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Michel Tor­res, Tabar­ka. La Saga de Mô, t. 4

Les afficionados du Sanglier connaissent son appétit démesuré pour les aventures insolites de la Saga de Mô, véritable épopée du bassin de Thau et de sa faune de marginaux, minuscule univers en condensé où l'Histoire s'ouvre au large et se frotte au fantastique. C'est donc sans surprise que, cette année-ci, je me suis offert, en guise de cadeau de Noël anticipé, la lecture du petit dernier en date de Michel Torres, Tabarka, quatrième épisode de la Saga, paru le 1 juin 2016 déjà, toujours chez publie.net.

Mô est donc de retour, et depuis longtemps, des expéditions mythologiques de l'épisode précédent, des expéditions dans lesquelles l'a entraîné son oncle, grand criminel nazi nostalgique de ses exploits meurtriers et en quête de ses complices morts. Remonté des profondeurs infectes de l'Étang d'encre où il a sondé, Dante moderne, l'enfer de toutes les haines, on le retrouve campé au bord de son étang à lui, celui de Thau, melting-pot des civilisations méditerranéennes, celui qui l'a vu naître et où il s'est installé bien à l'écart des gens et du monde, reclus volontaire dans la solitude de sa baraque, dans celle de ses plongées, de ses excursions en mer, et dans celle surtout, bien plus profonde encore, de ses souvenirs ressassés à l'abri des regards.

Vingt ans ont passé depuis son périple souterrain, et le lecteur le retrouve - comme si de rien n'était, comme si le passage des années ne pouvait affecter ce personnage aux dimensions légendaires - dans le décor devenu familier, au bord du canal bien connu, seul avec ses fantômes, guettant dans le noir. Et les fantômes, ils sont légion depuis le temps, ceux de ses parents, de ses camarades, de ses amours.

[Mô] n’arrive pas à réaliser la mort de son ami ; ça tombe comme des mouches autour de lui, une danse macabre. (Tabarka, chap. 29 Le phare)

Parce qu'il ne faut pas se tromper ! La vie de ce loup devenu vieux n'est pas aussi solitaire que ce que les cliches pourraient faire croire, certaines de ses rencontres ayant laissé des traces et des cicatrices. Et le silence où Mô essaie d'enfermer les échos de ce passé est d'autant plus assourdissant qu'on le devine grouillant de voix d'outre-tombe. Peu importe que ces spectres prennent, à l'occasion, la forme d'une araignée, Parque en train de tranquillement tisser ses toiles.

Liu, la sirène chinoise péchée par Mô au large de Sète
« Parce que c’était Liu, / Parce que c’était Mô. »

Parmi ces spectres-là, il y a aussi des femmes. Si Mô n'est pas à proprement parler un séducteur, un homme à femmes, cela ne veut pas dire pour autant que lui les laisse indifférentes. Et pourtant, elles sont spéciales, celles qui se laissent tenter, par nécessité plutôt que par choix, des créatures bien fragiles auxquelles Mô essaie de rendre un peu de force, un semblant de confiance. Cette fois-ci, après Malika disparue vingt ans plus tôt, il y a Liu, sirène aux yeux bridés, repêchée au large de Sète, à l'issue d'une affaire ayant mal tournée. Projetée dans les bras de Mô sans qu'on sache d'où elle vienne, c'est celui-ci qui finit par s'accrocher à elle comme à un ultime espoir d'échapper à la solitude avec son cortège de maux. Il la ramasse, butin arraché aux mains de la mafia, la dépose dans sa baraque, prend soin d'elle pendant ses crises de manque, se terre avec elle au fond de son Tabarka1 d'abord, dans les anciennes salines ensuite, pour se mettre à l'abri des mauvaises surprises et des balles tirées à l'improviste. Et c'est la lente fuite de ce couple improbable, rythmée par l'eau stagnante de la lagune, qui donne à l'auteur l'occasion de longuement évoquer le littoral, sa solitude désertique aux effluves salines, ses plaies creusées par l'homme et sa voracité, et ses racines qui descendent aussi loin que l'humanité. Ce sont là sans aucun doute les meilleures pages de ce récit une fois encore riche en découvertes, d'un récit qui met en évidence la dimension mythique de cette région, une emprise à laquelle les faits et les gestes des humains n'échappent pas, du passé le plus reculé des

blocs de pierre taillée de l’antique jetée gréco-romaine, oubliés des dieux et des hommes, quais perdus, submergés, en partie enlisés, recouverts d’un fauvisme mouvant d’algues brunes, rousses et jaunes (chap. 1, Héros)

jusqu'à la modernité et la décharge près de Sète, "infection légale sur le lido, l’un des cancers du cordon littoral" (chap. 18, Sa Camargue, petite), déluge d'ordures envahies par les rats, peuple mythique avec son cortège d'épidémies et de malédictions, armée de chevaliers apocalyptiques, trait d'union entre les plaies bibliques et les légendes du folklore européen.

Le rôle de Liu ne se borne pourtant pas à cette drôle d'invitation au voyage, et elle n'est pas un bête prétexte pour laisser à l'auteur le plaisir d'emmener ses lecteurs dans une promenade vers les lieux qui lui sont chers. Elle a aussi un rôle à jouer, et celui-ci consiste non seulement à faire déclencher la vendetta finale, mais aussi à rendre à Mô une jeunesse - tout ce qu'il y a de plus provisoire - retrouvée au sein de l'eau, son élément, devenue le témoin de ses ébats et de ses batifolages avec une belle Naïade qui sait garder ses secrets  - si elle en a -, qui refuse de rien dévoiler de ses antécédents et qui finit par disparaître (à moins de se dissoudre) dans la nature sans laisser de traces. Une disparition qui laisse le lecteur en proie à des visions dantesques à propos du sort que Liu a pu subir, l'imagination exacerbée par la violence insoutenablement explicite des assassinats auxquels Michel Torres contraint ses lecteurs à assister. L'absence de toute indication positive de ce qui a bien pu arriver à la jeune femme - une fuite ? un crime ? - est une belle application poussée à l'extrême du précepte que Barbey d'Aurevilly a placé dans la bouche d'un de ses narrateurs, à savoir que

l’enfer, vu par un soupirail, devrait être plus effrayant que si, d’un seul et planant regard, on pouvait l’embrasser tout entier. (Le dessous de cartes d’une partie de whist)

Michel Torres excelle, on en a l'habitude depuis le premier épisode de la Saga, quand il évoque le passé de sa région, la flore et la faune de son littoral à la configuration bien particulière, où les vestiges du passé se cachent à fleur d'eau et où les fantômes sortent de leur domaine pour se promener en plein jour. La richesse de ce que l'on découvre, en compagnie de Mô, laisse le lecteur sans voix, en train de se rêver dans un monde déchiré entre la persistance des origines et le tenace refus de se dissoudre dans l'acide d'une modernité qu'on voit pourtant éclore un peu partout.

Malgré tout le bien que je peux dire de ce roman, il me semble pourtant que le quatrième épisode, s'il répond à un grand nombre des attentes des lecteurs, est moins bien construit que les épisodes précédents, ce qui se traduit surtout par une conclusion bien trop linéaire qui coupe court à la tension construite pendant de longs chapitres. L'auteur a habitué ses lecteurs aux dénouements tragiques, aux déchaînements d'une cruauté sans bornes, à l'impossibilité du bonheur aussi, surtout quand il s'agit de son protagoniste. Quand celui-ci vit donc, l'espace de quelques chapitres, une sorte de bonheur en comprimé, la certitude de voir celui-ci se briser se double de l'angoisse des tourmentes à venir, et on craint le pire pour celle qui a eu le malheur de se frotter, bon gré mal gré, de trop près au grand solitaire, promise sans doute à une mort atroce. Si le bonheur s'efface effectivement avec la disparition de Liu, les craintes aussi délicieuses que terribles sont trompées, et tout se hâte vers une fin qui surprend tout le monde comme si de rien n'était, et le massacre final se déroule, malgré les cadavres déchiquetés, de façon presque clinique. Le showdown n'aura tout simplement pas lieu, et la catharsis a été décommandée. Un peu comme si le grand méchant loup avait rendu son dernier souffle tranquillement au fond du bois, à l'abri des regards, loin des yeux, loin du cœur. On se demande un peu pourquoi tant d'énergie a été dépensée, pourquoi tant de violence a été imaginée, pour laisser finir tout ça comme si le héros découvrait soudain qu'il allait rater un rencard et qu'il fallait donc se grouiller pour se débarrasser de cette affaire inopportune.

On peut lire, sur le site de publie.net, que Tabarka a été "écrit avant les autres tomes", et cela explique peut-être ces quelques faiblesses dans la composition du récit. Ce qui est par contre certain, c'est que Michel Torres a donné avec ce texte un morceau de bravoure, un diamant - imparfaitement taillé peut-être, mais diamant toujours - un échantillon de ce qu'allait devenir la Saga de Mô, récit aux dimensions mythiques où le scintillement de la Méditerranée illumine jusqu'au noir des âmes en peine, et ou le moindre des gestes peut toucher au sublime en devenant rite, geste par lequel le mythe se construit au quotidien …

quand on a tout perdu restent les ritesClick to Tweet

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  1. Il faut sans doute préciser, à l'intention des non-initiés qui, comme moi, n'ont pas le privilège d'habiter les lieux, que Tabarka, c'est aujourd'hui le nom d'une sorte de parc, ancien terrain vague, coincé entre les lotissements de Marseillan et l'Étang, adjacent au port qui en tire son nom - à moins que ce ne soit l'inverse. []
Tabarka Couverture du livre Tabarka
La Saga de Mô
Michel Torres
Fictions
publie.net
01/06/2016
fichier numérique

« La fascination des serpents, mon pauvre Mô, tu t’embarques sur une de ces galères... Il y a longtemps que cela ne t’était pas arrivé. Trop calme le pépère, tu te croyais hors du coup, définitivement à l’abri, froid, et te voilà reparti, et pas qu’un peu, attends, la totale, avec fièvre, frissons et adrénaline. Remarque, avec les emmerdes à venir, l’adrénaline, mets-la de côté, tu en auras besoin. »

Mô a vieilli. Il lui aura fallu vingt ans pour digérer son voyage infernal sur l’étang d’encre. Il se croit pacifié, rangé des voitures, il tisse sa toile, tranquille et sans accroc. Mais dans l’ombre de son paradis, ressurgit sans crier gare la valse des embrouilles.

Main dans la main avec une inquiétante Chinoise, il rôde et bataille avec des mafieux russes, trafique avec ses vieux copains et sème à tire-larigot des cadavres dans son sillage. Une nouvelle course dopée à l’héroïne qui sent l’amour à mort et la vengeance sauvage.

Conte ethnographique hyperréaliste et roman noir, ce quatrième épisode constitue une excellente porte d’entrée à La Saga de Mô.

Cla­ra Le Ken­nec, Job d’été – La décou­ver­te

Voici un texte, Job d'été - La découverte signé Clara Le Kennec, qui présente les vacances d'un point de vue différent. Au lieu de raconter les aventures (ou les déboires, c'est selon) de la vacancière, le récit aborde la période estivale en empruntant la perspective d'une employée d'hôtel, Clara. Celle-ci, étudiante en mal de budget suite au chômage de son père, se voit contraint de gagner des sous, et elle choisit de s'engager comme serveuse dans un hôtel de la côte bretonne, sa région natale. Les journées y sont remplies de travail et se terminent assez tard, mais il y a une longue pause, entre les services du matin et ceux du soir, qui lui permettent de jouir d'un peu de liberté. Une liberté dont elle profite pour explorer un terrain encore plus mystérieux que la région qui l'entoure.

Célibataire, rien ne s'oppose à ce que Clara profite des occasions qui se présentent pour se permettre des petites escapades, sauf que, au départ au moins, ce n'est pas le premier de ses soucis. Elle débarque, après une année remplie de travail pour obtenir de bonnes notes, sans se faire la moindre illusion, et elle se trouve vite absorbée par le rythme délirant d'un lieu de villégiature en haute saison. Avec comme seule exception les quelques moments passés à bronzer en terrasse, entre les services, un endroit où elle finit par attirer l'attention de Mehdi, préposé au bar et aux - massages. Et celui-ci ne se prive pas de proposer un échantillon de ses capacités en la matière à la belle jeune femme qui, elle, sent éclore, grâce à la détente qui peu à peu s'empare d'elle, loin des nécessités de sa vie parisienne, des envies trop longtemps réprimées. Elle consent donc aux propositions répétées de Mehdi, cinquantenaire d'origine turc, et se laisse aller aux bienfaits des mains qui pétrissent sa chair. Des bienfaits qui la mettent dans un état inconnu jusque-là, et elle se trouve embarquée sur la route d'un plaisir aussi charnel que spirituel dont elle cherchera désormais la réalisation dès l'occasion se présente. Et celle-ci n'est finalement pas très loin, à fleur de peau, prête à répondre aux appels d'une indécence en train de se réveiller et de monter du fond du vaste océan de ses fantsames insoupçonnés. Ces expériences-là se renouvellent peu après, Clara cédant aux avances d'un autre petit vieux, Monsieur Paul, ancien gérant d'un Hammam ayant conservé le savoir-faire une fois acquis pour dispenser un bien-être incendiaire.

On pourrait qualifier Job d'été de texte masturbatoire, le plaisir suprême étant systématiquement atteint en solitaire, bien que suscité par les récits et les massages érotiques des vieux messieurs qui se partagent cette proie très consentante. Ce scénario - celui de la (très) jeune femme qui se fait dévorer par des vieux - n'a rien de très original en soi, il suffit de penser aux stéréotypes, d'un côté, du dirty old man mis à l'honneur par Charles Bukowski ou encore à celui, de l'autre, des Lolitas, infiniment plus complexe encore. Mais il est plus rare de voir celui-ci mis à l'honneur dans un texte érotique qui joue sur la séduction. Celle-ci est, dans Job d'été, d'abord verbale, avant de se traduire en actes, sans pour autant jamais passer à l'acte, ce qui explique l'absence de toute pénétration. L'auteure met l'accent sur le pouvoir séducteur des mots, savamment utilisés pour s'emparer d'une femme peu sûre d'elle-même, pour la prendre par la main et la mener sur le chemin de la jouissance - quitte à la laisser poursuivre toute seule vers le but. Un but qu'elle atteint avec facilité, les sens bardés de paroles et de gestes tout ce qu'il y a de plus indécents. Mais ce but-là a une particularité qu'il ne faut jamais oublier : Une fois atteint, il se dérobe à nouveau, renouvelant les appels, faisant miroiter les charmes de l'extase charnel, soumettant sa proie à une attente tellement aiguë qu'on pourrait presque la qualifier de torture. Comment ensuite s'étonner de ce que la jeune femme s'engage à le poursuivre quitte à sortir du droit chemin qui, jusqu'à la rencontre fatidique, fut le sien ?

Clara Le Kennec abandonne sa protagoniste, et ses lecteurs avec elle, en pleine route, avec comme seul repère à propos du chemin à suivre le défi de Monsieur Paul adressé à la jeune femme en délire, celui de ne pas mettre de culotte pour le service du soir. Je peux affirmer que l'auteure a réussi le beau pari de mettre son lecteur en haleine, d'attiser une attente qui réclame de connaître la suite de l'aventure, de savoir jusqu'où le réveil des sens va mener la belle Clara. Et c'est ainsi que le lecteur, poussé par la sensualité des scènes auxquels il vient d'assister, se voit offrir un deuxième volume, Job d'été - La révélation, une suite qui promet des délices dont votre serviteur ne va très certainement pas se priver. Et ce malgré le nombre assez important de coquilles que j'ai pu relever dans le volume dont nous traitons dans la présente. Parce que, comme nombre de textes parus en auto-édition, on constate l'absence douloureuse du coup de main d'un professionnel qui puisse en faire un texte à la hauteur des attentes légitimes du lectorat. C'est dommage, surtout en présence d'un texte qui vise plus loin que les clichés d'usage, et qui se démarque très nettement des ordures qu'on trouve en bien trop grand nombre dans les rayons Kindle, crachées à la figure des lecteurs dans le seul but d'exploiter les faiblesses du système pour se faire des sous rapidement et sans se fatiguer.

Clara Le Kennec, Job d'été – La découverteBref, si vous cherchez de l'insolite, et si votre libido ne s'envole pas à la première coquille qui se présente sur sa route, donnez une chance à Clara Le Kennec et à son récit d'un Job d'été moins ordinaire que ce qu'il y paraît.

Job d'été - La découverte
Clara Le Kennec
Fiction / érotisme
Auto-édition
Fichier numérique (Kindle)
52

Clara, 27 ans aujourd’hui, que de chemin parcouru pour arriver à la fin de mes études et mon entrée dans la vie active…

J’ai décidé de vous raconter mon parcours, sommes toute un peu particulier, qui m’a fait me découvrir et qui a marqué profondément ma vie de jeune femme. Les évènements vous font parfois découvrir des choses que vous n’auriez même pas imaginé…

Ce premier volet commence non loin de ma terre natale, la Bretagne. C’est en cherchant un job pour l’été que je me suis retrouvée à faire la petite serveuse dans cet hôtel réputé de la côte d’Amour, à la Baule. Dans cet univers complètement nouveau pour moi et perdu loin des miens, je pris pleinement conscience de mon pouvoir de séduction auprès des hommes.

Ayant eu la chance de me faire prodiguer des séances de massage par le masseur de l’hôtel, les réactions de mon corps se révélèrent au grand jour, à mon plus grand étonnement.
Le premier volet d’une véritable saga qui vous fera découvrir mon intimité tel que je l’ai vécu et ressenti au plus profond de moi. Je me dévoile ici sans pudeur et sans aucune retenue.

Eri­ka Sauw, Dési­rs de nym­phes

Les habitués de la Bauge se souviennent sans aucun doute de l'enthousiasme avec lequel votre serviteur a accueilli dans ses colonnes une série érotique de l'écrivaine Erika Sauw, Compromission. Erika possède, comme peu d'autres, l'art de plonger ses lecteurs dans une ambiance où la tension entre les personnages rappelle celle qui précède une tempête, l'atmosphère surchargée de courants électriques avant d'éclater dans un tumulte indicible. Et il me semble important de relever que l'érotisme signé Erika Sauw s'étale comme une évidence, se donne en spectacle, fier des jouissances qu'il fait naître, image fidèle d'une pulsion non seulement naturelle, mais qui se trouve à la base de toute vie humaine sur cette belle planète.

Vous comprendrez que, quand j'ai appris qu'Erika allait lancer une nouvelle série, Désirs de nymphes, une série en plus où il était question de « passer ses vacances d’été au bord de la Méditerranée » (cf. la quatrième de couverture), il n'a pas fallu réfléchir longtemps avant d'admettre ce titre dans la sélection de mes Lectures estivales.

Hélas, j'ai été quelque peu - surpris. Notez bien que je n'écris pas "déçu", parce que tout le charme de l'érotisme qu'on a l'habitude de trouver dans les textes d'Erika est bien présent dans ce début de série en question, même s'il faut faire un petit effort pour avaler quelques détails.

À propos avaler ... Laissez-moi poser une question à mes lectrices avant d'entrer plus avant dans le sujet du présent article : Est-ce que cela vous dirait, Mesdames, d'avoir à votre disposition un mâle qui non seulement bande en permanence, mais dont la semence aurait en outre la qualité étonnante de vous rendre plus belle, de faire disparaître jusqu'aux plus petites irrégularités de votre peau, de rendre vos seins plus volumineux et vos cons plus réceptifs au plaisir ? Qui, en plus, vous rendrait immortelle et vous ferait jouir (et c'est la cas de le dire) d'une jeunesse quasiment éternelle ? Je parie qu'il ne vous faudrait pas très longtemps avant de trouver une réponse...

Bon, comme Désirs de nymphes n'est que le premier volume d'une série, et comme il y a toujours un prix à payer pour le moindre petit bienfait, je ne sais pas encore s'il y aura des complications qui rendraient moins évidente la réponse que la protagoniste est censée apporter aux questions du paragraphe précédent, mais il faut dire que, pour l'instant, le scénario me semble assez - appétissant.

Vous aimeriez savoir où on peut trouver le dispensaire d'un sperme aux propriétés aussi étonnantes qu'extraordinaires ? Et bien, voici le hic, le mâle en question étant un être surnaturel dont on trouve les derniers spécimens dans tes textes de la mythologie antique ou encore dans les musées, parce qu'il s'agit bien d'un - Satyre. Le titre aurait pourtant pu me servir d'avertissement, les Nymphes étant, elles aussi, une espèce disparue en même temps que leurs compagnons et la religion païenne, enfouie dans les profondeurs de la mythologie après le passage du Compère en Arcadie, ressuscitée pendant à peine quelques instants par les rêves éveillés des poètes et des peintres :

Regrettez-vous le temps où les Nymphes lascives
Ondoyaient au soleil parmi les fleurs des eaux,
Et d'un éclat de rire agaçaient sur les rives
Les Faunes indolents couchés dans les roseaux ? (Musset, Rolla)

J'avoue qu'un tel scénario me semble assez surréaliste, encore que, amateur de Science Fiction et de littérature fantastique, je n'ai pas peur du surnaturel et des inventions loufoques, tout dépendant des capacités des auteurs respectifs d'en tirer un scénario "crédible", un scénario qui emporte les lecteurs et leur fait oublier, pendant un temps, leurs doutes. Mais revenons un peu au texte en question !

La protagoniste, Karine, est une jeune étudiante de biologie qui s'apprête à passer ses vacances au bord de la Méditerranée, invitée par un jeune couple qui a l'habitude de recevoir chez lui de jeunes étudiantes. Cette habitude peu commune aurait sans doute fait renoncer les personnes plus sages, mais Karine refuse de se laisser manger par les doutes et la peur - pour son plus grand bien. Parce que c'est grâce à ce séjour qu'elle se découvre des capacités pour le plaisir dont elle soupçonnait à peine l'existence. Et c'est sous les coups de rein vigoureux de Daniel, Satyre de passage sur notre planète, que Karine se laisser entraîner par des courants qui la feront débarquer dans un monde tout entier dédié aux plaisir de la chair. Et on lui propose même de devenir une résidente permanente de ce monde-là, d'intégrer une mode de vie où tout tourne autour de la baise, où le sperme se consomme comme les eaux d'une fontaine de jouvence et où les chattes se bouffent comme l'ambroisie, les nymphes étant une espèce dont les habitudes de vie invitent à de joyeuses parties de lèche-minou.

Désirs de Nymphes présente donc un monde quelque peu insolite dans lequel les créatures mythologiques sont une réalité palpable (et pénétrable), un monde se trouvant sur une autre planète, mais qui rappelle, par bien des détails, la Terre à une époque très lointaine. Malgré tout ce qu'on peut lui trouver de bizarre, cet univers présente un avantage non négligeable : on y baise en permanence. On peut même affirmer qu'il n'existe que pour ça, l'existence des deux espèces complémentaires que sont les Nymphes et les Satyres se résumant aux plaisirs de la chair. Et comme Erika Sauw excelle précisément dans la description du sexe et de celle du plaisir poussé à son paroxysme, et qu'elle maîtrise à la perfection l'invention des passages secrets par lesquels passent les disciples d'Éros pour atteindre les sommets orgasmiques, on imagine à quel point ce texte fait couler les sèves. Et voici où réside son intérêt principal, dans la force hallucinante de l'auteure à créer la tension entre les sexes, une tension appelée à se décharger en coups de foudre dont le tonnerre retentit dans les oreilles encore longtemps après un apaisement tout provisoire, peu importe le décor.

Erika Sauw, Désirs de nymphesLe premier volume se termine sur le retour de Karine dans l'univers "bien de chez nous", et je suis curieux de connaître la suite de ses aventures. Et même si j'aurais préféré un scénario plus "réaliste", à la façon de celui de Compromission, je ne peux que recommander ce texte aux amateurs et aux amatrices de littérature érotico-pornographique.

 

Désirs de nymphes
Erika Sauw
Fiction / érotisme
Éditions Artalys
26 avril 2016
fichier numérique
76

Étudiante en biologie, Karine se rend au bord de la Méditerranée pour passer ses vacances d’été. Elle est hébergée par Didier et Judith Blanchard, un couple possédant une grande maison qui semble bien sous tous rapports. Mais dès son arrivée, la jeune fille s’aperçoit qu’il règne une ambiance très sensuelle chez ses hôtes. Cela ne lui déplaît pas. Plus encore, elle comprend qu’elle ne se trouve pas là par hasard. Elle est appelée à se rendre dans une forêt à l’écart du monde, où l’attendent d’intenses plaisirs, ainsi peut-être, que son destin.

Ambre Dela­tou­re, Vent de pani­que (Entre de bon­nes mains, t. 5)

Aujourd'hui, votre serviteur s'est régalé. Comme ça, sur un coup de tête, en s'offrant le cinquième volume, à peine sorti, d'une série érotique des plus remarquables, d'une série dont j'ai déjà eu l'occasion de parler et dont j'ai guetté la suite avec une certaine impatience. Ce qui n'est pas peu dire, vu le nombre de textes érotiques que j'ai l'occasion de sonder du groin... J'ai donc nommé Entre de bonnes mains, série hautement érotique signée Ambre Delatoure, dont le cinquième volume, Vent de panique, vient de paraître.

Le titre peut donner une première idée de ce que l'ambiance dans l'univers de Florence, la ravissante cougar, et de Lucas, son jeune amant, est en train de changer et que l'érotisme insouciant, l'assouvissement aveugle des sens, appartient désormais au passé. Un développement qui s'est annoncé dès l'épisode précédent avec la scène torride de la tonnelle qui a vu Florence s'engouffrer dans un danger auparavant bien écarté de son existence paisible, pour ne pas dire ennuyeuse : les choses se compliquent pour notre cougar de service, le temps de la douceur des premières découvertes, des expéditions qu'on pouvait prétendre sans lendemain, étant définitivement révolu.

Un petit rappel de ce qui s'est passé : Florence, femme mariée et rangée, tombe sur son jeune voisin, Lucas, à qui elle confie quelques menus travaux de jardinage. Attirée par la jeunesse en pleine vigueur, Florence, elle-même très peu satisfaite dans son mariage pour ce qui est des exigences de son corps, cède à la tentation de l'instant et séduit le jeune homme qu'elle fait accéder au rang d'amant attitré. Tout en prenant soin, toutefois, de le mettre en garde contre les dangers d'une liaison sentimentale. Maintenant, à peine quelques heures plus tard, confrontée à la malice de sa meilleure amie - Anne, une créature de rêve qui croque les hommes comme d'autres un paquet de chips - qui lui fait part de ses projets tout sauf innocents à propos de Lucas, Florence est obligée de s'avouer qu'il y a bien question de sentiments dans la relation qui la lie au jeune homme. Sauf que ses mises en garde ne se sont pas adressées à la bonne personne, et que c'est elle qui est en train de s'égarer. Ou plutôt d'assister à son propre naufrage, face au défi d'une jalousie en train de s'emparer de toute sa petite personne.

Si les inconditionnels de la chair, friands de rencontres indécentes amenées avec un sens exquis des exigences dramaturgiques et montées avec la verve et l'amour du détail croustillant qu'Ambre Delatoure maîtrise comme peu d'autres, risquent de rester sur leur faim, on voit par contre se développer un élément juste entraperçu dans les tomes précédents, à savoir la dimension psychologique qui permet de mieux cerner la protagoniste, Florence, qui se libère du rôle de la cougar telle qu'il est trop souvent exploité dans les films pornos et les textes montés en vitesse pour servir de déclencheurs de pulsions masturbatoires. Au lieu de cela, on voit surgir - et s'épanouir - la femme telle qu'elle se dévoile après des années d'un mariage peu satisfaisant, réduite au rôle de la ménagère bien à l'abri des intempéries du quotidien dans son nid douillet. Une femme coupée de la vie, privée de la sève bouillonnante dont elle ressent encore la pression sans pouvoir y tremper ses racines. Avec un sens aiguisé de la dramaturgie érotique et passionnelle, Ambre Delatoure a su mener le récit de son début presque banal (sauf évidemment de par l'intensité de la mise en scène) aux affres d'une femme accro à la passion sexuelle, coincée entre le besoin de l'assouvissement immédiat des exigences de la chair et la remise en question de la vie à laquelle elle a depuis toujours aspiré sans vraiment réaliser le défi de ces engagements-là.

Après le danger finalement confronté - et maîtrisé - de l'épisode précédent et l'assouvissement provisoire de ses pulsions suite à son épanouissement sexuel aux mains de son amant vigoureux et de plus en plus entreprenant, voilà notre protagoniste confrontée à une menace beaucoup plus redoutable et à peine entraperçue, celle de voir son amant brigué par d'autres femmes, celle de le voir perdre intérêt et de s'éloigner. Le cinquième épisode est par conséquent placé sous le signe de la jalousie et des douleurs que peut causer cette passion autrement plus néfaste, et le lecteur voit Florence, partie pourtant pour une journée de débauche et de parties de jambes en l'air, perdre sa contenance face aux projets de sa meilleure amie qui ne cache rien de l'intérêt suscité par le jeune homme dont elle aimerait connaître les capacités et tester les performances.

Une fois de plus, Ambre Delatoure a livré un texte qui ne peut laisser indifférent, un texte qui engage (et expose) sa protagoniste sur un niveau bien plus intime encore que celui de la chair, un texte qui se montre à la hauteur des aspirations de sa protagoniste et qui n'hésite pas à se glisser avec elle dans les recoins de ses fantasmes les plus inavouables. Ce qui promet, pour les épisodes suivants, des instants d'une belle intensité.

Avant de terminer, un mot à l'intention des sceptiques. Oui, Ambre Delatoure s'est servi de clichés et de scènes maintes fois utilisées ailleurs pour faire démarrer l'intrigue d'Entre de bonnes mains : La ménagère délaissée qui se morfond dans sa belle maison, le jeune homme musclé et en pleine sève qui, au lieu de s'occuper du jardin, se lance dans des travaux autrement plus intéressants, le mari éternellement absent et dupe, cocu exemplaire auquel on aimerait administrer force coups de pied… Tout cela n'a rien d'original et a été exploité par d'autres, au point de faire partie du folklore des films de cul très bon marché. Mais, et on ne peut le souligner assez, Ambre Delatoure dispose du savoir-faire pour transformer ces clichés en de vrais personnages, il les anime en les enveloppant d'une chair vivante, une chair dont ils profitent pour faire bander les lecteurs et mouiller les lectrices (c'est ici que j'adresse un grand sourire à mon excellente amie Anne Bert qui m'a demandé de ne pas oublier mon public féminin !). Bref, cet auteur sait créer des hommes et - surtout - des femmes qu'on aime suivre dans leurs parcours tortueux, dont on partage avec plaisir les instants de bonheur, les interrogations, et jusqu'aux remises en question suite aux douleurs subies et infligées. Entre de bonnes mains, c'est un texte qui contribue à faire de l'érotisme littéraire un genre tout à fait présentable et digne d'être présenté dans les vitrines des librairies - virtuelles et autres.

Vent de panique Couverture du livre Vent de panique
Entre de bonnes mains
Ambre Delatoure
Fiction / érotisme
Auto-édition
23 mai 2016
fichier numérique
76

Encore grisée par le souvenir de leurs ébats de la veille sous le cèdre alors même que son mari regardait tranquillement un film dans le salon, Florence s’enthousiasme à l’idée de retrouver Lucas, son jeune amant.

Vêtue d’une robe blanche diaphane, elle apporte les dernières touches à son maquillage et s’apprête à l’accueillir pour un après-midi qu’elle imagine torride et haut en couleur. Mais une visite impromptue vient hypothéquer ses espérances et bousculer ses certitudes…

Carl Royer, Fem­me de Vikings

Il est fascinant de pouvoir constater, exemple à l'appui, comment les mécanismes qui ont assuré le succès du roman historique à la Walter Scott dans les premières décennies du XIXe siècle sont toujours à l'oeuvre. Parce que, oui, Femme de Vikings, de Carl Royer, est bien un roman historique. La vérité des faits n'est peut-être pas le premier souci de l'auteur, mais le cadre, c'est à dire la colonisation par les vikings de la partie orientale de la Grande Bretagne dans la deuxième moitié du IXe siècle, est véridique, au moins dans la mesure où j'ai pu m'en convaincre en consultant Wikipédia et d'autres ouvrages de référence (ce qui, bien entendu, ne fait pas de moi un expert en la matière, mais me permet de constater la présence d'un souci historique chez l'auteur et la véracité des grandes lignes des événements reportés).

Mais quel est donc ce "procédé à la Walter Scott" évoqué dans le premier paragraphe ? Celui-ci consiste à créer un protagoniste capable de susciter l'intérêt du lecteur au niveau humain (un jeune homme occupé à se créer une renommée ou une fortune, par exemple) sans que celui-ci joue pour autant un rôle "historique", et de le placer ensuite au bon milieu des événements qui se jouent, bien indépendemment de sa volonté, entre les grands de ce monde, déterminant la direction des décennies voire des siècles à venir. Il suffit de relire Quentin Durward ou Waverley pour se convaincre de l'efficacité de ce procédé. Au fait, je recommande même très fortement de relire Walter Scott, excellent romancier au style impeccable, et le seul fait de pouvoir évoquer cet auteur est déjà une mérite à mettre sur le compte de M. Carl Royer qui m'aura permis cette petite escapade vers une de mes époques favorites, celle du Romatisme européen de la première moitié, grosso modo, du XIXe siècle.

Mais revenons au texte qui nous intéresse de plus près, Femme de Vikings. Sur fond d'invasion guerrière, se jouent donc les destins de Nora, d'un côté, jeune Saxonne ayant succombé à l'appel du sexe à l'état brut et bestial incarné par un prisonnier danois qu'elle aide à s'évader et avec lequel elle gagne ensuite les rivages danois pour rentrer quelques années plus tard en conquérante, et, de l'autre,  de Denisc, jeune guerrier saxon issu du même village que Nora, qui, après la destruction de son village aux mains de l'envahisseur, rejoint les rangs de l'armée du roi du Wesssex, Ælfred. Carl Royer a donc choisi, pour son texte érotique (paru, il convient de le rappeler, dans la collection Sexie de la Musardine), un environnement historique, celui des incursions vikings dans les royaumes anglo-saxons du IXe siècle, et d'illustrer celles-ci grâce aux déboires de ses héros. D'emblée, la démarche soulève des questions. Comme celle du choix, pour un texte érotique, d'une époque différente de la nôtre. Cela peut s'expliquer par un intérêt personnel de la part de l'auteur, par une réputation de plus grande liberté sexuelle de certaines périodes historiques (on peut songer à l'Ancien Régime) ou encore par un engoument de la part du public, un "effet de mode" si l'on veut, suite, par exexmple, au succès d'un film ou d'un livre (cf. la vague de pirates suite au succès du film Pirates des Caribes avec Johnny Depp dans le rôle de Jack Sparrow, ou l'armée de soumises ayant investi la littérature érotique dans le sillage des énormissimes chiffres de ventes de 50 shades of Grey). Il me semble que l'inspiration de Carl Royer est effectivement à chercher de ce côté-ci, au moins en partie, et peut s'expliquer par le succès de la série télévisée Vikings, série lancée en 2013 et centrée sur les aventures de Ragnar Lothbrok, personnage plus légendaire qu'historique, et notamment le père d'un des protagonistes du roman de Carl Royer, Halfdan, leader de l'expédition danoise et partenaire de débauche de Nora. Le succès de l'épopée de George R. R. Martin, Game of Thrones, une autre manifestation de la popularité des univers à inspiration barbare, n'est sans doute pas non plus étranger au choix du sujet viking de la part de Carl Royer. Le plus important dans son inspiration me semble toutefois être le caractère "barbare" (entendez : sauvage ou peut-être originel) de l'époque choisie, ce qui fournit un environnement qui permet de représenter la force, le désir à l'état brut, un désir qui ne fait aucun cas des conventions sociales, et qui, de ce fait, aboutit à un dépaysement total du lecteur. S'y ajoute un élément qui n'est pas sans importance pour le récit, à savoir la confrontation du monde chrétien des Saxons et du monde païen des Danois, confrontation liée à des questions d'ordre moral en matière de liberté sexuelle.

On se rend vite compte du fait que l'intérêt principal du texte n'est pas d'ordre historique, le cadre défini par le choix du temps et du lieu servant plutôt à illustrer un côté primaire de la sexualité, une sexualité qui ne s'embarrasse aucunement de notions de morale et d'humanité, mais qui cherche à s'exprimer, de façon souvent très violente, quand et où le besoin se fait ressentir, peu importe la volonté du partenaire du moment. Et avec cela se pose inévitablement la question de la violence voire du viol, même si on peut avoir l'impression que l'auteur se croit dispensé, par le contexte historique, de se positionner à propos de cette dimension de son intrigue. À moins de vouloir se réfugier derrière la phrase trop connue de Térence (Homo sum, humani nihil a me alienum puto) on est, dans ce texte, vraiment très loin de toute considération morale ou humanitaire :

"Ça n’était pas leur truc aux Vikings, l’humanité."

Chroniqueur de littérature érotique, je me suis souvent posé des questions à propos de la légitimité de la violence dans les rapports sexuels, des rapports dont certains frôlent le viol de très, très près, comme par exemple dans Venise for ever de Myriam Blaylock. Dans la plupart des cas, c'est la notion du "jeu de rôle" ou du fantasme qui peut justifier de tels débordements, la violence étant, dans le premier cas, en quelque sorte consentie par un des partenaires et, dans le deuxième, seulement imaginée (cf. la nouvelle Arcane Amant du recueil Sexe cité de Stella Tanagra). Mais il y a de ces textes ou même cette feuille de vigne ne sert plus et que, défenseur ardent pourtant de la littérature érotique, adepte d'intrigues et de scénarios qui sortent de l'ordinaire et qui n'ont rien de vanillé, je me vois amené à me demander comment on peut se servir, de façon aussi ouverte et sans faire le moindre commentaire, du langage des violeurs, comme celui tenu par Denisc en train de se déchaîner sur Nora faite prisonnière. Certes, la situation et les antécédents des deux protagonistes peuvent expliquer son comportement, mais cela n'empêche qu'un tel langage peut faire peur, parce que c'est précisément celui des violeurs, de ceux qui essaient de justifier leurs actes en rejetant la faute sur leurs victimes :

"j’étais à peu près certain que la situation l’excitait, malgré tout le reste."

Je pense qu'il doit être permis, dans un texte littéraire, de parler du viol, et on peut même justifier la description d'un tel acte, mais le contexte - un récit érotique - me semble difficile, pour dire le moins, d'autant plus que les passages en question ne s'accompagnent d'aucun commentaire. Est-ce que l'escapade historique, escapade vers les terrains sombres des incursions barbares entrées dans le folklore comme une époque tout en brutalité, peut justifier de tels dérapages ? Au chroniqueur le rôle de soulever la question, au lecteur celui de se faire un avis...

Le texte présente un autre côté problématique, plus littéraire celui-ci, en ce qu'il concerne l'écriture elle-même. L'auteur s'est lancé un énorme défi, celui de rendre "en direct", dans une sorte de très long monologue, la pensée, la conscience, de ses deux protagonistes, Nora et Denisc, et de se glisser, en quelque sorte, dans la peau de deux personnages appartenant à une époque très reculée, aux moeurs profondément différents des nôtres. Malheureusement pour l'auteur, il faut une érudition sans faille alliée à une grande force littéraire pour se montrer à la hauteur d'un tel défi (relisez donc Scott !), et il faut constater que Carl Royer n'arrive pas à se hisser sur ces hauteurs-là. Il y a des phrases rendues presque indéchiffrables par l'usage peu habile du stream of consciosness, et la lecture se révèle démesurément difficile, par passages entiers, à cause d'une ponctuation au feeling et l'utilisation d'une sorte de langage parlé, dont voici une petite impression :

"et alors il me porta près du cairn, où qu’étaient de gros rochers bien plats, encastrés dans la terre."

Et parfois, on entend même raisonner l'homme du XXIe siècle, quand il s'agit par exemple de parler du clergé auquel on adresse, en plein IXe siècle (!), les reproches de la modernité en parlant "de leur richesse et de leur vice" (on pourrait aussi invoquer la notion de cliché). Question de détail, certes, mais à laquelle s'ajoutent de nombreux dérapages, et l'auteur fait naufrage, tour à tour, aux pieds de la Scylla de la réalité historique introduite par lui dans le récit et de la Charybde de l'usage d'un langage authentique censé rendre l'expression même de l'individu contemporain. Mais est-ce qu'on imagine sérieusement une femme saxonne du IXe siècle parler des "terminaisons nerveuses tout partout au fond de [son] vagin" ou un guerrier du Wessex se décrire comme "anesthésié par l’adrénaline" ? C'est contre de tels écueils que se brise l'ambition de l'auteur, et la bien trop grande distance qu'on sent entre le texte et l'Histoire aboutit au refus du lecteur de faire confiance à l'auteur. Ce qui est dommage dans la mesure où le texte contient des passages d'un réel intérêt et même d'une certaine intensité.

Femme de Vikings - Intégrale Couverture du livre Femme de Vikings - Intégrale
Carl Royer
Fiction
La Musardine
3 September 2015
186

Seconde moitié du IXe siècle, quelque part dans le comté de York. Terrifiés, bourgeois et paysans se terrent dans leurs villages : partout dans la campagne, débarqués sur le littoral comme chaque printemps, les Danois rôdent, pillent et violent. Emportée par la tourmente, Nora, jeune saxonne encore vierge, découvre le sexe et ses plaisirs face à l'ennemi juré. Les Vikings sont brutaux, insensibles, sans pitié. Pourtant, ils éveillent en elle des fantasmes dont elle n'avait pas soupçonné l'existence. Jusqu'où une paysanne retournée par le stupre peut-elle aller pour assouvir ses pulsions ? La loyauté, l'honneur, la raison... Ces mots ont-ils encore du sens face à l'appel du sexe ?