Sinistre Ange, Annie and the Sybian

De temps en temps, mes fidèles lec­teurs le savent, je me fais plai­sir en m’of­frant des incur­sions dans les domaines de la lit­té­ra­ture anglo-saxonne, des esca­pades qui me per­mettent d’in­tro­duire une cer­taine diver­si­té dans les colonnes de la Bauge lit­té­raire, d’y faire souf­fler une brise riche d’ef­fluves marines pour avoir tra­ver­sé l’o­céan, et de chan­ger un peu d’am­biance en offrant aux inter­nautes le moyen de se frot­ter à des auteurs d’outre-Atlan­tique dont l’ap­proche n’est pas tout à fait la même que celle de nos écri­vains hexa­go­naux, même si les sujets, for­cé­ment, se res­semblent. Encore que j’ai l’im­pres­sion d’a­voir remar­qué une plus grande varié­té chez nos consœurs et confrères amé­ri­cains, une plus grande har­diesse quand il s’a­git de construire des textes autour des pra­tiques peu com­munes comme celle des vaches humaines et la lac­ta­tion for­cée ou encore celle des machines à bai­ser. Si ces sujets ne sont pas absents du domaine fran­co­phone, une recherche même som­maire montre la plus grande diver­si­té du côté de nos amis anglo­phones. Aujourd’­hui, j’ai le plai­sir de pou­voir vous par­ler de Annie and the Sybian,  Annie étant une jeune Amé­ri­caine d’à peine dix-huit ans qui rêve de che­vau­cher une « Sybian », une célèbre variante des machines à bai­ser sus-men­tion­nées, et dont le fan­tasme est d’être prise en main afin de vaincre les réti­cences qu’une édu­ca­tion trop orien­tée vers les conve­nances a mises entre elle et le plai­sir. Et celui-ci, vous allez le voir, doit être exces­sif pour la combler.

L’his­toire d’An­nie est signée par Sinistre Ange, le pseu­do d’une autrice par ailleurs connue comme Gol­den Angel – un pseu­do au car­ré, si vous vou­lez. Celle-ci, si elle aborde assez sys­té­ma­ti­que­ment des sujets comme le BDSM, y met aus­si une forte dose de romance ou, pour le dire avec elle : « She is […] a big fan of hap­pi­ly-ever-afters. » [1]Gol­den Angel, le site de l’au­trice sur Ama­zon. Quand elle se glisse par contre dans la peau de l’Ange sinistre, l’am­biance change et le sexe n’a plus besoin de sen­ti­ments pour être jus­ti­fié, une approche qui peut nous paraître plus qu’é­vi­dente, à nous autres Euro­péens, mais sans doute jugée assez incen­diaire outre-Atlan­tique pour jus­ti­fier la mise en place d’une cer­taine ségré­ga­tion entre les publics visés. L’au­trice elle-même insiste sur le côté char­nel de ses récits : 

« Sinistre Ange is the alter ego of Gol­den Angel and explores some of the dar­ker sides of ero­ti­ca – kink, fetish, super­na­tu­ral crea­tures, bree­ding fan­ta­sies, etc. You might find some love in these books, but they are not neces­sa­ri­ly romances ; the focus is on the fan­ta­sy and the phy­si­cal inter­ac­tions bet­ween cha­rac­ters. » [2]Gol­den Angel, Titles by Sinistre Ange

J’a­dore cette sobrié­té quand il s’a­git d’an­non­cer la cou­leur et de par­ler de ce qui fait pré­ci­sé­ment le charme des textes de Sinistre Ange : « the phy­si­cal inter­ac­tions bet­ween cha­rac­ters ». Cela veut dire rien d’autre que ses per­son­nages veulent avant tout bai­ser, être com­blés par tous les ori­fices, pas­ser au-delà des conven­tions, se libé­rer, sans pour autant s’embarrasser de sen­ti­ments et de rela­tions autre que sexuelles. Comme Annie qui passe ses heures libres à vision­ner des vidéos de femmes contraintes à des orgasmes en série infli­gés par les machines à bai­ser, ces mêmes robots que Char­lie For­te­nis – pour intro­duire un per­son­nage bien de chez nous – met régu­liè­re­ment à l’hon­neur dans ses ses­sions de cam­girl. Et si ce ne sont pas pré­ci­sé­ment des Sybian que Char­lie che­vauche, cela donne quand même une petite idée à pro­pos de ces caval­cades si remar­qua­ble­ment fan­tas­mées par Annie :

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Annie, donc. Après une pre­mière année à l’u­ni­ver­si­té – une année dont la jeune fille a pro­fi­té pour se débar­ras­ser de  son état de vierge – celle-ci est de retour à la mai­son de ses parents pour y pas­ser les vacances. Mais, au lieu de revoir les copines, elle regrette la soli­tude de sa chambre d’é­tu­diant où elle ado­rait pas­ser des heures et des heures col­lée à l’é­cran de son ordi­na­teur à dévo­rer des textes de cul avec leurs défi­lés de filles et de femmes sujettes aux pra­tiques sado-maso­chistes, des pra­tiques qui se foca­lisent, pour la jeune femme, dans l’i­dée du Sybian, cette machine aus­si per­verse que mythique, ins­tru­ment d’une totale sou­mis­sion au plaisir :

« I was dying to ride a Sybian. A fucking machine that wouldn’t stop ? Yeah, that soun­ded pret­ty awe­some. Even hot­ter if I was tied to it and for­ced to ride until I pas­sed out from orgasms. » [3]Ange, Sinistre. Annie and the Sybian (Annie’s Ero­tic Adven­tures Book 1) (Empla­ce­ments du Kindle 48–49). UNKNOWN. Édi­tion du Kindle.

C’est depuis que Marc, un voi­sin de ses parents, lui en a par­lé que l’i­dée de se faire défon­cer par une machine aus­si infa­ti­gable qu’in­sen­sible ne la lâche plus et quand elle reprend son acti­vi­té de house-sit­ter, elle met tout en œuvre pour s’in­tro­duire dans la pièce inter­dite que la pré­sence de la machine convoi­tée a depuis long­temps trans­for­mée pour elle en pays de Cocagne. L’i­né­vi­table se pro­duit, et Annie, com­blée, découvre que la machine est effec­ti­ve­ment tout ce qu’elle a pu ima­gi­ner. Et c’est là qu’in­ter­vient, avec une rare effi­ca­ci­té, l’au­trice qui, loin de se conten­ter d’aus­si peu, envoie sa pro­ta­go­niste dans une des­cente aux enfers orgas­miques que celle-ci est loin d’i­ma­gi­ner aus­si cruel­le­ment intenses, à tra­vers une série de ren­dez-vous la pous­sant, avec la force irré­sis­tible des dési­rs, à la ren­contre de ses fan­tasmes qui ne demandent plus qu’à se réa­li­ser, à se trans­for­mer en expé­riences, la met­tant au défi de confron­ter ses réti­cences et de se libé­rer des emprises d’une édu­ca­tion qui a fait bien peu de cas de la notion de « plai­sir ». Et quand, à chaque fois qu’An­nie, au bout d’une série d’or­gasmes les uns plus rava­geurs que les autres, des­cend de l’en­gin, épui­sée et à bout de force, on l’i­ma­gine au bout de ses peines, l’au­trice, à tra­vers les exi­gences de Marc, lui fait fran­chir une étape sup­plé­men­taire. Et Sinistre Ange excelle à mon­trer l’ef­fet sur Annie des défis tou­jours plus pous­sés, comme ces godes tou­jours plus énormes qu’elle doit mon­ter pour che­vau­cher vers son but à tra­vers des efforts tou­jours plus dou­lou­reux, ou des prix tou­jours plus éle­vés que Marc lui fait ver­ser en nature.

À lire :
Christine Dupond-d'Angeac, Les ravages du Baba au rhum (sans rhum)

L’in­té­rêt du lec­teur est cap­té par une écri­ture tou­jours claire, mise au ser­vice d’un désir dont l’in­ten­si­té, loin de fai­blir, n’est ren­due que plus aiguë à tra­vers les épreuves. Et l’au­trice excelle à rendre la force de ce désir irré­sis­tible qui rend la jeune Annie capable de trans­gres­ser, de pas­ser au-delà des inter­dits et des « que dira-t-on ». Il lui suf­fit d’en­tre­voir la pos­si­bi­li­té de vivre ses dési­rs pour la rendre capable de pas­ser à tra­vers toutes les épreuves. Marc, mis au cou­rant des ébats soli­taires d’An­nie par une camé­ra ayant échap­pé à l’at­ten­tion de la jeune fille obnu­bi­lée par l’ob­jet de ses dési­rs, lui pro­pose de reve­nir dès que cela lui chante ? Annie se pré­sente à sa porte pour lui pro­po­ser un mar­ché afin de faire dis­pa­raître l’en­re­gis­tre­ment. Marc lui ayant annon­cé d’aug­men­ter le prix, elle revient au ren­dez-vous, prête à tout après avoir fait face à la honte et aux remises en ques­tion, si seule­ment elle peut mon­ter la machine, retrou­ver les peines exquises des orgasmes rava­geurs. On la voit ain­si reve­nir à la charge, aspi­rée par le tour­billon des dési­rs, mais ren­due plus forte grâce aux épreuves. Et c’est du haut de la machine, triom­pha­trice entra­vée offerte aux regards et aux godes méca­niques lui labou­rant les chairs, qu’elle domine le spec­tacle, forte de ses orgasmes et de sa volon­té d’al­ler jus­qu’au bout du plaisir.

Si vous maî­tri­sez la langue de Sha­kes­peare, un seul conseil : Accueillez Annie dans l’in­ti­mi­té de votre liseuse, enfer­mez-vous quelque part avec elle et tenez-lui la main quand elle grimpe sur la machine pour s’en­voyer en l’air. Et cette fille-là, je vous l’as­sure, elle n’est pas près de retomber.

Ange Sinistre, Annie and the SybianSinistre Ange
Annie and the Sybian
Auto-édition
ASIN : B06XBFLKL1

Réfé­rences

Réfé­rences
1 Gol­den Angel, le site de l’au­trice sur Ama­zon.
2 Gol­den Angel, Titles by Sinistre Ange
3 Ange, Sinistre. Annie and the Sybian (Annie’s Ero­tic Adven­tures Book 1) (Empla­ce­ments du Kindle 48–49). UNKNOWN. Édi­tion du Kindle.

Josep Giró, La nouvelle Marianne