Face­book – Pour­quoi je me casse

Je l’ai annon­cé il y a quelques jours sur mon compte Face­book : Je vais sup­pri­mer celui-ci à la fin du mois, juste avant le début de mes vacances, et si je me concède quelques semaines de répit, ce n’est pas afin d’en pro­fi­ter un max avant le départ défi­ni­tif, ou pour me don­ner l’occasion de trou­ver l’argument qui me fasse aban­don­ner ma réso­lu­tion. Non, c’est uni­que­ment pour joindre au moins une par­tie de mes nom­breux contacts et leur don­ner l’occasion, s’ils le sou­haitent, de me trans­mettre leurs coor­don­nées afin de pou­voir conti­nuer à échan­ger, dans un espace moins (ou pas du tout) enva­hi par les algo­rithmes des réseaux et leur pou­voir mani­pu­la­teur. La fin est donc immi­nente, et j’aimerais for­mu­ler ici quelques argu­ments m’ayant inci­té à fran­chir ce cap.

Tout d’abord, si je parle ici de Face­book, ce n’est pas parce que ce serait l’unique réseau visé 1)Non seule­ment Face­book n’est pas le seul acteur visé, mais le phé­no­mène va bien au-delà des seuls réseaux sociaux. Google en fait par­tie aus­si, ses algo­rithmes pro­po­sant des résul­tats qui dif­fèrent en fonc­tion de vos inté­rêts et de vos recherches anté­rieures. Aujourd’hui, les exi­gences de Google ont une influence directe, à tra­vers le SEO (opti­mi­sa­tion pour moteurs de recherche) sur les textes qui se publient sur inter­net. Comme quoi les algo­rithmes ont déjà acquis une cer­taine pré­émi­nence sur les humains., mais celui qui incarne le mieux l’idée de mani­pu­la­tion de masse. Et celui qui, très per­son­nel­le­ment, m’a aga­cé le plus sou­vent, notam­ment par l’attitude détes­table consis­tant à cen­su­rer le corps humain dès que celui-ci devient véhi­cule de sen­sua­li­té 2)Essayez un peu de mettre sur votre pro­file un téton (fémi­nin, il faut le pré­ci­ser) qui dépasse, voire un sexe (peu importe le genre)., mais à res­ter de marbre face à des inci­ta­tions à la vio­lence ou à la haine raciste. Étant auteur de textes éro­ti­co-por­no­gra­phiques, vous ima­gi­nez à quel point une telle poli­tique m’insupporte.

Je vous donne un peu de contexte afin de vous per­mettre de mieux com­prendre mon impli­ca­tion dans les ser­vices d’internet et ce qui m’incite aujourd’hui à en délais­ser cer­tains. Tra­vaillant dans les tech­no­lo­gies de l’information depuis ma maî­trise en 1994, j’ai tou­jours été fas­ci­né par celles capables de mettre en rela­tion les êtres humains. Être en ligne, c’est bien ; être capable de com­mu­ni­quer avec de vrais humains, à l’autre bout de la ligne, c’est mieux. C’est ce que j’ai res­sen­ti dès que j’ai rejoint les pre­miers BBS 3)Bul­le­tin board sys­tem où on pou­vait non seule­ment décou­vrir les der­niers logi­ciels libres, mais aus­si échan­ger – par­fois même en direct – avec d’autres uti­li­sa­teurs. L’avènement d’Internet – avec un pre­mier essor depuis le milieu des années 1990 – a fait explo­ser les moyens des uti­li­sa­teurs connec­tés, et de véri­tables réseaux (par­lez d’un phé­no­mène bien nomme !) se sont construits à l’échelle mon­diale. Quand on sait que j’ai fait des études de lit­té­ra­ture fran­çaise, on ima­gine à quel point cette inno­va­tion m’a mis sous le charme en m’offrant la pos­si­bi­li­té de papo­ter (ou de tchat­ter) avec des fran­co­phones d’un peu par­tout, peu importe les dis­tances ! C’est ain­si que j’ai rejoint Face­book en 2008, à un moment où les ori­gines amé­ri­caines du réseau se fai­saient encore res­sen­tir à tout bout de champ et où il fal­lait faire des efforts pour croi­ser des com­pa­triotes euro­péens, le réseau étant ouvert à tout le monde depuis sep­tembre 2006 seule­ment !

Dans les pre­mières années, je me suis vau­tré dans les pos­si­bi­li­tés offertes, et j’ai très vite agran­di le cercle de mes « amis », pro­fi­tant de cet espace uni­ver­sel pour dis­cu­ter, prendre des nou­velles, me ren­sei­gner. Pour moi, sur un niveau très per­son­nel, je peux dire qu’Internet – et Face­book plus pré­ci­sé­ment – m’a ouvert le monde, à un moment de ma vie où j’ai gagné juste assez pour nour­rir ma petite famille sans pou­voir me payer de gros voyages ou d’autres excen­tri­ci­tés.

À l’origine, Face­book a été conçu à l’intention des étu­diants de l’université de Har­vard, une sorte de trom­bi­no­scope pas­sé du papier sur le sup­port déma­té­ria­li­sé du nou­veau mil­lé­naire, un outil pour res­ter plus faci­le­ment en contact. On connaît la suite de l’histoire, et la crois­sance intem­pes­tive a sur­pris jusqu’aux fon­da­teurs du réseau eux-mêmes, un réseau qui aujourd’hui est actif à l’échelle pla­né­taire. Jusqu’ici, comme pour le cochon, « tout est bon » dans cette his­toire. Et pour­tant, les dis­cus­sions par com­men­taires inter­po­sés – que ce soit sur Face­book ou ailleurs – m’ont très sou­vent lais­sé avec un cer­tain malaise face aux débor­de­ments, fré­quents au point d’être sys­té­ma­tiques. Cela m’a d’autant mieux mar­qué que ce n’était pas la pre­mière fois que j’ai été confron­té à de tels com­por­te­ments, à un véri­table déchaî­ne­ment de haine – et par­fois face à des ques­tions tel­le­ment banales qu’on a pu s’interroger à pro­pos de la san­té men­tale des per­sonnes impli­quées. La pre­mière fois que je me suis retrou­vé dans un envi­ron­ne­ment appa­rem­ment pro­pice à de telles dévia­tions, c’était sur Use­net, un ser­vice ras­sem­blant des groupes de dis­cus­sion vir­tuels consa­crés à un très grand nombre de domaines, avec – vu les ori­gines d’internet – une forte pro­pen­sion pour les ques­tions tech­niques, mais où on pou­vait aus­si trou­ver des groupes dédiés aux ques­tions poli­tiques et cultu­relles. Pra­ti­que­ment chaque groupe avait son « troll », un per­son­nage – bien réel avant l’époque des robots tcha­teurs – qu’on ris­quait de croi­ser tôt ou tard et dont le com­por­te­ment visait – peu importe le sujet – à exa­cer­ber le débat, à déni­grer les inter­ve­nants, à créer un envi­ron­ne­ment où l’individu en ques­tion pou­vait évo­luer à l’aise grâce à ce qu’il faut qua­li­fier un régime de ter­reur. À l’époque, la réponse stan­dard face à de tels com­por­te­ments était tou­jours la même : « Don’t feed the troll ! », ce qui pour­rait se tra­duire par « Igno­rez-le !». Un conseil sans doute bien inten­tion­né, mais sans réel impact sur le phé­no­mène. Et qui évi­tait de remettre en ques­tion les bases d’un sys­tème qui per­met­tait – d’un sys­tème qui, vu l’importance et l’universalité du phé­no­mène, sem­blait favo­ri­ser – de tels com­por­te­ments dis­rup­tifs. Et qui, en plus, ren­dait les vic­times de ces agres­sions res­pon­sables de ce qui leur arri­vait, au lieu de pro­po­ser des mesures diri­gées contre le cou­pable, à savoir le troll.

Depuis ces débuts modestes – et par bien des côtés pit­to­resques aus­si – les réseaux sociaux ont atteint une dimen­sion où le phé­no­mène du troll s’est uni­ver­sa­li­sé, et où ce n’est plus un seul indi­vi­du – plus ou moins bien connu de tous, au moins à tra­vers sa per­son­na­li­té-inter­net, et qu’on pou­vait assez faci­le­ment évi­ter – mais des bandes entières qui se déchaînent, au point de domi­ner les dis­cus­sions et de faire fuir la rai­son et la convi­via­li­té. Qu’on ne pense qu’au Gamer­gate, ou aux nom­breuses ins­tances de har­cè­le­ment – très sou­vent diri­gé contre des femmes, comme par exemple dans l’affaire du remake de Ghost­bus­ter avec rien que des actrices 4)Et ce ne sont là que quelques exemples. Il suf­fit de lire les jour­naux pour se rendre compte de l’importance du phé­no­mène de ces shits­torms.. Depuis que le prin­cipe des réseaux et du Web 2.0 s’est impo­sé un peu par­tout et que n’importe quel site, du plus petit blog au jour­nal à por­tée inter­na­tio­nale, offre au visi­teur le moyen de s’exprimer, très sou­vent en gar­dant l’anonymat, on assiste à un déchaî­ne­ment de la haine dès qu’un sujet dérange. L’argument ne vaut plus rien dans un tel contexte, et c’est la loi du plus fort (en gueule) qui a fini par s’imposer. Un tel envi­ron­ne­ment est deve­nu insup­por­table quand on tient un tant soit peu à sau­ve­gar­der son équi­libre men­tal, et com­ment encore s’étonner du fait que les navi­ga­teurs pro­posent main­te­nant des exten­sions pour empê­cher les com­men­taires de s’afficher 5)Par­mi ceux pro­po­sés par Fire­fox se trouve cet outil bien nom­mé : « Shut up» ? Je ne peux que recom­man­der l’usage de telles exten­sions, pour la même rai­son que les décharges publiques ne sont pas la cible de visites gui­dées. Et je me demande sérieu­se­ment si ces décharges ne seraient pas un envi­ron­ne­ment plus sain et plus fré­quen­table que cer­tain forum sur Red­dit ou cer­tain fil sur Twit­ter.

Par­lant d’équilibre men­tal, voi­ci le côté plus inquié­tant dans tout ça : Il est facile de déplo­rer le com­por­te­ment des autres, mais on n’est pas vrai­ment non plus à l’abri du méca­nisme à l’œuvre ici, et j’ai pu consta­ter de pre­mière main, à l’occasion des élec­tions pré­si­den­tielles de 2016, com­ment on se laisse vite empor­ter par le mael­strom d’un tel phé­no­mène qui incite à des com­por­te­ments – du côté de mes « adver­saires », mais aus­si de mon côté à moi – qu’il vau­drait mieux aban­don­ner, vu la vio­lence des prises de posi­tion où les tons inter­mé­diaires sont bien trop sou­vent absents et où une dis­cus­sion n’est plus qu’un échange de posi­tions immuables de plus en plus imbi­bé de vitriol, un peu comme les canon­nades sur les champs de bataille de la Grande Guerre, très effi­caces pour abattre par mil­liers des êtres humains et chan­ger les terres fer­tiles en désert, mais inca­pables de faire avan­cer l’un ou l’autre camp. Vu que, nor­ma­le­ment, je me prends pour quelqu’un de plu­tôt convi­vial, sou­cieux d’harmonie plu­tôt que de conflit, il faut se deman­der si ce chan­ge­ment de com­por­te­ment ne serait à impu­ter – au moins en par­tie – au milieu où se jouent les confron­ta­tions – les réseaux sociaux. Et voi­ci que, quelques mois plus tard, je tombe sur un texte qui pro­pose des expli­ca­tions concer­nant ces pro­blèmes que beau­coup d’internautes ont pu ren­con­trer. Il s’agit d’une cen­taine de pages rédi­gées par un des pion­niers de la Sili­cone Val­ley, un pro­ta­go­niste de l’essor d’Internet, Jaron Lanier, qui pro­pose Dix rai­sons pour sup­pri­mer vos comptes sur les réseaux sociaux. Immé­dia­te­ment. 6)Ten Argu­ments for Dele­ting Your Social Media Accounts Right Now. Le texte n’a pas encore été tra­duit en fran­çais..

Jaron Lanier, Comment nous devons recréer Internet
Jaron Lanier, Com­ment nous devons recréer Inter­net

C’est à tra­vers ces dix rai­sons que j’ai com­pris que le phé­no­mène n’avait rien de for­tuit, mais était inti­me­ment lié à la forme qu’ont pris un grand nombre des ser­vices pré­sents sur Inter­net. Comme par exemple la gra­tui­té – com­bat qui appa­rais­sait tel­le­ment évident et noble à l’époque ! – qui a conduit à la néces­si­té de faire des réseaux un outil sur­di­men­sion­né de mar­ke­ting et de mani­pu­la­tion de masse, avec l’omniprésence, sur les réseaux et les moteurs de recherches, d’algorithmes mani­pu­la­teurs qui, par des biais admi­nis­trés par doses homéo­pa­thiques – à peine sen­sibles, mais suf­fi­santes pour conduire à des résul­tats sta­tis­ti­que­ment valables – favo­risent l’émergence de ce que Lanier appelle la « assho­le­ness » – la trou-du-culite ou trou­du­ci­té, si vous vou­lez.

Je ne vou­drais pas repro­duire ici tous les argu­ments de Lanier, et je ne vou­drais pas non plus pro­po­ser ma déci­sion de quit­ter les réseaux comme exem­plaire, je vou­drais seule­ment vous faire com­prendre pour­quoi, au bout de dix ans, j’ai déci­dé de chan­ger mes habi­tudes numé­riques en aban­don­nant Face­book, Google & Cie. Si vous êtes suf­fi­sam­ment intri­gués par la ques­tion pour fran­chir la bar­rière lin­guis­tique, je vous pro­mets une lec­ture enri­chis­sante qui vous aide­ra à mieux com­prendre cer­tains des débats qui se tissent autour d’Internet et son rôle sou­vent dis­rup­tif dans le monde, et l’efficacité des armes mises à la dis­po­si­tion des pire-inten­tion­nés par les algo­rithmes qui ont créé quelques-unes des plus grosses for­tunes de la pla­nète. C’est à par­tir du 1er sep­tembre que je pour­rai enfin dire : « Sans moi !»

Jaron Lanier, Ten Arguments For Deleting Your Social Media Accounts Right NowJaron Lanier
Ten Argu­ments for Dele­ting Your Social Media Accounts Right Now
Ran­dom House Digi­tal
ISBN : 9781473559172

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Références   [ + ]

1.Non seule­ment Face­book n’est pas le seul acteur visé, mais le phé­no­mène va bien au-delà des seuls réseaux sociaux. Google en fait par­tie aus­si, ses algo­rithmes pro­po­sant des résul­tats qui dif­fèrent en fonc­tion de vos inté­rêts et de vos recherches anté­rieures. Aujourd’hui, les exi­gences de Google ont une influence directe, à tra­vers le SEO (opti­mi­sa­tion pour moteurs de recherche) sur les textes qui se publient sur inter­net. Comme quoi les algo­rithmes ont déjà acquis une cer­taine pré­émi­nence sur les humains.
2.Essayez un peu de mettre sur votre pro­file un téton (fémi­nin, il faut le pré­ci­ser) qui dépasse, voire un sexe (peu importe le genre).
3.Bul­le­tin board sys­tem
4.Et ce ne sont là que quelques exemples. Il suf­fit de lire les jour­naux pour se rendre compte de l’importance du phé­no­mène de ces shits­torms.
5.Par­mi ceux pro­po­sés par Fire­fox se trouve cet outil bien nom­mé : « Shut up»
6.Ten Argu­ments for Dele­ting Your Social Media Accounts Right Now. Le texte n’a pas encore été tra­duit en fran­çais.

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