière et ses gouttes de pluie qui rendent aveugles les fenêtres, voici un texte, dis-je, qui m'a surpris, qui m'a fait sourire, qui m'a fait vibrer, qui m'a fait pénétrer, aux côtés d'une femme extraordinaire, dans les bas-fonds de la sexualité, qui m'a fait entrevoir les ténèbres au fond de moi-même, et qui m'a fait bénir le jour où j'ai eu l'heur de tomber dessus dans ma librairie numérique préférée et de céder, une fois de plus, à cette curiosité qui, si elle me bouffe les sous péniblement gagnés, me rend capable d'alimenter et de propulser la Bauge littéraire. Je vous présente donc, après cette entrée en matière quelque peu enthousiaste, un texte tout ce qu'il y a de plus insolite, vivace et attachant, signé Laura Lambrusco : Comment j'ai raté ma vie sexuelle.

Sur la couverture, des jolies couleurs, et le symbole par excellence d'une approche décomplexée du plaisir féminin, épanoui et pleinement assumé, un petit canard jaune des plus engageants, tel qu'il a été rendu célèbre par la série culte Sex and the City, tout fringant comme s'il sortait tout droit d'entre les cuisses de Samantha Jones ou de Carrie Bradshaw, toujours empreint d'un délicieux parfum féminin. Ensuite, aucune surprise, Laura Lambrusco parle (ou plutôt : fait parler sa narratrice qui, pour rendre les choses moins faciles, porte le même nom que l'autrice), et dès le premier chapitre, de sexe. Et au lieu de tourner autour du pot, elle fonce dans le tas. Parce qu'il ne s'agit pas ici, et l'autrice prend soin de le faire comprendre, d'enchaîner des petites histoires de peu de conséquence, non, elle sort tout de suite le gros calibre pour parler frustration, violence sexuelle, vénalité, moralité, tout ça, tout ça, et bien plus encore. Comme par exemple la notion de - beauté. On peut maintenant discuter pendant de longues heures de ce qu'est la beauté, du concept tel qu'il se construit dans les différentes sociétés, au fil des siècles. Ou on peut illustrer la question, ébauchée par l'autrice en quelques phrases, par un beau suicide survenu au bout d'à peine quelques pages. Plein dans le tas, vous avez été avertis... De quoi calmer les ardeurs. Et de quoi illustrer la verve et le savoir-faire d'une autrice qui arrive à rendre, en quelques phrases, comme en passant, le poids d'une vie entière, avec ses aspirations, ses échecs, ses instants de joie, son terminus, et le silence qui entoure, qui étouffe, ce départ. Et tout ça avec un vocabulaire et un phrasé loin de tout reproche, loin des doigts levés et des moues philosphes régulièrement arborées dans des émissions bidons de la télé copieusement peuplées d'experts.

On peut dire que cela tranche sur l'idée véhiculée par ce si joli canard. Et pourtant, les délices du corps féminin, le charme des amours saphiques, les turlutes et les enculages, tout ça y est aussi, et évoqués avec un sourire - parfois, il est vrai, bien en coin - mais pourtant des plus engageants. Un exemple ? Avec plaisir ! Voici une auto-description de la narratrice :

Moi ! Belle comme un foie de veau avec mes 25 ans, [...] jeune et fraîche, les seins en obus avec des tétons frétillants comme des lardons dans la poêle, un cul de  paradis et une moule baveuse, toujours d'accord et disponible pour lui manger la Knacki et me faire fourrer sous toutes les coutures, patiente et attentionnée, rien que du bon ! (Chapitre 4. Encore une chicorne dans la gueule à la beauté)

Ça vous fait saliver, non ? Et puis, on croit voir trembler un sourire sur les lèvres de la narratrice, un sourire d'auto-dérision, un sourire qui illustre la condition humaine, un gage de l'humanité profondément ressentie de la narratrice - sauf qu'elle y ressort dans les instants qui font tout sauf - sourire. Parce que Laura (n'oublions pas que la narratrice a tendance à se confondre avec l'autrice) se trouve souvent dans des situations glauques. Je dirais même, de plus en plus glauques. Des situations qu'il faut d'abord savoir déchiffrer, comprendre. Au début, on se pose encore des question, genre, "Est-ce bien sérieux, tout ça ?", ensuite on se dit que celle-là a quand même le chic pour se fourrer dans des situations bien particulières, et on attend le franc rire qui va libérer les tensions, qui va nous faire revenir dans un monde où tout y est beau et où tous y sont gentils. Et bien, non, hors de question de faire croire à qui que ce soit qu'il peut y avoir un monde où les problèmes puissent se résoudre. Attendez un peu la suite des aventures de Laura, le chapitre surtout où elle chope "le virus des putes"1, un virus des plus puissants qui la pousse dehors, à la recherche de fréquentations inavouables, une recherche qui la révèlera à elle-même et qui la laissera dans un face à face bien lamentable avec la grande faucheuse.

Mais quel talent quand même que celui qui, mine de rien, en affichant un sourire des plus engageants, fait pénétrer le lecteur dans un bar sordide où Laura travaille comme "entraîneuse" pour plumer le chaland, et de le soumettre au moindre de ses grés en prenant un ton qui fait croire, de par les interventions de la narratrice dont la voix semble venir d'un off où on l'imagine confortablement installée dans un fauteuil en train de siroter un whisky et de commenter les balivernes des personnages, un ton donc qui fait croire ce même lecteur à un épisode comique, quand il s'agit en vérité de peupler une scène désolante d'êtres humains en détresse... quand il s'agit de dégager, sous les rides et la peau flasque, la beauté des corps usés. Qui, finalement, se trouve ailleurs que là où l'on aurait pu l'imaginer...

Cher lecteur, vous n'êtes pas au bout de vos peines, ni la narratrice non plus d'ailleurs, et il vous reste du chemin à parcourir avant de débarquer, en même temps que Laura - qui, pour l'occasion, prend des allures de Candide - dans sa maison délabrée dans le sud de la France, en pleine campagne, où, munie d'une motobineuse et de toutes sortes d'outil,

[elle] apprend patiemment à faire pousser les tomates et les carottes et à supporter les assauts de la piéride du choux...2

Je vous laisse donc découvrir ce texte excellent, étonnant, un texte auquel je souhaite de trouver un maximum de lecteurs. Un tel nombre, au fait, que l'éditrice - une personne, pour me servir des mots de la narratrice, "absolument craquante, avec un sourire à se couper un bras pour y avoir droit et des yeux de velours et faite au moule"3 - qu'elle finisse donc par se servir de ces mêmes charmes pour convaincre cette chère Laura de se remettre à l'écriture.

Avant de vous laisser pour de bon, un tout petit mot à propos de l'éditeur, ACT Éditions, une toute petite structure avec à son actif une poignée de textes. Trois choses à constater :

  • L'éditrice est effectivement "craquante"
  • Nulle trace du texte de Laura sur le site entier, une absence qui me semble assez bizarre et devrait être réparée sans tarder
  • D'autres trésors y attendent d'être arrachés aux profondeurs du site !

Sur ce, je vous souhaite "Bon voyage !"

 _______________

  1. Chapitre 10, "L'argent, source de tous les vices, bis" []
  2. Chapitre 14, les meilleures choses ont une fin, les pires rarement []
  3. Chapitre 14. les meilleures choses ont une fin, les pires rarement []
Comment j'ai raté ma vie sexuelle Couverture du livre Comment j'ai raté ma vie sexuelle
Laura Lambrusco
Fiction / érotisme
ACT éditions
21/09/2016
Fichier numérique
97

Après le joli succès de son premier roman, Laura Lambrusco nous peint ici le portrait tragi-comique d'une femme éprise de liberté et de son parcours compliqué, semé d'embûches autant que de petits et grands bonheurs, au gré de ses nombreuses rencontres.

Livrée à la concupiscence d'hommes, de femmes et d'elle-même, Laura Lambrusco fait la chronique d'un voyage initiatique dans les mille lieux et visages du désir, entre cauchemar et délice.

Dans ce roman aux allures de confession d'expériences les plus secrètes, Laura Lambrusco use à nouveau de son style décapant, renonçant à toute décence, pudeur et retenue, nous donnant parfois à pleurer et très souvent à rire.

Mais attention, à ne pas mettre entre toutes les mains !

Syl­vain Lamur, De mons­tro­rum natu­ra

S'il est vrai que le Sanglier n'aime rien autant qu'un bon petit texte indécent qui fasse bien mouiller ses lectrices, cela ne veut pas dire pour autant qu'il fait du genre érotique sa seule nourriture ! Loin de se priver de quoi que ce soit, la bête sort de son repaire à chaque fois qu'il y a dans l'air des arômes d'aventure et d'insolite, même si, il faut l'avouer, elle met parfois un peu de temps avant de se rendre compte... Mais bon, vu le nombre de découvertes potentielles et compte tenu du fait qu'elle doit nourrir ses petits, le hasard aussi y est pour quelque chose. Ce qui a failli la priver du texte qui va nous occuper dans l'article que vous êtes en train de lire, De monstrorum natura, de Sylvain Lamur.

Il y a une semaine, j'ai reçu un communiqué de la part des Éditions House made of dawn annonçant la fin de leurs activités pour le 31 juillet 2016. C'est en rédigeant la note censée annoncer cette (très mauvaise) nouvelle à mes lecteurs que je me suis dit qu'un grand nombre de leurs textes n'allait donc plus être disponible après cette date fatidique et qu'il valait mieux ne pas prendre du retard avant de jeter un coup d'oeil dans leur catalogue. Après tout, les textes de cette maison que j'ai eu l'occasion d'accueillir dans la Bauge ayant tous été d'un niveau à largement justifier un petit - voire un grand - effort pour en sauver l'un ou l'autre des futures décombres, rien ne m'empêcherait d'en acheter quelques-uns dans le but de donner un coup de groin aux auteurs respectifs afin de les encourager à redoubler d'efforts pour se trouver un novel éditeur.

C'est ainsi que De monstrorum natura est venu enrichir ma bibliothèque personnelle, et je ne peux que vous recommander un petit passage, avant le 31 juillet (!), chez le libraire de votre confiance pour en faire l'acquisition. Après tout, quelques heures de pur plaisir pour même pas deux euro, c'est franchement donné 🙂

Sylvain Lamur, l'auteur du texte en question, ne s'embarrasse pas de préliminaires ni de trop de tendresse envers ses personnages ou ses lecteurs, et n'hésite pas à choisir une entrée en matière qui claque comme un bon coup de poing en pleine gueule :

"Voilà pour toi, catin ! Et reviens me voir quand tu veux. Ce sera avec plaisir !"

C'est cette façon peu galante qu'a choisie l'auteur pour introduire aux lecteurs sa protagoniste, Lili Swamp, dont la tête - pourtant si belle ! - vient de s'écraser contre le mur même contre lequel elle s'appuyait il y a à peine quelques instants pour résister aux assauts d'un amant de passage. On devine que cela n'a rien d'ordinaire, et on nous explique dans les paragraphes suivants que la belle Lili souffre d'une libido aux appels farouches, une libido qui s'empare d'elle de façon aussi irrésistible et violente qu'elle ne peut que céder à ses pulsions et se jeter dans les bras de l'inconnu de passage ayant eu le privilège de déranger la bête dans son sommeil. Pourtant, contrairement à ce que laisserait entendre une aussi fracassante entrée en matière, il ne s'agit pas ici d'un texte érotique, loin de là ! Avec Lili Swamp, on se retrouve dans un décor de Steampunk, mélange de nostalgie des prouesses technologiques du XIXè siècle et de quelques ingrédients aux relents surnaturels. Le tout doublé d'une ambiance de whodunnit, question qui s'impose face aux quatre cadavres qui tiennent compagnie à Lili en train de cuver son alcool.

Un tel départ donne l'ambiance de ce qui va suivre, et on comprend vite que De monstrorum natura, c'est un épisode particulièrement noir dans la vie de Lili, une vie apparemment riche en épisodes de ce genre - telle est au moins la conclusion qui s'impose au lecteur suite aux indices que le narrateur ne manque pas de semer dans le sillon de sa protagoniste. Et cette fois-ci, celle-ci doit faire face, le titre l'aura fait comprendre, à des monstres. Ceux-ci, dûment annoncés par les restes de leurs festins et des récits à moitié seulement crédibles, se manifestent assez tôt, sous une forme très compatible avec l'image que le commun des mortels se fait de telles créatures :

"C'était gluant, puant, terrifiant et géant : plus de deux mètres. Peut-être trois. Sa peau luisante était recouverte de pustule, ou de bubon. [...] Bien que cela fût doté de pattes (deux énormes appendices vaseux aux pieds informes), cela semblait glisser, ou frotter plutôt que de marcher réellement."

Le texte s'ouvre donc sur une énigme mortelle qu'il s'agit de résoudre et plus vite que ça. C'est pour cela qu'on ne tarde pas à voir Owen Owens, inspecteur de la police locale qui a eu l'heur de se faire remarquer par Lili, s'embarquer à bord d'un submersible afin de sonder les eaux troubles du fleuve censées abriter les créatures dévoreuses de chair humaine. Le tout, évidemment, se complique, et une sordide cabale politique vient se mêler à une affaire qui, déjà, n'a rien de très appétissant. Quoi qu'il en soit, Lili, suite à la disparition de son petit ami, ne se prive pas de mener des recherches pour son propre compte, mais les monstres qu'elle soulève ne sont pas toujours ceux que l'on attend, et le lecteur est amené à remettre en question les apparences qui l'empêchent de voir plus loin que le bout de son nez. Suffit-il, par exemple, de couvrir un homme de pustules et de le pourvoir de tentacules pour en faire un monstre ? Et qu'en est-il de la grimace mise à l'abri des regards derrière une figure des plus attirantes, comme dans le cas de Lili elle-même ? Car de quoi qualifier, sinon de monstrueuses, les pulsions qui réveillent la bête cachée au fond de son ventre, promptes à surgir en même temps que le désir sexuel, un monstre qui, non content de sévir sur l'autre, se nourrit de sa propre chair, se vautrant dans les bas-fonds qu'aucun sentiment n'illumine plus pour sauvegarder la dignité de l'être humain ?

Le texte ne déroge pas à son titre, le lecteur étant poussé à s'interroger sur la nature des monstres, sur les conditions qui les font naître et les aspects qu'ils peuvent prendre. Le tout agrémenté par les malheurs que l'auteur déchaîne contre sa protagoniste, une femme qu'on voit en train de tomber amoureuse, qui s'interroge sur la possibilité de l'amour face aux monstres qui lui rongent les chairs, et qu'on voit prendre la fuite, aculée aux dernières extrémités face à un avenir qui ne lui laisse aucun doute quant à son sort. Et ce n'est pas pour rien que l'épisode de son viol constitue une des pièces de résistance du récit, un des gonds autour desquels tourne la narration.

L'espoir ne semble exister dans ce monde-ci que pour mieux enfoncer celles et ceux qui ont eu la faiblesse d'y céder, ne fût-ce que pendant quelques instants. Et la plume de Sylvain Lamur excelle à capter l'intensité du désespoir, autre monstre sorti des entrailles même de Lili, quand celle-ci réalise qu'il n'y a aucun moyen de se libérer de ce qui constitue notre personne, de ce qui nous rend nous, de ce qui fait de nous l'être que nous sommes. Et parfois il nous arrive de puiser notre force dans la tare même qui noircit nos visages, et on réalise que c'est le monstre qui non seulement nous empêche de reculer, mais qui nous pousse en avant, vers d'autres rivages que nous sommes appelés à souiller de nos excréments.

Le texte, novella d'une soixantaine de pages, a bien un début et une fin, mais on comprend très vite que ce n'est qu'un épisode dans la vie de la protagoniste, et le narrateur fait miroiter devant les yeux du lecteur un passé riche en péripeties et un avenir qui, si rien ne permet de le prédire avec certitude, s'annonce pourtant - agité.

L'univers de De monstrorum natura promet encore de beaux récits, comme celui, par exemple, qu'on trouve dans un autre titre du catalogue de House made of dawn, une deuxième novella, Le sens de la vie, qui relate des événements qui se sont déroulés avant ceux mettant en rapport Lili et Owen. Et j'espère sincèrement que Sylvain Lamur trouvera très bientôt un nouvel éditeur afin d'initier de nouveaux lecteurs, de les prendre par la main et les faire pénétrer dans un décor qui lui a inspiré de si beaux exploits.

De monstrorum natura Couverture du livre De monstrorum natura
Sylvain Lamur
Fiction / Steampunk
House made of dawn
5 octobre 2015
fichier numérique
85

La panique a gagné la ville depuis qu'un monstre aquatique difforme s'attaque à ses habitants.

C'était sans compter sur Lili Swamp, jeune femme dont le culot n'a d'égal que son charme magnétique.

Accompagnée de l'inspecteur Owens Owens, ils tenteront de découvrir l'origine de cette bête infâme qui terrorise la population.

Sylvain Lamur nous plonge dans un univers teinté d'éléments Steampunk où le surnaturel n'est jamais très loin.

Rei­ne Bale, De quels feux ?

Reine Bale
Reine Bale, auteure du texte qui ouvre l'édition 2016 des Lectures estivales : De quels feux ?

Le soleil tape fort sur l'Europe, les plages commencent à se remplir, et le Sanglier a l'honneur d'inaugurer l'édition 2016 des Lectures estivales avec un texte spécialement composé pour cette occasion. Par une auteure, qui plus est, dont le seul nom rappelle aux habitués de la Bauge de très bons souvenirs. Des souvenirs liés à sa première contribution, il y a deux ans, une nouvelle initiatique dans laquelle l'auteure explorait les failles que l'éveil de la sexualité fait naître entre le désir impérieux et une réflexion indomptable et potentiellement - castratrice. J'ai nommé Reine Bale et sa nouvelle L'Échange, un texte que je propose à l'attention de celles et de ceux qui n'ont pas peur de voir l'auteure manier sa plume comme un bistouri pour mettre à nu les nerfs qui font fonctionner l'humain.

Deux ans plus tard, Reine Bale revient vers le désir, un sujet qui ne s'épuise pas facilement, et qui lui a inspiré les bien belles pages de son nouveau texte, De quels feux ? Elle y raconte les vies d'Estelle et de Pierre, deux amants liés par un désir né de façon aussi banale qu'inexplicable, au hasard d'une rencontre fortuite, nourri par le dégoût de l'habitude et la soif de peaux inexplorées, épanoui dans les étreintes d'un amour adultère, et finalement relégué au vestiaire des vieilles histoires usées. Mais ces vies-là, banales en apparence, Reine Bale possède l'art d'extraire de leur quotidien un suc au goût intense en les condensant, les comprimant dans une petite trentaine de pages jusqu'à ce que l'intensité empêche le lecteur de respirer, tout en le poussant sur la route des fantasmes qui irrésistiblement nous attirent, jusqu'au trop plein, jusqu'au dégoût, cette engeance maudite du désir satisfait devenu mou et gluant. Et au milieu de tout ça grouille la peur, la peur verte de perdre les repères.

Contrairement à l’héroïne de l'Échange, Estelle et Pierre sont loin de l'âge des premières découvertes, ce qui ne les empêche pas de succomber au désir obsessif, aiguisé par la proximité de la déchéance, la promesse des dernières fois, des occasions qu'on a peur de laisser s'échapper, sur fond d'un horizon qui s'embrase et avale les silhouettes qui se découpent sur un fond de feu céleste :

le désir ardent moulé aux courbes d'une femme, désir comme une présence irréductible d'une liberté placée au-delà même de la jouissance du corps, dans un contact premier et intact à tout échafaudage théorique, à toute emprise des normes et des barrières dressées entre les hommes et les femmes.

Succomber au désir, ce n'est pourtant pas échapper aux interrogations, à la réflexion, et les personnages, et Estelle la première, se retrouvent entre la Scylla du désir et la Charybde de la raison. Prise dans un combat qui menace de la paralyser, de la faire tourner sur elle-même, de la faire revenir vers les mêmes interrogations, les mêmes remises en question, pendant que le poison circule dans ses veines noircies, elle se débat jusqu'à la réalisation finale, une condition posée au milieu des débris de sa vie :

Et si je ne parviens pas à briser le cercle de ces étranges retournements, ces formes concentriques resserrées autour de l’enfer, je préfère me tuer.

Le récit démarre, c'est le cas de le dire, sur les chapeaux de roues, et le lecteur assiste, sans comprendre ce qui lui arrive, au suicide de la protagoniste, Estelle, qui lâche le volant de sa voiture lancée à toute vitesse dans les virages d'une route de campagne. Comme un bon whodunnit, le texte commence donc par un point final - qui n'en est pas un, parce que c'est précisément cette conclusion-là qui ouvre la voie au récit et à un retour en arrière qu'il vaudrait sans doute mieux qualifier de descente aux enfers, avec pour seule compagnie celle des ombres auxquelles sont réservées les souffrances des âmes en peine, le tout sous une lumière orangée qui à peine illumine un monde en feu se consumant dans la terreur du néant.

Tout semble pourtant banal : Pierre, mari et père, rencontre Estelle - scénario boy meets girl des plus classiques - divorce de sa femme, fait un bébé à sa nouvelle épouse qui à son tour le quitte pour s'enfoncer dans une aventure qui se révèle mortelle. Et voici que la ronde se ferme, changée en danse macabre, la compagnie entière lancée à toute allure vers la Grande Faucheuse qui l'accueille au bord du néant avec le sourire grinçant qui leur signifie l'arrêt final : Vous ne reviendrez pas !

Reine Bale offre ses protagonistes dans un spectacle dégoûtant, et seul en profite le lecteur accroché aux bras d'une écrivaine qui maîtrise le langage de l'intensité et qui sait s'en servir pour une catabase qui donne le vertige, avec les années qui se condensent, les instants qui tourbillonnent, la chair usée par le rythme vertigineux de cette descente. La voiture lancée à toute allure n'est finalement qu'un premier aperçu, une annonce de ce qu'est ce récit changé en éclair qui, l'espace d'un instant, arrache la misère humaine à l'obscurité, celle de Pierre et d'Estelle, de leurs vies si banales et si riches pourtant, de leurs attentes trompées et de leur avenir brisé.

Le grand Barbey d'Aurevilly a parlé, dans un de ses textes, de l'enfer qui, "vu par un soupirail, devrait être plus effrayant que si, d’un seul et planant regard, on pouvait l’embrasser tout entier."1. L'inconnu inquiète, avec ses souffrances soupçonnées, entraperçues, et ses cris qu'on imagine plutôt qu'on ne les entend, et personne n'a mieux exprimé cette terreur inquiète et sourde que le connétable des lettres. Reine Bale, par contre, ouvre grand le rideau, juste avant de quitter la scène quelques instants plus tard, sur un spectacle cosmique d'une beauté froide et inquiétante, au milieu de la désolation sidérale d'un univers rendu plus cruel encore par les traces d'une vie projetée au firmament, parmi les étoiles qui scintillent comme des regards sans pitié. C'est à cet instant-là que le lecteur réalise à quel point les noms des protagonistes, Pierre et Estelle, sont loin de toute innocence et quelles sont les dimensions du gouffre qui sépare les amants, entre, d'un côté, la pierre qui prend racine dans la terre et, de l'autre, la boule de feu qui se consume dans le noir des abîmes cosmiques.

De quels feux ? est un texte extraordinaire, un texte comme un nécrologue, et Reine Bale fait bon usage des moyens mis à sa disposition par un talent de saisir l'intensité des instants qu'elle raconte. C'est ainsi qu'une bête énumération toute simple peut contenir, dans la monotonie incantatoire de son rythme, le charme entier de l'été, saison qui, dans les terres baignées de soleil, conjure les fantasmes telluriques et encense les rêves des dormeurs pour mieux les préparer aux festins nocturnes des nuits embaumées.

début de l'été provençal dans la saison qui ouvre le charme du pays, le bruit des fontaines à l'ombre des arbres, les robes légères, les parfums capiteux des iris, la transe  ininterrompue des cigales, la torpeur de midi, les siestes langoureuses

L’énumération est sans aucun doute un des outils préférés de Reine Bale, comme si celle-ci avait trop de choses à nous dire, comme s’il fallait tromper le temps qui menace de l’emporter avant d’avoir tout dit, avant d'avoir vidé les méninges de tout ce qui les congestionne. Et loin de sonner creuses ou de devenir monotones, Reine Bale se sert des énumérations pour justement construire l'intensité, ce noyau de sa parole de poète, dans un échafaudage patiemment érigé.

L'intensité du désir fait naître une sexualité qui abolit les limites, une sensualité qui gagne le corps d'Estelle comme une gangrène où elle s'emmure, prisonnière de la chair qui s'épanouit. Il convient de parler de prisonnière pour tout ce que cela implique d'éloignement et de solitude, de mise hors la loi et d'aliénation. Le désir de l'autre se change en passion de chair, aiguisé par la soif des liquides qui s'échappent des corps en ébullition, un désir dont le sombre voisin est la mort, et l'épanouissement des sens appelle leur propre anéantissement dans un mouvement centrifuge, ce même mouvement qui lance la voiture dans son trajet mortel.

Reine Bale
Éditions du Sanglier
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  1. Barbey d'Aurevilly, Le dessous de cartes d'une partie de whist []
De quels feux ?
Reine Bale
Fiction / érotisme
Les Éditions du Sanglier
25 juin 2016
fichier numérique
30

Reine Bale emmène ses personnages, et les lecteurs avec eux, dans une danse macabre que rien n’arrête, un maëlstrom qui les emporte toujours plus loin, dans une ronde qui ne connaît qu’une seule issue. Le tout illuminé par la lumière orangée d’un enfer de passions.

Julie Derus­sy, Par­ti­tion pour un orgas­me

Parfois il m'arrive, malgré la faim de littérature qui me pousse à fourrer le groin un peu partout, de tout simplement perdre un texte des yeux, de l'oublier sous le flot de mails qui, certains jours, arrivent par dizaines et recouvrent, tels des sédiments s’amoncelant au-dessus d'un cadavre promis à la fossilisation, un joyau qui échappe ainsi à l'attention du Sanglier. C'est ce qui a failli arriver à Partition pour un orgasme, novella de Julie Derussy, parue dans la collection Sexie des Éditions La Musardine et gracieusement mise à la disposition de votre serviteur par l'attaché presse de cette maison justement célèbre pour la multitude d'activités déployée dans le domaine érotique - littéraire et autre. Fort heureusement, l'histoire d'Élie, créature indécente à la crinière flamboyante, a échappé à ce sort grâce à quelques heures perdues passées à plonger dans le passé tel qu'il se cristallise dans ma boîte mail.

Pour l'amateur de littérature érotique, Julie Derussy n'est point une inconnue. Collaboratrice régulière des Éditions Dominique Leroy et de la Musardine où elle a signé plusieurs nouvelles parues dans le cadre de la série "Osez...", on peut même se demander pourquoi elle n'est pas encore entrée dans la Bauge. Surtout que j'ai l'honneur de la croiser de temps en temps sur les réseaux sociaux où on a déjà eu l'occasion de discuter littérature suite à ma découverte de cette auteure grâce à un article de ChocolatCannelle, blogueuse érotique ayant consacré un article à un des textes de Julie (Piano, nouvelle ultra-courte parue chez l'Ivre-book). Quoi qu'il en soit, son petit roman de chez la Musardine, que je viens de découvrir un peu à l'improviste, m'a fourni l'occasion de finalement combler une lacune.

Après Femme de Vikings, texte de Carl Royer qui n'a pas provoqué l'enthousiasme du Sanglier, Partition pour un orgasme est le deuxième titre de la collection Sexie, lancée par la Musardine en 2015, à tomber entre les pattes du Sanglier. Après l'excursion au fond de la nuit médiévale tombée sur l'Europe après la chute de Rome, Julie Derussy emmène ses lecteurs dans une promenade dans le Paris moderne, un des foyers de la civilisation occidentale, en compagnie d'une musicienne et d'un expert de la littérature - médiévale. L'intrigue n'a d'abord rien de spectaculaire : Philibert Roland, expert ès amours adultères incarnées par Tristan et Yseult, rencontre Élie, une beauté à la crinière flamboyante, musicienne et prof de piano, et succombe à ses charmes. Ce qui incite celui-ci à faire une mise au point et à se séparer de sa femme. Tout est donc savamment préparé pour que se déroule le scénario d'un classique Boy meets girl. Sauf que... Sauf que Julie Derussy se révèle une véritable magicienne de par la maîtrise du vocabulaire et de l'agencement des phrases, et qu'elle fait de ce scénario vieux comme le monde un véritable délice de lecture. Et malgré l'indécence de la jeune femme, sa gloutonnerie sexuelle qui ne dédaigne ni les hommes ni les femmes, et sa volonté clamée haut et fort de ne pas se laisser enfermer dans une relation exclusive, le texte garde, à travers la finesse des mots qui sent son Bon Usage, une fraîcheur revigorante et une certaine innocence déniaisée que la protagoniste a su préserver d'un quotidien pas toujours facile.

Quant à l'intrigue, elle fait son bonhomme de chemin, à travers obstacles (dont une queue désespérément flasque), rebondissements et remises en questions, et les occasions ne manquent pas, pour les deux protagonistes, de se frotter l'un contre l'autre, de se découvrir jusque dans les profondeurs des orifices et de s'offrir au plaisir né par la contemplation de l'autre et des promesses tenues par deux corps vigoureux et en chaleur.

Et ensuite, c'est un week-end en Normandie qui amène la protagoniste, la rouge Élie, à entamer la course vers le sommet érotico-verbal en prononçant cette phrase qui n'arrête pas de retentir dans ma tête tellement elle m'a fait rigoler par la juxtaposition d'un nom des plus inusités, vieille France, d'un côté, et d'une indécence aussi franche qu'exemplaire, de l'autre :

"Encule-moi, Philibert".1

La scène conduisant à ce paroxysme est tellement bien décrite que le lecteur croit voir de ses propres yeux la délicieuse jeune femme, couchée sur le ventre, se tourner vers son amant avec sur les lèvres un sourire tellement espiègle et tellement lubrique qu'on se demande comment celui-ci a pu avoir l'indécence de survivre à cet instant qui doit compter parmi les plus beaux qu'on puisse imaginer. Drôle de réminiscence littéraire d'ailleurs qui me fait penser au pacte faustien qui stipule que le célèbre docteur doit céder son âme au diable à l'instant même où il vivrait un instant tellement beau que l'idée même de continuer à vivre serait une pure absurdité : "Verweile doch! Du bist so schön!"2

Il convient d'indiquer que cette histoire n'a rien de facile et qu'il ne faut pas faire confiance à l'auteure pour un happy end. Il est vrai qu'à la fin tout reste comme suspendu et le lecteur est libre d'inventer la fin qui lui convient, mais il peut s'avérer utile de prendre en compte la narration elle-même : L'auteure a choisi de laisser s'exprimer ses protagonistes l'un à la suite de l'autre, en faisant alterner les voix qui se relayent de chapitre en chapitre. Ce qui peut paraître comme une façon de les mettre sur un pied d'égalité mérite quand même une interrogation plus approfondie. Et on se rend compte que tandis qu'Élie s'exprime à la première personne, Philibert est relégué à la troisième. Ne pourrait-on pas penser, par conséquent, qu'il s'agit ici du récit d'Élie dans lequel Philibert n'est qu'un invité, un hôte de passage voué à disparaître ? Ce procédé, ne serait-il pas choisi précisément pour mieux cloisonner les mondes respectifs des protagonistes qui, s'ils font un bout de chemin ensemble et partagent leur intimité, restent foncièrement séparés, enfermés dans leurs bulles respectives ?

Quoi qu'il en soit de la fin du récit et de l'avenir qu'on peut imaginer pour Élie et pour Philibert, il y a quelque chose qui leur restera, une intimité partagée, intimité ayant engendré des instants inoubliables, comme celui de l'orgasme accompagné par le chant d'Élie, sans aucun doute une des plus belles scènes d'amour que j'aie eu l'occasion de lire :

Ce fut comme s'il pénétrait sa voix, comme s'il prenait possession d'elle tout entière. Il s'enfonça dans son sexe ruisselant, et les notes se refermèrent autour de lui. Il ne se retint pas, plongea loin en elle ; l'aria s'entrecoupa de gémissements. Les yeux fermés, elle chantait toujours, et l'extase, comme une pointe aiguë, transperça son chant.3

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  1. Chapitre 28, Normandie []
  2. "Reste donc ! tu me plais tant !" J. W. Goethe, Faust, dans la traduction de Nerval. []
  3. Chapitre 22 : La voix de la Soprane []
Partition pour un orgasme Couverture du livre Partition pour un orgasme
Julie Derussy
Fiction
La Musardine
11 June 2015
144

Il s'ennuyait dans son mariage, elle collectionne les conquêtes. Vont-ils se résoudre à s'aimer ? Quand un séduisant professeur de littérature médiévale rencontre une chanteuse aux cheveux rouges et au tempérament de feu, ça fait des étincelles. Ils jouent au chat et à la souris, se tournent autour et s'abandonnent à leurs désirs ardents. Seulement voilà : si la belle se laisse enlacer, elle refuse de se brûler les ailes au jeu de l'amour. Pour éviter les problèmes, elle a décidé de ne jamais mêler les sentiments et le sexe. Et pourtant... quand ses yeux se perdent dans les siens, quand leurs souffles se mêlent, quand il l'entraîne au septième ciel... ce qu'elle ressent, dans ces moments-là, n'est-ce pas son cœur qui se réveille ? Il s'ennuyait dans son mariage, elle collectionne les conquêtes. Vont-ils se résoudre à s'aimer ?