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Faut-il se débar­ras­ser du livre numé­ri­que ?

À propos d'un article de Walrus Books

Le 9 janvier, un nouvel article est venu s'afficher sur le blog de Walrus Books, article où il est question de la situation du livre numérique qui, après l'enthousiasme du départ, serait tombé en "désamour" et serait même "un échec à l’échelle de l’industrie française".

L'article, annoncé sur le compte Twitter de la maison le 9 janvier à 10 h 05, s'est vite fait remarquer sur le réseau où il jouit, à l'heure qu'il est, d'une soixantaine de "retweets". Une heure plus tard, le magazine littéraire en-ligne Actualitté l'a annoncé de son côté sur le même réseau, l'article ayant été repris dans son intégralité - sous un titre différent - par le magazine.

L'éditeur de Walrus Books, Julien Simon,  vaillamment assisté - au moins jusqu'au 24 novembre 2016, date qui marque sa disparition des réseaux sociaux - par son alter ego, Neil Jomunsi, animateur de page42.org, s'est taillé une solide réputation dans le domaine de la publication numérique, ce qui, joint à sa maîtrise des outils médiatiques de la génération 2.0, lui assure régulièrement une audience de taille. On n'est donc pas surpris de voir très vite s'afficher des réactions sous forme de commentaires et d'articles en réponse aux thèses de Julien Simon.

Livre numérique vs. "objet numérique"

Justin Yost, Books being donated

Ces thèses consistent, d'un côté, à remettre en question le terme "livre" pour désigner l'objet numérique en tant que support de texte - fausse bonne idée qui serait à l'origine d'un grand nombre de discussions assez stériles à propos de la concurrence entre livre numérique et livre traditionnel en papier - pour ensuite proposer de brouiller "les frontières entre web et livre". Comme quoi la question du support est, une fois de plus, arrivée au centre du débat. À tort ? À raison ?

Jetons tout d'abord un coup d'œil sur l'état du livre numérique - terme que j'entends garder pour l'instant vu qu'il a fini par s'imposer. Il est vrai que la quasi-totalité des "livres numériques" que j'ai achetés ou reçus en SP (pas loin de 500 textes) ressemble drôlement à leur contrepartie en papier (si toutefois une telle contrepartie existe). Le texte est le même, évidemment, pareil pour le formatage (dans la mesure du possible), et les éléments du livre numérique sont en grande partie calqués sur ceux du livre-papier : une couverture, une page réservée au charabia éditorial (copyright, adresse de l'éditeur, numéro ISBN), jusqu'à une sorte de "quatrième de couverture" où se trouve en général un texte censé séduire le lecteur prospectif - des atouts évoluant autour de l'élément central et immuable - le texte. Autant d'éléments pour illustrer que le livre numérique et le livre traditionnel sont perçus, à la base, comme une seule et même chose : un texte qu'il s'agit de faire arriver chez les lecteurs, peu importe le support. Le choix de celui-ci a évidemment des conséquences - juridiques, par exemple, (un texte livré sous forme de fichier, propriété ou licence ? Comment éviter le partage en masse du fichier en question ?) ou technologiques (quel format de fichier adopter, comment assurer la compatibilité ?), mais cela ne fait pas disparaître le constat de base : Il y a, au cœur du débat, un texte qui se lit, un texte qui, dans la quasi-totalité des cas, est construit selon un mode hérité de - l'Antiquité. Contrairement à Julien Simon, j'arrive donc à la conclusion que le terme de "livre numérique" est un choix excellent pour désigner le texte sur support immatériel, dans la mesure où il n'y a pas de problème à assimiler un texte à un livre, des termes devenus presque synonymes1. Et je ne trouve rien à redire non plus aux efforts des développeurs de logiciels de lecture et de liseuses qui voudraient sauvegarder une expérience de lecture (le feuilletage, l'apparence du papier, etc.) pratiquement entrée dans les gènes. Surtout quand ces mêmes outils offrent aux lecteurs des possibilités de configuration qui permettent une lecture classique, mais aussi une lecture calquée sur celle des pages web.

Prochaine étape - le livre-web ?

Si donc l'usage du terme "livre numérique" est tout à fait justifiable pour identifier le support choisi, il me semble que la proposition du fondateur de Walrus Books est beaucoup plus qu'une question de vocabulaire. N'y a-t-il pas, derrière la discussion terminologique, une volonté de couper les racines, d'avancer vers quelque chose de radicalement nouveau ? De dire au revoir au texte monolithique tel qu'il pullule autour de nous, que ce soit dans les rayons des étagères ou dans les médias de stockage d'un appareil de lecture ? Julien Simon, quant à lui, défend l'idée qu'il faut mettre la lecture en numérique en rapport avec le Web et ses usages :

"Le livre numérique est intrinsèquement lié au web"

Ce disant, l'éditeur de Walrus reste fidèle à une idée que la maison a illustrée de façon brillante en 2014 en lançant l'expérience Radius :

Radius est un livre-web autant qu’une expérience de lecture : plusieurs auteurs et un scénariste donneront vie au fil des semaines à cette narration en temps réel, sous forme de journal de bord. Le site est un livre, le livre est un site : les frontières entre web et ebook sont volontairement floutées. [...] Ici, pas d’enrichi, pas de multimédia, juste du texte (et quelques images) : c’est par ce biais que doit passer la narration littéraire. Radius est un livre, et à ce titre, l’expérience est payante pour permettre de rémunérer les courageux auteurs.2

Quelques paragraphes plus loin, on peut lire que :

Radius se lit comme un livre connecté au web. Ce n’est pas un abonnement que vous achetez, mais bel et bien un livre (et nous insistons sur ce terme).

On constate le chemin parcouru en termes de - terminologie (!) en comparant les extraits précédents à cette phrase qui se trouve dans l'article du 9 janvier 2017 :

le livre numérique n’a pas nécessairement vocation à être un livre.

Guillaume Apollinaire, Calligramme
Poème de Guillaume Apollinaire en forme de Calligramme, une forme poétique qui a su exploiter les "possibilités graphiques et typographiques" de l'imprimerie.

À lire cela - et à bien comprendre la signification - on se rend compte que le sujet de l'article n'évolue pas tellement autour de la question du support, mais discute plutôt la notion de "texte". Simon lui-même oppose le "livre numérique homothétique"3 à des "objets lisibles" qu'il propose aux éditeurs numériques de créer en dehors des conventions liées à la notion du livre, en jouant "des possibilités graphiques et typographiques de l’écran". Ceci n'a pourtant rien de radicalement nouveau, et d'autres, depuis au moins le début du XXe siècle, ont joué des possibilités "graphiques et typographiques" de l'imprimerie, ce dont certains se souviendront en pensant aux calligrammes d'un Apollinaire.

Si donc il n'y a rien de radicalement nouveau dans l'article de Julien Simon, pourquoi l'urgence qui s'exprime dès le titre, urgence qui ressemble à s'y méprendre à un mea culpa de la part d'un des protagonistes de l'édition numérique ? Pourquoi cette insistance à réclamer un changement de cap, cet appel aux confrères d'oublier "l’héritage du livre" ? Et si l'article était plutôt un cri de détressse, une mise en garde, face à la disparition d'un grand nombre de maisons du numérique ?

L'édition numérique - paysage toujours en pleine ébullition

Le paysage numérique est effectivement, une décennie à peine après l'émergence des moyens technologiques et des premières structures, toujours en pleine ébullition. Des structures naissent, vivent - ou vivotent - pendant un certain temps, avant de mettre l'arme à gauche. 2016 a vu ainsi disparaître, entre autres, House made of dawn, la Bourdonnaye et Artalys, des maisons qui ont produit des textes de qualité dont on peut trouver un échantillon dans la Bauge littéraire. Et la liste des structures ayant disparu est devenue, au fur et à mesure des années, assez longue. La disparition d'un éditeur est  toujours une triste affaire, et le caractère immatériel du numérique a une conséquence particulièrement fâcheuse : Les textes concernés disparaissent sans laisser de traces, pas moyen de les récupérer du naufrage chez le bouquiniste du coin ou sur un marché aux puces.

Et il y a un autre problème, évoqué dans l'article en question dans des termes quelque peu fatalistes, celui de la visibilité des nouveaux acteurs du marché éditorial :

Personne n’en voulait [i.e. du livre numérique], aucun acteur de poids n’a donc vraiment fait d’effort pour promouvoir ce média.

Mis à part le fait qu'une très grande partie des maisons traditionnelles proposent aujourd'hui leurs textes dans les deux formats (papier ET numérique), on ne peut s'empêcher de constater, comme l'a fait Anne Bert dans un réquisitoire dressé contre le magazine LIRE, le peu d'amour que les petites structures numériques rencontrent notamment auprès de la presse, quitte à perdre toute visibilité au profit de l'auto-édition. Ce qui est évidemment un problème et peut expliquer le refus - de la part d'une partie des lecteurs - de lire en numérique quand tout ce qu'ils connaissent, c'est soit l'offre des grandes maison, souvent bardées de DRM et proposée à des prix "souvent ridiculement chers" (pour reprendre les mots de Julien), soit l'auto-édition, celle surtout à la sauce Amazon. Est-ce qu'on s'étonne encore de voir disparaître, les uns après les autres, les pure players, les maisons "nativement numériques" (dont Anne Bert parlait encore avec une telle insistance il y a à peine quelques mois) qui finissent par proposer leurs textes en numérique et en papier ? Reste à savoir si c'est là un mal, étant donné que ces éditeurs n'ont fait autre chose que réaliser que les gens ne sont pas tous pareils, et que certains préfèrent le papier. Et pourquoi s'obstiner à refuser de leur offrir ce qu'ils réclament ? Julien Simon a absolument raison quand il dénonce une approche qui consiste à défendre le livre numérique comme une valeur en soi. N'oublions pas qu'il est surtout question d'un support : et que seule l'évolution permet de s'adapter aux défis de demain et aux usages qui changent :

Ce changement n’est pas pour autant un constat d’échec, si ces éditeurs ont la capacité de publier aujourd’hui des livres imprimés, c’est parce que leur renommée s’est construite autour du numérique.4

Je comprends que les uns ou les autres puissent arriver à une vision alarmiste de la chose. Mais il ne faut pas oublier que certains acteurs de la première heure sont toujours là et continuent à se battre, comme, à titre d'exemple, les Éditions NL (avec leur patron toujours prêt à rompre une lance pour ses convictions,  ce qui ne l'empêche pas de s'adapter, si la donne change), publie.net, vénérable dinosaure de l'édition initialement numérique, ou encore Walrus lui-même, un éditeur qui continue à enrichir le paysage littéraire francophone et qui n'hésite pas à proposer à ses lecteurs (er à ses auteurs) des expériences comme celle de Radius, véritable jalon de la publication numérique de ces dernières années dont il faudrait parler beaucoup plus souvent. Si les pure players ont sans doute vécu, c'est aussi parce que, en fin de compte, l'édition dite numérique n'est rien d'autre que de l'édition pure et simple, une forme d'édition que des pionniers ont eu le courage - et les moyens, grâce aux outils technologiques pas chers et aux nouvelles infrastructures - de mettre sur pied pour se lancer dans un domaine qui jouit toujours d'une renommée brillante. Un domaine qu'ils ont contribué à enrichir en ouvrant leurs portes à des autrices et des auteurs souvent peu connus ou novices.

Maintenant, l'âge des pionniers étant révolu, les nouvelles structures ressemblent de plus en plus aux petits éditeurs classiques, dont certains finissent étouffés par les grands, tandis que d'autres trouvent le courage et les moyens de tenter des expériences, comme celle de Radius (sans que je puisse savoir quelles ont été les répercussions économiques de cette expérience), ou celle encore qui mise sur l' accessibilité en équipant leurs livres (numériques, bien entendu) de dispositifs permettant l'utilisation des lecteurs d'écran, comme ACT éditions l'a fait pour une partie de son catalogue (à titre d'exemple, Le sapeur Camember de Christophe ou Les pieds nickelés de Louis Forton).

Pour conclure, il me semble ques les petites maisons - quel que soit le format de leurs livres - ont encore de beaux jours devant elles, et que l'âge du livre numérique dans sa forme "traditionnelle" (c'est à dire en tant qu'imitation du livre papier) est loin d'être révolu. En même temps, et c'est là que je rejoins Julien Simon, on est loin d'avoir épuisé les possibilités des nouveaux formats et du réseautage, mis à la disposition du monde littéraire par le progrès et la démocratisation de la technologie. Les années à venir seront passionnantes, dans la mesure où il y aura des défricheurs tels que le patron de Walrus Books.

Photo d’illustration : Juston Yost, Books being donated (CC BY-NC 2.0)

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  1. Quant à la Bauge littéraire, j'ai pris l'habitude d'y parler de "textes" plutôt que de "livres", mais il s'agit là surtout d'une remise en question des genres, un grand nombre de textes étant difficiles à classer selon les critères traditionnels : roman, nouvelle, poème, autant de tiroirs qui permettent de ranger, de mettre de l'ordre, dans un terrain littéraire inquiétant par la créativité qui s'y exprime. []
  2. Radius expérience, à propos. Mise en relief par moi. []
  3. Épithète dont, en toute honnêteté, je ne saisis pas tout à fait la signification. Le contexte semble suggérer un texte avec une certaine unité, mais c'est loin d'être clair []
  4. Élizabeth Sutton, Passer du ebook au papier : il n’y a que les imbéciles qui ne changent pas d’avis, interview avec Jean-François Gayrard paru dans IDBOOX le 13 avril 2016 []

Arta­lys – un autre édi­teur dis­pa­raît

Dans le domaine littéraire, l'année 2016 se termine sur un grand bémol. Après avoir sonné le glas pour des éditeurs comme House made of dawn, Nelson District et La Bourdonnaye, voici venu le tour des Éditions Artalys de mettre leur clé sous le paillasson :

Il n'est certes pas inhabituel de voir disparaître des éditeurs, surtout dans un domaine qui, comme l'édition en numérique - toutes les maisons évoquées dans le paragraphe précédent étaient en grande partie orientées vers le numérique - est en pleine effervescence, mais il est tout aussi vrai que chaque disparition laisse une lacune difficile à combler. Et pas seulement, contrairement à ce que l'on pourrait croire, pour les auteurs, mais aussi et surtout pour les lecteurs qui, eux, se voient privés de l'accès à un grand nombre de textes.

Quant aux éditions Artalys, je ne suis pas un grand habitué de cette maison dont le catalogue est principalement axé, d'après la présentation qui se trouve sur leur site internet, sur la romance (la collection "Sentimental") et "les littératures de l’imaginaire : fantasy, fantastique ou science-fiction" (collection "Hors réel"), des genres qui n'attirent pas plus que ça votre serviteur. Mais Artalys a aussi eu le mérite de compter dans ses rangs une autrice dont j'ai eu l'occasion de parler à plusieurs reprises et dont les textes m'ont procuré des heures d'un plaisir non mitigé. J'ai nommé Erika Sauw, une femme qui s'est conquis une renommée certaine parmi les amateurs de littérature érotique et dont j'ai fait entrer le dernier titre en date - Désirs de Nymphes, une série dont seuls les deux premiers tomes ont déjà été publiés - dans l'édition 2016 des Lectures estivales. À côté d'Erika, il faut citer, parmi les auteurs que j'ai déjà pu accueillir dans les colonnes de la Bauge, Yannnis Z. et Marie Laurent, dont les textes publiés chez Artalys ne seront plus disponibles à partir du 1 janvier 2017. À moins, bien sûr, qu'ils réussissent à trouver un nouvel éditeur, ce qui, même pour un auteur déjà publié, est loin d'être évident.

Et voici qu'il convient de s'interroger à propos du lecteur qui, lui aussi, fonce droit dans le mur d'une problématique liée à l'édition numérique, à savoir celle de la disponibilité des textes en cas de disparition de l'éditeur. Les livres en papier restent en circulation des années voire des décennies après leur publication, et continuent à s'échanger entre particuliers. Un tour sur Ebay ou le marché aux puces du coin suffit pour s'en convaincre. Mais qu'en est-il du livre numérique ? Essayez un peu de vous procurer un exemplaire de, par exemple, De monstrorum natura, texte de Sylvain Namur ayant sombré dans le même trou noir que feu son éditeur, House made of dawn. Les librairies numériques auront déjà supprimé le titre de leurs catalogues, et vous vous trouverez dans l'impossibilité de l'acquérir. Il est certes possible, dans un certain nombre de cas, de passer par des sites de téléchargement dont on peut remettre en question la légitimité, mais rien n'est moins sûr que d'y trouver le texte précis qu'on aimerait lire - pour passer sous silence les considérations morales et juridiques liées à une telle démarche. Car, vous l'aurez compris, toute cette question est liée au statut du livre numérique, à la question du droit de propriété et de ceux du lecteur. Encore une fois, aucun problème du côté des livres papier, mais un terrain vierge - ou presque - du côté du numérique. Lionel Maurel aka Calimaq s'est penché sur la question de l'épuisement des droits d'auteur (par la vente d'un livre, par exemple) et a exposé le problème de façon pertinente :

Cet épuisement des droits permettait au lecteur d’exercer librement tout un ensemble de facultés, du moment qu’il ne faisait pas de copie de l’ouvrage : en disposer, l’annoter, le prêter, le donner, le revendre même, sans que le droit d’auteur n’ait rien à redire. Avec le livre numérique, les choses sont complètement différentes et même après l’achat du fichier, les droits du lecteur demeurent étroitement conditionnés par le droit d’auteur. (Calimaq, Le livre numérique, les libertés et l’appel des 451)

Je n'ai pas l'intention de m'engager plus loin dans cette question, ma seule intention étant de mettre en garde mes lecteurs à propos d'un des problèmes liés à la disparition d'un éditeur numérique. Si vous êtes donc tentés par un des auteurs de chez Artalys que je viens de citer, allez-y tout de suite, foncez vers la librairie numérique de votre confiance et déliez les cordons de votre bourse. Dans quelques semaines à peine, il sera trop tard, et il vous sera inutile de baver sur mes articles à propos d'une Erika Sauw, vous ne pourrez plus plonger dans l'indécence de l'univers lubrique de Compromission ou de Désirs de nymphes. Du coup, je vous rend la démarche plus facile en vous fournissant ici même le lien vers la totalité des titres de chez Artalys sur 7switch.

Une petite remarque avant de conclure : Ne serait-il pas préférable de consulter plus souvent - et de façon régulière - les catalogues des petites maisons numériques ? Avant qu'il ne soit trop tard et qu'on se désole - une fois de plus et bien inutilement - devant un espace vide...

Alain Eade, Un été chez mon père

Avant d'aborder le texte dont je m'apprête à vous parler, je vous propose de me suivre, chers visiteurs, dans une expédition - culinaire. Imaginez de disposer de tous les ingrédients nécessaires pour concocter un excellent - disons - bœuf bourguignon. La viande est là, en provenance du boucher bio du coin, les herbes, les oignons, les carottes, le vin, tout y est, et tout de la meilleure qualité. Et pourtant, détrompez-vous, la qualité des ingrédients ne saurait garantir le succès de votre plat. Que ce soit par manque d'expérience, trop de zèle de bien faire ou tout simplement trop de hâte de voir tout le monde servi à l'heure, il est facile de de retrouver avec sur les bras un plat indigeste. Dommage pour les ingrédients et le temps perdus... Maintenant, si je prends la peine de vous raconter tout ça, ce n'est bien sûr pas pour dispenser une leçon de morale culinaire, mais - vous vous en doutez - parce que ce sont là exactement les réflexions que je me suis faites après avoir terminé le texte d'Alain Eade, Un été chez mon père : Si celui-ci réunit tous les ingrédients pour en faire un texte archi-bandant, l'auteur l'a pourtant - raté.

Voyons cela d'un peu plus près : une adolescente qui, séduite et initiée par sa belle-mère, découvre le sexe en même temps que son homosexualité ; des vacances sous le soleil que l'adolescente en question, boostée aux hormones, passe à baiser 24/7 (enfin, presque, mais c'est tout comme) ; un club libertin dédié aux belles tribades du Bordelais rempli de jeunes demoiselles plus bandantes les unes que les autres ; une fille qui baise sa propre mère ; des accès de violence, la prostitution, et j'en passe. Autant de sujets capables de susciter des envies aussi troubles que troublantes, comme si l'auteur les avait tirés d'un traité consacré à l'art de faire bander. Et pourtant, rien, ou presque ! S'il y a bien sûr quelques scènes qui ne sauraient laisser indifférent, on finit par se blaser (et si vite !) à force d'être propulsé dans une orgie où tout, inlassablement, se répète, où les actes se consomment en quelques lignes, à un rythme qui ferait pâlir d'envie les inventeurs de la chaîne d'assemblage : Viens que je te mette mon gode (ceinture ou double), que je te défonce la chatte ou bien - pour les amatrices avides de délices plus corsés - le cul ! Et ça se démène, ça pousse des cris et des "han !", ça se traite de tous les noms, et parfois ça se tape même dessus, un petit peu voire beaucoup, ça pince des tétons, ça ramone, ça lèche et ça gobe un jus qui coule à profusion, et parfois ça tombe même amoureuse. Et tout ça de façon tellement cavalière, en sautant les heures, en passant d'un acte à l'autre avec une telle désinvolture que non seulement ça risque d'abîmer les personnages, mais que cela laisse sur sa faim le lecteur qui, avec la meilleure des intentions, ne peut ni ne veut plus suivre la narratrice engagée dans cette course folle par un auteur poussé lui-même par une furieuse envie de - conclure.

Un échantillon ? Le voici, pris dans le tas :

Exciter son clito avec le mien, sentir sa bandaison, sentir sa jouissance s'installer, progresser, et, enfin, l'orgasme libérer nos neurones, produire la dopamine nécessaire à notre bien-être. Notre soif d'orgasme ne fut pas assouvie, un soixante-neuf fut adopté. (p. 77)

Épuiser le lecteur en enchaînant des actes tout physiques, noyer tout semblant d'excitation dans l'ennui d'un vocabulaire qui cruellement manque d'air, le tout dans une scène qui figure deux ravissantes jeunes filles en train de baiser - il faut le faire. Et toute cette mécanique ne laisse aucune place au désir, à ses manifestations, sa croissance, son emprise sur les personnes, le caractère irrésistible du sexe capable d'exercer une domination sans pareil. On finit par se lasser, les yeux se détachent des lignes et des caractères qui ne font plus que défiler, ayant perdu le moindre charme, dépouillés de leur si précieuse magie. Ce qui est d'autant plus dommage dans la mesure où l'on sent l'auteur aux prises avec les exigences du genre, dominé par une volonté de montrer les actes, de façon aussi crue que possible, et de partager la frénésie sexuelle de ses personnages en rut. Force est pourtant de constater qu'Alain Eade n'est pas (encore) à la hauteur du défi. Ce qui, étant donné un sujet qui comme nul autre se prête à l'excitation des sens, est tout simplement dommage. Si j'avais un conseil à donner à l'auteur, ce serait celui de faire confiance au temps, de dompter l'envie furieuse qui le pousse à s'enfoncer la tête la première dans la débauche, et de laisser sa place au désir qui, peu à peu ou de façon éruptive, grandit jusqu'à changer les personnages en furies.

Il me semble que ce roman n'aurait pas dû être publié dans un tel état. Il aurait sans doute mieux valu laisser à l'auteur et à son texte le temps de mûrir, afin que celui-ci puisse faire des ravages à la hauteur de la voracité de sa protagoniste. On peut donc plaindre le fait que l'éditeur, au lieu de tout simplement refuser le texte - à moins de le faire retravailler en profondeur - ait préféré faire payer l'auteur pour cette publication qui me semble prématurée. Parce que

"cette maison [i.e. les Éditions Vérone] à compte participatif implique un investissement financier de la part de l'auteur […]"1

Pour ce qui est du modèle participatif, l'éditeur a le mérite d'être clair en ce qui concerne ce sujet. Ensuite, chacun est évidemment libre de proposer ou de suivre une telle démarche, et chaque auteur, désespérant de trouver un éditeur "classique" qui lui prenne son manuscrit, est libre de délier les cordons de sa bourse. Mais n'aurait-il pas mieux valu, dans le cas du texte qui nous occupe, de renoncer à la publication et de donner à l'auteur l'occasion de retravailler celui-ci, au lieu de le publier, moyennant un "investissement", dans un état qui, selon l'avis de votre serviteur, fait plutôt fuir les lecteurs ? Ce qui est d'autant plus dommage que ce sont précisément ces lecteurs-ci qui, étant assez curieux pour quitter les autoroutes de l'édition et du monde littéraire, s'aventurent dans les chemins de traverse pour y débusquer des beautés. Combien d'entre eux ne reviendront pas après une telle expérience ?

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  1. ÉDITIONS VÉRONE - PUBLIEZ VOTRE LIVRE []
Un été chez mon père Couverture du livre Un été chez mon père
Alain Eade
Fiction / érotisme
Editions Vérone
15/09/2016
fichier numérique
130

Un ouvrage honnête, sans concession, qui présente l’adolescence pour ce qu’elle peut être parfois : une découverte vertigineuse de sa propre sexualité et de ses désirs de vie.

L’on y fait connaissance avec Adeline, alors qu’elle découvre son homosexualité dans un contexte compliqué. Elle aime le sexe, cherche l’amour, parfois les deux. L’argent l’intéresse plus que son corps, aussi décide-t-elle de se prostituer de son propre chef.

Une adolescente en quête d’amour dans une société violente à laquelle elle a décidé d’appartenir selon ses propres règles.

Clear­pas­sion annon­ce sa fer­me­tu­re – tem­po­rai­re

Logo de la librairie numérique ClearpassionL'été 2016 s'annonce riche en - fermetures. Après l'éditeur numérique House made of dawn qui a annoncé lundi de mettre la clé sous le paillasson, c'est maintenant une librairie numérique qui annonce l'interruption de ses activités. Une fermeture qui est censée être temporaire, d'après le texte de la communication, qui précise que

"ClearPassion.fr interrompt son service pour travailler à une nouvelle étape de son aventure".

Clearpassion a été fondée en 2013 en tant que "librairie numérique 100% pimentée". Le ton était donc donné, et une petite visite ne laisssait pas planer le moindre doute à propos du genre de textes que cette librairie aimait proposer. L'accent y était mis sur la littérature érotique dans toutes ses déclinaisons, classée par son degré de chaleur. Celle-ci était indiquée par la couleur du piment (un coup de chapeau s'impose pour saluer l'usage très heureux et très conséquent de ce condiment), la gamme allant du rouge clair pour un contenu "romantique" au rouge foncé pour préciser à un public "averti" qu'on y appelait une chatte une chatte.

À partir du 31 juillet 2016, il ne sera donc plus possible d'effectuer ses courses numériques dans cette librairie que votre serviteur n'a pas hésité, par le passé et à plusieurs occasions, de recommander à ses fidèles lecteurs, entre autres pour une fonctionnalité assez peu répandue, à savoir la possibilité d'offrir des textes numériques à des tiers.

L'entreprise précise dans son communiqué, et ceci est très important pour tous ceux ayant déjà effectué des achats, que :

"L'accès à votre bibliothèque et à tous les ouvrages que vous avez achetés restera possible après cette date."

Je n'ai pas le moindre doute quant aux intentions du propriétaire, mais je recommanderais néanmoins aux clients de Clearpassion, si ce n'est pas déjà fait, de télécharger les textes acquis afin de les stocker dans une liseuse ou sur un disque local. C'est un procédé qui, globalement parlant, me semble indispensable à l'ère des services immatériels et du stockage qui s'effectue de plus en plus souvent sur des serveurs répartis aux quatre coins de la planète, sans que l'utilisateur puisse savoir où ceux-ci sont localisés, ni quelles sont les précautions pour garantir une accessibilité permanente. Et je suis sûr que vous ne voudriez pas vous retrouver avec une bibliothèque décimée "grâce" à quelque bug informatique.

Mes expériences avec Clearpassion.fr ont été impeccables, et je leur souhaite un bon avenir et plein de succès pour les projets à venir. Avec, évidemment, l'espoir de les voir très bientôt revenir sur le marché.

Hou­se made of dawn – mort d’un édi­teur

Ce matin, j'ai reçu une communication de la part des éditions House made of dawn. Il s'agissait d'annoncer, purement et simplement, la disparition de cette maison qui s'était taillé une belle réputation en éditant des textes de qualité dans le domaine de la SFFF :

"L'aventure House Made of Dawn éditions arrive à sa fin. Nous cesserons nos activités à la fin du mois. Après plus de trois ans de publication au service de la SF et du Fantastique, nous avons décidé de partir dans d'autres directions et de laisser cette première expérience derrière nous."

House made of dawn

La Bauge a pu accueillir trois titres de cet éditeur :

Tous les trois m'ont procuré bien du plaisir. Et, chose plus rare dans le domaine des pure players, l'éditeur a non seulement misé sur la qualité littéraire de ses textes, mais aussi sur celle de la production, impeccable elle aussi et tout à fait à la hauteur du niveau des textes : Peu de coquilles, une mise en page qui tient la route dans un grand nombre de formats, une présentation de qualité.

On ne peut que déplorer cette disparition prématurée et on souhaite bonne chance à l'équipe rassemblée autour de Renaud Ehrengard pour des aventures futures. Des aventures dont celui-ci nous fait entrevoir la possibilité en annonçant un départ "dans d'autres directions".

J'ai eu le réflexe de rendre hommage aux efforts de cette maison en rassemblant ici les titres de leur catalogue afin de combler une lacune qui ne manquera pas de se produire, les sites web des maisons défuntes étant appelés à disparaître. Et, dans le cas qui nous occupe, les titres qui s'y trouvent aujourd'hui même sont loin de représenter la totalité de la production. J'ai donc mené quelques recherches sur la toile pour reproduire ici une liste aussi complète que possible. Si des titres manquent au rendez-vous, merci de me les signaler.

Et un conseil avant de conclure : S'il y a des titres de cet éditeur que vous aimeriez découvrir, c'est le moment de foncer vers votre librairie en ligne préférée et de dépenser quelques roros. L'éditeur m'assure que tous les auteurs se sont vu restituer leurs droits, mais affirme en même temps que "aucun n'a republié son texte à notre connaissance". Il est donc possible que vous aurez des difficultés à trouver certains de ces textes une fois passé le cap du 31 juillet 2016. Votre serviteur fait d'ailleurs confiance à 7switch pour cela.

Catalogue des éditions House made of dawn

AuteurTitreISBN
Baudet, DavidPagan pandemia979-10-92791-06-8
Blondel, GéraldineRédemption979-10-92791-29-7
Bury, JeanTerre zéro979-10-92791-07-5
Bury, JeanEt la mort perdra tout empire979-10-92791-21-1
Delange , MathieuLa Traque
DiversSur les ruines du monde979-10-92791-12-9
DiversAnatomie du cauchemar979-10-92791-05-1
Ehrengardt, RenaudChroniques de la fin d'un monde979-10-92791-00-6
Gaiani, AntoineL'entretien979-10-92791-17-4
Germain, VincentSystème d'exploitation979-10-92791-18-1
Grey, Roman H.Journal d'une infection979-10-92791-31-0
Guigou, FabioTempête sur Candela979-10-92791-20-4
Holay, AnthonyLes enfants de Karia979-10-92791-22-8
Holay, AnthonyIncubes, tome 1979-10-92791-11-2
Jangot, NormanLe marché des Pyrénées979-10-92791-27-3
Jangot, NormanLe Grippeminaud979-10-92791-26-6
Lamur, SylvainDe Monstrorum Natura979-10-92791-08-2
Lamur, SylvainLe sens de la vie979-10-92791-06-8
Lysøe, ÉricDeux tas de sable au bord d’un lit979-10-92791-10-5
Makdessi, ShamNouvelle tête979-10-92791-25-9
Manierka, Colin10 jours, 10 heures, 10 minutes979-10-92791-01-3
Nova, MilanDents979-10-92791-33-4
Palacio, VincentLes contes du 5ème étage979-10-92791-04-4
Palacio, VincentSerat979-10-92791-32-7
Rice, MaxLe tombeau des maîtresses979-10-92791-13-6
Semont, ChristopheLa Niña Blanca979–10-92791-19-8
Semont, ChristopheLa malédiction de Chango979-10-92791-09-9
Szuter, Tiéphaine G.Caucasus979-10-92791-08-2
Szuter, Tiéphaine G.Werwolf979-10-92791-16-7
Villain, NicolasVent glacial sur trace numéro 6979-10-92791-23-5