Michel Torres, Skao­té. La Saga de Mô, t. 5

J’ai lu Skao­té, cin­quième épi­sode de la Saga de Mô, il y a neuf mois, et je n’ai pas encore eu le cou­rage de ter­mi­ner l’article dont j’avais pour­tant enta­mé la rédac­tion quelques jours à peine après avoir lu le texte. Bien sûr, il y a tou­jours d’autres chats à fouet­ter et d’autres domaines à explo­rer – les beaux-arts par exemple ou encore un nou­veau pro­jet de roman éro­tique – et tout cela occupe certes une bonne par­tie des quelques heures dis­po­nibles aux acti­vi­tés autres que pro­fes­sion­nelles et fami­liales, mais est-ce suf­fi­sant pour expli­quer un tel délai ? Il me semble que non, sur­tout main­te­nant que j’ai relu le texte pour enfin me lan­cer. Et j’ai bien plu­tôt l’impression d’avoir eu peur de res­ter au-deçà de ce que vaut le texte, de ne pas savoir com­mu­ni­quer à mes lec­teurs la pas­sion que je res­sens à chaque fois que je plonge – et c’est le cas de le dire – dans l’univers de Mô. Uni­vers que Michel Torres a su patiem­ment construire grâce à sa prose tou­jours tran­quille, grâce à ses mots capables de cer­ner les émo­tions et de confé­rer la fas­ci­na­tion de ce bout de terre et de sa faune de mar­gi­naux, et grâce aus­si à la magie exer­cée par ce conti­nent secret, ces terres enfouies où peu savent péné­trer, et où même ces quelques hap­py few n’ont qu’à peine quelques ins­tants pour déro­ber aux pro­fon­deurs quelques impres­sions et quelques regards. Tout cela est vrai, mais il y a aus­si cette part de pro­cras­ti­na­tion, cette his­toire de se trou­ver un pré­texte pour repous­ser encore un peu l’instant fati­dique. Mais il me semble que la paru­tion immi­nente du sixième et der­nier épi­sode de la Saga me donne main­te­nant ou jamais l’occasion de renouer enfin avec ma pas­sion pour ce texte et de four­nir un peu de visi­bi­li­té sup­plé­men­taire à l’épopée de ce lopin de terre aus­si ancien que la civi­li­sa­tion.

La Saga de Mô sera donc bien­tôt ter­mi­née, Publie.net ayant annon­cé la dis­po­ni­bi­li­té du sixième et der­nier tome pour le 9 mai. Autant dire que les jours de cette exis­tence peu com­mune sont comp­tés et qu’il ne reste plus que quelques pages à tour­ner dans cette vie excep­tion­nelle, pas­sée entre terre et mer, entre mer et ciel, au bout d”

« une pla­gette de sable coquillier, au bout de la langue de vase et de sable qu’on appe­lait la Fin du Monde » 1)Michel Torres, Skao­té, chap. 1, Pas­sage à l’acte

Langue de sable d’où Mô par­tait en expé­di­tion, vers les pro­fon­deurs des eaux et des légendes. Mais cette fois-ci, vu l’état dans lequel Michel Torres a dai­gné lais­ser son pro­ta­go­niste – qui a pour­tant l’habitude de se reta­per après avoir la gueule fra­cas­sée par un sort achar­né – on se demande com­ment – ou plu­tôt, si – il s’en sor­ti­ra :

« En sur­vie, abru­ti de tran­quilli­sants, embru­mé de neu­ro­lep­tiques, Mô végète dans sa cel­lule du H. P. » 2)Épi­logue – Deux mois plus tard

L’imminence de la fin, est-ce déjà l’occasion de prendre du recul ? De prendre un grand souffle avant de tour­ner la der­nière page et de se résoudre à reve­nir d’un voyage au cœur d’un uni­vers dont cer­tains côtés res­semblent aux caves à tré­sor des Mille et Une Nuits tan­dis que d’autres rap­pellent la cruau­té des nuits de Sodome ? Mais com­ment se sépa­rer du gar­çon qu’on a vu gran­dir, celui qu’on a croi­sé une pre­mière fois à l’occasion d’une pro­ces­sion de ven­dan­geurs, dans un cor­tège lan­cé sur les traces des dieux anciens ivres de sacri­fices et de proies à immo­ler, prompts à frap­per de ter­reur et de conduire à leur perte les mor­tels éga­rés ? Celui qu’on a vu vieillir ensuite, au gré des épi­sodes et des années racon­tées par Michel Torres, qu’on a vu se racor­nir sous les coups d’un soleil sans pitié et sous ceux d’un sort qui s’acharnait, sur lui et ses com­pa­gnons, à coups de flingues et de cou­teaux. Celui fina­le­ment qu’on a vu aus­si s’épanouir – encore et tou­jours et quand même – grâce aux ren­contres qu’il savait pour­tant éphé­mères, la Fau­cheuse tapie quelque part au détour d’un che­min, dans les brumes d’un cré­pus­cule marin, éter­nelle com­pagne tou­jours prête à prendre la relève et à frap­per à son tour. Impos­sible de s’en sépa­rer, impos­sible de l’oublier, et impos­sible de ne pas voir, sous la peau de l’homme reve­nu de tout, le gar­çon du tout pre­mier épi­sode, aux prises avec un pas­sé qui refuse de lâcher prise, en route vers un ave­nir qu’on pou­vait un temps – cruel jeu de dupes – espé­rer lumi­neux.

Près du terme de son par­cours, on se sou­vient donc de Mô, et on contemple, du fond des années, cou­rir le gosse à la tête d’une troupe de bam­bins en train d’investir jusqu’aux der­niers recoins d’un domaine viti­cole du Lan­gue­doc, à la sai­son des ven­danges. Un gosse des­ti­né à se frot­ter aux pires cri­mi­nels, à res­pi­rer à pleins pou­mons les relents de l’Histoire et à se mêler aux assas­si­nats les plus san­gui­naires. Le ver­tige s’empare de qui tente d’évoquer cette vie, un mael­strom auquel per­sonne ne résiste, ni lui ni toutes ces vic­times englou­ties par les années, la cri­mi­nelle de guerre nazie du début, les tou­ristes mas­sa­crés et les femmes dépe­cées ensuite, et jusqu’aux vic­times de la pègre, avec comme digres­sion l’orgie san­gui­naire quelque peu hors concours du troi­sième tome où Mô entre­prend une cata­base sur les pas de pré­dé­ces­seurs aus­si illustres qu’Orphée, Énée ou le Dante. Après le gosse, effa­cé par les années et les expé­riences qui te pié­tinent l’enfance, il y a eu l’homme, aspi­ré par le noir d’une vie de mar­gi­nal, ermite dans sa cabane à deux pas de l’étang, quelque part entre la terre et l’eau, tou­jours prêt à suivre l’appel des pro­fon­deurs et de par­tir vers le large pour explo­rer les noirs abîmes écra­sés par les flots, à la recherche des tré­sors lais­sés par l’activité mil­lé­naire des humains, pour récla­mer aux épaves leurs secrets et entrer en com­mu­nion avec les fan­tômes des marins noyés. Comme si, après tout, il pré­fé­rait la com­pa­gnie des morts à celle des vivants.

Mais j’en parle comme si déjà il était mort, comme si par ces évo­ca­tions je vou­lais pré­ci­pi­ter la main de l’auteur et me débar­ras­ser du cor­tège de fan­tômes qui lui collent à la peau. Je ne le veux point pour­tant, m’en débar­ras­ser, fas­ci­né comme lui par les ténèbres de la vie et du pas­sé, par le miracle des flots et de ses tré­sors sub­mer­gés, ren­du cap­tif par une plume que Michel Torres sait manier comme une mas­sue dont il fait tom­ber les coups à droite et à gauche.

La Saga de Mô – l’appel des abîmes

La mer joue depuis tou­jours un rôle majeur dans les aven­tures de Mô et de son petit monde consti­tué de pêcheurs, de plon­geurs et de patrons de bateaux, mais c’est avec Skao­té qu’elle se hisse au rang de pro­ta­go­niste à part entière. Par­ti, encore une fois, à la chasse aux tré­sors, Mô suit les conseils d’un vieux cama­rade plon­geur pour mettre, après les amphores appor­tées par le cou­rant des marées et le sous-marin expé­ri­men­tal des Nazis, la main sur du corail, matière qui s’obtient au prix de rudes plon­gées bien au-delà des pro­fon­deurs conseillées. C’est au cours d’une de ses expé­di­tions que Mô tombe sur une trou­vaille plus rare encore – une lampe à huile antique remon­tée de l’abysse par un poulpe qui s’en est ser­vi pour se construire un abri. Désor­mais, c’est l’obsession de l’épave antique qui doit se trou­ver dans les parages. Et l’obsession le sui­vra jusque dans ses rêves qui lui racon­te­ront l’histoire d’un navire char­gé de sta­tues et de ses der­nières heures avant de cou­ler dans les flots fouet­tés par la tem­pête. Du bateau et de la fille sur­gie de l’eau comme une nymphe ou une sor­cière aqua­tique, la fille assas­si­née et res­sus­ci­tée deux mille ans plus tard – dans le port de Mèze ou dans les seuls méninges trou­blées de Mô, peu importe fina­le­ment. Quoi qu’il en soit, elle lui tien­dra com­pa­gnie pen­dant une bonne par­tie du récit, jusqu’à l’instant où elle connaî­tra le sort de toutes celles qui ont le mal­heur de s’embarquer avec Mô. Parce que, si peu de des­tins sont moins enviables que celui d’être le héros d’un roman de Michel Torres, vu ce que l’auteur sétois a l’habitude d’infliger à son pro­ta­go­niste, héros qui, dans la meilleure tra­di­tion des Ulysses & Cie., n’arrête d’enchaîner les mésa­ven­tures et les mau­vais coups, il fau­drait à coup sûr évi­ter d’être l’héroïne d’un roman de Michel Torres, un sort qui vous place si près de l’abîme que votre espé­rance de vie se mesure doré­na­vant en semaines voire en jours. Mali­ka et Liu sont là pour rendre un témoi­gnage aus­si obsé­dant qu’atroce du sort qui leur fut réser­vé, et Skao­té, on s’en doute – et je n’ai vrai­ment pas l’impression d’empiéter sur le ter­rain de l’auteur en révé­lant à mes lec­teurs le sort qui sera le sien – rejoin­dra les rangs des héroïnes bru­ta­le­ment empor­tées après avoir croi­sé la route du héros lugubre d’une saga dont la fata­li­té aux accents nor­diques des dieux appe­lés à mou­rir en com­bat­tant vient trou­bler les eaux scin­tillantes de la Médi­ter­ra­née.

Skao­té, mys­té­rieuse et mythique guer­rière celte à l’héritage nor­dique, accom­pa­gnée par un chien dont le nom et la sta­ture de géant rap­pellent la bête mythique du nord, Fen­rir, le loup porte-mal­heur appe­lé à déclen­cher la fin des dieux, apporte une touche exo­tique dans ce monde domi­né par les civi­li­sa­tions médi­ter­ra­néennes, un mélange indé­fi­nis­sable venu du nord qui ne se mêle que dif­fi­ci­le­ment aux accents du sud, un tête à tête des plus impro­bables entre la femme qui « n’[a] pas vrai­ment d’accent » et l’homme qui, lui a « l’accent de [son] Sud, d’ici. » Skao­té et Mô, c’est la réunion, pen­dant un temps, des oppo­si­tions irré­con­ci­liables, un mélange qui ne peut se faire mal­gré les appa­rences, avec comme seule issue la dis­pa­ri­tion de l’intruse – à l’image de ce qui s’est pas­sé il y a deux mille ans.

Mais là n’est sans doute pas l’essentiel dans ce texte consa­cré à la mer dans ce qu’elle a de plus secret, ses fonds qui s’étendent vers des domaines au-delà de toute expé­rience humaine, ces pla­teaux allant vers l’infini et écra­sant de leur majes­té entra­per­çu l’homoncule qui ose péné­trer au-delà de ce qui lui est per­mis, « des­cen­dant marche après marche l’escalier cyclo­péen 3)Chap. 12, L’épave», ves­tige d’une

« érup­tion vol­ca­nique qui avait créé ce site il y a quelques sept cent mille ans [et] avait éri­gé […] cet esca­lier de géant, des dalles de lave bri­sées qui s’enfoncent dans la mer, un chaos sombre peu­plé d’innombrables ani­maux fixés, de pois­sons fur­tifs et de fan­tômes insai­sis­sables, mimé­tiques. » 4)Chap. 7, Jojo

D’un bout du texte à l’autre, c’est la mer qui de son omni­pré­sence – la pla­gette où se dresse la cabane de Mô, le port de Mèze, le tour­nage por­no sur la plage, la vil­la du Corse, peu importe où on se trouve, la mer y est tou­jours, toile de fond, tour à tour menace et pro­messe  – domine le récit et ses per­son­nages, mal­gré une intrigue riche en rebon­dis­se­ments et en péri­pé­ties, et une ten­sion qui ne cesse de croître au fil des pages et au gré des décou­vertes et des ren­contres. Et la mer veille à ne rien lais­ser échap­per, ni le corps de la femme aux allures mythiques ni ceux des sta­tues, et on ne s’étonne pas de voir Mô enga­gé dans une des­cente qui, contrai­re­ment aux épi­sodes pré­cé­dents, ne connaî­tra pas de rebon­dis­se­ment, sens unique et cul-de-sac qu’exprime la reprise – presque mot par mot – de l’épilogue du début (!) dans le der­nier cha­pitre.

Il faut dire aus­si que Mô fran­chit dans cet épi­sode un pas sup­plé­men­taire. Jamais tendre envers autrui, les scru­pules n’ont jamais été son point fort, mais cette fois-ci, c’est car­ré­ment dans la voie du crime qu’il s’engage, et ce dès les pre­mières pages qui s’ouvrent sur le violent bra­quage d’un bar. Bra­quage qui n’est que la pâle annonce du hold-up contre un four­gon qui rece­vra une belle roquette dans le cul :

« Une vraie bombe incen­diaire, une boule de feu, [une] défla­gra­tion [qui] explo­sa le véhi­cule comme une boîte d’allumettes. » 5)Chap. 10, Rodéo

Enga­gé dans un tel tour­billon, com­ment s’étonner du tour que prennent les choses, com­ment s’étonner de ce que tout se teinte de vio­lence, et com­ment ne pas s’étonner de ce que les gen­darmes aient renon­cé à tout sim­ple­ment le flin­guer, à la fin de sa cavale ? La vio­lence où l’auteur fait som­brer son héros est telle qu’on peut se deman­der quel peut bien être le but d’une telle over­dose, si l’auteur, fas­ci­né par les déra­pages de son per­son­nage, n’aurait pas per­du tout sens de mesure, aurait cédé à la ten­ta­tion de voir son héros tout foutre en l’air, dans une des­cente aux enfers qui n’aurait rien à envier à celle du troi­sième épi­sode. Mais non, Mô vivra, le temps d’un der­nier épi­sode, et je brûle d’envie de connaître le sort de cet anti­hé­ros spec­ta­cu­laire dont la devise pour­rait être cette réplique tirée de la comé­die de Térence : Homo sum, huma­ni nihil a me alie­num puto – Je suis un homme ; je consi­dère que rien de ce qui est humain ne m’est étran­ger.

 

Michel Torres, Skaoté. La Saga de Mô, t. 5Michel Torres
Skao­té
La Saga de Mô, t. 5
publie.net
ISBN : 9782371771666

Références   [ + ]

1.Michel Torres, Skao­té, chap. 1, Pas­sage à l’acte
2.Épi­logue – Deux mois plus tard
3.Chap. 12, L’épave
4.Chap. 7, Jojo
5.Chap. 10, Rodéo