Daniel de Ker­goat, Les fleurs du Malt

Voi­ci donc l’ins­tant fati­dique tant redou­té : Après Mes vingt ans et Mémoires d’un beat­nik, je viens de ter­mi­ner Les fleurs du Malt, troi­sième et der­nier volet de la tri­lo­gie consa­crée aux aven­tures de Dan, jeune mili­taire bre­ton qui, en cette année fati­dique de 1968, a suc­com­bé, comme tant d’autres, aux joies de la vie d’un beat­nik après avoir lu On the road. Et qui n’a pas tar­dé à par­tir, à la pre­mière occa­sion, sur les traces de Kerouac pour suivre lui aus­si la Route, cet inter­mi­nable ruban mys­tique qu’il convient d’é­crire avec majus­cule et dont on connaît les dan­gers depuis le conseil de Bil­bo sage­ment appris par cœur par son neveu :

« Tu vas sur la route et, si tu ne retiens pas tes pieds, Dieu sait jus­qu’où tu pour­rais être empor­té. » [1]J.R.R. Tol­kien, Le Sei­gneur des anneaux, La com­mu­nau­té de l’an­neau, livre I, chap. III, Trois font de la com­pa­gnie

Dans le cas qui nous inté­resse, notre bour­lin­gueur, après avoir par­cou­ru l’Es­pagne, le Por­tu­gal, la Tur­quie, le Dane­mark et le Maroc , met le cap sur le grand Nord et fran­chit la Manche pour se rendre en Écosse, pays de légendes, de fan­tômes, d’in­nom­brables varié­tés de whis­kys et, d’a­près des rumeurs qu’il s’a­git de véri­fier – de filles qui se laissent tom­ber entre les bras du voya­geur en manque dès que celui-ci pro­nonce le sésame : « Oua­ta­riou douing tou­naïte ? » Soyons hon­nête, c’est sur­tout cette der­nière attrac­tion qui attire notre jeune mili­taire beat­nik lequel, tom­bé sous le charme (des filles bien sûr, mais de tout le reste aus­si), comp­ta­bi­li­se­ra, au bout de deux ans, pas moins de dix-huit visites dans les contrées hos­pi­ta­lières qui s’é­tendent de l’autre côté de la Tweed.

C’est ce nombre presque impro­bable de voyages qui a obli­gé l’au­teur à chan­ger sa façon de racon­ter par rap­port aux deux pre­miers textes et à cher­cher à conden­ser ses expé­riences pour en extraire des anec­dotes propres à être pro­je­tés sur l’é­cran sans embê­ter le lec­teur avec les répé­ti­tions mul­tiples et si vite ennuyantes que la linéa­ri­té de la plate réa­li­té ne sau­rait évi­ter. Il me semble que ce pro­cé­dé – néces­saire ! – de conden­sa­tion, s’il enlève en quelque sorte au texte les rugo­si­tés du vécu et le prive en même temps d’une cer­taine authen­ti­ci­té, comme si la voix du com­pa­gnon de voyage réson­nait avec moins de force dans les oreilles du lec­teur, ne sau­rait nuire pour autant à l’é­trange pou­voir qu’ont les textes de Daniel de Ker­goat de rajou­ter une dimen­sion sup­plé­men­taire d’hu­ma­ni­té au monde de ceux qui consentent à s’embarquer avec Dan, et de les faire sor­tir plus riche de l’ex­pé­rience, de celle-ci au même titre que des pré­cé­dentes. Et c’est pour cela qu’on peut dire du troi­sième texte qu’il n’a rien à envier aux deux autres, même si un cer­tain manque d’u­ni­té en fait sans doute, aux yeux de votre ser­vi­teur au moins, le moins fort de la trilogie.

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Fidèle au pro­jet ini­tial étroi­te­ment lié à l’ex­plo­ra­tion des us et coû­tumes de la par­tie fémi­nine de la faune locale – ou, pour le dire avec les mots de Dan : « d’al­ler voir sous d’autres hori­zons ce que les filles portent sous leurs jupes » [2]Les Fleurs du Malt, La fille rousse dans l’au­berge, un cer­tain nombre de récits est consa­cré aux filles : à celles de la cafèt d’In­ver­ness, éta­blis­se­ment désor­mais pro­mu au rang d’at­trac­tion tou­ris­tique ; à la reve­nante peu farouche de l’au­berge ; à la fille aux yeux d’é­me­raude dont la cou­leur rap­pelle celle de son île natale et de son com­bat poli­tique ; à celle encore dont le che­mi­sier mouillé a sus­ci­té les fan­tasmes de Dan et de ses copains et en même temps la colère de son père. D’autres épi­sodes sacri­fient à la cou­leur locale comme à l’in­con­tour­nable Nes­sie, aux kel­pies (net­te­ment moins connu par le grand public, c’est une sorte de fan­tôme qui se pré­sente sous forme d’un poney pour emme­ner le cava­lier vers les fonds marins), aux raouts rus­tiques des High­lan­ders, aux châ­teaux, aux pay­sages avec leurs lochs et leurs inter­mi­nables côtes sau­vages, et jus­qu’aux tra­di­tions culi­naires comme au Hag­gis, ce plat tra­di­tion­nel cuit dans une panse de bre­bis et géné­ra­le­ment très peu appré­cié par les palais de nous autres conti­nen­taux. Mais tout n’est pas bon­heur dans ce monde, loin de là, et cer­taines épi­sodes sont cruel­le­ment dépour­vues de toute légè­re­té comme celle du vieil homme du loch per­du ou celle encore de la reve­nante qui déses­pé­ré­ment cherche après sa fille per­due dans la mai­son du lac.

On est loin ici, comme dans tous les récits de Daniel de Ker­goat, des grands sen­ti­ments lyriques, des évé­ne­ments qui font les gros titres, de tout ce qui est trop grand enfin pour être humain. Le monde de Dan, c’est celui des petites gens, de celles qu’il croise au hasard de ses péré­gri­na­tions, celles dont il entra­per­çoit la vie, une vie qu’il n’a pas le temps ni le droit de son­der plus avant, une vie qu’il par­tage quand même pen­dant une heure, un jour, une semaine. Celles dont la ren­contre lui laisse des sou­ve­nirs – d’un bon­heur par­ta­gé, d’une dou­leur entre­vue ou plei­ne­ment res­sen­tie. Des ren­contres qui, par­fois, donnent envie de s’ar­rê­ter, de par­ta­ger, jamais assez pour­tant pour renon­cer au pro­chain départ qui per­met­tra de décou­vrir d’autres hori­zons, d’autres mor­ceaux de vies, d’autres expé­riences humaines. Parce que c’est cela, en fin de compte, les voyages de Dan : un périple de l’hu­main, un voyage qui lui fera faire le tour de ce que sont les hommes, un aper­çu des uni­vers que contiennent les chau­mières aus­si bien que les palais.

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J’ai déjà dit que Les fleurs du Malt était, à mon grand regret, le der­nier volet de la tri­lo­gie de Dan le beat­nik, et je peux dire que, après avoir par­ta­gé ain­si des années de sa vie, après avoir assis­té à son éveil à la Route, vécu avec lui la déchi­rante sépa­ra­tion d’a­vec Anna, fou­lé les routes pous­sié­reuses des Bal­kans et de la pénin­sule ibé­rique, vu le désert du Maroc aus­si bien que les criques de la Mer du Nord – je peux dire que celui-ci est un des adieux qui fait mal. On sort de cette lec­ture comme s’il fal­lait dire au revoir à un ami de longue date, fina­le­ment se sépa­rer d’un com­pa­gnon qu’on a eu le bon­heur de voir gran­dir à tra­vers les ren­contres et les épreuves, quit­ter un être humain dont tout nous rap­proche mal­gré la dis­tance aus­si bien dans le temps que dans l’espace.

Je me per­mets quand même de for­mu­ler un sou­hait : deve­nir le com­pa­gnon de route de Dan le bre­ton, c’est une expé­rience dont j’ai­me­rais voir pro­fi­ter le plus grand nombre de lec­teurs possible.

Mise à jour

Daniel de Ker­goat a opté, après s’être dans un pre­mier temps embar­qué sur le navire Numé­rik­livres, pour l’au­to-édi­tion chez Ama­zon Kindle. Si la cou­ver­ture et le mode d’é­di­tion ont chan­gé, le conte­nu est tou­jours aus­si haut de gamme.

Daniel de Kergoat, Les fleurs du malt

Daniel de Ker­goat
Les fleurs du Malt
Auto-édi­tion Kindle
ASIN : B072P1DR33

Réfé­rences

Réfé­rences
1J.R.R. Tol­kien, Le Sei­gneur des anneaux, La com­mu­nau­té de l’an­neau, livre I, chap. III, Trois font de la compagnie
2Les Fleurs du Malt, La fille rousse dans l’auberge

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