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Syl­vain Lamur, De mons­tro­rum natu­ra

S'il est vrai que le Sanglier n'aime rien autant qu'un bon petit texte indécent qui fasse bien mouiller ses lectrices, cela ne veut pas dire pour autant qu'il fait du genre érotique sa seule nourriture ! Loin de se priver de quoi que ce soit, la bête sort de son repaire à chaque fois qu'il y a dans l'air des arômes d'aventure et d'insolite, même si, il faut l'avouer, elle met parfois un peu de temps avant de se rendre compte... Mais bon, vu le nombre de découvertes potentielles et compte tenu du fait qu'elle doit nourrir ses petits, le hasard aussi y est pour quelque chose. Ce qui a failli la priver du texte qui va nous occuper dans l'article que vous êtes en train de lire, De monstrorum natura, de Sylvain Lamur.

Il y a une semaine, j'ai reçu un communiqué de la part des Éditions House made of dawn annonçant la fin de leurs activités pour le 31 juillet 2016. C'est en rédigeant la note censée annoncer cette (très mauvaise) nouvelle à mes lecteurs que je me suis dit qu'un grand nombre de leurs textes n'allait donc plus être disponible après cette date fatidique et qu'il valait mieux ne pas prendre du retard avant de jeter un coup d'oeil dans leur catalogue. Après tout, les textes de cette maison que j'ai eu l'occasion d'accueillir dans la Bauge ayant tous été d'un niveau à largement justifier un petit - voire un grand - effort pour en sauver l'un ou l'autre des futures décombres, rien ne m'empêcherait d'en acheter quelques-uns dans le but de donner un coup de groin aux auteurs respectifs afin de les encourager à redoubler d'efforts pour se trouver un novel éditeur.

C'est ainsi que De monstrorum natura est venu enrichir ma bibliothèque personnelle, et je ne peux que vous recommander un petit passage, avant le 31 juillet (!), chez le libraire de votre confiance pour en faire l'acquisition. Après tout, quelques heures de pur plaisir pour même pas deux euro, c'est franchement donné 🙂

Sylvain Lamur, l'auteur du texte en question, ne s'embarrasse pas de préliminaires ni de trop de tendresse envers ses personnages ou ses lecteurs, et n'hésite pas à choisir une entrée en matière qui claque comme un bon coup de poing en pleine gueule :

"Voilà pour toi, catin ! Et reviens me voir quand tu veux. Ce sera avec plaisir !"

C'est cette façon peu galante qu'a choisie l'auteur pour introduire aux lecteurs sa protagoniste, Lili Swamp, dont la tête - pourtant si belle ! - vient de s'écraser contre le mur même contre lequel elle s'appuyait il y a à peine quelques instants pour résister aux assauts d'un amant de passage. On devine que cela n'a rien d'ordinaire, et on nous explique dans les paragraphes suivants que la belle Lili souffre d'une libido aux appels farouches, une libido qui s'empare d'elle de façon aussi irrésistible et violente qu'elle ne peut que céder à ses pulsions et se jeter dans les bras de l'inconnu de passage ayant eu le privilège de déranger la bête dans son sommeil. Pourtant, contrairement à ce que laisserait entendre une aussi fracassante entrée en matière, il ne s'agit pas ici d'un texte érotique, loin de là ! Avec Lili Swamp, on se retrouve dans un décor de Steampunk, mélange de nostalgie des prouesses technologiques du XIXè siècle et de quelques ingrédients aux relents surnaturels. Le tout doublé d'une ambiance de whodunnit, question qui s'impose face aux quatre cadavres qui tiennent compagnie à Lili en train de cuver son alcool.

Un tel départ donne l'ambiance de ce qui va suivre, et on comprend vite que De monstrorum natura, c'est un épisode particulièrement noir dans la vie de Lili, une vie apparemment riche en épisodes de ce genre - telle est au moins la conclusion qui s'impose au lecteur suite aux indices que le narrateur ne manque pas de semer dans le sillon de sa protagoniste. Et cette fois-ci, celle-ci doit faire face, le titre l'aura fait comprendre, à des monstres. Ceux-ci, dûment annoncés par les restes de leurs festins et des récits à moitié seulement crédibles, se manifestent assez tôt, sous une forme très compatible avec l'image que le commun des mortels se fait de telles créatures :

"C'était gluant, puant, terrifiant et géant : plus de deux mètres. Peut-être trois. Sa peau luisante était recouverte de pustule, ou de bubon. [...] Bien que cela fût doté de pattes (deux énormes appendices vaseux aux pieds informes), cela semblait glisser, ou frotter plutôt que de marcher réellement."

Le texte s'ouvre donc sur une énigme mortelle qu'il s'agit de résoudre et plus vite que ça. C'est pour cela qu'on ne tarde pas à voir Owen Owens, inspecteur de la police locale qui a eu l'heur de se faire remarquer par Lili, s'embarquer à bord d'un submersible afin de sonder les eaux troubles du fleuve censées abriter les créatures dévoreuses de chair humaine. Le tout, évidemment, se complique, et une sordide cabale politique vient se mêler à une affaire qui, déjà, n'a rien de très appétissant. Quoi qu'il en soit, Lili, suite à la disparition de son petit ami, ne se prive pas de mener des recherches pour son propre compte, mais les monstres qu'elle soulève ne sont pas toujours ceux que l'on attend, et le lecteur est amené à remettre en question les apparences qui l'empêchent de voir plus loin que le bout de son nez. Suffit-il, par exemple, de couvrir un homme de pustules et de le pourvoir de tentacules pour en faire un monstre ? Et qu'en est-il de la grimace mise à l'abri des regards derrière une figure des plus attirantes, comme dans le cas de Lili elle-même ? Car de quoi qualifier, sinon de monstrueuses, les pulsions qui réveillent la bête cachée au fond de son ventre, promptes à surgir en même temps que le désir sexuel, un monstre qui, non content de sévir sur l'autre, se nourrit de sa propre chair, se vautrant dans les bas-fonds qu'aucun sentiment n'illumine plus pour sauvegarder la dignité de l'être humain ?

Le texte ne déroge pas à son titre, le lecteur étant poussé à s'interroger sur la nature des monstres, sur les conditions qui les font naître et les aspects qu'ils peuvent prendre. Le tout agrémenté par les malheurs que l'auteur déchaîne contre sa protagoniste, une femme qu'on voit en train de tomber amoureuse, qui s'interroge sur la possibilité de l'amour face aux monstres qui lui rongent les chairs, et qu'on voit prendre la fuite, aculée aux dernières extrémités face à un avenir qui ne lui laisse aucun doute quant à son sort. Et ce n'est pas pour rien que l'épisode de son viol constitue une des pièces de résistance du récit, un des gonds autour desquels tourne la narration.

L'espoir ne semble exister dans ce monde-ci que pour mieux enfoncer celles et ceux qui ont eu la faiblesse d'y céder, ne fût-ce que pendant quelques instants. Et la plume de Sylvain Lamur excelle à capter l'intensité du désespoir, autre monstre sorti des entrailles même de Lili, quand celle-ci réalise qu'il n'y a aucun moyen de se libérer de ce qui constitue notre personne, de ce qui nous rend nous, de ce qui fait de nous l'être que nous sommes. Et parfois il nous arrive de puiser notre force dans la tare même qui noircit nos visages, et on réalise que c'est le monstre qui non seulement nous empêche de reculer, mais qui nous pousse en avant, vers d'autres rivages que nous sommes appelés à souiller de nos excréments.

Le texte, novella d'une soixantaine de pages, a bien un début et une fin, mais on comprend très vite que ce n'est qu'un épisode dans la vie de la protagoniste, et le narrateur fait miroiter devant les yeux du lecteur un passé riche en péripeties et un avenir qui, si rien ne permet de le prédire avec certitude, s'annonce pourtant - agité.

L'univers de De monstrorum natura promet encore de beaux récits, comme celui, par exemple, qu'on trouve dans un autre titre du catalogue de House made of dawn, une deuxième novella, Le sens de la vie, qui relate des événements qui se sont déroulés avant ceux mettant en rapport Lili et Owen. Et j'espère sincèrement que Sylvain Lamur trouvera très bientôt un nouvel éditeur afin d'initier de nouveaux lecteurs, de les prendre par la main et les faire pénétrer dans un décor qui lui a inspiré de si beaux exploits.

De monstrorum natura Couverture du livre De monstrorum natura
Sylvain Lamur
Fiction / Steampunk
House made of dawn
5 octobre 2015
fichier numérique
85

La panique a gagné la ville depuis qu'un monstre aquatique difforme s'attaque à ses habitants.

C'était sans compter sur Lili Swamp, jeune femme dont le culot n'a d'égal que son charme magnétique.

Accompagnée de l'inspecteur Owens Owens, ils tenteront de découvrir l'origine de cette bête infâme qui terrorise la population.

Sylvain Lamur nous plonge dans un univers teinté d'éléments Steampunk où le surnaturel n'est jamais très loin.

Hou­se made of dawn – mort d’un édi­teur

Ce matin, j'ai reçu une communication de la part des éditions House made of dawn. Il s'agissait d'annoncer, purement et simplement, la disparition de cette maison qui s'était taillé une belle réputation en éditant des textes de qualité dans le domaine de la SFFF :

"L'aventure House Made of Dawn éditions arrive à sa fin. Nous cesserons nos activités à la fin du mois. Après plus de trois ans de publication au service de la SF et du Fantastique, nous avons décidé de partir dans d'autres directions et de laisser cette première expérience derrière nous."

House made of dawn

La Bauge a pu accueillir trois titres de cet éditeur :

Tous les trois m'ont procuré bien du plaisir. Et, chose plus rare dans le domaine des pure players, l'éditeur a non seulement misé sur la qualité littéraire de ses textes, mais aussi sur celle de la production, impeccable elle aussi et tout à fait à la hauteur du niveau des textes : Peu de coquilles, une mise en page qui tient la route dans un grand nombre de formats, une présentation de qualité.

On ne peut que déplorer cette disparition prématurée et on souhaite bonne chance à l'équipe rassemblée autour de Renaud Ehrengard pour des aventures futures. Des aventures dont celui-ci nous fait entrevoir la possibilité en annonçant un départ "dans d'autres directions".

J'ai eu le réflexe de rendre hommage aux efforts de cette maison en rassemblant ici les titres de leur catalogue afin de combler une lacune qui ne manquera pas de se produire, les sites web des maisons défuntes étant appelés à disparaître. Et, dans le cas qui nous occupe, les titres qui s'y trouvent aujourd'hui même sont loin de représenter la totalité de la production. J'ai donc mené quelques recherches sur la toile pour reproduire ici une liste aussi complète que possible. Si des titres manquent au rendez-vous, merci de me les signaler.

Et un conseil avant de conclure : S'il y a des titres de cet éditeur que vous aimeriez découvrir, c'est le moment de foncer vers votre librairie en ligne préférée et de dépenser quelques roros. L'éditeur m'assure que tous les auteurs se sont vu restituer leurs droits, mais affirme en même temps que "aucun n'a republié son texte à notre connaissance". Il est donc possible que vous aurez des difficultés à trouver certains de ces textes une fois passé le cap du 31 juillet 2016. Votre serviteur fait d'ailleurs confiance à 7switch pour cela.

Catalogue des éditions House made of dawn

AuteurTitreISBN
Baudet, DavidPagan pandemia979-10-92791-06-8
Blondel, GéraldineRédemption979-10-92791-29-7
Bury, JeanTerre zéro979-10-92791-07-5
Bury, JeanEt la mort perdra tout empire979-10-92791-21-1
Delange , MathieuLa Traque
DiversSur les ruines du monde979-10-92791-12-9
DiversAnatomie du cauchemar979-10-92791-05-1
Ehrengardt, RenaudChroniques de la fin d'un monde979-10-92791-00-6
Gaiani, AntoineL'entretien979-10-92791-17-4
Germain, VincentSystème d'exploitation979-10-92791-18-1
Grey, Roman H.Journal d'une infection979-10-92791-31-0
Guigou, FabioTempête sur Candela979-10-92791-20-4
Holay, AnthonyLes enfants de Karia979-10-92791-22-8
Holay, AnthonyIncubes, tome 1979-10-92791-11-2
Jangot, NormanLe marché des Pyrénées979-10-92791-27-3
Jangot, NormanLe Grippeminaud979-10-92791-26-6
Lamur, SylvainDe Monstrorum Natura979-10-92791-08-2
Lamur, SylvainLe sens de la vie979-10-92791-06-8
Lysøe, ÉricDeux tas de sable au bord d’un lit979-10-92791-10-5
Makdessi, ShamNouvelle tête979-10-92791-25-9
Manierka, Colin10 jours, 10 heures, 10 minutes979-10-92791-01-3
Nova, MilanDents979-10-92791-33-4
Palacio, VincentLes contes du 5ème étage979-10-92791-04-4
Palacio, VincentSerat979-10-92791-32-7
Rice, MaxLe tombeau des maîtresses979-10-92791-13-6
Semont, ChristopheLa Niña Blanca979–10-92791-19-8
Semont, ChristopheLa malédiction de Chango979-10-92791-09-9
Szuter, Tiéphaine G.Caucasus979-10-92791-08-2
Szuter, Tiéphaine G.Werwolf979-10-92791-16-7
Villain, NicolasVent glacial sur trace numéro 6979-10-92791-23-5

Éric Lysøe, Deux tas de sable au bord d’un lit

J'ai déjà eu affaire à des textes qui étaient sauvés, in extremis, par une fin qui donnait - finalement, si l'on peut dire - à réfléchir, qui versait une lumière différente sur les événements relatés, faisant baigner le texte dans un entre-deux qui laissait des doutes, matière première de toute réflexion. Mais qu'en est-il maintenant de ces textes dont c'est le début qui nous surprend par sa force, qui emportent les lecteurs par un tour de main des plus magiques, et qu'on sent ensuite partir à la dérive à la mesure que l'intrigue approche de la fin, jusqu'à terminer leur parcours dans la plus plate banalité ? Banalité qui se fait d'autant plus ressentir que l'auteur lui-même donne la mesure de ce qu'on a le droit d'attendre de sa plume… C'est ce qui m'est arrivé avec une nouvelle d'Éric LysøeDeux tas de sable au bord d'un lit. Il s'agit là d'un texte acheté il y a plus d'un an et demi, oublié ensuite dans la carte mémoire de ma tablette et retrouvé par le plus grand des hasards quand, ayant épuisé ma fidèle Kindle, j'ai dû recharger ma vieille tablette pour avoir quelque chose à me mettre sous la dent pendant les longues heures de navette. Le texte n'est actuellement plus disponible, ce qui m'a fait hésiter à propos de la rédaction de l'article que vous êtes en train de lire. Mais comme le problème m'a semblé assez intéressant, j'ai cédé à l'envie créatrice, d'autant plus que cela me donne l'occasion de parler des critères pouvant déterminer la qualité d'un texte littéraire. Mais je vous préviens tout de suite, c'est un sujet des plus épineux, et vous y trouverez tout au plus des indices.

Deux tas de sable, donc, des objets qui, d'emblée, n'ont rien de bien extraordinaire : des enfants en fabriquent tous les jours et de toutes les tailles, en jouant dans les bacs à sable ou à la plage. Il est plus rare, par contre, de mettre ses pieds dedans au sortir du lit, dans une chambre d'habitude très bien rangée. C'est pourtant ce qui arrive au protagoniste du récit, au professeur Tristan Farrel, et l'on conçoit facilement que celui-ci peut se poser des questions à propos d'un événement aussi peu banal. Intrigué, Farrel interroge sa mémoire et, tendant la main au lecteur, s'embarque avec celui-ci dans un voyage des plus insolites vers le Tassili, une région d'Algérie qu'il a brièvement visitée dans les années quatre-vingt.

J'espère que vous avez fini par comprendre que les deux tas de sable ayant déclenché cette avalanche du souvenir jouent, pour le professeur Farrel, le rôle de la légendaire Madeleine de Proust, l'objet quotidien qui a pourtant le pouvoir d'ouvrir la porte vers les souterrains enfouis de la mémoire. Et c'est là que la partie réellement intéressante du récit commence. Parti pour une sorte d'expédition touristique pour admirer les "richesses archéologiques" du Parc du Tassili, Tristan Farrel se trouvera embarqué dans une randonnée se transformant au fur et à mesure du progrès de la caravane en aventure érotique, une découverte bien particulière de la faune locale, une échappée hors du temps vers les profondeurs mythiques de l'Histoire avec ses bas-reliefs figurant des troupeaux et des processions menées par des "chamans préhistoriques".

Tout se complique pourtant, parce que le narrateur est victime d'un drôle de phénomène. Il y a, dans la petite troupe qui s'apprête à percer au cœur du du désert, une jeune femme, Stéphanie, dont l'attitude provocatrice et l'appétit ouvertement sexuel agacent le narrateur. Ce qui ne l'empêche pas de se sentir attiré par le côté étrangement fragile de la jeune femme. La fin de la deuxième journée voit notre voyageur pénétrer dans les caves du rocher, à la recherche d'un abri loin des autres pour s'y enfermer avec sa compagne de circonstance. L'inéluctable arrive et tout pourrait être pour le mieux dans le meilleur des mondes sauf que voilà se produit un événement qui n'a plus rien d'ordinaire. Stéphanie, sans crier gare, cède la place à une autre femme, disparaissant sans laisser de traces. Le reste de la nuit se passe comme en rêve, ponctué d'orgasmes et de chevauchées sauvages à travers un terrain qui semble rappeler les origines de la vie elle-même. Et c'est à l'issue de cette nuit que le narrateur se rend compte de la disparition définitive de Stéphanie, comme si celle-ci n'avait jamais existé en dehors de la mémoire qu'il a conservée de ces deux jours précédents.

Tout cela se déroule près du rocher de la Vache qui pleure, "un rocher gigantesque, composé de deux grandes formes pyramidales", formation que le narrateur décrira plus tard comme des "mamelons pierreux". On commence tout doucement à comprendre la signification des deux tas de sables et pourquoi leur contemplation a rappelé au narrateur précisément ce voyage-ci.

Après le retour en France et quelques consultations avec le psychiatre du coin, le temps passe sur tout cela avec son inéluctable cortège d'instants qui finissent par se glisser dans tous les interstices, par tout recouvrir et tout submerger. Tout finira donc par rentrer dans l'ordre, et la femme disparue n'est même plus un vague souvenir. Jusqu'à ce matin qui voit apparaître deux tas de sable au bord du lit du narrateur.

Le début de la deuxième partie est placé sous le signe positiviste de la recherche, et Tristan, professeur d'université, se rend chez un collègue pour demander à celui-ci de procéder à une analyse du sable pour arracher aux graines le mystère de leur origine. Pas de surprise, celles-ci viennent tout droit du Tassili, et Tristan n'a pas besoin de réfléchir longtemps pour arrêter sa décision : se rendre en Algérie pour essayer de résoudre cette affaire. Il y trouvera, et c'est là sans aucun doute le point le plus fort du texte, une explication du mystère qui, si l'esprit occidental n'a pas d'autre choix que de la réfuter, le pousse dans un abîme impossible à sonder. Son voyage le mène en pleine guerre d'indépendance, dans les années noires de la terreur de l'O.A.S., où une jeune fille nommée Stéphanie serait morte sous les balles d'un commando.

Lysøe s'empare ici du motif troublant de la femme-enfant, morte avant d'avoir l'âge des premières expériences sexuelles, motif traité de façon magistrale par Anne Rice dans son roman Entretien avec un vampire où un des rôles majeurs est attribué à Claudia, transformée en vampire à l'âge de cinq ans, une fille qui grandit en ce qui concerne la raison et l'expérience, mais qui reste enfermée dans le corps privé de sexualité d'une enfant. Et si la Stéphanie du récit de Tristan se présente sous les traits d'une femme adulte, épanouie, elle reste quand même l'enfant qu'elle a été au moment de sa mort, et les conséquences pour le narrateur sont des plus troublants, ce que Lysøe ne se prive pas de constater aux dépens de son personnage dont on devine l'extrême confusion au moment de découvrir les faits :

"Je la pénétrai lentement, comme s’il se fût agi de la déflorer. L’extrémité de mon gland se frayait peu à peu un passage entre des muqueuses que rien n’avait encore préparées à me recevoir. J’avais l’impression de forer un passage étroit dans le sable. Un instant même, l’idée me traversa l’esprit que Stevie était vierge."

Je me demande s'il ne vaudrait pas mieux passer le reste sous silence. Je constate que je me trouve placé dans la drôle de situation de devoir constater que le texte va bien plus loin que les plats fantasmes orientalistes européens passés à la sauce lourdement érotique que j'y voyais d'abord à l'oeuvre, surtout quand il aborde, de façon très indirecte et discrète, le sujet profondément troublant de la sexualité aberrante des pédophiles. Je crains que la banalité de la dernière partie du texte ne noie celui-ci sous des flots sucrés d'eau de rose et n'en fasse oublier les mérites. Quoi qu'il en soit, je peux dire que le texte recèle bien des abîmes qu'il est facile de ne pas remarquer. Comme cela arrive tout naturellement quand on se trouve en face d'événements et de souvenirs enfouis sous les décombres de la mémoire.

Bonus

M. Renaud Ehrengardt, patron de House made of dawn, l'ancien éditeur du texte, a attiré mon attention sur une interview réalisée avec l'auteur, interview qui permet au lecteur de mieux cerner la personnalité d'Éric Lysøe. La voici !

 

Deux tas de sable au bord d'un lit Couverture du livre Deux tas de sable au bord d'un lit
Éric Lysøe
Fiction
House made of dawn
02/04/2014
Fichier numérique

“Un matin, Tristan Farrel se réveille et trouve deux petits tas de sable fin au pied de son lit.L’étonnement passé, un lointain souvenir refait alors lentement surface : un voyage en Algérie, en terre Tassili. Un voyage onirique, poétique et mystérieux en plein cœur du désert. Tandis qu’il s’enfonce dans ses souvenirs, la signification de ces deux tas de sable se révèlera peu à peu à lui.”

Le Court Lettrage du mois de mars nous emmène en plein cœur du désert algérien, terre de mystères et d’illusions. Un Court Lettrage à l’écriture poétique et soignée qui nous transporte dans l’univers onirique de l’auteur, Éric Lysøe.

Écrivain français d’origine norvégienne, Éric Lysøe s’est longtemps partagé entre la Scandinavie et la France avant de se fixer au Maghreb, puis en Égypte. Il réside à présent en France, où il enseigne comme professeur de littérature comparée. Il est surtout connu pour les essais qu’il a consacrés au fantastique, à Edgar Allan Poe en particulier, et pour sa magistrale anthologie en quatre volumes sur le fantastique en Belgique : Littérature fantastique. Belgique, terre de l’étrange.

Chris­to­phe Semont, La Niña Blan­ca

Pour célébrer l'ouverture de la porte vers l'au-delà et l'arrivée très prochaine des morts prêts à s'engouffrer dans des contrées qu'ils ont dû quitter, jadis pour les uns, naguère pour les autres, le Sanglier littéraire se permet un petit écart vers une littérature où, s'il y est bien souvent question de chair et de liquides corporels, Vénus s'est pourtant faite remplacer par sa noire sœur Proserpine qui y manie un sceptre d'airain - à moins que ce soit plutôt de plomb. Et quelle meilleure lecture à quelques jours de la Fête des Morts que ce petit texte venu tout droit du Mexique avec ses traditions macabres, pays où la mort semble réellement côtoyer les vivants, que cette histoire d'une vengeance servie non pas froide mais en quatre chapitres, La Niña Blanca de Christophe Semont. Texte proposé, pour mettre les points sur les i, par une maison installée elle-même au cœur du pays où le récit emmène ses lecteurs, House Made of Dawn.

Le texte, divisé donc en quatre chapitres dont chacun est consacré à la mort d'un homme, d'un homme en rapport plus ou moins étroit avec un des cartels qui infestent le Mexique, s'ouvre sur une scène d'exécution au cours de laquelle une des victimes confie sa vengeance à la Santa Muerte, superstition populaire du Mexique, et voici planté, dès les premières lignes du récit, le décor lugubre où se déroulera désormais une intrigue de plus en plus violente. Car cette drôle de Sainte semble avoir exaucé les vœux funestes qui lui furent adressés, et son envoyée ne tardera pas à enchaîner les assassinats. Le secret de cette Fille blanche n'est révélé qu'à la dernière page, donnant au lecteur l'occasion de savourer le dépaysement dans une région qui semble mieux exister dans ses légendes plutôt que sur les cartes, où la violence est primordiale, tellurique, et où la Mort est vénérée sur les cimetières où les gens apportent, aujourd'hui encore, à manger à leurs morts, perpétuant des traditions millénaires ayant résisté - et bien résisté - au Christianisme conquérant des conquistadores.

Le texte est court, très court même, et c'est là sans doute le reproche le mieux fondé qu'on puisse lui adresser. Parce qu'on aimerait goûter plus longtemps à la puissance presque magique que Christophe Semont sait faire émaner de ses paroles, puissance à laquelle on cède avec une facilité qui est d'autant plus étonnante que le noir est profond par delà le seuil qu'elle nous aide à franchir.

Christophe Semont, La Niña BlancaChristophe Semont
La Niña Blanca
House Made of Dawn éditions
ISBN 979-10-92791-19-8

Colin Manier­ka, Dix jours, dix heu­res, dix minu­tes

La bonne nouvelle d'abord : Même les petits budgets ne doivent pas recourir à des pratiques illégales pour avoir accès à de bons textes. Et quand je dis cela, je ne songe pas aux opuscules de quelques milliers de signes, mais bien à de bons gros romans qu'on met des heures et des heures à terminer. Et comme j'aime illustrer mes propos (dans une sorte de Défense et illustration du numérique 🙂 ), voici un bel exemple : Dix jours, dix heures, dix minutes, roman SF de Colin Manierka, disponible pour 2,68 € sur le site de son éditeur1.

La mauvaise nouvelle (si c'en est une, à vous de passer jugement) : Je n'y ai pas compris grand chose, à ce texte. Mais qu'est-ce que cela veut dire ? Que je suis juste trop bête pour le comprendre ? Qu'il me manque des éléments nécessaires à la compréhension ? Ou qu'il n'y a tout simplement rien à comprendre ?

Bon, commençons par le début : C'est dans le fil des nouvelles parutions sur Immatériel, agrégateur et librairie en ligne, que je suis tombé sur le titre d'un éditeur dont je n'avais pas encore entendu parler. Ce qui m'arrive bien de temps en temps, vu que, malgré de fréquentes  visites sur les sites des librairies en ligne pour y dénicher de quoi alimenter la Bauge, je n'ai quand même ni la prétention ni surtout le temps de systématiquement sillonner la toile et la blogosphère à la recherche du moindre petit bout d'information. Quoi qu'il en soit, une telle découverte est toujours un beau point de départ ! J'en ai profité pour me lancer dans les eaux - troubles ou non - où barbote cet éditeur nouvellement découvert, et je me suis aussitôt mis à "feuilleter" son catalogue, pratique qui me permet de me retrouver presque toujours avec sur les doigts de belles surprises littéraires - et la quasi-obligation de dépenser l'argent du ménage pour soutenir de jeunes (et moins jeunes) talents.

Dans le cas qui nous occupe, il s'agit d'une maison dont le nom tout seul aurait suffi à m'intriguer : House made of dawn - maison faite d'aube. La maison en question, dont la vocation penche du côté du Fantastique, de la SF et des polars, semble solidement implantée au Mexique, fait qui, à l'heure de la mondialisation, ne saurait plus étonner personne. Des recherches pas particulièrement approfondies laisseraient croire que le noyau dur de la maison s'est constitué à Bordeaux, et sans doute autour de son directeur général, Renaud Ehrengardt, mais comme ce sont principalement les textes qui nous intéressent, bornons nous à admirer cette touche de couleur supplémentaire dans le riche paysage peuplé par les pure players de la francophonie2.

Mais abordons donc le texte auquel, de mon propre aveu, je n'ai pas compris grand chose. Il s'agit du journal d'un dénommé Adama qui, un beau jour, se réveille seul dans le noir. Ce qui, quand on se trouve dans un abri souterrain sans accès à la surface, abri qu'on (croit) partage(r) depuis deux ans avec deux collègues, est pour le moins insolite. Il faut pourtant se rendre à l'évidence, il n'y a plus personne, sauf un drôle de bourdonnement qui prendra, au fil des jours qui passent, un caractère de plus en plus menaçant.

Face à son isolement total et à l'incapacité de résoudre l'énigme de sa situation, le narrateur, le mythique Adama, décide de confier ses réflexions et ses observations à un journal pour éviter de sombrer dans la folie. Et c'est grâce à ce journal que le lecteur est mis au courant des conditions ayant mené à l'enfermement d'Adama et de ses deux camarades de solitude, Sophia et Pokrok : La terre est malade, et il y a eu, dans un passé assez proche (passé par rapport au narrateur), des inondations et des tempêtes, sans que l'on sache pour autant si ce sont là les causes où les suites de la maladie en question. Le réchauffement de la planète y est peut-être pour quelque chose, mais le récit reste assez vague à ce propos. Quoi qu'il en soit, la décision a été prise de préserver / conserver plusieurs spécimens de l'humanité dans des abris souterrains afin d'assurer, dans la mesure du possible, la survie de l'espèce. Malheureusement, et c'est là, à mon avis, un des points faibles du texte, l'auteur se tait à propos des conditions sociétales qui ont pu assurer une forme de survie, si limitée fût-elle, après une catastrophe à l'échelle mondiale, et dans quelles conditions une société mourante a pu réaliser un exploit technologique de quelque envergure. Mais l'auteur a pris la décision de se concentrer sur Adama, et de souligner ainsi la dimension humaine de son texte. Soit !

Le spécimen en question, après s'être donc réveillé dans le noir et après avoir découvert qu'il était seul dans son abri, constate un fait encore plus troublant peut-être : l'abri lui-même régresse. Équipé, au départ, de technologies de pointe, Adama se retrouve avec des installations affligées par une constante régression dans le temps. Il verra ainsi l'ordinateur de bord passer par tous les stades de son développement depuis la deuxième moitié du XXe siècle pour se retrouver, en bout de parcours, avec sur les bras - une machine à écrire. Pareille chose se produit tout autour de lui, et le robot-cuisine, censé préparer une diversité de repas à base d'une sorte de gelée riche en protéines, sera remplacé par un bête frigo, sorte de corne d'abondance régulièrement pourvue de la nourriture nécessaire à Adama pour se sustenter.

Tout au long du récit, le lecteur assiste aux tentatives d'Adama de s'expliquer son sort, son abandonnement, la trahison supposée de ses camarades, la régression, le tout agrémenté par des messages et des visions dont on ne sait très bien s'ils sont "réels" ou plutôt les fruits d'une imagination près de lâcher prise et de bousculer dans le noir qui l'entoure et qu'il contemple des heures durant. Je laisse aux lecteurs le soin de découvrir en détail le monde d'Adama, ses angoisses et sa prison souterraine en route vers nulle part, mais je les avertis : quiconque tient à une intrigue où tout se dévoile et où le dernier mot revient à la raison et à la logique, est bon pour une surprise. Aux lecteurs aussi de juger si c'est là une faiblesse du texte ou plutôt la traduction en littérature d'un trait inhérent à un monde que l'individu ne sait plus expliquer depuis longtemps. Toujours est-il que le texte ne laisse pas indifférent et qu'il est carrément impossible de s'en arracher une fois qu'on a cédé à la tentation de parcourir quelques lignes pour voir à quoi cela peut bien ressembler. L'auteur parsème son roman d'indices, de faits divers et d'états d'âme qu'on aimerait trop voir expliqués, la tension monte, et voilà qu'on se retrouve au seuil du prochain chapitre, embarqué dans le même voyage que le narrateur.

J'ai beaucoup apprécié l'écriture sobre de Colin Manierka et sa façon de créer et d'entretenir, avec des moyens très restreints, le mystère et une tension palpable, et je ne peux que complimenter l'équipe de House of dawn pour un travail éditorial qui a produit un texte au charme certain. Mais je persiste et signe, je ne peux pas vraiment dire que j'ai compris quoi que ce soit à ce roman. Mais c'est sans doute parce que, effectivement, on ne peut plus rien comprendre une fois qu'on est prêt à descendre dans les bas-fonds d'une conscience torturée. Et pourtant, j'aimerais demander un service aux lecteurs futurs de ce texte : Si quelqu'un pouvait au moins m'expliquer le titre ? En me laissant, peut-être, un commentaire ?

Colin Manierka, Dix jours, dix heures, dix minutesColin Manierka
Dix jours, dix heures, dix minutes
House made of dawn Edition
ISBN : 979-10-92791-01-3

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  1. Une remarque pourtant : le texte se vend plus cher sur d'autres sites ! Je l'ai vu affiché 2,99 € sur Immatériel. []
  2. Une brève présentation se trouve aussi sur le site de Tulisquoi []