Vincent Engel, Les Dia­bo­liques

Le moins qu’on puisse dire de Vincent Engel, c’est que c’est un per­son­nage aux facettes mul­tiples. Auteur, uni­ver­si­taire, cri­tique lit­té­raire, il est publié aux quatre coins de la fran­co­pho­nie, et par des mai­sons dont cer­taines figurent au pal­ma­rès de l’é­di­tion comme JC Lat­tès ou Fayard. Mais il ne dédaigne pas pour autant les petites mai­sons du cru, et il a fait confiance aux Édi­tions Ker, petite struc­ture ins­tal­lée dans le Bra­bant Wal­lon, pour y publier son roman, Les Dia­bo­liques, ini­tia­le­ment paru durant l’é­té 2009 en feuille­ton dans Le Soir 1)Car­me­lo Virone, L’é­cri­vain, pro­prié­taire ou pres­ta­taire de ser­vice : dif­fé­rentes façons de (mal) gagner sa vie. In : L’ar­tiste es ses inter­mé­diaires, Édi­tions Mar­da­ga, Wavre, 2010, p. 35.

Le titre rap­pelle, évi­dem­ment, le célèbre recueil de Bar­bey d’Au­re­vil­ly qui, paru en 1874, regroupe six nou­velles dont cer­taines ont été rédi­gées et publiées dans les années voire les décen­nies pré­cé­dentes. Les allu­sions ne manquent pas, et le lec­teur aver­ti y voit défi­ler « le bon­heur dans les crimes les plus ignobles » (Troi­sième par­tie) et per­çoit, der­rière Marie et sa façon de mettre en œuvre son pro­jet de ven­geance, l’ombre de la duchesse de Sier­ra-Leone, pro­ta­go­niste de La Ven­geance d’une femme. On le sait, l’in­gré­dient prin­ci­pal de l’œuvre roma­nesque de l’au­teur peu com­mun que fut Bar­bey d’Au­re­vil­ly sont les pas­sions du cœur humain, pas­sions constam­ment exa­cer­bées par l’an­ta­go­nisme des sexes qui s’a­charnent à se réunir pour mieux s’entre-déchirer dans un bal­let qui rap­pelle rien autant que l’es­thé­tique des com­bats à arme blanche dont la lit­té­ra­ture du XIXe siècle est tel­le­ment friande. Et per­sonne n’a su en dis­sé­quer la méca­nique comme le Conné­table des Lettres qui prend un réel plai­sir à mon­trer à ses lec­teurs la chair pal­pi­tante fraî­che­ment reti­rée des corps à vifs, quitte à la jeter en pâture aux chiens une fois la démons­tra­tion faite.

Il faut du culot pour mesu­rer ses forces avec un tel géant, et on peut dire que celles de Vincent Engel, si elles ne sont pas tout à fait à la hau­teur du défi qu’il s’est lance à lui-même, lui per­mettent quand même de sor­tir de l’a­rène la tête haute.

Contrai­re­ment au recueil de Bar­bey il s’a­git ici d’un seul texte, un roman qui raconte les aven­tures de plu­sieurs couples empor­tés dans un tour­billon des plus impro­bables où le lec­teur a inté­rêt de s’ac­cro­cher s’il ne veut pas cou­rir le risque de se trou­ver éjec­té en cours de route. Le rythme des révé­la­tions – faites aux lec­teurs et aux per­son­nages en même temps – s’ac­cé­lère à mesure qu’on approche de la fin, et l’i­dée m’est venue à plu­sieurs reprises de dres­ser un tableau des rela­tions entre les pro­ta­go­nistes pour ne pas me perdre dans ce dédale dont le Mino­taure rési­dant se nour­rit de ven­geance.

L’in­trigue débute en plein XIXe siècle, et c’est l’his­toire, si sou­vent remâ­chée, de l’a­mour impos­sible entre un frère et une sœur qui s’i­gnorent, sépa­rés à la nais­sance. Sépa­rés parce que conçus en dehors du cadre légi­time du mariage, témoins d’une honte qu’il fal­lait, à tout prix, cacher. Et quand je dis « à tout prix », c’est effec­ti­ve­ment ce qui arrive à celles et à ceux qui se trouvent mêlés, de loin ou de près, au drame, et l’his­toire de ces deux jeunes  per­sonnes est comme l’illus­tra­tion des mal­heurs qui peuvent frap­per ceux qui conspirent pour gar­der le silence.

Les évé­ne­ments qui bous­culent tant de vies sont contés à la pre­mière per­sonne, et le lec­teur les découvre à tra­vers les yeux de Fabian, un des jumeaux au cœur du récit. Le départ est four­ni par la révé­la­tion, de par l’ab­bé Ducret, unique déten­teur du secret, des liens de sang qui unissent Fabian à sa sœur Lucie, ren­dant par là impos­sible toute pers­pec­tive d’un amour légi­time et épa­noui. Le drame semble pour­tant avor­té avant même d’a­voir pu écla­ter, parce que voi­ci la sage déci­sion sur laquelle tout le monde se met d’ac­cord, arrê­tée dans une ambiance com­po­sée de cou­rage, de sagesse et d” « amour tout pater­nel » :

« désor­mais, Lucie et moi n’aurions plus l’un pour l’autre qu’une vive ami­tié et, sans rien dévoi­ler à nos parents, nous met­trions un terme à nos pro­jets d’union. » (Pre­mière par­tie)

On se doute que ce n’est pas ain­si que peut se ter­mi­ner une telle his­toire, et c’est à par­tir de cet ins­tant-là que tout se com­plique et que les appa­rences deviennent trom­peuses. Fabian entre effec­ti­ve­ment au sémi­naire, mais, ne se sen­tant pas le cou­rage de diri­ger une paroisse, il entre au ser­vice de Gus­tave Mor­gan, fils unique d’un riche bour­geois qui se mor­fond dans sa posi­tion de notaire, mani­fes­te­ment atti­ré par une vie dif­fé­rente, sans que le lec­teur puisse pour autant per­cer le flou qui entoure ses aspi­ra­tions. Il y a pour­tant une réelle dif­fi­cul­té dans la vie du jeune homme qui l’op­pose à ses parents, celle de sa liai­son avec une femme noble des envi­rons, Viviane de Sireuille, femme dotée d’un esprit brillant, d’une grande beau­té et d’une immense for­tune. Et pour­tant, mal­gré des qua­li­tés aus­si éblouis­santes, les parents de Gus­tave refusent de cau­tion­ner cette union. C’est à ce point du récit que la Grande Fau­cheuse se mêle de l’af­faire, et elle n’y va pas de main morte. Le récit en acquiert des allures d’af­faire cri­mi­nelle et deux accu­sés vont périr sur l’é­cha­faud. C’est au len­de­main de cette affaire san­glante que Gus­tave quitte la région et y laisse Fabian, deve­nu son ami intime à tra­vers les épreuves.

Deux ans se sont écou­lés quand Fabian est man­dé à Paris où il retrouve Gus­tave, ron­gé par la débauche et la mala­die, près de rendre l’âme. Et voi­ci que se pré­sente la véri­table dif­fi­cul­té du chro­ni­queur qui ne vou­drait pas révé­ler trop de détails de l’in­trigue pour ne pas pri­ver les poten­tiels lec­teurs du plai­sir de se lais­ser gui­der par l’au­teur et de voir tout se dérou­ler par eux-mêmes. Parce que c’est à par­tir de la Troi­sième par­tie et le récit de Gus­tave que les choses changent et que le texte prend des allures de roman noir dans la meilleure tra­di­tion des Anne Rad­cliffe, G.E. Lewis, E.T.A. Hoff­mann ou encore des récits noirs d’A­lexandre Dumas. L’au­teur intro­duit le thème du dop­pelgän­ger et les per­son­nages com­mencent à s’es­tom­per, se dotant peu à peu d’une réa­li­té dif­fé­rente, réa­li­té inquié­tante et sombre qui semble avoir guet­té dans les cou­lisses et qui s’empare des prin­ci­paux acteurs du drame. Il y a même des élé­ments éro­tiques qui viennent colo­rer le récit, prin­ci­pa­le­ment à par­tir de l’en­trée en scène de Marie, femme débau­chée s’il en est, qui n’hé­site pas à s’in­tro­duire dans le lit d’un couple fraî­che­ment marié.

Les évé­ne­ments que le lec­teur a déjà vu se dérou­ler sont revi­si­tés et la réa­li­té des faits est nuan­cée par un enche­vê­tre­ment de récits dans lequel celui de Gus­tave, rap­por­té par Fabian, rejoint les révé­la­tions de celui-ci. Le lec­teur découvre, par la même occa­sion, la dupli­ci­té et le rôle capi­tal du nar­ra­teur dans une sorte de conspi­ra­tion intime et les révé­la­tions se pour­suivent et se culbutent jus­qu’à la fin du roman dans un ren­ver­se­ment des rôles qui n’é­pargne per­sonne, jus­qu’au nar­ra­teur jeté dans le doute par une infor­ma­tion à pro­pos de son pas­sé dont lui-même était res­té jusque-là igno­rant.

Le récit est bien mené et l’au­teur a la sagesse d’é­vi­ter les inter­mi­nables phrases fine­ment cise­lées de Bar­bey d’Au­re­vil­ly qui se fau­filent comme de vivantes ara­besques lin­guis­tiques entre les pages de ses textes. Le style est soi­gné et évite tout déra­page « moderne », l’au­teur se ser­vant de son outil prin­ci­pal pour recréer l’am­biance de l’é­poque où les évé­ne­ments sont cen­sés se dérou­ler. M. Engel sait même domp­ter la com­plexi­té des rela­tions, ren­due plus com­pli­quée encore par les rôles dans les­quels se glissent cer­tains des per­son­nages, et si le lec­teur est par­fois dérou­té, c’est plu­tôt par le double jeu de Fabian et de Lucie et l’a­tro­ci­té d’une ven­geance qui ne recule devant rien.

Il y a pour­tant dans ce texte quelques élé­ments qui dérangent et que je ne vou­drais pas pas­ser sous silence. Tout d’a­bord, je me pose des ques­tions quant à la construc­tion et au rôle du nar­ra­teur qui, dans les pre­mières par­ties, n’hé­site pas à mettre le lec­teur sur une fausse piste. Est-ce bien là le rôle d’un nar­ra­teur / pro­ta­go­niste, auteur fic­tif d’une sorte d’au­to-bio­gra­phie ? Il est dif­fi­cile d’i­ma­gi­ner un genre de récit où le nar­ra­teur vou­drait trom­per le lec­teur sur le rôle qu’il a joué dans les évé­ne­ments qu’il s’ap­prête à racon­ter, rôle qu’il dévoile d’au­tant plus bru­ta­le­ment par la suite. Les inten­tions de l’au­teur sont pour­tant claires et le pro­cé­dé lui sert à créer le sus­pense, mais il me semble qu’il fait du tort à son per­son­nage en en abu­sant de la sorte, le met­tant trop visi­ble­ment au ser­vice de ses pro­jets de roman­cier.

Un autre point que j’ai trou­vé plu­tôt faible concerne les scènes éro­tiques. Il y en a un cer­tain nombre dans ce roman et d’un genre que même des por­no­graphes confir­més ne dédai­gne­raient pas, comme l’in­ceste plei­ne­ment assu­mé et cra­ché à la face d’une socié­té hypo­crite, le trio­lisme, l’a­mour saphique entre mère et fille ou encore la séduc­tion qui se sert d’un cadavre comme pour mar­quer au fer rouge celui qui la subit. Mais com­ment récon­ci­lier une telle audace avec l’i­nex­pli­cable timi­di­té qui s’empare de l’au­teur quand il s’a­git de nom­mer un chat un chat et qui l’a­mène à jeter un voile lin­guis­tique sur le spec­tacle le plus cru :

« En lui [i.e. Gus­tave] par­lant, elle [i.e. Marie] avait entre­pris de le désha­biller et de lui cares­ser l’entrejambe. Ahu­ri, il se lais­sait mani­pu­ler, abdi­quant mot après mot, caresse après caresse. Bien­tôt, il n’entendit plus ce qu’elle disait, sub­mer­gé par le plai­sir sor­dide qui mon­tait en lui. Elle ces­sa de par­ler, dédiant sa bouche à d’autres argu­ments [pas­sage mis en ita­lique par moi]. » (Qua­trième par­tie)

Com­ment ne pas sou­rire en lisant la conclu­sion du pas­sage pré­cé­dant, gar­dant en esprit que celle qui agit de manière aus­si ferme vient d’as­sas­si­ner quel­qu’un ? Le cou­rage lit­té­raire de l’au­teur est loin, ici, de faire le poids de la témé­ri­té de Marie. N’est pas auteur éro­tique qui veut, et M. Engel frôle par­fois de très près la bana­li­té d’un éro­tisme de paco­tille quand il fait, par exemple, « se dres­ser avec arro­gance des tétons glo­rieux » (Qua­trième par­tie).

Les Diaboliques dans l'émission Soir Première Culture du 4 juin 2014.

Tout ça n’est pas bien grave et ne nuit en rien au plai­sir de la lec­ture. Mais il y a quand même une ques­tion que j’ai dû me poser et à laquelle je ne trouve pas de réponse. Vincent Engel a vou­lu diri­ger l’at­ten­tion de ses lec­teurs sur le « grand drame socio­lo­gique du XIXe siècle qui est la bâtar­dise » 2)cf. l’ex­trait pré­cé­dent de l’é­mis­sion Soir Pre­mière Culture du 04 juin 2014 où Nicole Debarre pré­sente le roman, à par­tir de 1:57′. Pour ce faire, il se sert d’un des plus grands auteurs de ce siècle comme modèle, il cherche à se rap­pro­cher du style de cet âge révo­lu et il essaie même d’ex­ploi­ter la com­plexi­té d’in­trigues imbri­quées à la Poto­cki, auteur fran­co-polo­nais qui en a four­ni le modèle avec son Manus­crit trou­vé à Sara­gosse. Mais – à quoi bon ? Tous ces efforts pour un exer­cice de style ? Il est vrai que le pas­sé ne peut lais­ser indif­fé­rent qui­conque veut com­prendre sa propre époque, mais il faut tout sim­ple­ment consta­ter que les cas d’é­chec huma­ni­taire comme celui illus­tré par le sort de Lucie et de Fabian n’ont plus aucune immé­dia­te­té contrai­gnante pour nous autres, deux cents ans plus tard, et on se trouve devant un vide raf­fi­né cau­sé par l’ab­sence des rouages qui font tour­ner une socié­té. Oui, on peut se lais­ser empor­ter par l’in­trigue, se perdre dans les cir­con­vo­lu­tions de ses mul­tiples rebon­dis­se­ments, mais c’est, en fin de compte, un récit inof­fen­sif mal­gré ses atro­ci­tés, un récit qui ne laisse pas de traces et dont les épines n’é­corchent pas. Le texte jette cer­tai­ne­ment une lumière très favo­rable sur l’é­ru­di­tion de son auteur, mais est-ce suf­fi­sant pour en faire de la lit­té­ra­ture ?

Vincent Engel, Les Diaboliques

Vincent Engel
Les Dia­bo­liques
Ker édi­tions 2014
ISBN : 978−2−87586−043−9

Références   [ + ]

1.Car­me­lo Virone, L’é­cri­vain, pro­prié­taire ou pres­ta­taire de ser­vice : dif­fé­rentes façons de (mal) gagner sa vie. In : L’ar­tiste es ses inter­mé­diaires, Édi­tions Mar­da­ga, Wavre, 2010, p. 35
2.cf. l’ex­trait pré­cé­dent de l’é­mis­sion Soir Pre­mière Culture du 04 juin 2014 où Nicole Debarre pré­sente le roman, à par­tir de 1:57′