Fran­ck-Oli­vier Lafer­rè­re, Law­ren­ce d’Arabie. À contre-corps.

Lawrence d'Arabie aka Thomas Edward Lawrence
Tho­mas Edward Law­ren­ce (1888 – 1935)

Voi­ci le pre­mier fruit d’une col­la­bo­ra­tion entre l’éditeur numé­ri­que Edi­cool, d’un côté, et le col­lec­tif artis­ti­co-lit­té­rai­re Cid Errant Prod, de l’autre, dont Fran­ck-Oli­vier Lafer­rè­re, l’auteur du tex­te « Law­ren­ce d’Arabie, À contre-corps », paru le 31 mai dans la col­lec­tion E-Frac­tions lit­té­rai­res, est un des mem­bres les plus actifs.

Nous som­mes le matin du 13 mai 1935, jour de l’accident mor­tel de T.E. Law­ren­ce, sur­ve­nu au cours d’une bala­de en moto. Nous assis­tons donc aux der­niè­res heu­res conscien­tes du célè­bre conqué­rant d’Aqaba, vain­queur des Turcs, que celui-ci pas­se à dres­ser un réqui­si­toi­re vio­lent contre les mili­tai­res et les hom­mes poli­ti­ques, dans les­quels il voit prin­ci­pa­le­ment des traî­tres aux pro­mes­ses don­nées aux Ara­bes pour les sou­le­ver contre l’Empire otto­man ; contre les « média­ti­sa­teurs » qui se sont empa­rés de l’homme pour en fai­re une « pre­miè­re icô­ne média­ti­que » (sans oublier de gras­se­ment en pro­fi­ter au pas­sa­ge) ; et sur­tout contre son pro­pre corps auquel il repro­che de l’avoir tra­hi lui aus­si, voi­re d’être à l’origine de tou­tes les tra­hi­sons, et qu’il a essayé, pen­dant de lon­gues années, de tenir en échec, d’apprivoiser.

Si le tex­te prend la for­me d’un mono­lo­gue, le lec­teur a l’impression d’assister à un dia­lo­gue dont une des par­ties res­te muet­te. Par­ce que, si Law­ren­ce est bien obli­gé de se ser­vir de sa bou­che, de ses bras et de ses doigts pour manier les armes dont il atta­que son adver­sai­re, on se pose la ques­tion si c’est bien lui-même qu’il atta­que, ou un autre. Par­ce que l’aliénation entre la psy­ché et la chair est pous­sée à un tel point qu’on peut se croi­re en pré­sen­ce de deux enti­tés dis­tinc­tes, contrain­tes d’exister dans le même espa­ce, et le récit rap­pel­le, dans ses par­ties les plus for­tes, le com­bat du « Hor­la » qui lui-aus­si a vu deux enti­tés mener le com­bat pour la domi­na­tion d’un seul et même espa­ce.

Lafer­rè­re maî­tri­se avec faci­li­té la matiè­re pre­miè­re du récit, à savoir les faits de la vie de l’officier bri­tan­ni­que que fut Tho­mas Edward Law­ren­ce, et c’est dans les pas­sa­ges qui évo­quent les sou­ve­nirs du com­bat, les noms du pas­sé, que le tex­te tra­hit ses ori­gi­nes, à savoir un pro­jet de bio­gra­phie, entre­pris pour la col­lec­tion folio / bio de Gal­li­mard. Ce pro­jet-là a tou­te­fois très vite acquis une ampleur bien autre­ment impor­tan­te et si l’auteur peut regret­ter l’argent qu’il aurait pu gagner s’il avait réa­li­sé l’intention ini­tia­le, le lec­teur, lui, ne peut que s’en réjouir, par­ce que le résul­tat le tien­dra occu­pé bien plus long­temps, mal­gré sa taille assez rédui­te, que la plus épais­se des bio­gra­phies qui tou­te­fois serait des­ti­née à rejoin­dre la fou­le de cel­les qui ont déjà été consa­crées à ce phé­no­mè­ne de la « Gran­de Guer­re », qui a fait écla­ter le sou­ve­nir des Mil­le et Une Nuits au milieu d’une guer­re méca­ni­sée, broyeu­se de chair et d’héroïsme sur les champs de bataille, des plai­nes de la Fran­ce et de Bel­gi­que jusqu’aux Dar­da­nel­les.

Le véri­ta­ble méri­te du tex­te, ce n’est donc pas de pré­sen­ter quel­ques faits plus ou moins bien recher­chés, mais de mener le lec­teur au cœur d’un com­bat bien autre­ment impor­tant, celui qui pose la ques­tion de la condi­tion humai­ne. Lafer­rè­re racon­te, dans sa lon­gue pré­fa­ce, com­ment, sui­te à un jeu sub­til entre lec­tu­re et écri­tu­re, le corps de son objet a débor­dé, s’est échap­pé des pages et des ima­ges cen­sées l’entraver et a fini par se maté­ria­li­ser à tra­vers l’écriture de son bio­gra­phe :

« Plus j’avançais dans la rédac­tion des pre­miers cha­pi­tres de la bio­gra­phie, plus le corps de Law­ren­ce, ce corps si détes­té, si haïs­sa­ble, s’invitait entre les lignes, débor­dant bien­tôt par tous les pores, suin­tant sur mes para­gra­phes et mes cha­pi­tres, cra­quant entre mes mots. » (p. 10)

Quel­le iro­nie suprê­me de consta­ter que c’est pré­ci­sé­ment ce corps « si détes­té » qui res­sus­ci­te à tra­vers le ver­be et qui fait dévier l’auteur qui, lui, finit par ren­dre la paro­le à cet­te essen­ce insai­sis­sa­ble, anéan­tie depuis l’accident, et qui n’a lais­sé sub­sis­ter qu’un corps bas­cu­lant dou­ce­ment, pen­dant six jours, du côté de la mort. Lafer­rè­re pous­se le jeu même plus loin, vers la scè­ne, où, fidè­le au côté « spec­ta­cu­lai­re » du col­lec­tif Cid Errant Prod, le ver­be s’est tout d’abord trans­for­mé en voix, arti­cu­lée par une bou­che et un appa­reil res­pi­ra­toi­re bien réels et por­tée par de véri­ta­bles molé­cu­les d’air, pro­fé­rée enfin par « un autre sac d’os, de chair et de sang » et char­gée de « retrans­cri­re quel­que cho­se de cet­te véri­té tue de Tho­mas Edward » (p. 12).

Est-ce là la tra­gé­die inhé­ren­te à notre condi­tion, à savoir que la par­tie « spi­ri­tuel­le », la « psy­ché », à laquel­le cer­tains ont la pré­ten­tion de vou­loir rédui­re le « moi », n’est qu’une autre pro­duc­tion de la chair, issue du jeu des cou­rants dans le tis­su ner­veux, des déver­se­ments, en quan­ti­té infi­me, de cock­tails neu­ro­chi­mi­ques et de voies neu­ro­na­les en éter­nel­le construc­tion qui, à cha­que ins­tant, chan­gent la géo­mé­trie du cer­veau, chan­geant par là, en même temps, la per­cep­tion du mon­de dont nous ne recons­trui­sons, dans le meilleur des cas, qu’une approxi­ma­tion impar­fai­te ? Iro­nie tra­gi­que à la base tou­te­fois du défi qu’a rele­vé Fran­ck-Oli­vier Lafer­rè­re pour illus­trer un cas extrê­me de  l’abîme qui se creu­se entre la taille rédui­te et les sem­pi­ter­nel­les mala­dies du corps vio­lé de T.E. Edwards et la déme­su­re des faits accom­plis par celui-ci, mal­gré, contre, à cau­se de ce corps, pous­sé par sa résis­tan­ce contre l’enveloppe char­nel­le. Et c’est fina­le­ment grâ­ce au bio­gra­phe « empê­ché » que la mul­ti­ple néga­tion d’un corps, enter­ré il y a 77 ans, et réin­car­né sur scè­ne depuis, aura mené à la vir­tua­li­sa­tion de celui qui aurait sans dou­te

« ado­ré le web et les réseaux sociaux, cet­te infi­nie pos­si­bi­li­té de croi­re que l’on peut n’être qu’esprit dés­in­car­né » (p. 12)

Com­me quoi il aura fal­lu pas­ser par l’anéantissement par la mort, pour se fai­re res­sus­ci­ter par les géné­ra­tions futu­res. Dont il ne faut pour­tant pas croi­re qu’elles se fas­sent moins d’illusions à pro­pos de ce que nous som­mes et de ce qui peut res­ter de nous. Mais le sou­ve­nir « incar­né » par la paro­le, c’est déjà un très bel exploit, et Fran­ck-Oli­vier Lafer­rè­re illus­tre, une fois de plus, cet­te sages­se des Anciens :

Exe­gi monu­men­tum aere per­en­nius.

Lawrence d'Arabie. À contre-corps. Crédit photographique : PwccaFran­ck-Oli­vier Lafer­rè­re
Law­ren­ce d’Arabie. À contre-corps
Paru dans la col­lec­tion E-Frac­tions lit­té­rai­res
aux Édi­tions Edi­cool
ISBN : 978–2-919645–18-3
3,99  €

Cré­dit pho­to­gra­phi­que pour la cou­ver­tu­re :
Pwc­ca

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

Proudly powered by WordPress | Theme: Baskerville 2 by Anders Noren.

Up ↑

La Bauge littéraire utilise des cookies. Cliquez ici pour en apprendre davantage