Agnès Martin-Lugand, Les gens heureux lisent et boivent du café

J’ai été dirigé vers ce premier roman d’Agnès Martin-Lugand, au titre quelque peu baroque, par un article d’une consœur, Chris Simon, autrice et blogueuse versée dans les questions de l’auto-édition et du numérique, sujet autour duquel elle a publié une série d’entretiens très enrichissants.

J’ai rarement connu un tel contraste entre l’ambiance soyeuse évoquée par le titre et la réalité de l’histoire que j’allais découvrir. Réalité qui prend la forme d’un coup de poing reçu en plein ventre, impossible à esquiver. Parce que Les gens heureux lisent et boivent du café, ce n’est pas la description de l’état d’âme des gens qu’on peut croiser dans ce texte, mais c’est le nom du café-librairie tenu par Diane et son compagnon, Félix, du temps que la vie semblait encore tenir ses promesses de bonheur. Et c’est même tout le contraire de la protagoniste dont on s’apprête à découvrir l’histoire, à savoir celle d’une jeune femme face à l’inconcevable, à la mort, sous forme d’un banal accident de la route, qui lui arrache, d’un seul et même coup, le mari et la fille de cinq ans. Et c’est l’histoire de cette douleur dont la morsure brûle tellement que l’être se consume tout entier, ne laissant qu’une ombre, sorte de dépouille déambulante, sans la force ni la volonté de vivre. C’est dans cet état de non-vie qu’on découvre Diane, prostrée par la catastrophe, barricadée au fond de son appartement où elle vit entourée de souvenirs, le refus incarné de reprendre la vie, voire d’accepter qu’on puisse ne fût-ce que concevoir l’idée d’un après. Avec comme seul élément qui cloche dans un tel arrangement, son meilleur ami et ancien collaborateur, Félix, qui s’occupe de Diane depuis la disparition de sa famille et essaie de la faire sortir de son cocon. C’est plus pour échapper aux avances de ce gay quelque peu déjanté que pour céder aux sirènes que celui-ci fait chanter que la jeune veuve décide de partir en Irlande. Destination qui s’impose parce que feu son mari rêvait de pintes de Guiness et d’escapades sur l’île verte et que c’est donc encore une façon de se rapprocher des morts.

Une fois arrivée à destination, un bled perdu quelque part sur la côte ouest de l’Irlande, elle reste… chez elle, se terre au fond de son cottage, calée dans son canapé face à la baie vitrée d’où elle glane des impressions d’une nature des plus sauvages. Mais, à quelques pas de son abri, il y a aussi une poignée de gens dont elle fuit, autant que faire se peut, la cordialité et un voisin détestable, ce qui, dans un premier temps, l’arrange parfaitement. C’est pourtant ce dernier qui, au bout d’un parcours marqué de coups, de poings et de gueule, fera sortir Diane de son antre et l’emmènera en excursion sur les îles d’Aran où elle sera confrontée à sa peur, extériorisée en vertige, et où elle permettra à Edward de la secourir. Excursion qui est suivie par un retour provisoire à la vie de femme, avec des gestes de femme, de séduction, mis en scène avec un mélange incomparable de pudeur et de crudité.

Mais l’histoire de Diane, et c’est là une des plus grandes mérites de l’auteur, ne se termine pas sur une telle overdose de sucré. Elle fait rebondir l’histoire, jette Diane dans le combat qu’est la vie, le combat de deviner et, dans la mesure du possible, de connaître, les autres, et de trouver sa place dans un ballet où des mains inconnues font valser les pions d’un jeu d’échec à la taille des Dieux. Et Agnès Martin-Lugand va au fond des remises en question, fouille les recoins cachés d’une âme révoltée en proie au désespoir, traque les soubresauts de la vie qui perce à travers les couches de tissu cicatrisé, tel la pousse de pissenlit que ne peuvent retenir, dans sa lente progression vers la lumière, le poids du béton et l’opacité de l’asphalte. Et le tout dans une langue dont on retient la sobriété, le refus des mots creux et des phrases qui se la pètent.

Quand on ferme le livre – ou plutôt : quand on éteint sa liseuse -, l’histoire de Diane n’est pas terminée. Non seulement parce qu’on la quitte au fond de son café où elle attend les clients, et qu’on la sait remplie de la volonté d’en découdre avec la vie, de sa façon calme et presque sereine, mais parce qu’elle continue à remuer les neurones des lecteurs. Parce qu’elle continue à trottiner dans nos têtes, petit bout de femme qui pleure, qui gueule et qui finit par se bouger le cul et qu’Agnès Martin-Lugand a réussi à doter d’une merveille incomparable : une vie.

Mise à jour

Le roman a connu un tel succès, quelques semaines seulement après sa sortie, qu’il a été repris par les Éditions Michel Lafon. Il y a quelques petits changements qui en résultent, comme par exemple l’attribution d’un nouveau numéro ISBN et la présence dans le catalogue d’Immatériel, librairie numérique de grand prestige qui ne répertorie pourtant pas les auteurs ayant choisi la voie de l’auto-édition. Ne serait-ce pas l’occasion de revenir sur cette politique-là ? Quoi qu’il en soit, je n’ai pas jugé utile de changer le texte où vous trouverez donc toujours mes remarques à propos de l’auto-édition.

Mise à jour bis

Agnès Martin-Lugand a été l’invitée du mois de février (2014) dans le merveilleux salon littéraire d’Aurélie Gaillot. L’entretien de ces deux femmes ravissantes fait revivre, le temps d’une lecture, l’ambiance des salons littéraires du XVIIIe siècle. Ne vous en privez pas !

Agnès Martin-Lugand, Les gens heureux lisent et boivent du café

Agnès Martin-Lugand
Les gens heureux lisent et boivent du café
Michel Lafon
ISBN : 9782749919997