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Michel Tor­res, Aris­ti­de. La Saga de Mô, t. 2

Il y a parfois de ces textes qu'il faut conquérir avant de pouvoir les apprécier. Mieux encore, il faut savoir se les approprier, les sonder jusqu'au fond de leurs abîmes, échouer dans leurs bas-fonds cachés, palper le verbe qui se dérobe à force de s'exhiber - des textes revêches donc qu'il ne faut pas seulement lire, mais travailler. Aristide, deuxième tome de la Saga de Mô qui a si brillamment commencé sa carrière littéraire il y a six mois avec La Meneuse, texte coup de cœur du Sanglier, appartient à cette catégorie, et il m'a fallu un travail acharné avant de pouvoir percer son mystère, un mystère qui, au lieu de te sauter à la figure pour te traîner de force dans son repère souterrain, guette dans le noir pour y attendre le lecteur assez courageux pour apprécier la beauté farouche.

Dix ans ont passé depuis les vendanges sanglants de 1960. Le cadavre de la Meneuse est bien enterré, et Mô est sorti de l'enfance. Mais le temps qui passe ne saurait abîmer les fantômes qui continuent à rôder, comme ceux de la famille belge dont l'assassin n'a toujours pas été retrouvé. Mô ne fréquente plus la Comtesse, domaine viticole et scène du carnaval grotesque et sanguinaire du premier épisode. Il s'est établi en marge de la société de Marseillan, dans un squat au fin fond de la plage, coin tranquille et à l'abri des curieux, qu'il partage avec Aristide, le géant microcéphale dont il a hérité après la mort du père adoptif de celui-ci, Manuel le berger, l'anarchiste espagnol venu s'installer dans le coin après la défaite des Républicains d'outre-Pyrénées en 1939.

Aristide, héros éponyme du deuxième volume, dont la force tellurique n'est pas sans rappeler celle d'Antée, le géant qui devait rester en contact avec la terre maternelle sous peine de crever étouffé entre les bras d'Hercule, Aristide donc qui est apparu, dès les premières lignes du premier volume de la Saga, comme l'incarnation même de la Terre1, l'élément à l'honneur dans l'univers dionysiaque de la Vigne avec ses ceps gorgés de soleil et ses caves profondes, change d'enseigne et vient rejoindre Mô sur sa plagette où celui-ci habite

"une bicoque de sac et de corde, étanche comme un bateau, haubanée de bouts, ramassée, étayée du bois des naufrages et coiffée des épaves du temps"

On dirait un bout de mer échoué sur la plage, une baraque qui ressemble plus à un bateau qu'à autre chose et qui introduit, dès les premières lignes, l'élément qui marquera de son sceau le deuxième épisode de la Saga, l'Eau. Présente déjà dans le premier volume avec le Canal du Midi et le bref séjour des adolescents à la plage, elle peut maintenant être comptée au nombre des protagonistes. Mô emmènera Aristide dans des expéditions sous-marines pour y braconner, des palourdes d'abord et des amphores ensuite. Plus tard, quand les premiers doutes se seront installés à propos des jeunes filles disparues, il l'embarquera dans des expéditions insulaires jusqu'en Grèce, à Mykonos et à Amorgos où d'autres excursions maritimes viendront compléter la palette aux couleurs de l'océan. Mais l'eau, tout comme la terre, ne saurait être le domaine de l'unique beauté. La mort y rôde avec ses cadavres, que ce soit sous le soleil des îles grecques ou dans les fosses profondes que remplissent les eaux troubles du Canal de Midi.

Il y a évidemment du policier là-dedans, parce que qui dit "disparition de jeunes filles" et "cadavres" doit obligatoirement passer par "soupçon" et "enquête" avant de conclure par "condamnation", et Aristide se révèle  un des héritiers du "petit Albert", l'assassin simple d'esprit de Frédéric Dürrenmatt dans la Promesse, ce requiem pour le polar de 1958. Mais Aristide est bien plus qu'un banal policier où il s'agirait de traquer le coupable. En évoquant sa région natale peuplée de personnages qu'on imaginerait tout droit sortis d'un film de Pasolini, Michel Torres en fait une terre mythologique qui s'enfonce loin dans le passé et qu'on s'étonne presque de pouvoir retrouver sur des cartes IGN ou Google, tellement on la croirait lointaine et inaccessible à tout effort autre qu'imaginaire.

Mais le mal guette au cœur même de ces terres mythologiques, tapi dans ses profondeurs - maritimes aussi bien que terriennes - et il n'y a que le feu pour les purger, le feu qui pourtant ne peut passer sans noircir et consommer ceux qui y touchent de trop près, comme le soleil qu'on a intérêt à éviter, sous peine de connaître et de partager le sort d'Icare.

Aristide, c'est un texte pétri de références mythologiques, et comment en pourrait-il être autrement, le Languedoc étant, avec sa façade maritime, une des vieilles terres méditerranéennes, terme plus en rapport avec les anciennes civilisations orientales qu'avec les réalités géographiques. Rapport souligné encore par le voyage des protagonistes dans les îles grecques et la chasse aux amphores dont la présence est la preuve tangible de l'introduction de l'espace mythologique des Anciens. Aux lecteurs maintenant le plaisir de se laisser emporter par les multiples engrenages, de percer à travers les couches successives savamment agencées par  Michel Torres dans l'espoir de pénétrer jusqu'au cœur de l'énigme.

Je laisserai votre plaisir entier en m'empêchant de vous dévoiler quoi que ce soit de précis, mais soyez assurés que l'effort de suivre la construction élaborée de cet univers textuel constitue déjà un plaisir bien réel, plaisir qui s'ajoute à celui des découvertes que vous pourriez faire en suivant les traces de cet écrivain tout à fait remarquable. Aristide, c'est, au fond, un autre morceau du grand puzzle annoncé qui promet, une fois terminé, de verser une lumière inouïe de clarté sur la région que Michel Torres étale sous les yeux de ses lecteurs ébahis.

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  1. Il suffit de suivre le cortège des "fous de l'an mille", ouvert comme par hasard par le colosse qui porte, "cloué sur un mât" un "mannequin bourré de foin", mannequin qui sera ensuite "planté [...] entre ses jambes-poteaux", invitation à tout ce monde débridé de se poser "à même le sol de terre battue". []
Aristide Couverture du livre Aristide
La Saga de Mô, t. 2
Michel Torres
Fiction
Publie.net
1 décembre 2014
fichier numérique (PDF, EPUB, Kindle)
441

Au bout de la jetée : la fin du voyage, le domaine que j’aurais voulu sans partage, de l’eau, des bêtes marines, des oiseaux et de la sauvagine.

Sur cette frontière, un cyclope, le phare des Onglous, veille de son œil rouge le Canal du Midi et mon étang de Thau. Au loin, la colline de Sète allume ses milliers de lanternes et les vagues se brisent à nos pieds sur les rochers. Du haut de mes vingt ans, me voilà chef de bande : à ma gauche Aristide, le géant simplet, qui m'est tombé dans les bras comme un grand gamin quand le vieux Manuel s'est pendu ; à ma droite, Malika, notre lionne boiteuse, notre amoureuse, arrivée sans crier gare et chamboulant notre fragile équilibre. Ça sonne paisible, mais dans la nuit habitée de la lagune, autour de notre cabane de bric et de broc, un monstre rôde et des gamines s'évaporent dans la nature...

Michel Tor­res, La Meneu­se. La Saga de Mô, t. 1

L'été avec ses Lectures estivales, c'est déjà presque de l'Histoire ancienne, mais voici que l'automne commence sur les chapeaux de roues avec un texte superbe que nous devons à la plume de Michel Torres et aux ambitions éditoriales de Publie.net, éditeur de renom et de qualité qui s'est lancé dans un projet ambitieux en nous annonçant rien moins qu'une série de six titres, La Saga de Mô, inaugurée par le volume que nous présentons aujourd'hui à nos lecteurs, La Meneuse. Il faut sans doute préciser que le titre est déjà sorti au joli mois de mai, et que j'ai été quelque peu retardé par mon amour de la plage (ou devrais-je dire par mon amour de l'amour à la plage ?), mais peu importe, il m'a nargué pendant de longues semaines, et je me suis jeté dessus à la première occasion. Et je ne l'ai pas regretté, bien au contraire.

J'ai l'habitude, chaque fois que je reçois un nouveau titre, de jeter un coup d’œil dans le premier chapitre, de glaner quelques phrases par-ci, par-là, au gré des divagations de mes doigts sur le clavier, et j'avais gardé, de La Meneuse, le souvenir d'une écriture aussi vivace et singulière que je me suis déjà sérieusement demandé si le texte avait seulement des chances d'être à la hauteur de mes attentes. Comment vous dire ? Je n'ai pas seulement pas été déçu, j'ai littéralement été ravi par la force brute de cet auteur qui a su, avec une griffe impitoyable, déchirer le voile de l'Histoire et me transporter dans un temps si peu distant et si profondément révolu pourtant qu'on se croirait revenu à l'âge des légendes. Le tout s'ouvre sur un cortège qui n'a rien à envier à celui qui traverse le chef d’œuvre d'Ingmar Bergman, Le septième sceau, cortège intemporel de tous les carnavals du monde où la mort se frotte aux vivants, où le grotesque ré-intègre, le temps de quelques heures, de quelques jours tout au plus, la caravane des mortels qui s'achemine, inexorablement, vers la fin de toutes choses. C'est le temps des vendanges, dans un domaine du sud de la France, près de Marseillan et du bassin de Thau, mais l'aventure qui vient de s'ouvrir ne tardera pas à sortir de ce cadre si précis et si bien ancré dans le terroir pour guider le lecteur vers un rendez-vous des plus impitoyables avec l'Histoire et les blessures que cette garce-là tend à infliger à celles et à ceux qui sont obligés de la faire, la subir, la vivre et - finalement - d'en crever.

Au cœur de tout cela, un gamin, Mô, quelque part entre enfance et adolescence, déjà suffisamment attiré par les charmes des filles pour se perdre dans ses rêvasseries, mais assez enfant encore pour se laisser engloutir par les récits et les légendes puisés un peu partout, dans les rayons des bibliothèques, dans les colonnes du journal et sur les lèvres des vieilles et de des vieux. Ces récits, il s'en gave tellement qu'il doit les faire sortir, et il profite pour ce faire des nuits, temps précieux où le monde adulte s'endort pour laisser en liberté les enfants qui, eux, prennent le large, s'engouffrent dans les marais avec leurs les bas-fonds où pourrissent les légendes et les siècles, pour en tirer les cadavres mal décomposés. Et quand ils reviennent vers les rivages du présent chargés de ce poids immonde, c'est pour découvrir que d'autres cadavres s'y promènent en liberté. Doucement, un monde rempli de douleur se révèle devant les yeux écorchés, et les vers de Baudelaire trempés dans le sang et le vin sonnent la cadence de cette descente aux enfers.

Tout ça se passe en 1960, quatre ans seulement avant ma naissance, mais le parfum que respire ce récit pourrait être celui de la prise de Jérusalem par les croisés ou celle de Constantinople par les Ottomans. Michel Torres s'empare de nos mains pour nous emmener vers des terres traîtres où les pieds s'enfoncent dans la vase. Où les relents d'un passé en décomposition s'échappent en bulles puantes qu'on est forcé à respirer sous peine de crever asphyxié, mais il ne faut pas espérer de se réveiller des cauchemars qu'elles font germer dans nos cervelles empoisonnées. La rencontre que prépare le récit si bien construit du premier volume de la Saga de Mô se révèle fatale non seulement pour la Meneuse, mais aussi et surtout pour les illusions et les rêves enfiévrés de l'enfance, une enfance promise à se dissoudre dans l'univers des adultes qui se dévoile si impitoyablement devant les yeux mêmes de celui qui est obligé de mettre tout ça en récit, Mô.

On sait que le numérique ne suit pas les mêmes lois que l'édition classique avec ses événements commercialo-littéraires préparés de longue date, et ne jouit surtout pas de la même attention de la part des médias absorbés par le cortège des rentrées - littéraires ou autre, mais Publie.net n'aurait pu choisir un meilleur moment que le printemps pour révéler un auteur comme Michel Torres avec ses textes qui font ressusciter un monde en pleine fermentation, un monde où les fleurs plongent les racines dans les eaux des cadavres, un monde qui engendre la beauté en se décomposant. Parce que, si les paradis ne sauraient être qu'artificiels, la réalité, ô lecteur, te fracasse la gueule au-delà de tout espoir sauf celui de t'embarquer pour l'hiver pour y cacher tes misères au fond du froid et de l'obscurité.

Prochain rendez-vous avec un auteur à ne pas rater : Aristide, tome 2 de la Saga de Mô, disponible à partir du 01 décembre, dans toutes les bonnes librairies numériques.

 

La Meneuse Couverture du livre La Meneuse
La Saga de Mô, t. 1
Michel Torres
Fiction
Publie.net
25 mai 2014
fichier numérique (PDF, EPUB, Kindle)
350

Vendange 1960.

Le soleil se couche rouge.

Le conteur, Mô, un gamin de douze ans à la langue bien pendue, entêté comme personne, démêle les fils d’un polar haletant, labyrinthe en forme de cauchemar éveillé. Avec son ami Aristide, géant microcéphale à cervelle de moineau, et sa bande de gosses effrontés, il rôde dans le noir et s’interroge : qui a tué la belle Meneuse ?

La horde poussiéreuse des vendangeurs, hantée de dangereux secrets, suit les sillons que creuse le sang dans les vignes. Dans le marais et sur l’île interdite, quand survient la nuit, veillent les sentinelles aux crânes de morts. Mais quel est donc cet étrange endroit où règne le réalisme magique ?

Voici l’ethnographie sanglante d’un microcosme sudiste, le début d’un long conte noir, l'enfance d’une vie : la Saga de Mô.

Ce volume est le premier d'une série de six titres, à la croisée du polar et du fantastique, et qui seront publiés en numérique et papier. Rendez-vous sur le site officiel du livre pour découvrir l'univers de Mô : http://lasagademo.publie.net

Alex Nicol, Le son­neur noir du bagad Quim­per

Au cœur des textes d'Alex Nicol, il y a bien sûr Gwenn et Soazic Rosmadec, un couple fasciné par les enquêtes et les affaires sordides, mais on y trouve aussi et surtout la Bretagne avec ses hommes, ses traditions, ses métiers et ses paysages, une région non seulement fièrement propulsée (et revendiquée) par l'auteur, mais essentielle à son écriture. Parce que, au même titre qu'on ne peut imaginer les commissaires Brunetti sans Venise et Wallander sans la Scanie, la péninsule bretonne est tout simplement inséparable des aventures des Rosmadec. Gwenn, pour sa part, écrivain public, ancien journaliste enquêteur, Breton jusqu'à la moelle, se trouve irrésistiblement attiré par toutes sortes d'embrouilles, attraction qui le conduit irrémédiablement dans le plus beau des pétrins, et ce dès le début de sa carrière littéraire entamée en 2006 dans une aventure qui a conduit son protagoniste à "mettre le doigt sur un passé douloureux"1 pour éclaircir des Mystères en Finistère, levant au passage quelques lapins aux intentions tout sauf pacifiques. Et Soazic, quant à elle, se révèle la compagne tout aussi séduisante qu'inséparable sans laquelle son mari se retrouverait privé d'une bonne partie de l'intelligence dont il a besoin pour venir au bout du mystère.

On se doute donc que, quand Gwenn se trouve invité par la gendarmerie à se rendre à la morgue de Pont-l'Abbé, il ne s'agisse du point de départ d'un voyage en eaux troubles. Seulement, ces eaux-là, elles viennent de lâcher le cadavre d'un noir dont Gwenn croisera la sosie peu après en la personne du sonneur noir, personnage éponyme du texte qui nous occupe. Le mystère qui entoure le noyé et les origines de son frère, Marc Saïd Le Dantec, conduira les Rosmadec à Mayotte où, à mi-chemin entre le continent africain et sa plus grande île, Madagascar, Gwenn et Soazic se retrouveront confrontés à une nature luxuriante, une Histoire sombrée dont le souvenir agite toujours les esprits, et un personnage sordide qui domine une grande partie de la société indigène par la peur et la violence.

Inutile de dévoiler d'autres détails de l'intrigue, il ne reste au potentiel lecteur qu'à passer par sa librairie en ligne favorite pour se procurer le texte dans le format qui lui convient. Mais avant de vous lâcher, il convient peut-être de dire deux, trois mots à propos d'un autre conflit qui se joue sur l'île de Mayotte, et qui est en même temps au cœur de l'affaire qui a incité les Rosmadec à quitter leur petite ville côtière de Sainte Marine. Il s'agit bien de ce qu'on pourrait qualifier de choc des cultures, pour reprendre la formule mainte fois remâchée et néanmoins toujours fertile depuis plus de vingt ans de Samuel L. Huntington. D'un côté, il y a les représentants de la République, comme l'instituteur ou le Principal du collège, de l'autre les personnages funestes qui essaient de tenir les populations insulaires sous un régime d'obscurantisme religieux et linguistique pour mieux se remplir les poches. Et comme la religion dominante de Mayotte est l'Islam, on ne s'étonnera pas de retrouver  dans l'aventure du sonneur noir les constellations qui font la Une des journaux depuis maintenant des années déjà. L'intrigue est bien ficelée, les descriptions sont convaincantes - dépaysantes pour les meilleures d'entre elles comme par exemple celles de l'expédition sous-marine dans le lagon - et on devine une profonde érudition derrière la plume si savamment menée, mais les personnages et les relations humaines pâtissent parfois du chiaroscuro trop prononcé. Il me semble que le conflit qu'on sent couver sur cette île entre traditions archaïques et modernité mériterait des personnages plus ambigus, voire déchirés, que ne le sont ceux que le lecteur est invité à fréquenter.

Mais, d'un autre côté, quel plaisir de fréquenter, à livre interposé, quelqu'un d'aussi empreint par les meilleures traditions de l'école républicaine, créatrice d'une société démocratique et libre résolument tournée vers les défis de la modernité, que M. Nicol ! Et c'est avec un réel plaisir qu'on pardonne à un auteur entraîné par l'amour des valeurs républicaines ayant forgé la France et l'Europe les excès de ses personnages, victimes en quelque sorte d'une passion trop vive. Oui, c'est avec grand plaisir que j'ai découvert le monde de M. Nicol, celui de son présent et celui de son passé, un monde qu'il partage librement avec ses créatures et dont il fait profiter le lecteur, invité à résoudre, en compagnie des Rosmadec, des énigmes potentiellement mortelles, et à découvrir en même temps un passionné des meilleures traditions de la France laïque et républicaine.

Alex Nicol, Le sonneur noir du Bagad QuimperAlex Nicol
Le sonneur noir du bagad Quimper
Numériklivres
ISBN : 978-2-89717-664-8


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  1. Alex Nicol à propos de son texte sur son site internet. []

Jean-Bap­tis­te Fer­re­ro, Sea, Sec­te and Sun

Avant d'entrer dans le vif du sujet, un avertissement s'impose : Si vous voulez sérieusement découvrir le monde de Thomas Fiera et de Jean-Baptiste Ferrero, son père spirituel, ne commencez pas vos explorations par le titre auquel seront consacrées les lignes suivantes ! Vous auriez toutes les chances de vous retrouver avec un portrait à peine ébauché de ce grand écorché, et vous risqueriez de passer à côté d'un personnage impressionnant et d'un auteur qui, avec son tour de plume bien particulier, reste une des plus belles surprises que réserve le catalogue des Éditions Numériklivres. Pour l'instant, il n'y a qu'une seule porte qui permette d'accéder à l'univers déjanté de ce private eye au langage aussi bariolé que caustique : Mourir en août, un des meilleurs titres de l'édition 2013 de mes Lectures estivales.

Sea, Secte and Sun, donc, un titre placé sous une variante de la devise éternelle du fêtard estivant, et qui fournit à Thomas Fiera l'occasion de dire tout le bien qu'il pense des manipulateurs de tous poils qui, tels cette vermine infecte proliférant sur des cadavres, profitent du mal être d'autrui pour se remplir les poches. Et, connaissant Thomas Fiera, on se doute qu'il ne se borne pas aux seuls mots quand il demande à ses adversaires de rendre compte de leurs faits et gestes. Mais comme un des traits les plus charmants de cet enquêteur hors commun est de s'attirer les emmerdes, il doit constater qu'un adversaire de taille s'est glissé parmi les profiteurs à l'enseigne spirituelle, et que celui-ci ne se prive pas de faire payer très cher au Sieur Fiera son insolence habituelle. Heureusement qu'il y a la belle Adélaïde, une femme dont la beauté n'est égalée que par son efficacité au combat, qui se charge d'aider son patron à débarrasser la version normande des écuries d'Augias de leurs ordures déambulantes.

L'intrigue est solidement construite, elle contient sa dose de surprises et de réflexions épicées à la sauce Fiera, et le lecteur est content de retrouver cet enquêteur qui tout doucement commence à se tailler une renommée, ses caprices linguistiques et sa façon bien particulière de narrer ses exploits, au point de ressembler à l'auteur de son propre récit. Au point, même, de faire éclater le boîtier bien trop étroit de la liseuse et de glisser de l'autre côté de l'écran, comme cela doit arriver quand les personnages sont trop grands et trop vivants pour être enfermés où que ce soit, et qu'au lieu de s'en tenir à leurs quartiers ils côtoient les lecteurs dans un paysage qui ressemble drôlement à celui où l'auteur les a fait pénétrer au rythme de ses phrases. On est content aussi de retrouver la "bande à Fiera", ses Francs-Tireurs, dont Fiera, adepte de la division du travail, a l'habitude de s'entourer : Adélaïde la belle guerrière, Manu, "spécialiste [...] de l’escalade à main nue", investie ici du rôle de la blondasse facile, Fred le "spécialiste de l’intrusion informatique" et Richard, "grand traqueur d’argent sale devant l’éternel"1, les deux derniers pratiquement absents du récit et dépourvus de toute contribution active.

J'espère qu'on aura remarqué l'usage répété du mot "retrouver", parce qu'il s'agit ici d'un plaisir uniquement accessible au lecteur initié ayant déjà fait connaissance de ces personnages-là au cours de lectures antérieures. Celui qui, par contre, débarque démuni dans le texte présent se posera bien des questions à propos de cette équipe de "francs-tireurs" dont certains membres sortent à peine de l'anonymat. Et comme ce sont précisément les francs-tireurs avec leurs frasques qui contribuent pour une bonne part au succès de Mourir en août, le rôle très réduit de ceux-ci dans le texte présent laisse comme un vide dans Sea, Secte et Sun, comme si Thomas Fiera se retrouvait soudain orphelin, et l'intrigue débarrassée d'un des éléments clés de son succès. Et ce ne sont pas les quelques apparitions d'Adélaïde et de Manu, aussi délicieuse que soit cette dernière dans la peau de la chaudasse de service, qui combleraient une telle lacune.

Mais rassurez-vous, Thomas Fiera ne doit pas pour autant renoncer au plaisir de la compagnie féminine. L'auteur appelle à la rescousse deux amazones qui viennent non seulement compliquer l'intrigue, mais surtout rehausser le décor de leurs courbes plantureuses. Ce qui, rajouté au spectacle du "minou de Manu" qui vit à fond son rôle de pétasse en se dispensant de porter de petite culotte, assure à notre protagoniste sa dose de chair féminine. La présence des deux amazones et les réactions de Fiera devant le spectacle de leurs corps bien en chair permettent d'ailleurs de traquer une possible source d'inspiration de Jean-Baptiste Ferrero, dont les personnages, à ces moments-là, ne ressemblent à rien autant qu'à des caractères de bande dessinée voire de dessin animé, et on jurerait de voir se dérouler jusqu'au sol la langue de Fiera quand celui-ci mate "un décolleté qui reléguait le grand cañon au rang de vague anfractuosité". Et ce ne sont pas les onomatopées qu'il a tendance à émettre dans de telles situations qui feraient écarter l'idée d'une telle - vague - parenté.

Sea, Secte and Sun, c'est par bien des égards un texte fragmentaire qui aurait mérité un travail plus complet. Mais on constate aussi que Jean-Baptiste Ferrero a réussi le tour de force de créer des personnages qui, absents, nous manquent. Et on se rend compte que la force de sa plume se révèle précisément par ce qui constitue sans doute une faiblesse du texte présent. Il y a des touches qui manquent au tableau, mais c'est le vide qui brille comme s'il cherchait à inonder l'espace.

Un dernier mot à propos du titre : Sea, Secte and Sun, cela évoque quand même l'idée de vacances passées à la mer, de plages peuplées de belles femmes aux peaux reluisantes, au bruit des vagues et à l'odeur envahissante d'huile solaire. Mais j'ai eu beau écumer le texte dans tous les sens, de le travailler de mon groin et de le passer au râteau fin. Rien qui n'évoque les vacances, ne fût-ce que l'évocation de la Normandie, région où se situe le QG de la secte. Ce qui est un peu maigre pour une Lecture estivale. Mais bon, comme il s'agit de Thomas Fiera et que je n'ai vraiment pas envie de voir débarquer la belle Adélaïde dans ma bauge (encore que...), je suis enclin à fermer l’œil. Pour une fois. Qui, bien sûr, n'est pas coutume...

Jean-Baptiste Ferrero, Sea, Sex and SunJean-Baptiste Ferrero
Sea, Sex and Sun
(suivi de Harcèlement et de Voleurs !)
Numériklivres
ISBN : 978-2-89717-643-3

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  1. Descriptions tirées du chapitre 2 de Mourir en août. []

Johann Zar­ca, Le Boss de Bou­lo­gne

Quand on débarque à l'improviste dans un texte de Johann Zarca, on risque d'y perdre son latin, à moins que ce soit plutôt son français, sous le déluge des termes issus du verlan, de l'argot des cités et du rebeu, et dont la profusion risque de rendre certaines phrases tout simplement incompréhensibles. Un dictionnaire est donc le compagnon indispensable de toute lecture approfondie, et je peux vous recommander le dictionnaire de la Zone qui m'a déjà permis de naviguer dans les eaux obscures (linguistiquement parlant) du premier titre de Zarcas, paru en 2013 aux Éditions Edicool, Le Mec de l'Underground. Ce constat fait, je ne me permettrais jamais de trancher la question de savoir si cette drôle de végétation ressemble plutôt à un cancer sous lequel la langue de Voltaire risque d'étouffer ou plutôt à une sorte de fontaine de jouvence  permettant à une langue rendue stérile par des siècles de sarclage et de bon usage de reprendre de la vigueur. Pour mon compte, je me borne à dire que le plaisir de l'auteur qui sonde les hardiesses de son vocabulaire est hyper contagieux et se communique très vite au lecteur que je suis. Les quelques réticences initiales ont bien vite disparu, emportées par la joie des découvertes.

Après les plaisirs de la lecture, on doit aborder les affres de la réflexion, et il faut malheureusement commencer par un petit bémol : Du point de vue d'une enquête policière, l'intrigue ne tient pas debout. Ce texte est construit, en partie au moins, à la bonne vieille tradition des whodunnit, et il faut donc trouver l'assassin. Mais celui auquel nous avons affaire dans ce récit lugubre s'est efforcé de laisser un nombre incroyable d'indices sur son passage, braquant ainsi de véritables projecteurs sur sa gueule de pervers. Et comment imaginer que les moyens de la police scientifique ne donneraient rien dans un tel contexte ? Désolé, impossible ! Mais est-ce qu'il faut penser pour autant que Le Boss de Boulogne, premier roman de Johann Zarca, est un échec ? Pas du tout. Parce qu'il y a, au fond de ce texte, un discours tout à fait différent qui se révèle de loin plus important que l'intrigue policière.

Johann Zarca embarque le lecteur dans un voyage au plus profond du Bois (celui de Bologne, en l'occurrence, mais l'endroit physique et repérable n'a aucune réelle importance ici), là où on trouve encore, de nos jour (!), des monstres. Et des monstres, il y en a plein dans ce texte, tout d'abord dans l'acceptation étymologique du terme, à savoir des êtres exposés pour leurs difformités, traînés sur la place publique pour devenir le spectacle des foules en quête d'émotions fortes. Chez Zarca, c'est le cas des prostitué(e)s transsexuels, des êtres à mi-chemin entre le masculin et le féminin et dont certains, pour leur plus grand malheur, se révéleront plus vrai que nature, grâce aux hormones et à la dextérité des chirurgiens. C'est eux qui attirent la foule des badauds et des clients, eux qui s'exposent à la convoitise des regards, eux qu'on vient chercher dans les profondeurs du Bois, espace à part, réservé depuis toujours à ce qui échappe au bon fonctionnement de la société, l'envers de la civilisation. Et c'est eux encore qui conjurent un autre genre de monstres, d'une espèce que résume en si peu de mots le Petit Robert : "Personne effrayante par son caractère, son comportement (spécialement sa méchanceté)".

Et de ceux-là, il y en a, et de superbes spécimens encore, dans cette histoire qu'on croirait volontiers venue du fond des âges. Mais les mondes se frôlent, se superposent, et on arrive à la conclusion que les frontières sont moins nettes qu'on aurait aimé le croire. Entre le sadique qui puise son plaisir dans la peur de ses victimes, la violence de plus en plus gratuite des jeunes des cités dont le bizness se nourrit de souffrance, et l'égorgeur de putes dont la cruauté atteint aux dimensions mythiques du célèbre Ripper du Londres de l'époque victorienne, le lecteur s'égare, perdu à son tour dans les profondeurs du Bois de Boubou, aspiré par une violence sans nom et un charme mortel. Parce qu'on n'y pénètre pas impunément, dans le Bois, qui finit par intoxiquer ses habitués, comme le Boss lui-même doit le constater :

"Plus les semaines passent, et plus le bois de Boubou me psychote. [...] c'est comme si je m'enlisais dans une matrice de schizo garnie d'un étrange humus et de dépravations en tout genre." (p. 60)

Non content de retenir ses proies, le bois change leur aspect, imprimant la trace de ses dépravations sur les visages, le physique devenant ainsi la partie lisible de ce qui se passe à l'intérieur des victimes :

"Ma ganache a changé depuis mon installation [i.e. dans le Bois], il y a six mois maintenant. Mes joues sont creuses et des cernes de ouf entourent mes yeux..." (p. 46)

On n'y échappe pas, au Bois, à ce qu'il recèle et révèle en même temps, et comment aussi échapperions-nous au mal qui dort en nous et qui se réveille si facilement dès que l'occasion se présente ? C'est l'expérience réservée au Boss, et Zarca a trouvé une image aussi superbe que simple pour clore non seulement son roman, mais son discours aussi : Le Boss, à peine sorti de prison, regagne le terrain qui le hante, qui ne l'a pas quitté pendant huit ans passés en prison, et s'enfonce dans une terre hantée, une terre où les monstres se promènent librement, où nous assistons, impuissants, à la résurgence de ce que les millénaires n'ont pas réussi à abolir :

Il faut que je baise. Alors je m'enfonce dans le bois de Boulogne. (p. 177)

Le Boss est de ces êtres qui laisseront leurs traces dans la mémoire des lecteurs, un des grands méchants, une matière primordiale que la société conjure et est en même temps appelée à combattre, mais qu'elle ne réussira jamais à faire disparaître. Sa seule existence est un défi à la civilisation, une preuve qu'il y a bien des territoires inconnus de l'âme, des terrains où le soleil ne brille pas, la contrepartie de ce que nous avons l'habitude de déclarer "humain". Et, en même temps, c'est notre propre image, tordue, que nous renvoie ce miroir-là. Les monstres, c'est nous.

Johann Zarca, Le Boss de BoulogneJohann Zarca
Le Boss de Boulogne
Don Quichotte éditions
ISBN : 978-2359492026