Smir­nov, Tatia­na & Pasi­ni, Fabri­zio, Tatia­na sous tous les regards

Tatia­na est une belle rousse, et, à contem­pler les illus­tra­tions de Fabri­zio Pasi­ni, on com­prend très bien que « tous les regards » finissent par se poser sur elle. D’au­tant plus qu’elle ne lésine pas sur les moyens et que ses cos­tumes sont tou­jours choi­sies pour allier l’é­lé­gance à la pro­vo­ca­tion.

Si je suis tom­bé sur cet ebook paru en 2012, c’est grâce à l’illus­tra­teur, Fabri­zio Pasi­ni, que j’ai croi­sé sur Devian­tArt. Après l’a­voir contac­té pour lui deman­der les condi­tions d’une com­mis­sion, Fabri­zio m’a four­ni le lien vers son compte Ins­ta­gram. Ren­du curieux par les beaux des­sins que j’y ai pu trou­ver, j’ai fait quelques petites recherches, et je me suis très vite retrou­vé avec sur les bras un ebook publié il y a de cela huit ans par Domi­nique Leroy, sous l’é­gide d’une direc­trice de col­lec­tion qui m’a lais­sé de très bons sou­ve­nirs. J’ai nom­mé Cho­co­lat­Can­nelle, autrice bien connue des fidèles de la Bauge lit­té­raire qui, depuis, a quit­té non seule­ment son poste de direc­trice chez Domi­nique Leroy, mais qui a appa­rem­ment renon­cé à toutes ses acti­vi­tés lit­té­raires.

Les deux textes ras­sem­blés ici, Pluie et Le bon­heur des dames, sont tous les deux très courts, encore que le deuxième fait à peu près le double du pre­mier. Si, dans les deux textes, la pro­ta­go­niste est bien la Tatia­na du titre, celle-ci aurait pu por­ter tous les noms pos­sibles. On apprend si peu de choses sur elle qu’elle reste iniden­ti­fiable, une par­faite incon­nue qui ne fait que croi­ser nos regards, mais qui, grâce en bonne par­tie aux des­sins de M. Pasi­ni, s’in­cruste dans la mémoire des lec­teurs qui, pour le coup, se trans­forment en spec­ta­teurs voire en voyeurs.

Dans le pre­mier récit, le lec­teur se glisse dans la conscience de la nar­ra­trice qui, face au tic-tac des gouttes de pluie sur son velux, la nuit, fan­tasme sur ce même bruit pro­duit par les talons de celle qu’elle appelle « sa Maî­tresse », un bruit qu’elle entend par­tout, la ber­çant dans des rêve­ries qui pré­parent la ren­contre. Quand celle-ci enfin a lieu, elle est courte, très courte, juste le temps d’un bai­ser aus­si pro­fond que pas­sion­né et d’un orgasme obte­nu grâce aux jeux de doigts agiles. Si le récit est court, la ren­contre, par oppo­si­tion à l’at­tente, l’est elle aus­si, une belle réci­pro­ci­té entre la forme et le conte­nu qui crée une belle ten­sion que l’au­trice rend à mer­veille en plon­geant les lec­teurs dans cette ambiance inquiète qui donne le cadre à l’ar­ri­vée de la « Maî­tresse ».

Le deuxième récit, Le bon­heur des dames, raconte une ren­contre impro­vi­sée de deux femmes, une blonde Sué­doise près de com­mettre une belle bêtise en vou­lant se marier et la belle rousse que le lec­teur a déjà croi­sée dans le pre­mier récit, les doigts plon­gés dans la chatte de la plan­tu­reuse biblio­thé­caire. Comme dans le pre­mier récit, Tatia­na, la pro­ta­go­niste, cède le rôle de nar­ra­trice à celle qui lui fait face, d’a­bord dans la rue, ensuite dans un maga­sin de lin­ge­rie, et enfin dans les ves­tiaires où les deux femmes entre­prennent la tout aus­si belle col­lègue amé­ri­caine de la nar­ra­trice.

Dans les deux récits, l’acte – éro­tique en l’oc­cur­rence – ne prend que peu de place par rap­port aux pré­li­mi­naires, don­nant aux lec­teurs le loi­sir de rem­plir les lacunes, de com­plé­ter ce qui n’est qu’a­mor­cé. Et l’au­trice pos­sède cet art si pré­cieux de créer de la pro­fon­deur avec peu de mots, de créer des per­son­nages qui, une fois la lec­ture ter­mi­née, conti­nuent leurs exis­tences, s’emparant des méninges des lec­teurs où elles poussent bien plus loin leurs inter­ro­ga­tions et l’im­pu­di­ci­té de leurs gestes. Par contre, je n’ai pas vrai­ment com­pris pour­quoi la qua­trième de cou­ver­ture insiste sur le fait que l’in­trigue serait située dans le Paris de la fin des années 50. Il y a certes la pré­sence quelque peu décon­cer­tante d’une machine à écrire (qui elle aus­si évoque la Maî­tresse avec son tic-tac « indus­trieux »), mais le décor et le récit sont d’une moder­ni­té intem­po­relle.

Le recueil com­prend, outre les deux textes de Mme Smir­nov, six illus­tra­tions de Fabri­zio Pasi­ni, des­si­na­teur ita­lien ayant publié plu­sieurs bandes des­si­nées en France et en Bel­gique, notam­ment aux Édi­tions Tabou, mai­son bien connue des afi­cio­na­dos du San­glier. Par­fai­te­ment en phase avec le texte, les illus­tra­tions sont très peu expli­cites, ce qui n’en­lève rien, bien au contraire, à leur magie éro­tique, et il est dif­fi­cile de faire mieux sali­ver qu’en mon­trant le cul bien des­si­né de Tatia­na qui porte un pan­ta­lon mou­lant pour mieux dévoi­ler son ana­to­mie que même la nudi­té la plus totale ne pour­rait le faire. Très peu de peaux dénu­dées donc (sauf sur le der­nier des­sin repré­sen­tant l’or­gie dans la cabine d’es­sayage), mais beau­coup d’é­ro­tisme. Comme le texte, le des­si­na­teur pré­pare lon­gue­ment pour ame­ner une explo­sion de sen­sua­li­té. Les per­son­nages, quant à eux, rap­pellent les car­toons sans don­ner dans l’exa­gé­ra­tion qui est carac­té­ris­tique de ce genre-là. C’est que Pasi­ni a sans doute trop le sens de la réa­li­té pour faire de ses per­son­nages des cari­ca­tures. Ce qui effec­ti­ve­ment ferait grand tort aux allu­sions fine­ment cise­lées de la par­tie texte.

Il me semble, autant que je peux l’af­fir­mer sur une base aus­si ténue, que le côté fort de M. Pasi­ni est bien la per­sonne humaine, c’est au moins l’im­pres­sion qui se dégage de la contem­pla­tion des ravis­sants des­sins pré­sents dans le texte, des des­sins de femmes cro­quées avec une par­ci­mo­nie des moyens qui donne le plus bel effet en sou­li­gnant l’ins­tan­ta­né de ces obser­va­tions, comme s’il avait cap­tu­ré les per­son­nages après les avoir croi­sés dans la rue ou sur la ter­rasse d’un café. Par contre, le dan­ger semble guet­ter dès que l’ar­tiste s’a­ven­ture plus loin et qu’il essaie de pla­cer ses per­son­nages dans un décor, en pro­fon­deur, à en juger d’a­près la pers­pec­tive « impro­bable » qui gâche quelque peu la ren­contre des deux pro­ta­go­nistes sur le pont d’Ar­cole. Mais ce n’est que – lit­té­ra­le­ment – un détail qui ne sau­rait nuire à la très bonne impres­sion que j’ai eue de ce petit recueil où l’illus­tra­tion jouit de la même impor­tance que le texte, au point d’être près de s’en libé­rer.

Tatia­na sous tous les regards, c’est une très belle décou­verte et j’a­voue que, pour ma part, si j’ai appré­cié les textes de Mme Smir­nov, ce sont sur­tout les illus­tra­tions de M. Pasi­ni qui, ayant confé­ré une bonne dose de véra­ci­té à l’en­semble, l’ont fait sor­tir du lot.

Smirnov, Tatiana & Pasini, Fabrizio Tatiana sous tous les regards

Smir­nov, Tatia­na & Pasi­ni, Fabri­zio
Tatia­na sous tous les regards
Domi­nique Leroy
ISBN : 978−2−86688−654−7