Laure Phi­lips, Vice & Ver­tu

Le chan­tage sexuel semble être, pour un auteur de textes éro­tiques, un sujet pro­met­teur. On peut faci­le­ment s’en convaincre en reli­sant mon article consa­cré au roman de Jes­sy Drake qui, non content d’exploiter le sujet avec raf­fi­ne­ment, a choi­si d’en faire le titre de son texte : Le Chan­tage – Le cal­vaire d’une prof (ini­tia­le­ment paru sous le titre Une prof sous chan­tage). Ayant gar­dé un très bon sou­ve­nir de cette lec­ture (et ce mal­gré un tra­vail édi­to­rial des plus basiques), j’ai été aux anges quand je suis tom­bé, dans un groupe Face­book consa­cré aux auteurs éro­tiques, sur le titre de Laure Phi­lips, Vice & Ver­tu – Chro­nique d’une femme dévoyée, et je me suis dépê­ché pour obte­nir un exem­plaire sur le site d’une grande librai­rie numé­rique, titre que j’ai ensuite dévo­ré dans à peine quelques petites heures.

La pro­ta­go­niste, épouse modèle tout ce qu’il y a de plus sage et de plus ran­gée, se voit livrée au pou­voir d’un maître-chan­teur suite à de cer­taines mani­pu­la­tions finan­cières peu en accord avec la régle­men­ta­tion en vigueur. Obli­gée de céder aux avances pous­sées de celui-ci, elle est hor­ri­pi­lée de consta­ter qu’elle res­sent du plai­sir à se lais­ser prendre ain­si, de façon déci­dé­ment très peu roman­tique, par cette espèce de brute. Sa vie, elle en est consciente presque dès le départ, en pren­dra un coup et ne sera plus ce qu’elle avait été.

Je ne vais pas dévoi­ler les détails de l’intrigue, à vous de décou­vrir les scé­na­rios lubriques aux­quels la pro­ta­go­niste, de plus en plus en proie à l’indécence, se voit sou­mise où – signe de son pro­grès en la matière – qu’elle invente elle-même. Je vous pro­mets juste que c’est du crous­tillant. Je peux par contre vous révé­ler, et je ne m’en prive pas, que le texte est bien écrit, qu’on y trouve très peu de coquilles, et que l’intrigue est ron­de­ment menée, à un rythme qui s’en va cres­cen­do, à l’image de ce qui arrive à la pro­ta­go­niste qui se voit empor­tée dans le mael­ström d’une sexua­li­té de plus en plus débri­dée.

Inutile de pré­ci­ser qu’on y trou­ve­ra tous les scé­na­rios qui font la joie de l’initié : des péné­tra­tions à volon­té, peu importe l’orifice ou le nombre de bites, des fel­la­tions, le sexe à plu­sieurs, jusqu’à l’initiation au les­bia­nisme (sujet trai­té avec – pour ce qui est des goûts de votre ser­vi­teur –  bien trop de par­ci­mo­nie), tout y est, et la pro­ta­go­niste, sa réti­cence ini­tiale une fois sur­mon­tée, non seule­ment se lance à coeur joie dans les scé­na­rios inven­tés par son maître-chan­teur, mais crée ses propres jeux, sau­tant sur les occa­sions qui se pré­sentent, afin de pro­fi­ter un maxi­mum de sa toute nou­velle addi­ci­tion à la baga­telle. Tous ces détails n’ont rien d’extraordinaire et il suf­fit de consul­ter n’importe quel titre à deux balles pour en trou­ver en quan­ti­té impres­sion­nante. Mais ce sont l’écriture et la construc­tion, deux domaines qui ne sont jus­te­ment pas à la por­tée du pre­mier venu et que Lau­ra Phi­lips maî­trise de façon excel­lente, qui font toute la dif­fé­rence et qui per­mettent à l’auteure de don­ner un texte qu’on lit non seule­ment avec plai­sir, un texte qui non seule­ment fait ban­der ou mouiller ses lec­teurs et ses lec­trices (qu’on lui sou­haite nom­breuses), mais qui laisse un sou­ve­nir des plus agréables, un sou­ve­nir auquel on aime reve­nir et qui donne l’espoir de voir très bien­tôt paraître le tome 2 de ce roman qui, mal­heu­reu­se­ment, laisse le lec­teur sur sa faim …

Avant de conclure cet article et de vous lais­ser décou­vrir par vous-même cet excellent texte qui lar­ge­ment vaut la somme modique de 4,99 € deman­dée par l’auteure, une toute petite inter­ro­ga­tion à pro­pos du sujet et de la fas­ci­na­tion que celui-ci fait naître – à savoir le chan­tage sexuel. À moins qu’il ne faille dire l’épa­nouis­se­ment sexuel ? Parce que, après tout, le chan­tage, dans le cas du roman de Lau­ra Phi­lips, n’est que le coup de pouce ini­tial qui met la pro­ta­go­niste sur la route de la débauche, une route qu’elle emprunte avec beau­coup trop de faci­li­té pour ima­gi­ner qu’elle n’ait pas déjà au moins entre­vu un aper­çu de ce qui l’attendrait de l’autre côté de la sagesse matri­mo­niale. Le chan­tage devient donc une sorte de baguette magique confé­rant au sujet la force néces­saire pour se libé­rer des contraintes, l’obligeant à faire face à ses pul­sions, à se mettre en route vers une sexua­li­té plei­ne­ment épa­nouie. Qui ne rêve­rait d’être sujet à un tel chan­tage ? Mais, de l’autre côté, qui, pré­ci­sé­ment, vou­drait subir un tel chan­tage ? Chan­tage qui menace de faire crou­ler le bâti­ment patiem­ment construit d’une vie (ou de deux vies plu­tôt) ? D’aliéner les amis qui se pose­raient sans doute des ques­tions à pro­pos de la vie nou­velle qu’on se voit contraint d’embrasser ? Et qui pour­rait faire tarir les sources qui ali­mentent cette même vie ? Un chan­tage qui condui­rait, en somme, à une remise en ques­tion de la capa­ci­té de l’individu de prendre les déci­sions le concer­nant, l’abdication en quelque sorte, après des siècles de Lumières, du libre arbitre. Mais n’est-ce pas un phé­no­mène qui se trouve à la base d’une bonne par­tie de la pro­duc­tion éro­tique contem­po­raine avec ses myriades de sou­mises et d’esclaves qui enva­hissent les textes au point d’être deve­nues un ingré­dient pou­vant presque garan­tir l’attention des médias ? On se demande si l’individu, dans la mesure où celui-ci puisse encore exis­ter, ne souffre d’un sur­plus de liberté(s), au point de fan­tas­mer dans ses rêves les plus fous sur les contraintes – phy­siques aus­si bien que psy­chiques – qui, comble du para­doxe, le met­traient dans la voie de la libé­ra­tion et de l’épanouissement. Une belle leçon admi­nis­trée par Laure Phi­lips grâce à son texte si peu pré­ten­tieux. Leçon qui en dit long sur la valeur de la lit­té­ra­ture éro­tique, lit­té­ra­ture que cer­tains vou­draient pour­tant relé­guer dans les coins obs­curs de la toile quand elle oblige ses lec­teurs à des inter­ro­ga­tions qui sont le fon­de­ment même de la ques­tion de la liber­té.

Un gros coup de cha­peau devant ce roman et son auteure. C’est de tels textes qu’il nous faut, per­ti­nents et sans pré­ten­tion, axés sur les inter­ro­ga­tions fon­da­men­tales que cha­cun se pose, de façon plus ou moins ouverte, avant de ter­mi­ner son par­cours. Vive­ment la suite !

Laure Philips, Vice & VertuLaure Phi­lips
Vice & Ver­tu
Auto-édi­tion
ISBN : 9782955334911