Voici que, agité par une lecture très récente où il fut question de toutes sortes de fantasmes, j’ai laissé vagabonder mes idées. Et celles-ci, sans trop me demander mon avis, ont choisi de me ramener une bonne décennie en arrière, vers l’âge d’or des pionniers du numérique tels que publie.net, Numériklivres, Edicool et tant d’autres. Et comme si de rien n’était, voici que surgit de nulle part le nom d’une autrice et éditrice, maintes fois accueillie dans ces colonnes – j’ai nommé ChocolatCannelle. Et par une chaîne d’associations tout naturelle, je me suis souvenu d’une sorte de mini-série mille fois entr’aperçue dans les librairies numériques, mais que je n’ai jamais eu le temps ou l’énergie ou l’envie de lire : Fantasmes. Une idée très prometteuse du point de vue d’une éditrice – réunir un nombre de fantasmes dans des recueils confiés aux autrices et aux auteurs de la maison – Dominique Leroy, en l’occurrence. Et les fantasmes, ce n’est pas ce qui manque dans l’univers de la littérature érotico-pornographique. Je dirais même que c’est au contraire par ces pulsions-là que celle-ci atteint les gens, les serre par les couilles ou le bout des nichons afin de leur ôter jusqu’à l’idée – si ridicule – de pouvoir résister ne fût-ce qu’une seconde à l’appel des hormones allié à celui des neurones afin de tout inonder de lubricité …
C’est d’ailleurs la figure de l’hôtesse de l’air qui m’a servi de trait d’union entre les deux lectures. Trait d’union qui a servi à établir une sorte de connivence entre des personnages issus d’univers assez différents où il y a d’abord celle, personnage de bande dessinée des années quatre-vingt-dix, qui annonce à la protagoniste de vouloir s’occuper de « sa chatoune », celle ensuite qui se dresse sur la couverture d’une autre bande dessinée, sur un beau fond rouge, à peine vêtue de la veste de son uniforme, et celle ensuite et finalement qui figure, abstraite encore, dans le sous-titre d’un des deux recueils que ChocolatCannelle a réussi à faire paraître chez Dominique Leroy.
Ce n’est par contre pas sur ce premier recueil de la série que s’est jeté mon dévolu. Parce qu’un autre souvenir s’est très vite mêlé à cet imbroglio d’idées, à savoir celui de l’auto-stoppeuse, personnage pratiquement incontournable pour un aficionado des lectures de l’été, enfant des années 60 du siècle passé, grandi à une époque où les auto-stoppeuses pouvaient encore se fréquenter en grand nombre le long des bas-côtés des routes et sur les aires des autoroutes du soleil. Une figure qui ne manque d’ailleurs pas dans mes Lectures estivales1 ni dans mes propres romans dont l’intrigue de La Fiancée de la douleur démarre justement sur une aire d’autoroute.
L’auto-stoppeuse, donc. Absente depuis de longues années des routes de cette Europe obsédée par la sécurité, revêche à tout ce qui sort des voies ordinaires. Et puis, faire monter dans sa caisse, à l’âge des hystériques du #MeToo, une inconnue ? La tripoter, quitte à la faire mouiller ? La coucher sur le siège ou la banquette, lui écarter les cuisses afin de se délecter de sa chatte béante pour ensuite lui enfiler une belle grosse queue avide de répandre son jus ? Oulala, voici bien la preuve irréfutable qu’il me tient par le bout de ma queue, ce maudit fantasme, et qu’il me fait marcher dans une direction que je n’aurais à peine imaginé en entamant la rédaction de cet article. Mais j’en profite pour vous le présenter, ce fantasme de l’auto-stoppeuse, tel que les autrices et les auteurs du recueil en question l’auront imaginé avant de le lâcher sur un public qui, faute de pouvoir agir, sait au moins se réfugier dans les rêvasseries illuminées par les écrans de leurs smartphones.
Le recueil que je vous présente ici rassemble une poignée d’autrices et d’auteurs : RosaBonnet, Noann Lyne, Jean Darmen et Fêteur de troubles. Pour ne citer que celle et ceux ayant abordé le fantasme de l’auto-stoppeuse.
RosaBonnet, le Blues du camionneur
Voici l’histoire de Julien, routard, plutôt jeune encore avec ses trente et un ans, et de sa rencontre avec une auto-stoppeuse qui, au lieu de sagement attendre sur le bas-côté, lui saute devant le camion pour l’arrêter. Une fille qui, à première vue, n’a rien de séduisant. Sauf peut-être le fait d’appartenir au genre qu’il faut. Engoncée dans une espèce de sac informe qui cache tout de sa personne. Rien qu’une présence plutôt agaçante dans le camion. Jusqu’à l’instant où elle cède à la demande de Julien de lire à voix haute. Ensuite, la séduction opère par paroles. Et Julien va de surprise en surprise. Quand il constate que les poèmes – vaguement érotiques – titillent ses sens. Quand c’est la fille qui prend l’initiative et finit par lui proposer une partie de jambes en l’air, dans les termes les moins érotiques imaginables – « Tu veux baiser, papa ?« 2. Quand il la sort de son sac en kaki et y découvre un corps féminin tout ce qu’il y a de plus doux. Le tout se termine de façon très peu spectaculaire après une nuit passée ensemble, après un petit-déjeuner sur une aire d’autoroute et une séparation par un dialogue des plus stériles. Drôle de texte que je qualifierais à peine d’érotique, mais qui a quand même son petit charme. Qu’on découvre à force de se laisser bercer par les paroles en s’imaginant dans l’habitacle d’un camion, entre les cuisses d’une fille qui jouit sous ta langue.
Noann Lyne, L’inspirateur
La protagoniste est l’autrice avec pour tâche d’écrire un texte érotique sur le fantasme de l’auto-stoppeuse. Elle croise un type dans un bar qui, au bout de quelques échanges, lui propose de se glisser dans la peau d’une stoppeuse, de se placer près du boulevard où il viendrait la ramasser. Superbe prémisse pour un texte vraiment spécial où la protagoniste finirait par devenir une pute. Idée au moins évoquée, mais bien trop rapidement abandonnée. Au lieu de cela, les deux finissent dans le dernier étage abandonné d’un garage crade sans doute hanté par des gens peu fréquentables. L’ambiance est très bien évoquée par la protagoniste en délire qui, à force d’imaginer toutes sortes de scénarios, finit par se ruer sur la queue de son amant improvisé.
« Cette brève rencontre aura au moins prouvé qu’une simple lueur dans la nuit peut rayonner, au point d’éclairer une vie entière. » (Pos. 38 sur 211)
Jean Darmen, Sortir du brouillard
D’emblée, le texte a tout pour me déplaire. Un voyage du sud vers le nord, en plein hiver, et une déclaration de mort quant à l’auto-stop :
Les auto-stoppeurs qui lèvent le pouce sont rares, les auto-stoppeuses encore plus ? On peut dire qu’il n’y en a plus ; tous sont devenus adeptes de l’auto-stop organisé via un site internet de rendez-vous.3
Constat pas trop éloigné de la vérité, mais n’est-ce pas rompre avec le charme de l’inattendu ? Des occasions qui se présentent. Ou pas, tant que la possibilité est là, au bout des doigts, à chaque fois qu’on se rabat sur le bas-côté pour ramasser quelqu’un…
Dans le récit de Jean Darmen, comme dans celui de Fauteur de troubles, on a à faire à deux femmes, même si on tarde un peu avant de s’en rendre compte. Au point que j’ai imaginé, pendant quelques pages, que le narrateur était gay. Deux femmes, donc, un long parcours dans un espace très confiné, et une météo qui va en se détériorant. Est-ce qu’il faut vous faire un dessin ? Et c’est exactement comme ça que cela se termine. Sauf que… Vous allez voir, mais je vous précise que je n’ai pas vraiment apprécié le dénouement.
Fêteur de troubles, Itinéraire bi & Ces fossés qui nous rapprochent
Itinéraire bi
Une femme en route, une autre en train de faire du stop. Des routes qui, pendant un bout de temps, se croisent, une rencontre dans doute éphémère, appelée pourtant à laisser des souvenirs qui durent. Très souvent, le fantasme de l’auto-stoppeuse se double de celui d’une séduction poussée pour ne pas dire brutale, aux rôles clairement établis, dans un scénario qu’il est parfois difficile de ne pas confondre avec un viol. Si l’auteur a gardé dans son récit le traditionnel écart d’âge entre les parties impliquées – l’auto-stoppeuse une « beauté de vingt et quelques printemps« 4, la conductrice – qui d’ailleurs assume ici le rôle de narratrice – à peu près le double – les rôles sont renversés. Entre les deux femmes, c’est la plus jeune qui usurpe le rôle de la séductrice qui doit faire sortir, à coup de paroles et de regards, la belle conductrice de sa passivité. D’où elle la sort grâce à un stratagème aussi simple que raffiné – une prétendue conversation téléphonique avec un amant – réel ou imaginé, qu’importe… Conversation qui lui permet de proposer à sa réelle interlocutrice toutes sortes de scénarios. Qui pourrait s’en étonner de voir cette dernière très vite établie entre les cuisses de sa jeune passagère ?
Ces fossés qui nous rapprochent
Changement de perspective dans le deuxième texte contribué au recueil par Fêteur de troubles. Cette fois-ci, c’est bien la conductrice qui raconte. Une conductrice qui, en entrant dans la vie professionnelle et en acquérant sa première voiture pour plus de ponctualité dans ses déplacement, vient de quitter sa carrière d’auto-stoppeuse. Et qui profite de son premier parcours pour étaler ses souvenirs sous les yeux des lecteurs. Et un de ses souvenirs ressemblent étrangement à l’épisode qu’on vient de lire.
Dans ce récit, les protagonistes retrouvent le schéma classique, et c’est la stoppeuse qui intègre le rôle passif de celle qui se fait séduire voire parfois agresser. La pièce de résistance du bref récit rend hommage à une masculinité tirant son pouvoir de séduction d’un air de menace qui se dégage de certains hommes comme d’un être mi-fantomatique, appartenant aux ténèbres plus qu’au monde d’ici bas, à un passé aussi lointain qu’il en devient mythique :
Portée par ces grognements sourds, son animalité entrevue tout à l’heure prenait vie. Mais rien qui aurait fait penser à quelque félin, au port altier. Non, quelque chose d’infiniment plus profond, archaïque, inavouable.5
La copulation que le lecteur fasciné suit à travers le récit de la narratrice ne ressemble à rient autant qu’au viol de Lucy par Dracula transformé en loup-garou.
Une fois de plus, ChocolatCannelle s’est révélée à la hauteur de sa tâche éditoriale en rassemblant quelques beaux petits textes qui, sans la moindre prétention, arrivent à invoquer le charme et l’attrait érotique de l’auto-stoppeuse, figure quasi-mythique des bords d’autoroutes des années soixante-dix et quatre-vingts, emblème d’une époque révolue où la joie de vivre s’exprimait avec plus de simplicité. Et sans doute moins de regrets… Je ne regrette pas avoir finalement sorti le recueil de mes étagères virtuelles. Et d’avoir cédé à l’envie de tirer un article de cette lecture. Et si je me mettais à l’affût pour débusquer d’autres textes qui mettent en scène ce beau petit fantasme ? Où la spontanéité et l’aventure se conjuguent, au plus grand plaisir des amateurs et des amatrices de galipettes et de parties de jambes en l’air.
Collectif
Fantasmes 2 – L’Auto-stoppeuse ; Le Musicien
Dominique Leroy
ISBN : 9782374330877


