Léa Lescure, Les nuits mélangées

Léa Lescure
Léa Lescure ©Pascale Lourmand/Kero

Il ne faut pas chercher bien loin pour trouver les origines de ce premier roman de Léa Lescure, Les nuits mélangées. Il suffit de saisir le nom de l’auteure dans votre moteur de recherche préféré, et vous vous retrouvez très bientôt dirigé vers un article paru en août 2011 dans Rue89, journal pour lequel Léa Lescure travaille encore aujourd’hui : « De l’argent facile au stigmate de la pute : une vie de prostituée ». Le reportage en question raconte l’histoire de Catherine, quinquagénaire qui, dans sa jeunesse, s’est prostituée pendant onze ans, et qui, des décennies plus tard, continue à arborer les stigmates de cette profession bien particulière et à être hantée par le fantasme apparemment indélébile de cette dérive. Et il semblerait que l’auteure aussi en a été hantée, suffisamment au moins pour en faire le point de départ d’un roman et pour inventer un personnage qui raconte sa vie et ses dérives le long des quelques 150 pages de ce texte tout à fait remarquable.

On retrouve, dès les premières pages, jusqu’aux détails de l’histoire de Catherine : De la fac de psycho et des petits boulots ingrats et mal rémunérés jusqu’à la douche après et l’affirmation que « finalement, c’est rien », en passant par le parcours de l’auto-stoppeuse qui se mue en travailleuse de la rue – tout ça se retrouve dans le roman (1). Et c’est à partir de ces menus faits que Léa Lescure imagine et illustre le parcours de la pute, de ses débuts sur l’autoroute jusqu’au club et aux rendez-vous rémunérés de l’escort-girl. La ressemblance s’arrête pourtant là, et l’histoire de Manon n’est aucunement celle de Catherine. Et contrairement à l’obsession de cette dernière qui a survécu aux décennies, c’est un autre phénomène qui apparemment intéresse l’auteure, celui de l’isolement.

Parce que l’histoire de Manon, ce n’est ni un roman érotique ni une fable moralisatrice. On n’y trouve aucune aventure croustillante, ni de doigt levé, mais une illustration de ce qu’est l’isolement social qui peu à peu engloutit le personnage, dans un procédé aussi lent qu’il ne se rend compte que bien plus tard de ce qui se passe. Le côté effrayant, ce n’est pas la déchéance physique que certains croient pouvoir diagnostiquer chez les prostituées, mais le silence qui tout doucement s’installe entre Manon et ceux et celles qui, auparavant, constituaient l’univers où elle évoluait, la perte progressive de ses points de repère, que ce soit la famille ou la fac. Les conversations téléphoniques avec la mère deviennent de plus en plus des leçons en monotonies, voire en mensonges, tandis que les rencontres familiales tournent à l’horreur parce qu’elles mettent en évidence la vie double que mène la protagoniste, obsédée par une découverte toujours possible de ses activités peu avouables. Quant à la fac, de cours séchées en désinscription, le chemin n’est finalement pas très long et la pente bien trop douce. Mais la catastrophe, c’est la rencontre avec un étudiant, Baptiste, et la découverte de l’impossibilité d’aimer autrement que par le physique. Pire encore, par le physique qu’elle ne sait plus concevoir autrement que « tarifé ».

Léa Lescure maîtrise les mises en scène, et elle sait se mettre dans la peau de ses personnages, au point que ceux-ci commencent à vivre de leur propre droit et qu’on imagine pouvoir les croiser dans la rue. Ce qui est vrai surtout pour sa Manon, la jeune étudiante dont elle nous transmet les balbutiements au seuil de l’âge adulte. Mais un des points les plus remarquables de ce petit roman, c’est l’absence des grands mots et des sentiments à deux balles. Tout y est comme flouté par le ciel brumeux au-dessus de Bruxelles, et les vies se déroulent dans une ambiance de grisaille permanente. À laquelle on n’échappe tout simplement pas, mais qu’on rend bien plus étouffante encore en coupant les ponts qui mènent vers l’humain. Un beau texte et une auteure dont il faut impérativement suivre le parcours !

(1) « — Alors tu fais des études de psychologie, c’est sympa. » (p. 11)
« — Je fais serveuse parfois, et je bosse la nuit pour une entreprise de nettoyage de bureaux. » (p. 11)
« — Finalement, c’est rien. » (p. 12)
« Manon souriait, hystérique, à son pommeau de douche. » (p. 12)
« seule, le pouce tendu dans l’obscurité, et les conducteurs comprendraient sûrement d’eux-mêmes. » (p. 12)

Léa Lescure, Les nuits mélangéesLéa Lescure
Les nuits mélangées
Éditions Kero
ISBN : 978-2-36658-045-7

2 Comments

  1. J’ai lu ce roman avec beaucoup d’intérêt et j’ai eu une impression très positive, malgré quelque difficulté rencontrée avec le langage assez littéraire (je ne suis pas francophone).
    La thématique analysée est actuelle, et l’escorting est considéré par beaucoup de femmes un moyen « facile » pour gagner de l’argent, mais aussi d’exploration de sa propre sexualité et des propres limites dans ce qui dévient un rapport de pouvoir entre la fille et son client.
    Dans la première partie du livre Manon exprime sa curiosité vers le monde de la prostitution et ensuite passe à l’acte en allant travailler dans un bar à champagne. Dans cette ambiance feutrée plusieurs mondes se rencontrent sous les yeux de Manon, les filles qui entre elles sont souvent dans compétition presque cruelle, et les clients.
    Je ne connais pas le bars à champagne, mais dans cette partie du récit de Léa je trouve quelque petite naïveté concernant les exigences des clients, qui souvent se contentent juste de quelque caresse. Il est vrai qui il existent (au moins dans les salons) plusieurs sortes des clients, certains cherchent principalement de la tendresse et de l’amour (cela dit beaucoup sur le besoin des hommes qui ne trouvent pas cela dans leurs cadre familiale), alors que pas mal de clients cherchent à assouvir leurs phantasmes les plus inavouables moyennant de l’argent.
    Dans la deuxième partie du roman j’ai particulièrement apprécie le regard que Manon porte sur elle-même, une jeune femme qui se retrouve confrontée à une crise d’identité et d’incertitude, se trouvant face à deux Manon. Ce qui est au début est simplement un jeu de rôle se transforme dans une piège, ou’ il faut faire une choix pour éviter que la Manon mercenaire et cynique puisse anéantir la Manon qui souhaite retourner aux origines pour redécouvrir le désir et une sexualité spontanée non seulement mécanique,
    L’autrice est une jeune femme, et je crois qui il y a des très bonnes chances que elle puisse améliorer son style et analyser un sujet avec encore plus de profondeur.

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