Mort d’un édi­teur pas­sion­né – adieu à Jean-Fran­çois Gay­rard

C’est ce matin que j’ai appris, à tra­vers le Face­book d’une amie, que Jean-Fran­çois Gay­rard vient de décé­der. Comme le silence s’est fait plu­tôt épais autour de lui depuis un cer­tain temps déjà, il n’est peut-être pas inutile de rap­pe­ler que c’est Jean-Fran­çois qui a fon­dé les Édi­tions Numé­rik­livres et que c’est à tra­vers cette mai­son qu’il est deve­nu un des incon­tour­nables du pre­mier essor des textes numé­riques du début des années 2010.

Jean-François Gayrard au Salon du Livre, en mars 2014.
Jean-Fran­çois Gay­rard au Salon du Livre, en mars 2014.

J’ai croi­sé Jean-Fran­çois en 2012, et notre pre­mière ren­contre a pris presque aus­si­tôt des allures de pugi­lat à écrans inter­po­sés, suite à la ques­tion s’il fal­lait offrir ou non des SP aux blo­gueurs lit­té­raires – SP que j’ai eu le culot de lui deman­der suite à une expé­di­tion pro­lon­gée dans le cata­logue de cet édi­teur où j’ai dégo­té un texte à la des­crip­tion allé­chante : La Pile du Pont, petit roman signé Audrey Betsch, une par­faite incon­nue dans le domaine lit­té­raire – un des pre­miers parus dans la col­lec­tion e-lire, celle de lit­té­ra­ture géné­rale appe­lée à recueillir par la suite quelques-uns des textes les plus mémo­rables de cet édi­teur qui a fait une entrée en scène ful­gu­rante en mai 2010. Quant au texte en ques­tion, j’ai fina­le­ment consen­ti, après maints coups de gueule de part et d’autre, inexo­ra­ble­ment pous­sé par les chants de sirène des dieux de la « quatre de couv », à délier les cor­dons de ma bourse vir­tuelle. Grand bien m’en a pris, parce que c’est ain­si que j’ai pu décou­vrir un texte bou­le­ver­sant qui m’a ins­pi­ré un article que je consi­dère aujourd’hui encore, six ans plus tard, comme un de mes plus pas­sion­nés et de mes plus enga­gés.

Jean-Fran­çois n’a jamais été un carac­tère facile, et la vio­lence de notre pre­mière ren­contre était loin d’être excep­tion­nelle. Comme j’ai pu en témoi­gner grâce aux échanges de mails entre lui et Anne Bert, écri­vaine éro­tique déjà confir­mée et future direc­trice de la col­lec­tion L’Intime de Numé­rik­livres, qui l’a pré­cé­dé de presque un an sur la route des champs ély­séens. C’est grâce à mes inter­ven­tions que ces deux per­son­nages d’exception se sont ren­con­trés, dans les cou­loirs du Salon du Livre de Paris, en mars 2014, ren­contre hou­leuse qui s’est sol­dée par une col­la­bo­ra­tion fer­tile entre deux têtes fortes, toutes les deux pas­sion­nées de lit­té­ra­ture et de sin­cé­ri­té, sem­blables à des tour­billons dont le pas­sage, s’il laisse par­fois des bles­sures, ne s’oublie jamais.

Connais­sant de pre­mière main la sin­cé­ri­té de Jean-Fran­çois, c’est à lui que j’ai confié mes deux textes, une déci­sion jamais regret­tée depuis, et je lui suis recon­nais­sant de m’avoir ouvert la porte de sa col­lec­tion pres­ti­gieuse de lit­té­ra­ture éro­tique dont le réper­toire se lit comme un must-have de l’érotisme lit­té­raire : Anne Bert, Bar­ba­ra Katts, Cla­ris­sa Rivière, Chris­ty Sau­bes­ty, Aline Tos­ca. Une liste qui, avec Anne Bert aux com­mandes de la col­lec­tion L’Intime depuis juin 2015, était appe­lée à s’élargir bien davan­tage encore, mais le sort en a déci­dé autre­ment, Anne ayant eu bien trop peu de temps pour se consa­crer plei­ne­ment à cette nou­velle tâche avant que la mala­die avec sa para­ly­sie pro­gres­sive ne l’en empêche.

La Belle et les Bêtes dans les rues d'Avignon - Thomas Galley, Aurélie Gaillot, Jean-François Gayrard
La Belle et les Bêtes dans les rues d’Avignon – Tho­mas Gal­ley, Auré­lie Gaillot, Jean-Fran­çois Gay­rard

Une pause créa­tive assez éten­due a empê­ché le renou­veau d’une col­la­bo­ra­tion lit­té­raire avec Numé­rik­livres, ce qui ne m’a pas empê­ché de ren­con­trer Jean-Fran­çois en 2016, à l’occasion d’un périple dans les pro­vinces aus­trales du Royaume de France, à Avi­gnon où, à deux pas du Palais des Papes, on a lon­gue­ment dis­cu­té, en com­pa­gnie d’une autre autrice de la mai­son, Auré­lie Gaillot, de pro­jets lit­té­raires, du rôle du numé­rique et de toutes ces aven­tures futures qui nous don­ne­raient l’occasion de nous revoir pour pour saluer nos suc­cès res­pec­tifs. Si j’avais su que cela allait être la der­nière fois, jamais je ne l’aurais lais­sé par­tir. Et dire qu’on avait pré­vu de se revoir en 2018, à Lyon ou quelque part en Pro­vence, ren­dez-vous qu’il avait dû remettre à plus tard pour des rai­sons per­son­nelles.

Jean-Fran­çois, tu me manques. Tu as rejoint les contrées obs­cures du sou­ve­nir où tu côtoies désor­mais cette autre amie par­tie beau­coup, beau­coup trop tôt elle aus­si, Anne, dont le manque conti­nue à faire mal, comme si quelque chose me ron­geait les entrailles. Je vous salue, mes amis, et je lève des verres à n’en pas finir à votre mémoire. Voi­ci les notes et les paroles qui ont accom­pa­gné la rédac­tion de cette note d’adieu, témoi­gnage d’amour et de res­pect. Je pense que Jean-Fran­çois ne les aurait pas réfu­tées : « Charge it again, boys, charge it again / As long as thou hast any ink in thy pen. »

June Tabor, Soldiers Three
June Tabor, Sol­diers Three

We Be Sol­diers Three
Par­don­nez-moy, je vous en prie
Late­ly come out of the Low Coun­try
Without any pen­ny of money

Here, good fel­low, I drink to thee
Par­don­nez-moy, je vous en prie
To all good fel­lows, whe­re­ver they be
With never a pen­ny of money

And he that will not pledge me this
Par­don­nez-moy, je vous en prie
Pays for the shot wha­te­ver it is
With never a pen­ny of money

Charge it again, boys, charge it again
Par­don­nez-moy, je vous en prie
As long as thou hast any ink in thy pen
With never a pen­ny of money