Paul Durand Degran­ges, Rhap­so­die pour un ange

Il y a de ces anges qui ne volent pas bien haut, ce qui ne les empê­che pas tou­te­fois de tom­ber bien bas. Tel est le cas du pro­ta­go­nis­te d’un roman de Paul Durand Degran­ges, Rhap­so­die pour un Ange, qui racon­te le par­cours d’un jeu­ne hom­me aux char­mes véniels, pla­cé dès ses pre­miers ins­tants sous le signe de la chu­te et de la fau­te : Sa mère lui don­na nais­san­ce (le mit bas sem­ble un ter­me plus appro­prié) après avoir vu l’avion de son mari s’écraser dans un bâti­ment d’école. Entrée fra­cas­san­te dans une vie mar­quée par un sceau fatal.

Le héros de cet­te Rhap­so­die se fait remar­quer, tout le long de son par­cours, par sa beau­té extra­or­di­nai­re qui, sur­pas­sant en splen­deur des myria­des de brillants esprits1, le pla­ce d’emblée en dehors des nor­mes et le met dans la lignée des êtres dont la beau­té n’est que le signe pré­cur­seur de leur chu­te, ceux aux­quels on prê­te des ori­gi­nes céles­tes, tel­le­ment on a peu l’habitude de croi­ser la beau­té ici-bas. Mais il ne faut pas se trom­per, on peut jouir de trop de beau­té, com­me de trop de bon­heur, et ain­si réveiller la jalou­sie et la colè­re des Dieux.

Ange, après avoir quit­té ces parents pour de bon, s’installe à Paris, où un de ses pre­miers exploits consis­te à sédui­re, de par sa beau­té, mais bien mal­gré lui, le dénom­mé Jean, jeu­ne gar­çon de bis­trot. Celui-ci lui pro­po­se de fai­re ména­ge com­mun et arri­ve en même temps à lui fai­re accep­ter de gagner des sous en se pros­ti­tuant. Et même si Ange pré­fè­re les fem­mes, il devra consta­ter que ses char­mes opè­rent bien plus effi­ca­ce­ment sur les hom­mes. Entre les deux jeu­nes hom­mes s’installe par la sui­te une ami­tié sin­cè­re qui résis­te­ra même aux nom­breux assas­si­nats qu’Ange ne tar­de­ra pas à enchaî­ner, après avoir fran­chi le cap en « refroi­dis­sant » un de ses clients qui avait eu la mau­vai­se idée de déve­lop­per des allu­res pater­nel­les. La poli­ce, incar­née par l’inspecteur Dujar­din, se mêle­ra bien­tôt à l’affaire et fini­ra même par fai­re par­tie du mobi­lier du bar où Ange et Jean pas­sent leur temps, entre deux com­man­des, à raco­ler des clients. Face à la per­sis­tan­ce de son ami que rien n’arrive à fai­re renon­cer à ses usa­ges peu convi­viaux, Jean ramè­ne un nou­vel ami au foyer, l’Américain Michaël, ren­con­tré pen­dant un séjour de l’autre côté de la Mare.

On le voit, le per­son­nel de ce roman est bien choi­si pour tenir com­pa­gnie à celui qui, de par son nom et sa beau­té, incar­ne l’Ange du Mal. Mais l’archange, dont le secours est pour­tant régu­liè­re­ment invo­qué quand il s’agit de com­bat­tre le Malin, aus­si bien que l’apôtre, échouent, et le der­nier voya­ge du jeu­ne Ange se révé­le­ra fatal. Et c’est là que, après avoir accom­pli une der­niè­re ascen­sion, il scel­le­ra son sort com­me s’il avait vou­lu illus­trer les mots du poè­te anglais :

Him the Almigh­ty Power
Hurld head­long fla­ming from th’ Ethe­real Skie
With hideous rui­ne and com­bus­tion down
To bot­tom­less per­di­tion2

L’histoire d’Ange, c’est cel­le d’une vie cas­sée par le coup de sabot du Dia­ble, le récit d’un être pous­sé au bord de l’abîme par les coups por­tés par ceux cen­sés pour­tant l’aimer, et qui per­met de fai­re un tour d’horizon d’un enfer dont le carac­tè­re le plus effrayant est peut-être qu’il fer­men­te au fond de tout un cha­cun. On se deman­de pour­tant si, contrai­re­ment à ce que sug­gè­re Bar­bey d’Aurevilly dans ses Dia­bo­li­ques3, on n’aurait pas volon­tiers renon­cé à en connaî­tre l’entière éten­due.

Mise à jour

Sui­te à la liqui­da­tion judi­ciai­re des Édi­tions Kiro­gra­phai­res, l’auteur a publié Rhap­so­die pour un Ange et L’Ombre blan­che sur la pla­te-for­me Kind­le. Les liens de cet arti­cle ont été mis à jour, la cou­ver­tu­re étant tou­jours cel­le de l’édition Kiro­gra­phai­res.

 

Paul Durand Degranges, Rhapsodie pour un angePaul Durand Degran­ges
Rhap­so­die pour un Ange
Édi­tions Kiro­gra­phai­res
octo­bre 2011
ISBN : 978–2-8225–0104-0

 

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  1. John Mil­ton, Le Para­dis per­du, livre I, tra­duc­tion de Fran­çois René de Cha­teau­briand []
  2. Le Sou­ve­rain Pou­voir le jeta flam­boyant, la tête en bas, de la voû­te éthé­rée ; rui­ne hideu­se et brû­lan­te, il tom­ba dans le gouf­fre sans fond de la per­di­tion… []
  3. « Mais je me figu­re que l’enfer, vu par un sou­pi­rail, devrait être plus effrayant que si, d’un seul et pla­nant regard, on pou­vait l’embrasser tout entier. » []

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