Maïa Mazau­rette, La cou­reuse

Les Édi­tions KERO viennent de publier La Cou­reuse, qua­trième roman de Maïa Mazau­rette, autrice et blo­gueuse poly­va­lente. Si le roman ne m’a pas vrai­ment convain­cu d’un point de vue lit­té­raire, avec son intrigue assez banale et ses per­son­nages dont le carac­tère atteint à peine à la pro­fon­deur d’un jeu d’ombre chi­nois, il brille par contre par une sin­cé­ri­té très rare, nour­rie par une intros­pec­tion sans égards et sans illu­sions, et c’est pour cela que j’en recom­mande for­te­ment la lec­ture.

L’in­trigue n’est pas bien com­pli­quée : Une jeune femme, tech­no­made avec un appar­te­ment à Ber­lin et un chez soi sur la Toile, passe quelques jours en Nor­vège où elle arrive à séduire Mor­ten, « entre­pre­neur » danois en train de par­tir à la conquête des mar­chés amé­ri­cains et du « ven­ture capi­tal ». Ces deux-là finissent par for­mer un couple dont le maître-mot est la confor­mi­té. Arri­vée au bout de l’a­ven­ture, Maïa renonce in extre­mis à la réa­li­sa­tion de ce qu’elle avait ima­gi­né son ave­nir, mal­gré les 20.000.000 de cou­ronnes de Mor­ten et la vie de jet-set. Elle aiguise ses ongles et s’en va pour reprendre sa vie de chas­seuse, éter­nel­le­ment sur les cha­peaux de roues. Mais ras­su­rez-vous, l’in­trigue est quand même moins banale que ça.

L’au­teur elle même, dans une inter­view dis­po­nible sur le site de son édi­teur, nous révèle que ce livre est en grande par­tie basé sur sa vie et ses expé­riences. Elle va jus­qu’à redé­fi­nir le rap­port entre vie et lit­té­ra­ture :

J’ai vou­lu que l’héroïne porte mon nom pour ne pas qu’on puisse la dis­qua­li­fier comme simple per­son­nage de fic­tion : cette femme solide, par­fois cal­cu­la­trice, et bour­rée de contra­dic­tions, elle existe. Évi­dem­ment elle existe bien au-delà de moi. 1)Maïa Mazau­rette nous en dit un peu plus

Il s’a­git donc d’au­to-fic­tion, un genre hybride et dif­fi­cile à manier dans la mesure où le lit­té­raire et le bio­gra­phique y font ménage com­mun et finissent par s’embrouiller dans un nœud que le grand Alexandre lui-même aurait du mal à tran­cher. Si l’élé­ment bio­gra­phique peut, certes, ser­vir de point de départ à des consi­dé­ra­tions plus géné­rales, dépas­sant la petite vie de celui ou de celle qui écrit – parce que nous nous per­met­tons de pen­ser, contrai­re­ment à Mme Mazau­rette, que la réa­li­té n’est pas le meilleur garant de la cré­di­bi­li­té d’une œuvre lit­té­raire – le contraire se pro­duit avec tel­le­ment plus de faci­li­té, et l’a­nec­dote finit par peser comme du plomb dans les ailes de l’é­cri­vain qui ne décolle tout sim­ple­ment pas. C’est donc un genre dif­fi­cile qu’a choi­si Maïa Mazau­rette pour s’illus­trer, et il faut saluer le cou­rage dont elle fait preuve.

Mais est-ce que ce serait pré­ci­sé­ment à cause de ce choix lit­té­raire que ses per­son­nages res­semblent à une col­lec­tion de cli­chés plu­tôt qu’à des êtres humains ? À l’ex­cep­tion notable de Maïa tou­te­fois, dont les réflexions et les remises en ques­tions consti­tuent le véri­table sujet du roman. C’est là sans aucun doute un des prin­ci­paux dan­gers du genre, à moins que ce soit, dans ce cas pré­cis, plu­tôt un atout, parce que tous les pro­jec­teurs sont bra­qués sur cette femme dont rien ne nous échappe, et l’illu­mi­na­tion vio­lente arrache aux ténèbres de l’in­dif­fé­rence une vie façon­née en bonne par­tie par les séjours pro­lon­gés sur les réseaux. Vous me direz que cela n’a plus rien d’ex­tra­or­di­naire et qu’on risque de croi­ser ses voi­sins plus faci­le­ment sur Face­book que dans la rue, mais je doute que le voi­sin pousse cette expé­rience aus­si loin que Maïa. Parce que celle-ci, consciente des consé­quences d’une sorte d’om­ni-visi­bil­té, d’une dis­po­ni­bi­li­té à tout moment, constam­ment en train d’at­tendre le ver­dict du public, choi­sit ses actions pour mieux se fondre dans la foule de ses « congé­nères » numé­riques. Et c’est l’in­di­vi­dua­li­té qui en fait les frais. C’est dans ce contexte-là que la ren­contre avec Mor­ten prend toute sa valeur, parce que celui-ci la confronte à de nou­velles exi­gences aux­quelles il faut se plier sous peine de devoir renon­cer au prince char­mant, dont la conquête reste, à tout moment, pré­caire. Ce qui revient à endos­ser un nou­veau rôle, un de plus, avec ses attri­buts dont on ne sait plus si c’est un dégui­se­ment ou un trait authen­tique. Si, tou­te­fois, l’au­then­ti­ci­té existe. Le trait le plus frap­pant de cette mas­ca­rade est, mal­gré tout, le pro­fond dés­in­té­rêt que sus­cite l’autre, dont on ne sait même pas pro­non­cer le pré­nom (p. 187 et 292). On entend, quand on se rend compte de la pro­fon­deur de l’i­gno­rance mutuelle, comme l’é­cho ren­ver­sé, à peine audible, de la phrase du pro­phète : « … je t’ai appe­lé par ton nom ; tu es à moi ! ». L’e­go est, dans le monde de Maïa Mazau­rette, tel­le­ment creux qu’il n’ar­rive même plus à admettre ne fût-ce que l’exis­tence de l’autre.

On pour­rait com­prendre le récit de Maïa comme celui d’une femme sans qua­li­tés qui s’ar­range en fonc­tion de ses par­te­naires, et dont l’in­di­vi­dua­li­té consis­te­rait dans la capa­ci­té de se confondre avec les rôles qu’elle est obli­gée de jouer. Mais dans le monde où évo­lue Maïa, l’in­di­vi­dua­li­té est une den­rée rare, et ce ne sont pas que les humains qui souffrent d’ab­sence d’i­den­ti­té. Il en va de même des endroits qui finissent par se res­sem­bler tel­le­ment qu’on ne sait plus si on se trouve à Ber­lin, à New York ou à Lima. Les mêmes boîtes, les mêmes affiches, les mêmes sen­ti­ments, les même tech­niques de drague tou­jours pareilles, et les mêmes types aus­si, au moins par­mi ceux qu’on fré­quente. Parce que les autres, ceux qui feraient peut-être une dif­fé­rence, on les évite, ils sont absents au point qu’on peut impu­né­ment oublier jus­qu’à leur exis­tence. On se demande quand même un peu pour­quoi qui que ce soit se don­ne­rait la peine de prendre un avion et de pas­ser des heures et des heures coin­cé dans un siège moins confor­table que ceux du bus qui relie Saint-Ouen à Auber­vil­liers, si c’est pour chan­ger uni­que­ment de … décor. À quoi donc renon­ce­rait réel­le­ment Maïa quand elle sou­pèse ses choix, au tout début du récit ?

Je sou­pèse la pos­si­bi­li­té encore une fois : rendre les clefs du vaste monde en échange de ce mec inté­rieur cuir … (p. 13)

Le monde est vaste, certes, et Maïa est bien pla­cée pour le savoir, elle qui hante les aéro­ports et qui aime les avions, mais la ques­tion est de savoir ce qu’il contient, ce vaste monde. Et de ce côté-là, le récit de Maïa est celui d’une absence. Parce que, à force de plon­ger dans l’u­ni­vers de Maïa, on ne sait plus où a bien pu pas­ser la beau­té. Ou encore la diver­si­té. Tout ça, absor­bé par la toile et son ubi­qui­té ? Est-ce qu’il faut aller jus­qu’à défendre la toile contre ses propres créa­tures ? Parce que tout cela existe tou­jours, le monde aux innom­brables facettes, avec ses musées qui ren­ferment tou­jours ses Joconde, ses Olym­pia, ses Ori­gine et ses myriades de tableaux qui le reflètent, le monde. Avec ses églises, ses temples, ses cités, mais Maïa passe à côté de tout ça, pour se consa­crer à sa chasse à l’homme. Chasse qui, iro­nie sublime, lui réus­sit si bien parce que libre des entraves de l’in­di­vi­dua­li­té. Ses dégui­se­ments, elle les choi­sit libre­ment en fonc­tion de la proie du moment. C’est grâce à cette facul­té d’a­dap­ta­tion, cette mime­sis, qu’elle sur­vit, qu’elle arrive à satis­faire l’ap­pé­tit de la chas­seuse qui demande sa came, son ivresse. Et c’est pour cela qu’elle brise les vies qu’elle se construit, celle avec Mor­ten comme toutes les autres, parce qu’il faut que le cercle se ferme, il faut retour­ner à la case départ et entrer dans un cycle nou­veau, une fois la chasse ter­mi­née et la proie digé­rée.

Je l’ai dit au début de l’ar­ticle, et je le répète, ce livre est remar­quable par sa sin­cé­ri­té, par le regard sans pré­ju­dice que l’au­teur porte sur une vie qui est, en grande par­tie, la sienne. Je ne sais pas si j’au­rais le cou­rage de vou­loir éclai­rer un abîme au fond duquel il n’y a – rien. Mais encore faut-il le réa­li­ser.

Maïa Mazaurette, La coureuse

Maïa Mazau­rette
La cou­reuse
Édi­tions KERO
ISBN : 978–2366580051

Références   [ + ]