Fabien Clouette, Une épi­dé­mie

On ne peut qu’ad­mi­rer le cou­rage de Fabien Clouette dont le texte Une épi­dé­mie fait immé­dia­te­ment son­ger à des pré­dé­ces­seurs célé­bris­simes, comme Dino Buz­zat­ti et son Désert des Tar­tares, Julien Gracq et son chef d’oeuvre, Le rivage des Syrtes (cf. l’ar­ticle de Phi­lippe Cas­tel­nau), ou encore Fran­çois Schuyt­tens et Jacques Abeille avec le pro­jet qu’ils ont réa­li­sé en com­mun, le roman gra­phique Les Mers per­dues (cf. ce pas­sage à pro­pos des ponts de la cita­delle qui évoque le même enche­vê­tre­ment que celui des cités en ruine illus­trées par le célèbre archi­tecte-des­si­na­teur belge : « Ces ponts m’ont tou­jours fas­ci­né. Il n’y a pas de rivière, ni de cours d’eau dans la cita­delle, les ponts sont des pas­sages au-des­sus de ruelles, de che­mins, de cours pavées bien secs. Ce sont les bras d’un laby­rinthe emprun­té par­fois seule­ment par le vent. »). Une telle ascen­dance a de quoi faire peur aux plus har­dis bran­leurs de plumes, et il faut féli­ci­ter M. Clouette pour son intré­pi­di­té – à moins que ce soit plu­tôt pour son culot.

L’in­trigue de ce petit texte com­mence avec la fin de la qua­ran­taine géné­ra­li­sée, et le départ du nar­ra­teur, libé­ré de ses quatre murs,  à la redé­cou­verte de la cita­delle, sa ville aux murs gla­cés qui « laissent appa­raître des veines rouges de briques », tan­dis que le bleu incon­nu de la mer « chante des com­plaintes rocailleuses ». Sa ville, elle l’at­tend déserte, la popu­la­tion déci­mée par une mala­die dont on n’ap­prend, mal­gré son omni­pré­sence, rien de très pré­cis sinon qu’elle se mani­feste par des égra­ti­gnures et des inflam­ma­tions qui laissent la peau de ses vic­times cou­verte de bou­tons. Cette mala­die conti­nue à han­ter la ville et les sur­vi­vants qu’elle abrite (à moins qu’il ne faille dire « enferme »), comme si tout le monde savait en secret qu’elle guette tou­jours, reti­rée dans les têtes et dans les paroles, tapie au cœur de cette ville sur­réa­liste coin­cée entre une mer trop bleue et des champs arides, en per­ma­nence fouet­tée par un vent que seuls des archi­tectes habiles ont su domp­ter, une fois, il y a de cela des siècles. Res­pon­sable de la mort d’une grande par­tie de la popu­la­tion, l’é­pi­dé­mie joue le rôle d’une sorte de cata­ly­seur, agent qui concentre l’at­ten­tion des sur­vi­vants, du nar­ra­teur et par consé­quent, de façon insi­dieuse, du lec­teur aus­si, sur les struc­tures miné­rales ayant sub­sis­té, telles des reliques, des osse­ments pétri­fiés, der­nier témoi­gnage d’une vie qui ne se décline plus qu’au pas­sé. D’une vie absor­bée par le miné­ral, par l’élé­men­taire, dans une sorte d’é­change de mau­vais pro­cé­dés : La vie semble pas­sée, avec ses cou­leurs, dans les murs et les façades, tan­dis que l’hu­main se vide et se fige dans le cris­tal :

Les yeux de R. sont des verres à pied fen­dus. Cris­taux figés entre deux pom­mettes par­fai­te­ment opaques…

Il est signi­fi­ca­tif que le para­graphe, qui s’est ouvert sur la des­crip­tion d’une vie en train de se « désa­ni­mer », se ter­mine sur l’af­fir­ma­tion de ce qu’on pou­vait craindre depuis pra­ti­que­ment le début du texte : « L’épidémie n’est pas finie, la cita­delle est tou­jours malade. »

Cette ville a une dimen­sion sup­plé­men­taire, son pas­sé qui remonte très loin, et le lec­teur apprend dès le deuxième para­graphe que le legs des siècles fait par­tie de la vie de tous les jours des habi­tants. Il y sub­siste des « ruines antiques » dont on ima­gine qu’elles ont sur­gi des abîmes d’un pas­sé immé­mo­rial, même si aucun chiffre ne pré­cise leurs ori­gines. Ce flou carac­té­rise d’ailleurs tout ce qui a trait à la cita­delle, ses ori­gines, les condi­tions de sa mon­tée au pou­voir et celles aus­si de sa déca­dence. Des bâti­ments impres­sion­nants dont per­sonne ne connaît plus l’u­sage, des voyages mythiques entre légende et réa­li­té qui laissent devi­ner l’exis­tence d’un empire éten­du et entre­pre­nant avec à sa tête la dynas­tie des « Empe­reurs du vent » dont on ne sait au juste si celle-ci existe encore ou si elle a som­bré il y a long­temps déjà, pré­cé­dant vers le néant les popu­la­tions fau­chées par la mala­die. À moins que ce soit la cita­delle elle-même, ani­mée d’une vie étrange, qui ait choi­si d’en­gen­drer une dynas­tie qui puisse por­ter sa gloire aux coins les plus recu­lés de la terre.

La cita­delle, elle res­semble, avec son empla­ce­ment méti­cu­leu­se­ment recher­ché, à un défi pétri­fié inso­lem­ment jeté à la face des élé­ments : à la terre des­sé­chée qui la porte ; aux vents qui non seule­ment obligent ses habi­tants à se pen­cher en per­ma­nence, mais qui s’en prennent jus­qu’à l’His­toire de la cita­delle, effa­çant avec une vio­lence tout en dou­ceur, dans un duel sécu­laire qui les oppose à l’hu­main, jus­qu’aux visages des sta­tues ; au feu solaire qui des­cend du ciel et assèche le « sol argi­leux sur lequel ne pousse aucune terre » ; à l’eau enfin, que ce soit celle de l’o­céan ou celle, plus trou­blante encore, que le nar­ra­teur évoque dans une phrase qui ne laisse d’in­quié­ter le lec­teur bien­veillant : « Un tra­cé indé­lé­bile [les bou­tons qui couvrent les joues du client] du venin cra­ché comme une pluie d’automne, de celles que la ville attend naï­ve­ment depuis des années. »

Je ne peux pas dire que, après de mul­tiples lec­tures, j’ai « com­pris » ce texte, dans la mesure où une telle com­pré­hen­sion serait pos­sible, com­pré­hen­sion qui signi­fie­rait rien de moins que la volon­té d’u­sur­pa­tion de la pen­sée d’au­trui. Mais, face à toutes les richesses qui imprègnent ce texte jus­qu’à la moelle de ses mots et de ses syl­labes, je refuse tout sim­ple­ment de céder à la faci­li­té de vou­loir le réduire à un quel­conque mes­sage. C’est un texte dans lequel, mal­gré sa briè­ve­té, on se laisse déri­ver, comme sur l’o­céan sans fin qui a por­té le mythique ambas­sa­deur des mers du sud. Un texte dont on voit sur­gir, au gré des voyages et de la confi­gu­ra­tion des phrases, des monstres et des mer­veilles, tous les deux capables d’é­blouir le lec­teur et de le plon­ger, le temps d’une lec­ture réflé­chie, dans les abîmes de son ima­gi­na­tion. Un texte qui, après avoir frô­lé les murs de la cita­delle, gor­gés de soleil et polis par le vent, s’é­lève dans le ciel pour y briller avec le soleil avant de plon­ger dans le bleu océan qu’im­plorent « les champs arides [qui] ne connaissent pas l’humidité ». Un texte qui conjugue l’in­tré­pi­di­té et le culot de son auteur, prouesse dont on ne sau­rait assez le remer­cier.

Fabien Clouette, Une épidémie

Fabien Clouette
Une épi­dé­mie
publie.net
ISBN : 978−2−8145−0758−6

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