Nadine Mon­fils, La vieille qui vou­lait tuer le bon dieu

Elle est de retour. Mémé Cor­ne­muse, la vieille qui, après Les vacances d’un serial killer et La petite Fêlée aux allu­mettes, s’embarque dans une troi­sième aven­ture dont le titre donne la mesure  de son ambi­tion déme­su­rée et futile à la fois : La vieille qui vou­lait tuer le bon dieu.

Tout se passe, comme tou­jours, à Pan­dore, ville de nulle part aux drôles de relents d’une Bel­gique popu­laire et sur­réa­liste où, cette fois-ci, vient cré­cher, dans un couvent, une cri­mi­nelle au nom ren­du bizar­re­ment fami­lier par les faits divers très récents du Plat Pays. Et où les crimes, à l’i­mage de la pein­ture d’un Magritte ou d’un Del­vaux, peuvent atteindre à des dimen­sions sur­na­tu­relles, comme les assas­si­nats de La petite Fêlée qui sont de véri­tables re-enact­ments des contes de fées d’antan. N’y manquent pas non plus les ingré­dients locaux, comme les bou­lettes à la sauce lapin (plat lié­geois sacré­ment bon), ou le par­ler bruxel­lois qui par­fois néces­site une note de bas de page pour être com­pris par nos ami(e)s outre-Quié­vrain.

Cette fois-ci, nous retrou­vons la Cor­ne­muse, virée manu mili­ta­ri de son bou­lot chez les flics, en pleine exer­cice du métier de concierge, dans un immeuble où la vie a dépo­sé, au fil des années, sa lie de tarés. Un genre dont les spé­ci­mens ne manquent pas, à Pan­dore, et dont la décou­verte, au fur et à mesure des enquêtes de Ginette, veuve de fraîche date, et des ren­contres de Cor­ne­muse, révèle une socié­té dont la folie est à la mesure des ambi­tions cri­mi­nelles de la pro­ta­go­niste – mes­quines et déme­su­rées à la fois. C’est donc en com­pa­gnie de ces deux mégères que le lec­teur décou­vri­ra la faune ter­rée dans les sept étages de l’im­meuble en ques­tion, sans bien sûr oublier les niches éco­lo­giques que consti­tuent la cour et la cave et dont les occu­pants méritent tout l’in­té­rêt d’un lec­teur bizar­re­ment recon­ver­ti en ento­mo­lo­giste.

Il va de soi que le bou­lot qui fait vrai­ment chauf­fer les méninges de la Cor­ne­muse, ce n’est pas le coup occa­sion­nel de ser­pillière (ou plu­tôt de tor­chon, pour mettre à l’hon­neur le par­ler du ter­roir) pour net­toyer les paliers, mais la pré­pa­ra­tion du casse qui pour­rait enfin la sor­tir de la misère et lui per­mettre de cou­ler ses jours sous un ciel bien plus clé­ment qu’à Pan­dore. Pas de bol, le hasard (à moins que ce soit la Pro­vi­dence) n’est pas son ami. Elle se retrouve, grâce aux agis­se­ments des loca­taires, avec sur le bras des cadavres et une voi­sine cri­mi­nelle ins­tal­lée dans le couvent d’en-face qui sus­cite l’in­té­rêt bien trop vif, au  goût de la Cor­ne­muse, des médias. On com­prend que celle-ci n’a pas inté­rêt à se mettre sur le dos des gens en train de four­rer leurs pifs là où il ne faut pas, que ce soit ses anciens col­lègues de la volaille ou encore des jour­na­listes foui­neurs.

Si ce pre­mier pro­jet échoue, mal­gré toute l’éner­gie déployée par la grand-mère et son aco­lyte, suite au démé­na­ge­ment de leur voi­sin le joaillier, tout n’est pas per­du, parce qu’il lui tombe du ciel un fils deve­nu, par le plus impro­bable des hasards, ban­quier. Qui dit ban­quier sent le fric, et voi­ci la Cor­ne­muse embar­quée dans un deuxième pro­jet avec tou­te­fois tou­jours la même ambi­tion : avoir de pognon plein les mains pour déser­ter les parages pas si doux que ça de Pan­dore. Je vous laisse devi­ner l’is­sue de cette entre­prise peu louable et les consé­quences qui en résultent. Petit indice : le titre du livre donne une indi­ca­tion.

La lec­ture d’un livre signé Nadine Mon­fils, avec ses per­son­nages qu’on ne risque pas de croi­ser ailleurs que dans les cou­lisses de Pan­dore, ani­més – et illu­mi­nés – par le feu sacré d’une ima­gi­na­tion par­ti­cu­liè­re­ment débri­dée, c’est tou­jours un plai­sir. Plai­sir certes assez par­ti­cu­lier, mais plai­sir quand même. Mais, et je dois l’a­vouer presque mal­gré moi, le plai­sir n’est pas à la hau­teur de celui qu’on est en droit d’at­tendre après le chef d’œuvre que fut La petite Fêlée. Il y a comme un manque d’u­ni­té, de consé­quence, comme si quelque esprit malin lui avait cou­pé sous le nez le fil d’A­riane qui aurait pu la gui­der à tra­vers ce laby­rinthe où les ren­contres gra­tuites et les culs de sac sont peut-être un peu trop nom­breux. L’ab­sence des habi­tués du com­mi­co local, y est-elle pour quelque chose ? Les godasses jaunes, le fils Cor­ne­muse, la cri­mi­nelle au couvent, les voi­sins déjan­tés dont cer­tains ne dépassent pas la qua­li­té de figu­rants dans une intrigue qui ne les concerne pas plus que ça, le coup de ton­nerre (ou plu­tôt de fusil) de la fin que rien ne pré­pare vrai­ment – il y a bien trop de fils dans cette bro­de­rie qui ne sont reliés à rien d’autre pour qu’on puisse plei­ne­ment pro­fi­ter de la pro­fon­deur qui convien­drait à une ville comme Pan­dore, où le pro­me­neur est tou­jours près de frô­ler une faille dans le tis­su du quo­ti­dien et où les hommes au cha­peau boule attendent qu’on leur glisse dans la poche les billets où s’ins­crivent les vœux les plus chers des habi­tants. Et pour­tant, mal­gré ces quelques fai­blesses, quel plai­sir que de patau­ger dans une réa­li­té aus­si juteuse, quelle joie que de se lais­ser empor­ter par une ima­gi­na­tion telle que celle de Nadine Mon­fils.

 

Nadine Monfils présente la troisième aventure de Mémé Cornemuse : La vieille qui voulait tuer le bon dieuNadine Mon­fils
La vieille qui vou­lait tuer le bon dieu
Bel­fond
ISBN : 978–2714454515