Rachid San­taki, Flic ou Caillera

Mais qui est donc le véri­ta­ble héros du der­nier roman noir de Rachid San­taki, Flic ou caillera ? Le lec­teur, aba­sourdi par un récit qui pulse au rythme sans rémis­sion des mor­ceaux de hip hop, à bout de souf­fle, n’a pas vrai­ment le temps de se poser cette ques­tion, emmené dans une course folle à tra­vers les rues de Saint-Denis, jalon­nées de vio­lence, peu­plées de pas­sés trou­bles et d’avenirs incer­tains, avec ses cités et leur faune haute en cou­leur, ses ripoux, ses dea­lers et, sur­tout, tous ses gens qui ne deman­dent qu’à vivre leurs vies, qu’à gar­der leurs illu­sions. Ques­tion, aussi, dont la réponse n’est pas aussi évi­dente que ce que l’on pour­rait croire. Parce que, dans ce troi­sième roman de San­taki, il y a bien sûr des pro­ta­go­nis­tes « clas­si­ques » comme Mehdi Bossi, jeune des cités, artiste-gra­feur qui essaie non seule­ment de se tenir à l’écart du crime omni­pré­sent, mais aussi de sou­te­nir sa mère ; Najet Iker, jeune femme flic, fille d’une pute arabe et d’un flic en mal d’amour, ren­trée à Saint-Denis pour com­pren­dre ses ori­gi­nes ; Saïd Ben­sama, dans le rôle de l’archi-vilain, caïd de la dro­gue, assas­sin et tor­tion­naire, obsédé par l’idée de s’imposer comme le plus grand et le plus méchant. Mais, à côté de tout ce monde-là, tour­billon­nant à tra­vers la gri­saille d’un Saint-Denis autom­nal, il y a la ville elle-même, omni­pré­sente, matrice énorme aux ori­gi­nes d’un monde qui paraît, à celui que le sort a laissé gran­dir à l’écart de l’indigence et des ave­nirs bou­chés, une jun­gle, aux lois aussi cruel­les qu’indéchiffrables.

« Saint-Denis dort » (p. 65), Saint-Denis « gre­lotte », « la peau souillée par les rési­dus de crack » (p. 81), « Saint-Denis s’agite » dans son som­meil (p. 115), a « le visage recou­vert de nua­ges » et les « artè­res satu­rées » (p. 141), « s’endort » aussi (p. 174). Saint-Denis, à tout bout de champ, doué d’une pré­sence tel­le­ment obsé­dante qu’on finit par se deman­der si cette ville n’est pas douée d’une vie à part, étrange bizar­re­rie qui aurait enfanté le grouille­ment humain qui s’agite dans ses entrailles. Ailleurs, c’est la ban­lieue, étrange hybride, qui « se déchaîne » (p. 88), « a les mains sales » (p. 97), « patiente en cel­lule » (p. 127), « enrage » (p. 186), et on voit les cités, cet ensem­ble d’humanités si dif­fé­ren­tes, figé dans la pierre, se doter d’activités humai­nes sous la griffe de San­taki, dont l’art fait réson­ner les trom­pet­tes qui déchi­rent les entrailles de la terre, recou­verte de béton, de pierre et d’asphalte, et deman­dent aux osse­ments ense­ve­lis de la ville de sor­tir des pénom­bres de la mort, de s’ébrouer, d’agiter les mem­bres engour­dis. Il res­sus­cite, en écri­vant, la ville, en lui fai­sant redé­cou­vrir sa dimen­sion humaine trop sou­vent oubliée, voire enfouie pour se débar­ras­ser une bonne fois pour tou­tes de ce ves­tige incom­mode qui rap­pelle de manière bien trop dou­lou­reuse les cri­mes d’une géné­ra­tion tra­quée par ses démons démo­gra­phi­ques. Cette ville, on la voit se lever, ses murs, ses quais et ses pylô­nes se cou­vrir de chair humaine, récu­pé­rer enfin une âme. Et le lec­teur com­prend que la ban­lieue, ce ne sont pré­ci­sé­ment pas les immeu­bles, les HLM et autres tau­dis ser­vant à par­quer une popu­la­tion tenue à l’écart, non, ce sont ses gens, ses hom­mes et ses fem­mes arra­chés à l’obscurité d’un pur­ga­toire sans rédemp­tion. Ceux-là même qui peu­plent les quar­tiers et les cités et ne se conten­tent pas d’y vivre ou plu­tôt d’y végé­ter, mais qui se confon­dent avec tout ça, au point d’imprimer, de confé­rer leurs âmes à la pierre.

Flic ou caillera, ce n’est donc pas uni­que­ment le récit des aven­tu­res de Mehdi, arra­ché par le crime à ses illu­sions, de Najet, reve­nue pour confron­ter ses démons, ou de Julien, de Schli­guido, de Serge et de tous les autres à qui la vie a appris le mépris du sang qui cir­cule dans les vei­nes d’autrui. C’est avant tout le récit d’une huma­nité aux abois, sorte de gar­rotte humaine autour du cou d’une ville figée qui « pani­que » (p. ), sorte de cou­ronne ten­ta­cu­laire, ser­pent de Mid­gard des­tiné à ava­ler les ter­res qu’il enserre. Et Rachid San­taki a résolu de don­ner une voie à cette chair qui fina­le­ment bouge et qui pal­pite, de ren­dre leurs iden­ti­tés à cel­les et à ceux qu’il fait par­ler, dont il raconte les peurs et les espoirs, les petits suc­cès et les gran­des défai­tes, et qu’il sort de l’ombre où les avait ran­gés des décen­nies de mépris et d’ignorance. Et quand San­taki illus­tre les cités, c’est en don­nant la parole à la volonté inébran­la­ble de vivre de cette huma­nité enfouie.

Rachid Santaki, Flic ou cailleraRachid San­taki
Flic ou Caillera
Édi­tions du Mas­que
ISBN : 978–2702438398

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