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Joy Saint James : Sui­vez la Salo­pe !

Si je me permets d'introduire Joy Saint James dans des termes qu'on pourrait qualifier d'assez peu respectueux, vous imaginez que ce n'est pas sans raison, et que ce n'est surtout pas dans l'intention de la dénigrer. Cela fait maintenant un certain temps que j'ai découvert cette jeune femme qu'il convient de qualifier de personnalité de la toile. Je l'ai croisée tout d'abord sur About.Me, répertoire et annuaire en ligne qui propose aux internautes une sorte de carte de visite virtuelle. La croiser, la découvrir et la suivre ne furent qu'un, et le sobriquet qu'elle s'est choisi fut pour beaucoup dans cette attraction immédiate : The Scholarly Slut, un terme qu'il faut certes savoir déguster en anglais, mais qui conserve un certain charme dans sa traduction française : La Salope érudite. Et voici pour la partie "salope" de mon intitulé. Quant à l'impératif, il suffit de se souvenir du titre du recueil qu'elle vient de publier et qui fera le sujet de l'article que vous êtes en train de lire : Follow me, Read me - Lisez-moi, suivez-moi ! Et voici le pourquoi du comment.

Les sujets favoris de Joy Saint James sont la plupart du temps en parfaite cohésion avec son synonyme : Elle parle de sexe, sous ses déclinaisons érotique et pornographique, et la plupart du temps dans des termes non équivoques voire crus. Elle n'hésite pas à appeler une chatte une chatte et une bite une bite, et quand l'envie lui chante, elle ne dissimule pas son envie de sucer une belle queue bien juteuse. Ou de baiser à longueur de journée. Et avec tout ça, elle n'oublie pas, comble de l'indécence, de réfléchir.

Cette Salope bien particulière vient de sortir, en auto-édition, un recueil qui réunit quelques-uns de ses textes publiés un peu partout sur la toile, entre 2006 pour le plus ancien (I, Claudia) et 2016 pour les plus récents (The truth is in the telling)1, et un des grands avantages de ce recueil est de proposer une variété de textes qui sont certes disponibles sur la toile, mais qu'il n'est pas toujours facile de repérer, Joy ayant l'habitude de publier sur plusieurs réseaux à la fois et de tester avec l'assiduité du nomade les nouveaux réseaux et les nouveaux sites qui n'arrêtent pas de foisonner sur la toile, un peu comme les champignons un jour de pluie en automne. Certains de ces textes ont subi de légers changements pour l'édition en volume, dotés la plupart du temps d'un nouveau titre, tandis que d'autres ont été repris tels quels.

Quant à ses sujets, le lecteur se trouve confronté à une riche variété, allant de considérations politiques (I give you my heart) en manifeste anti-jihadiste (Je suis Eros), en passant par la transcription d'un dialogue sur Twitter (Trysting on Twitter) et des interrogations littéraires pimentées par un narcissisme ardu que même un lecteur d'habitude intransigeant sur ce point finit par trouver à son goût quand il passe par la plume de Joy Saint James, autrice  qui ne manque pas d'étaler jusqu'à ses réflexions les plus intimes (Do you like my hair? A writer's self-doubts). Et puis, il y a des textes tout en indécence comme I, Claudia, des textes qui rendent honneur à la deuxième partie du titre du recueil, The way we love now. Celui-ci raconte l'envie de la narratrice de se lancer un défi à elle-même, à savoir d'entrer en joute avec une dénommée Claudia, détentrice du titre de championne du monde de - suçage de bites. L'amateur aura remarqué au passage que Joy ne se prive pas de faire étalage de son érudition jusque dans le titre de ses textes, même et surtout si ceux-ci traitent d'un sujet aussi scabreux que les Oral Sex World Championships, l'événement à la base des considérations de la narratrice dans I, Claudia, allusion évidente aux romans de Robert Graves et à la série que la BBC en a tirée : I, Claudius, feuilleton télévisé dont le protagoniste est cet empereur romain dont la troisième épouse, Messaline, est devenue le symbole même de la décadence. On note au passage que Messaline apparaît brièvement dans un autre texte, Bukkake babe, That's me !, réflexion à propos d'un fantasme de gang-bang qui se prépare, entre autres, à coups de recherches historiques :

In ancient Rome, Messalina, the young wife of old and doddering Emperor Claudius, challenged the most famous prostitute of the time, Sylla, to a gangbang competition. Messalina lay on one couch, and Sylla on another couch nearby, as each took as many men as she could. Accounts vary about who won.2

Il n'y a rien de nouveau là-dedans, et le gang-bang en littérature ne dérange plus personne, mais cette façon d'en parler comme s'il s'agissait d'arroser son jardin ou de faire des courses ne laisse de me fasciner, et Joy finit par mettre sous le charme jusqu'au plus réticent des admirateurs quand elle laisse tomber, en guise de conclusion, le couperet en cinq paroles : "Accounts vary about who won".

Le sexe se trouve un peu partout dans ce recueil, comme l'évidence même de nos quotidiens, et parfois jusque dans la trame des récits. Mais il ne faut surtout pas y voir une solution de facilité pour attirer le chaland ou pour combler un manque ! Il y a d'autres sujets tout aussi riches - ou presque - et le lecteur n'a que l'embarras du choix. Ou plutôt le plaisir de la découverte : on y trouve de la politique, des faits divers, la réalité des réseaux sociaux en train de modifier les relations humaines, et puis, le crime. Et c'est à plusieurs reprises que Joy Saint James parle de l'acte qui fournit comme un trait d'union, un lien indissoluble, entre le sexe et le crime, à savoir du viol, ce fléau horrible qu'il faut pourtant aborder, si on veut comprendre la réalité de la condition féminine en ce début de millénaire.

Et c'est précisément le viol qui est au cœur d'un des textes les plus importants du recueil, Maneater, Yes, I am, texte sans doute le plus complexe du recueil. Les premiers paragraphes, du début jusqu'à la phrase "Now everything has changed…." ont été mis en ligne le 18 juillet 2013 sur tgirlconfidential.com sous le titre The Facebook effect, tandis que l'intégralité du texte a été publié quelques mois plus tard, le 13 novembre 2013, sur Booksie silk, site destiné à accueillir des  textes érotiques ("Free erotica and adult romance publishing"), avec comme titre : Zombie, Me: Maneater.3 La narratrice se présente comme une zombie aux appétits quelque peu particuliers et la chute peut faire reculer d'effroi l'adepte le plus acharné des blind dates. Mais le côté le plus inquiétant de la narration est ailleurs. Le texte parle d'un viol subi par la narratrice, un viol commis par plusieurs personnes, et sans aucun doute dans un cadre universitaire, le texte évoquant par deux fois un "frat boy", un membre d'une association d'étudiants, phénomène très répandu outre-Atlantique. Ce qui rend le récit d'autant plus inquiétant, outre la narration qui procède de façon presque clinique pour rendre compte de ce qui est arrivé à la narratrice, c'est la relation avec ce qu'il convient de désigner comme une bombe médiatique qui allait ébranler les États-Unis un an plus tard, presque jour pour jour, à savoir l'affaire déclenché par la publication, le 19 novembre 2014, d'un article dans le magazine prestigieux Rolling Stone, A Rape on Campus. L'article présente l'histoire d'une jeune femme, Jackie, prétendument violée par plusieurs membres d'une "fraternité" de l'Université de Virginie. Les événements rapportés se seraient déroulés en septembre 2012, deux ans à peu près avant la publication de l'article de Rolling Stone, et un an presque jour pour jour avant la mise en ligne de Zombie, Me: Maneater, ce qui situerait le texte de Joy Saint James à mi-chemin entre les deux dates.

L'article du Rolling Stone a dû être retiré à peu près six mois après sa publication, la journaliste à son origine ayant été la victime d'une supercherie, et les faits allégués auraient été inventés de toutes parts. A Rape on Campus présente pourtant des détails qui ressemblent étrangement à ceux contenus dans le texte de Joy Saint James, notamment le viol en groupe et l'évocation des frat boys. Difficile de dire quelle est au juste la relation entre les événements et les textes, même s'il convient de remarquer que la violence des jeunes hommes organisés en bande est un lieu commun, invoqué dès qu'il s'agit d'expliquer certains phénomènes criminels.

Le récit du viol, qualifié d' "accident" par la narratrice, est terrifiant non seulement de par les faits relatés, mais peut-être plus encore par la sobriété du style. Ou est-ce le fait que le viol se trouve placé dans un contexte presque jubilatoire où la narratrice se réjouit de ses succès sur Facebook ? Un "succès" qu'on mesure au nombre des sextos reçus, des propositions scabreuses destinées à changer la jeune femme en "sex object". Parce que Joy se sert de son sujet pour étendre le domaine de la lutte en s'interrogeant à propos du rôle des nouveaux médias, des réseaux sociaux en général, dans la réification de ceux - de celles surtout - qui  participent à l'acte sexuel et à la déshumanisation qui en résulte : "To say I'm a sex object is like admitting I'm a zombie." Deux énonciations qui, dans le cadre du récit, renvoient à une évidence, la première acquérant toute sa signification de par sa relation étroite avec la seconde. Parce que le zombie, c'est l'être pas tout à fait mort - mais tout comme - ressuscité et privé de raison, avide de chair humaine. Et voici l'effet du viol, l'acte qui se veut assassin en privant la victime de son humanité.

Le témoignage de Jackie se trouve dans un autre texte encore, publié pour la première fois - d'après ce que j'ai pu trouver - le 10 décembre 20144, soit quelques semaines seulement après l'affaire déclenchée par A rape on campus. Le texte porte le titre The Truth is in the Telling,  et est l'occasion pour Joy de faire revenir une de ses narratrices sur ses expériences, en la faisant réfléchir à sa façon de voir les choses, de s'interroger à propos de ce qu'est un viol et si elle en aurait subi un. L'occasion surtout de se poser des questions à propos de la notion de "vérité" ou de "réalité". Est-ce qu'il faut le témoignage d'un tiers, comme devant le tribunal, pour constituer une vérité ? Est-ce qu'un récit à la première personne, témoignage dans sa forme la plus élémentaire pourtant, souffre toujours de sa subjectivité ? Ce texte est, de par le niveau de sa réflexion. un de mes préférés parmi ceux rassemblés dans Follow me, Read me, et la force de Joy se révèle dans cette capacité, mise à la portée de la narratrice, de pouvoir formuler une telle interrogation : Est-ce que j'ai été violée ? Qu'est-ce qu'un viol, au juste ? Et est-ce qu'il ne vaut pas infiniment mieux taire cette réalité, la nier, la pousser en dehors du champs des possibles, pour se construire une réalité de "party girl" ?

"Thus what I told myself [...] is that I shouldn't worry about what had happened. It was all part of having a good time in college [...] It would become essential to the way I saw myself [...] the persona I was forging. [...] I was now a brilliant wild woman, living on the edge [...] a Facebook-era rendition of Zelda Fitzgerald, partying the weekends away."

Ces réflexions, aussi profondes que profondément bouleversantes, permettent un aperçu de ce qui peut se passer à l'abri des témoignages, la perception embrumée par l'alcool, l'épée de Damoclès de la pleine réalisation toujours suspendue au-dessus de la tête de la jeune femme qui voudrait nier l'inadmissible, et ignorer sa victimisation. Et pourtant, The Truth is in the Telling - la vérité réside dans l'acte de parler, de dire. Mais quelle vérité ?

Vous trouverez dans ces essais un condensé de ce qu'est le monde de Joy Saint James, et je conseille à tout amateur de la suivre afin de se faire une idée plus complète. Comme elle-même le propose à ses lecteurs - Follow me, Read me ! Joy se trouve un peu partout, et quand elle fait une de ses apparitions, elle laisse sur son passage des bribes de ses réflexions qu'on ramasse avec plaisir dans la poussière du chemin, à la façon des enfants ramassant des cailloux. Et c'est ainsi qu'elle se tient debout à l'orée du monde palpable pour nous ouvrir des perspectives et nous inviter à réfléchir sur les conditions que le nouvel univers est en train de nous poser.

Joy Saint James sur la Toile

 

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  1. Les dates de publication ne figurant pas dans le recueil, j'ai dû me baser sur les indications des sites web, procédé loin d'être fiable. []
  2. Joy Saint James, Bukkake Bake, That's me ! in : Follow Me, Read Me : The way we love now []
  3. Quand, dans cet article, j'écris 'publier', je sous-entends 'mettre en ligne'. Je suis conscient du problème qu'il peut y avoir quant à la datation des textes sur internet, certaines plates-formes permettant de coller une date quelconque à un article. []
  4. Il a été republié sous un titre différent, 'The Case of the Purloined Panties …', en juillet 2016 []
Follow Me, Read Me: The Way We Love Now Couverture du livre Follow Me, Read Me: The Way We Love Now
Joy Saint-James
essais
auto-édition
25 janvier 2017
fichier Kindle
83

Essays and erotica, gracefully written, reflecting the times we live in. Sometimes titillating, always provocative. Arousing in the best sense of the word: makes you think. By an author of international acclaim.

Jean-Paul Bri­ghel­li, La socié­té por­no­gra­phi­que

Que dire d'un livre qui, dès la deuxième page1, fait l'éloge de la censure ? Est-ce qu'il faut s'étonner de tels propos venant de la part d'un personnage au parcours et aux amitiés aussi illustres que contradictoires ? D'un polémiste qui doit avoir l'habitude de la contestation ainsi que de l'art de la provocation ? Mais allons-y doucement.

Gustave Courbet, Les Demoiselles des bords de la Seine
Gustave Courbet, pornographe ? Le sujet des "Demoiselles des bords de la Seine", longtemps considérées, par certains, comme des prostituées, le ferait entrer dans cette catégorie.

Avant d'entamer la critique du livre en question, il convient sans doute d'éclaircir quelque peu les lanternes de mes lecteurs par une excursion dans les champs étymologiques. D'où vient donc le terme "pornographie" ? En Grec, "πόρνη" (pornè) signifie "prostituée". Un pornographe est donc un auteur qui écrit des histoires de prostituées, et la pornographie désigne le genre rassemblant de tels écrits. Il va de soi que cette définition ne fait pas le poids du phénomène à travers les millénaires, mais on peut quand-même en retenir un élément pertinent : La pornographie a des rapports (sic) avec l'argent, elle exprime une relation mercantile dans le sens le plus large du terme, relation par contre absente de ce que l'on désigne par le terme "érotisme". On verra l'importance de la vénalité dans la réflexion de M. Brighelli.

Un article du blog de l'intéressé (Bonnet d'âne), daté du 27 juin 2011, nous apprend comment un ami de chez François Bourin lui a fait la proposition d'écrire un pamphlet, et comment il a opté pour la pornographie. Cet article comprend déjà, en condensé, l'essentiel de la future "introduction" du livre, et nous y reviendrons. Mais pourquoi donc, après l'école, la pornographie ? On comprend que l'auteur, après une série entière consacrée à l'éducation en général et à l'école en particulier, ait ressenti l'envie de se consacrer à autre chose. Et comme la controverse lui sied à merveille, il y a du logique dans le choix d'un sujet épicé. Et puis, il ne faut jamais oublier que le vieil adage des pros de la pub vaut toujours : "Sex sells !". Et où est l'auteur qui se plaindrait de ses bonnes chiffres de ventes ? Où encore l'éditeur qui cracherait sur la belle marge que lui assure la renommée plus que faite d'un étalon aussi présentable entré dans son écurie.

Pour placer le propos de l'auteur dans le bon contexte, il faut rappeler le titre du pamphlet : La société pornographique. Il s'agit donc d'un phénomène sociologique, et ce petit rappel nous aide à comprendre que Brighelli ne s'indigne pas principalement contre la représentation de l'acte sexuel en soi2, mais plutôt contre les mécanismes qui se cachent derrière la pornographie et dont elle est l'outil et l'illustration en même temps, à savoir la mercantilisation de tous les rapports humains, jusqu'à ceux engendrés par la libido :

"La vraie mutation, c’est la pornographie, c’est-à-dire la récupération affichée [...], par des intérêts économiques, de la libido elle-même." (p. 13)

D'après M. Brighelli la pornographie est, dans une perspective historique,  l'outil parfait pour anéantir le travail séculaire de la raison au service des individus3, et par cela même l'expression la plus extrême de l'ultra-libéralisme qui réduit de la sorte l'individu à l'état d'une sorte de bouillie qui clapote, mue par des désirs éternellement chauffés à blanc et jamais assouvis, entre les rivages opposés de la licence la plus totale et de la pudeur outrée4, le tout au sein d'une société régie par la seule religion du profit5.

Ces thèses sont illustrées, dans les deux parties qui suivent l'introduction, par un nombre impressionnant d'échantillons de ce que peut être un porno (rien qu'à imaginer les heures de copulations que l'auteur a dû ingurgiter, collé à l'écran de son ordinateur et occupé à défendre son individualité contre les forces des marchés) et à quoi ressemble la vulgarité toujours croissante d'une société abrutie par la répétition outrancière de films où "la femme et l’homme ne sont rien [ ...]– de pures fonctions corporelles"6. À ces aperçus sont mêlés quelques scènes où figure un auteur, "quinquagénaire robuste" en train de travailler sur la pornographie7, personnage qui se retrouve dans un dialogue avec A., couple auquel s'ajoute, dans la deuxième partie, "une jeune femme [...] qui travaille dans l’édition"8, auteure elle-même de textes érotiques et désignée désormais par C. Dans une sorte de triolisme verbal9, les trois personnages ressassent une bonne partie des arguments déjà échangés, n'y rajoutant pas grand chose, si ce n'est des idées toutes faites à propos des us et coutumes des peuples du vieux continent qui serait divisé entre "une Europe de la bière et de la pornographie, et une Europe du vin et de l’érotisme" (p. 93)10. Cette partie dialoguée illustre quelque peu la nostalgie du XVIIIe siècle que nourrit l'auteur et dont il fait résonner les grands noms dans la bouche de ses interlocuteurs. Le tout se termine sur un dialogue chuchoté, une scène de séduction raffinée entre B. (l'alter ego de l'auteur) et C. qui fait suite à l'annonce de l'instauration d'une civilisation nouvelle (rien moins que ça)

qui prendra le temps de faire l’amour en se regardant, en se buvant, aux bords des lèvres, l’âme, comme dit le poète, au lieu de contempler des trous, des p’tits trous, toujours des p’tits trous… (p. 128)

Que penser de tout ça ? Dans un premier temps, j'ai été assez réservé vis à vis de la condamnation sans appel de la pornographie, terme qui, pour moi, désigne surtout, dans l'acception traditionnelle du mot, la représentation du coït et d'autres actes sexuels. Mais comme il s'agit ici d'une question de définition et de vocabulaire, il n'est pas très difficile de se mettre dans la peau de l'auteur avec lequel on peut constater que les phénomènes décrits ont de quoi s'inquiéter. Est-il nécessaire, dans ces temps de crise et de la réduction à leur seule valeur marchande de sociétés entières par des agences de notation, de rappeler les problèmes liés à cette perspective purement économique qui s'installe un peu partout et qui s'empare même des acteurs du domaine culturel dont certains ne jurent plus que par ce que "rapportent" leurs institutions ?

Et pourtant, malgré des observations et des conclusions pertinentes, il reste un malaise. Celui-ci s'explique par une approche parfois très sommaire des phénomènes décrits, signe de ce que M. Brighelli pousse trop dans le sens d'une généralisation outrancière, procédé qui peut avoir ses mérites quand il s'agit de montrer l'essentiel, de capter un phénomène, mais dont abuse l'auteur au point de faire oublier jusqu'à l'existence même des nuances qui, finalement, font une société. Écoutez-le quand il caractérise "les jeunes" :

Regardez ces petits adultes, comme ils sont laids, boursouflés et veules, entre hamburgers et binge drinking… [...] Mais quelle image d’eux-mêmes peuvent bien avoir tous ces adolescents échoués comme des méduses sur les marches des collèges et des lycées ! (p. 118)

Et que penser d'un passéisme qui invoque les temps jadis où même le pire avait encore la capacité d'aboutir au meilleur et de faire éclore les fleurs de la "Recherche", tandis qu'aujourd'hui, ah aujourd'hui !  les jeunes mal nourris sont bons tout au plus à devenir des acteurs porno :

La pornographie n’a plus rien à voir, malgré son étymologie, avec ces visites que les adolescents des siècles précédents faisaient aux bordels où des dames compatissantes s’occupaient de leur cas et de leur catzo, et les autorisaient à faire sur elles les brouillons des baisers qu’ils adresseraient, plus tard, à de vraies jeunes filles en fleur. (p. 121)11

Ensuite, et même après avoir accepté la définition de ce que sont respectivement la pornographie et l'érotisme, je me demande pourquoi on devrait croire, avec Brighelli, "que l’érotisme est toujours vêtu" (p. 19) et pourquoi il fallait renoncer à la contemplation de ces petits trous que l'auteur, dans sa diction charmante, a le culot de traiter d' "un vide avec des poils autour" (p. 104). Il me semble que cette vision de ce dont la littérature a le droit de se servir est bien réductrice. Trop réductrice même, comme l'est aussi sa vision de ce qu'est "la" jeunesse, comme l'est son refus de la littérature numérique (cf. mon article à ce sujet) et comme l'est encore son idée du passé. Mais n'oublions pas qu'on a affaire à un polémiste, et que ce n'est pas de son domaine de dresser un portrait d'après nature de ce que peut bien être l'état d'une société. Il est dans sa nature d'agacer, et par là, d'inciter à la réflexion, et voici un pari dont on peut dire que Brighelli l'a tenu.

Jean Paul Brighelli, La société pornographiqueJean-Paul Brighelli
La société pornographique
ISBN : 978-2849413128
François Bourin Éditeur 2012

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  1. "Au fond, ces entraves étaient plutôt une chance. La censure rend les créateurs inventifs." ou encore "La censure nourrit l’imagination. L’absence de censure la stérilise." Jean-Paul Brighelli, La Société pornographique, François Bourin Éditeur, Paris, 2012, p. 10 et 46 respectivement []
  2. ce qui est la définition "classique" de la pornographie telle qu'on la trouve p. ex. sur Wikipedia []
  3. "Elle [la pornographie] détruit l’individu, que l’on avait péniblement mis trois siècles à bâtir – depuis les Lumières.", p. 104 []
  4. cf. p. 12 : "La new chastity [...] est juste l'autre face de la pornographie [...] miroirs névrotiques du libéralisme avancé ...", ou encore p. 18, deuxième paragraphe []
  5. "j'entends par libéralisme cette doctrine économique qui a fait du profit à tout prix son credo et son confiteor", p. 12 []
  6. p. 19 []
  7. introduit sur la page 29 []
  8. p. 89 []
  9. "Deux hommes et une femme dans une bibliothèque ! Pouvez-vous imaginer situation plus torride – potentiellement, au moins ?" (p. 89) []
  10. N'oublions pas que c'est un polémiste qui parle, sinon on pourrait être tenté de qualifier ces propos de racistes. []
  11. Il est vrai que ces propos sont tenus par les intervenants mâles du dialogue, une certaine circonspection s'impose donc. []

Jour­née mon­dia­le du livre. À pro­pos d’un pas­sa­ge de Jean-Paul Bri­ghel­li

Bon, je n'avais pas l'intention de faire un article à propos de cette soi-disant journée mondiale du livre. De toute façon, il y a comme un déluge de ces journées dédiées à n'importe quoi. C'est à se demander s'il y a (ou aura) une journée des journées mondiales.

Mais parfois, c'est plus fort que moi, et certaines lectures me font réagir. En l’occurrence, je suis en train de lire le dernier Brighelli, "La société pornographique". Vous me direz que c'est la lecture parfaite pour quelqu'un qui consacre une bonne partie de ses textes à la critique de livres érotiques (et qui est l'auteur d'un roman où la chose est très explicitement mise en scène), et vous n'aurez pas tort. C'est un livre intéressant qui fait réfléchir et qui, par cela seul, vaut son prix. Aujourd'hui, je ne vous parlerai pourtant pas de cela, mais d'un tout petit passage qui me semble quand-même révélateur d'un certain état d'esprit en cette époque qui voit l'avènement de liseuses et de textes numériques en quantité importante.

Permettez-moi de vous citer le passage en question. Trois interlocuteurs (deux hommes, dont l'un est l'alter ego de l'auteur, et une femme) se trouvent dans la bibliothèque de cette dernière en train de discuter pornographie (ce qui, comme mise en scène, est déjà assez réussie). Et voici que, à l'occasion de l'absence postulée de bibliothèques dans les films porno, C., la jeune femme, fait la remarque suivante :

C. – Certainement pas : une bibliothèque est le lieu érotique par excellence – moi, rien que l’odeur des livres me porte aux sens. Quant à l’idée de feuilleter… Les jeunes qui ne lisent plus ne savent pas ce qu’ils perdent…

A. – Ils ont les écrans, disent-ils…

B. –… disent les imbéciles ! Regardez la différence effarante entre la « culture » d’écrans et la culture du livre ! L’écran fournit l’image et la lumière – il vous envoie un halo quasi divin, vous êtes le fidèle d’une liturgie assourdissante. Lorsque vous lisez, au contraire, la lumière vient de vous – au propre comme au figuré. C’est une lumière lunaire, celle de la mélancolie et du rêve. Vous vous surprenez à divaguer au fil des lignes…1

Bon, quant au côté haptique de la chose, il est vrai que le grain du papier fait partie de l'expérience de lecture (quelle expression ! presque aussi nulle que la soi-disant "expérience d'achat" ...), qu'il peut être agréable à toucher, ou pas. Mais on peut dire la même chose à propos d'un écran tactile sur lequel glisse, avec plus ou moins d'élégance, le doigt du lecteur moderne. Là aussi, c'est une expérience à ne pas négliger et qui peut très bien remplacer (et remplace déjà dans de nombreux cas) celle de la lecture d'un livre papier. Quant aux "réflexions" à propos de la lumière, on doit constater qu'elles sont tout sauf lumineuses. S'il est vrai que, dans le cas d'une tablette, c'est l'écran qui émet la lumière, ce n'est pourtant, dans le cas d'un livre "classique", aucunement le lecteur qui émet la lumière. C'est toujours l'objet livre qui reflète celle de la source de lumière, le plus souvent le soleil ou une lampe. Et assimiler ensuite les lecteurs de livres numériques (un peu trop facilement assimilés aux "jeunes") à des imbéciles ...

Joseph Wright of Derby, La lecture
Mais d'où vient donc la lumière ? De la lettre ? Des yeux de la jeune fille ? Ou encore d'un bête cierge ?

Je passerai sur les remarques teintes d'un drôle de romantisme lunaire dont le seul mérite est de rappeler maints paysages nocturnes de Friedrich ou de Wright of Derby, ce qui n'est certes pas peu, mais aucunement apte à faire avancer la discussion. Nous sommes ici en présence d'un certain côté rétro de l'auteur qui agace. Il est vrai que celui-ci parle par personnage interposé, mais l'interlocuteur "B." exprime assez clairement les idées de l'auteur, dont il relate aussi, tout au long du livre, les travaux préparatoires (notamment l'ingurgitation de films pornographique, pendant des heures et des heures) qui ont précédé la rédaction. Dans le passage en question, le contenu cède le pas au contenant, à un point qui fait presque oublier pourquoi il y a des livres, et pourquoi ces livres ont remplacé les incunables et les textes copiés à la main : pour faciliter la propagation du savoir et des idées. Et aujourd'hui, que cela plaise ou non à M. Brighelli, un médium plus adapté a été inventé et très largement déployé. La littérature changera, la commercialisation changera, et la disponibilité changera, c'est clair, mais le besoin de s'exprimer par la parole persistera, malgré la disparition de pages poussiéreuses et vermoulues où abondent les spores et les virus enkystés ou encore les composants chimiques (qui sont en grande partie responsables de l'odeur si souvent invoqué du livre2 ).

Pour conclure ce petit article, il ne me reste plus qu'à rassurer mes lecteurs : Oui, je vous parlerai encore de la thèse principale de Brighelli, à savoir que la pornographie est l'autre face de l'ultralibéralisme et de la pudibonderie venues d'outre-Atlantique,

le symbole d’un monde qui glisse doucement vers la barbarie, qui est non-langage avant d’être brutalité et sauvagerie3

Il y a beaucoup à (re)dire là-dessus, et je sens l'émotion monter rien qu'à l'idée de vous faire un article sur ce sujet appétissant 🙂

Jean-Paul Brighelli, La société pornographiqueJean-Paul Brighelli
La société pornographique
ISBN : 978-2849413128
François Bourin Éditeur 2012

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  1. Jean-Pierre Brighelli, La société pornographique, Paris 2012, François Bourin Éditeur, p. 92 []
  2. cf. l'ouvrage très intéressant de François Bon, Après le livre []
  3. op. cit., p. 69 []

Petit retour sur la por­ta­ti­vi­té en lit­té­ra­tu­re

N'attendez rien d'impressionnant, chers amis lecteurs, de ce tout petit article dont le sujet m'a été inspiré par le livre que je suis en train de lire : "abrégé d'histoire de la littérature portative", d'Enrique Vila-Matas.

un train peut en cacher un autre
Crédit photographique : Diego BIS, 2011.

Avant de continuer sur ma lancée, permettez que je m'adresse, pendant un tout petit instant, à ceux qui hantent les quais de gares. Vous connaissez sans aucun doute ce panneau qui met en garde le voyageur imprudent contre les dangers du trafic ferroviaire : "Un train peut en cacher un autre" ? Et ben, il en est de même en littérature. Un livre en cache un autre, et derrière la lecture du récit des aventures "shandys" on trouve les « Trois surprises à bord du Bahnhof Zoo », livre très récent de Manuel Piolat Soleymat, qui relate une sortie peut-être inopinée, peut-être mortelle, peut-être fortuite, qui sait ? Celle de la belle Léonce Janssen en l'occurrence, mais ceci est une autre histoire, vers laquelle je reviendrai dans un autre billet.

Je disais donc, la portativité... Les shandys se caractérisent par plusieurs critères, mais la volonté de tout réduire à l'état minuscule, portatif, est à la base de leur société secrète. C'est pour cela que, voyageurs invétérés, ils sont inséparables de leurs mallettes où est stockée l'intégralité de leurs œuvres. Le livre de Vila-Matas a été publié en 1983, une dizaine d'années donc avant la première vague de l'invasion de nos bureaux par des ordinateurs de tout poil, et une vingtaine d'années, à peu près, avant l'arrivée des clés USB, devenues depuis le synonyme du support portatif à peu près inépuisable, bon marché et assuré de fonctionner dans n'importe quelle configuration. En branchant la mienne aujourd'hui, je me suis demandé ce qu'auraient pensés les shandys d'un tel joujou ? Une chose est sûre : Moi, qui ai pris l'habitude de travailler un peu partout (musée, tram, train, pause au boulot, parc près des bords du Rhin, et j'en passe), sans cette invention-là, mon écriture serait très différente.

La littérature portative à l'aube du XXIe siècle
La littérature portative à l'aube du XXIe siècle

PS : Est-ce que j'ai entendu quelqu'un ricaner et murmurer : "et peut-être meilleure aussi" ?