Joan­na Ham­bert, Les vacances sans mon mari

Rien qu’à contem­pler la cou­ver­ture choi­sie par Joan­na Ham­bert pour illus­trer son texte, on com­prend pour­quoi celui-ci a été rete­nu par votre ser­vi­teur pour ses Lec­tures esti­vales : Deux femmes, topless sur une plage de sable fin, un sou­rire espiègle sur les lèvres qu’on devine prêtes à ser­vir à des occu­pa­tions bien plus indé­centes que des papo­tages sous le soleil, les seins cachés par les paumes de leurs mains dans ce qui pour­rait, à pre­mière vue, être pris pour un geste de pudeur et qui pour­tant ne sert qu’à insi­dieu­se­ment ren­for­cer la sen­sua­li­té de la peau dénu­dée.

Belle mise en bouche donc pour ces Vacances sans mon mari, un texte dont les pre­mières pages se montrent à la hau­teur des attentes d’un lec­to­rat atti­ré par le spec­tacle de chairs nues éta­lées sous le soleil du Midi et les pro­messes de ren­contres tor­rides se trans­for­mant en par­ties de jambes en l’air – à moins que cela ne se passe plu­tôt sous l’eau. On com­prend très vite que, si Éliane s’est concé­dée une semaine de vacances, lais­sant der­rière elle son mari et son fils adulte, ce n’est pas uni­que­ment pour les plai­sirs de la mer et de la bonne chère dans cette avant-sai­son, mais aus­si et sur­tout pour faire des ren­contres, pour bri­ser la rou­tine du mariage et de per­mettre à la sen­sua­li­té endor­mie de prendre un nou­vel élan. L’autrice, impa­tiente sans doute d’attaquer les bonnes choses, ne perd ni le nord ni le temps de ses lec­teurs et ins­talle sa belle pro­ta­go­niste – « la qua­ran­taine, brune, 1,58 m, femme ardente, aimant la vie » 1)Joan­na Ham­bert, Les vacances sans mon mari, posi­tion 1 – sur la plage, « en pre­mière ligne, près de l’eau » 2)Joan­na Ham­bert, Les vacances sans mon mari, posi­tion 38, où elle attend de se faire remar­quer par les « pro­me­neurs [qui] ne se baladent que pour lor­gner les belles sirènes » 3)Joan­na Ham­bert, Les vacances sans mon mari, Posi­tion 35.

La stra­té­gie se révèle gagnante, et une pre­mière ren­contre se pré­pare quand un couple ins­talle sa ser­viette à deux pas de la sienne. La proxi­mi­té de la plage et la tenue mini­ma­liste des vacan­cières concourent pour rap­pro­cher les deux femmes, les langues se délient et il suf­fit de quelques phrases pour abor­der le sujet qui occupe tous les esprits : « Mar­lène, tu as l’air aus­si coquin que tu es belle ». Les idées aus­si se déchaînent, les regards se posent sur les endroits stra­té­giques et, au bout de quelques pages, on ne mâche plus ses mots :

« Tu n’aimerais pas une grosse queue, la sucer, t’amuser avec, la prendre dans tes mains, puis la sen­tir en toi, te faire vibrer, jouir, crier ???» 4)l.c. Posi­tion 112

Pas vrai­ment la conver­sa­tion telle qu’on l’imagine entre deux par­faites incon­nues qui viennent de se croi­ser à la plage. Mais quand le soleil se charge de chauf­fer à blanc des sens déjà irri­tés par un désir sou­ter­rain – un désir qui couve depuis sans doute bien long­temps – com­ment s’étonner de ce que les choses évo­luent à une allure folle et que les deux belles finissent leur pro­me­nade mari­time par pas­ser à l’acte en s’octroyant quelques ins­tants de plai­sir :

« Je me suis ouverte comme une huître tan­dis que je cares­sais ses poils blonds, for­çais sa grotte et y glis­sais un doigt…» 5)l.c., posi­tion 144

Une fois lan­cée sur la piste des plai­sirs saphiques, Éliane pro­fite de ses ren­contres pour péné­trer plus avant dans les terres de l’homosexualité, enga­gée dans un bal­let qui la mène­ra entre les bras et les cuisses de ses dif­fé­rents par­te­naires, Marielle, l’inconnue de la plage, Marie, sa col­lègue venue lui rendre visite à la côte, Marie-Hor­tense (appe­lée MH), la pro­prié­taire de l’hôtel, ou encore Ève, l’amie de MH et patronne d’une bou­tique tom­bée raide dingue d’Éliane après que celle-ci a dévoi­lé ses charmes dans ses cabines d’essayage. Il va sans dire que la belle ne dédaigne pas les queues juteuses qui se pré­sentent à son pas­sage, et que c’est un fes­ti­val des sens qui se célèbre jour après jour.

Mine de rien, il y a aus­si une intrigue qui four­nit le fil rouge pour réunir les évé­ne­ments, et le lec­teur tout ravi par la faci­li­té des ren­contres et l’insouciance des par­te­naires sera sur­pris d’y ren­con­trer une dose – d’inceste. Après tout, ce n’est pas pour rien que le pre­mier cha­pitre est inti­tu­lé « Mon fils ». Après un début tout ce qu’il y a de plus inof­fen­sif qui dépasse à peine l’anecdote bio­gra­phique, on peut quand même s’étonner de retrou­ver le fils en ques­tion dans un contexte net­te­ment plus sexua­li­sé, à savoir dans la bouche de Marielle, juste après que celle-ci vient d’évoquer la néces­si­té de prendre un amant :

« Tu vois ton fils comme un homme… J’aime les hommes jeunes aus­si…» 6)l.c., posi­tion 105

Le motif du fils per­siste à tra­vers les épi­sodes du récit, notam­ment dans les inter­ven­tions de Marie qui s’en sert comme pré­texte pour inci­ter sa copine à par­ler de ses aven­tures avec des « jeunes », mais les affaires se corsent avec l’arrivée de Yann, l’amant-marin, ren­con­tré à l’occasion d’une ran­don­née mari­time trans­for­mée par nos deux sirènes en croi­sière des sens, se ser­vant de leur récente fami­lia­ri­té avec des pra­tiques les­biennes pour séduire le jeune homme. L’amoureux de vacances sous le soleil est com­blé par cet épi­sode qui réunit tous les ingré­dients de la romance esti­vale : la balade en mer, l’île presque déserte, la bai­gnade en cos­tume d’Adam et d’Ève, une nuit pas­sée sous les étoiles, les sexes ten­dus et offerts. Mais que dire du fait que le sou­ve­nir de la nuit pas­sée avec Yann se confond, dans les rêves d’Éliane, avec celui de son fils, la trou­blant au point de la han­ter jusque dans son som­meil d’où elle se réveille avec sur les lèvres le nom se son fils ? Son fils qui se serait sour­noi­se­ment mis à la place de son amant dans « un amour immo­ral, infi­ni, un amour inces­tueux, un amour de mère…» 7)l.c., posi­tion 1423

Plus tard, l’autrice intro­duit une varia­tion sur le sujet de l’inceste en révé­lant que Yann est lié à MH dans une filia­tion très peu claire, et même si celui-ci passe de l’état hau­te­ment reven­di­qué de « fils » à celui de fils adop­tif, il y a comme un trouble pro­fond à entendre MH pro­po­ser à Éliane de for­mer un ménage à trois, ou Yann racon­ter une nuit d’amour avec celle qui sans doute n’est pas sa mère – mais se retrouve-t-on vrai­ment dans l’imbroglio des rela­tions fami­liales de MH, jusqu’à pou­voir exclure avec cer­ti­tude les liens du sang ?

Après toutes ces varia­tions autour de l’amour mater­nel inces­tueux, le fils en ques­tion fait enfin son entrée en scène, et il choi­sit pour ce faire l’instant où sa mère est ter­ras­sée par l’orgasme que Marielle vient de lui infli­ger :

« Mon orgasme devient toni­truant, je ferme les yeux…

Quand je les ouvre, mon fils me regarde, détaille le spec­tacle avec un regard inter­dit, une main dans son pan­ta­lon…» 8)l.c., posi­tion 1575

L’inceste res­te­ra fina­le­ment confi­né au domaine des fan­tasmes, même si les pro­ta­go­nistes manquent de peu de pas­ser à l’acte. Les confes­sions faites à Marielle ne laissent que très peu de place au doute, et la scène de baise entre, d’un côté, Marielle et Marc et, de l’autre, Éliane et Paul, trouve son point culmi­nant dans cette réflexion d’Éliane :

« Il [i.e. Paul] me baise, me fait crier mon plai­sir, ils [i.e. Marielle et Marc] explosent ensemble… On [i.e. Marielle et Éliane] crie ensemble, unies par le même plai­sir, le même amour, comme s’il [i.e. Marc] était aus­si en moi…» 9)l.c., posi­tion 1636

Pas facile de faire le tri entre tous ces pro­noms qui se res­semblent et changent en per­ma­nence, dans un pas­sage qui, dans un ultime rap­pro­che­ment, mêle les pas­sions, les émois et les troubles.

Après le récit des aven­tures d’Éliane, le texte se clôt par un épi­logue qui raconte la fin de MH, la reprise par Marie et Éliane de l’hôtel deve­nu orphe­lin et le retour de Yann sur son bateau. L’idylle qui se pré­pare pour­rait dégoû­ter le lec­teur par ses relents bien trop sucrés, mais ne faut-il pas consta­ter que celle qui clôt ces Vacances sans [mon] mari n’est pas sans rap­pe­ler une cer­taine ten­dance des « mar­gi­naux » – que ce soit des exclus de l’ordre social ou des hommes et des femmes ayant choi­si un style de vie qui les place à l’écart de la majo­ri­té – à se regrou­per entre eux, loin du monde et de sa confor­mi­té, comme dans ce beau texte de Patri­cia Nandes, Maca­dam Gar­rigues, qui voit une troupe des plus bario­lées inves­tir la cam­pagne près de Mar­seille pour y réno­ver une ancienne ferme et se construire un abri contre l’intolérance et les dou­leurs infli­gées par la vie.

Avec Les vacances sans mon mari, Joan­na Ham­bert a construit un texte dont le pro­pos va fina­le­ment bien plus loin qu’une banale his­toire de sexe en vacances. L’intrigue se tisse autour de fuites en avant et de remises en ques­tion, autour de ren­contres et de rup­tures, de vies qui connaissent des bas et des hauts, qui se dis­solvent et se recons­truisent. Loin d’être une fugue, le voyage d’Éliane res­semble à une quête dont le but ne s’atteint qu’à tra­vers des renon­ce­ments et des pertes. Si le texte est bien construit, avec comme fil rouge la menace – à moins que ce ne soit la ten­ta­tion – de l’inceste, la conclu­sion déroge à l’ensemble. Comme si l’autrice s’était lais­sé for­cer la main pour construire une idylle dont le lec­teur atten­tif ne sait que trop bien qu’elle n’existe pas – hor­mis les ins­tants d’extase pas­sés à s’envoyer en l’air.

Le style de Joan­na Ham­bert est assez remar­quable, et si son écri­ture res­semble par­fois à des bégaie­ments, elle sait aus­si se pré­mu­nir d’une expres­si­vi­té tout à fait inso­lite, comme si la plume en était réduite à sai­sir au vol les expres­sions d’une âme en peine dépas­sée par le désir et la jouis­sance. Voi­ci le pas­sage culmi­nant d’une scène d’amour entre Éliane et MH :

« Je me laisse aller dans ses bras… Quitte mes chaus­sures… Nos bouches ne se quittent plus, nos mains découvrent le corps de l’autre… Reins, dos, remontent, poi­trine, glissent, ventre, hanches… Elle sou­pire, je coule…» 10)l.c., posi­tion 707

Ce pas­sage, s’il donne un bel aper­çu du style aux allures télé­gra­phiques de l’autrice, comme si elle était à court de mots pour expri­mer le res­sen­ti de ces per­son­nages, est aus­si un exemple de ce qui ne va pas, et sur­tout de l’abus des points d’omission. On a envie de sai­sir l’autrice par les poi­gnets afin de l’arrêter dans sa course effré­née, de l’obliger à ter­mi­ner une pen­sée, d’arrêter enfin de buti­ner et de pous­ser jusqu’au bout d’une idée, d’une réflexion, au lieu de lais­ser au lec­teur la cor­vée de se frayer un che­min à tra­vers des élé­ments de lan­gage en train de fer­men­ter, bouillon­nants et par­fois tout sim­ple­ment imbu­vables.

Contrai­re­ment à cer­tains auto-édi­tés (aka auteurs indé­pen­dants) qui espèrent sans doute se faire des couilles en or en pro­po­sant des textes d’une bonne dizaine de pages au prix fort (par­fois jusqu’à quatre ou cinq euros), celui de Joan­na Ham­bert offre aux lec­teurs des heures d’une lec­ture lubrique et enri­chis­sante. Des heures épi­cées par le plai­sir non négli­geable de les pas­ser en com­pa­gnie d’une poi­gnée de belles femmes qui se lâchent au gré de leurs dési­rs et qui ne reculent devant aucune expé­rience.

Joanna Hambert, Les vacances sans mon mari : ou les élucubrations érotiques d’une femme mariéeJoan­na Ham­bert
Les vacances sans mon mari
ou les élu­cu­bra­tions éro­tiques d’une femme mariée (his­toire vraie)
Auto-édi­tion
ASIN : B01MUXUTF1

Références   [ + ]

1.Joan­na Ham­bert, Les vacances sans mon mari, posi­tion 1
2.Joan­na Ham­bert, Les vacances sans mon mari, posi­tion 38
3.Joan­na Ham­bert, Les vacances sans mon mari, Posi­tion 35
4.l.c. Posi­tion 112
5.l.c., posi­tion 144
6.l.c., posi­tion 105
7.l.c., posi­tion 1423
8.l.c., posi­tion 1575
9.l.c., posi­tion 1636
10.l.c., posi­tion 707