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Faut-il se débar­ras­ser du livre numé­ri­que ?

À propos d'un article de Walrus Books

Le 9 janvier, un nouvel article est venu s'afficher sur le blog de Walrus Books, article où il est question de la situation du livre numérique qui, après l'enthousiasme du départ, serait tombé en "désamour" et serait même "un échec à l’échelle de l’industrie française".

L'article, annoncé sur le compte Twitter de la maison le 9 janvier à 10 h 05, s'est vite fait remarquer sur le réseau où il jouit, à l'heure qu'il est, d'une soixantaine de "retweets". Une heure plus tard, le magazine littéraire en-ligne Actualitté l'a annoncé de son côté sur le même réseau, l'article ayant été repris dans son intégralité - sous un titre différent - par le magazine.

L'éditeur de Walrus Books, Julien Simon,  vaillamment assisté - au moins jusqu'au 24 novembre 2016, date qui marque sa disparition des réseaux sociaux - par son alter ego, Neil Jomunsi, animateur de page42.org, s'est taillé une solide réputation dans le domaine de la publication numérique, ce qui, joint à sa maîtrise des outils médiatiques de la génération 2.0, lui assure régulièrement une audience de taille. On n'est donc pas surpris de voir très vite s'afficher des réactions sous forme de commentaires et d'articles en réponse aux thèses de Julien Simon.

Livre numérique vs. "objet numérique"

Justin Yost, Books being donated

Ces thèses consistent, d'un côté, à remettre en question le terme "livre" pour désigner l'objet numérique en tant que support de texte - fausse bonne idée qui serait à l'origine d'un grand nombre de discussions assez stériles à propos de la concurrence entre livre numérique et livre traditionnel en papier - pour ensuite proposer de brouiller "les frontières entre web et livre". Comme quoi la question du support est, une fois de plus, arrivée au centre du débat. À tort ? À raison ?

Jetons tout d'abord un coup d'œil sur l'état du livre numérique - terme que j'entends garder pour l'instant vu qu'il a fini par s'imposer. Il est vrai que la quasi-totalité des "livres numériques" que j'ai achetés ou reçus en SP (pas loin de 500 textes) ressemble drôlement à leur contrepartie en papier (si toutefois une telle contrepartie existe). Le texte est le même, évidemment, pareil pour le formatage (dans la mesure du possible), et les éléments du livre numérique sont en grande partie calqués sur ceux du livre-papier : une couverture, une page réservée au charabia éditorial (copyright, adresse de l'éditeur, numéro ISBN), jusqu'à une sorte de "quatrième de couverture" où se trouve en général un texte censé séduire le lecteur prospectif - des atouts évoluant autour de l'élément central et immuable - le texte. Autant d'éléments pour illustrer que le livre numérique et le livre traditionnel sont perçus, à la base, comme une seule et même chose : un texte qu'il s'agit de faire arriver chez les lecteurs, peu importe le support. Le choix de celui-ci a évidemment des conséquences - juridiques, par exemple, (un texte livré sous forme de fichier, propriété ou licence ? Comment éviter le partage en masse du fichier en question ?) ou technologiques (quel format de fichier adopter, comment assurer la compatibilité ?), mais cela ne fait pas disparaître le constat de base : Il y a, au cœur du débat, un texte qui se lit, un texte qui, dans la quasi-totalité des cas, est construit selon un mode hérité de - l'Antiquité. Contrairement à Julien Simon, j'arrive donc à la conclusion que le terme de "livre numérique" est un choix excellent pour désigner le texte sur support immatériel, dans la mesure où il n'y a pas de problème à assimiler un texte à un livre, des termes devenus presque synonymes1. Et je ne trouve rien à redire non plus aux efforts des développeurs de logiciels de lecture et de liseuses qui voudraient sauvegarder une expérience de lecture (le feuilletage, l'apparence du papier, etc.) pratiquement entrée dans les gènes. Surtout quand ces mêmes outils offrent aux lecteurs des possibilités de configuration qui permettent une lecture classique, mais aussi une lecture calquée sur celle des pages web.

Prochaine étape - le livre-web ?

Si donc l'usage du terme "livre numérique" est tout à fait justifiable pour identifier le support choisi, il me semble que la proposition du fondateur de Walrus Books est beaucoup plus qu'une question de vocabulaire. N'y a-t-il pas, derrière la discussion terminologique, une volonté de couper les racines, d'avancer vers quelque chose de radicalement nouveau ? De dire au revoir au texte monolithique tel qu'il pullule autour de nous, que ce soit dans les rayons des étagères ou dans les médias de stockage d'un appareil de lecture ? Julien Simon, quant à lui, défend l'idée qu'il faut mettre la lecture en numérique en rapport avec le Web et ses usages :

"Le livre numérique est intrinsèquement lié au web"

Ce disant, l'éditeur de Walrus reste fidèle à une idée que la maison a illustrée de façon brillante en 2014 en lançant l'expérience Radius :

Radius est un livre-web autant qu’une expérience de lecture : plusieurs auteurs et un scénariste donneront vie au fil des semaines à cette narration en temps réel, sous forme de journal de bord. Le site est un livre, le livre est un site : les frontières entre web et ebook sont volontairement floutées. [...] Ici, pas d’enrichi, pas de multimédia, juste du texte (et quelques images) : c’est par ce biais que doit passer la narration littéraire. Radius est un livre, et à ce titre, l’expérience est payante pour permettre de rémunérer les courageux auteurs.2

Quelques paragraphes plus loin, on peut lire que :

Radius se lit comme un livre connecté au web. Ce n’est pas un abonnement que vous achetez, mais bel et bien un livre (et nous insistons sur ce terme).

On constate le chemin parcouru en termes de - terminologie (!) en comparant les extraits précédents à cette phrase qui se trouve dans l'article du 9 janvier 2017 :

le livre numérique n’a pas nécessairement vocation à être un livre.

Guillaume Apollinaire, Calligramme
Poème de Guillaume Apollinaire en forme de Calligramme, une forme poétique qui a su exploiter les "possibilités graphiques et typographiques" de l'imprimerie.

À lire cela - et à bien comprendre la signification - on se rend compte que le sujet de l'article n'évolue pas tellement autour de la question du support, mais discute plutôt la notion de "texte". Simon lui-même oppose le "livre numérique homothétique"3 à des "objets lisibles" qu'il propose aux éditeurs numériques de créer en dehors des conventions liées à la notion du livre, en jouant "des possibilités graphiques et typographiques de l’écran". Ceci n'a pourtant rien de radicalement nouveau, et d'autres, depuis au moins le début du XXe siècle, ont joué des possibilités "graphiques et typographiques" de l'imprimerie, ce dont certains se souviendront en pensant aux calligrammes d'un Apollinaire.

Si donc il n'y a rien de radicalement nouveau dans l'article de Julien Simon, pourquoi l'urgence qui s'exprime dès le titre, urgence qui ressemble à s'y méprendre à un mea culpa de la part d'un des protagonistes de l'édition numérique ? Pourquoi cette insistance à réclamer un changement de cap, cet appel aux confrères d'oublier "l’héritage du livre" ? Et si l'article était plutôt un cri de détressse, une mise en garde, face à la disparition d'un grand nombre de maisons du numérique ?

L'édition numérique - paysage toujours en pleine ébullition

Le paysage numérique est effectivement, une décennie à peine après l'émergence des moyens technologiques et des premières structures, toujours en pleine ébullition. Des structures naissent, vivent - ou vivotent - pendant un certain temps, avant de mettre l'arme à gauche. 2016 a vu ainsi disparaître, entre autres, House made of dawn, la Bourdonnaye et Artalys, des maisons qui ont produit des textes de qualité dont on peut trouver un échantillon dans la Bauge littéraire. Et la liste des structures ayant disparu est devenue, au fur et à mesure des années, assez longue. La disparition d'un éditeur est  toujours une triste affaire, et le caractère immatériel du numérique a une conséquence particulièrement fâcheuse : Les textes concernés disparaissent sans laisser de traces, pas moyen de les récupérer du naufrage chez le bouquiniste du coin ou sur un marché aux puces.

Et il y a un autre problème, évoqué dans l'article en question dans des termes quelque peu fatalistes, celui de la visibilité des nouveaux acteurs du marché éditorial :

Personne n’en voulait [i.e. du livre numérique], aucun acteur de poids n’a donc vraiment fait d’effort pour promouvoir ce média.

Mis à part le fait qu'une très grande partie des maisons traditionnelles proposent aujourd'hui leurs textes dans les deux formats (papier ET numérique), on ne peut s'empêcher de constater, comme l'a fait Anne Bert dans un réquisitoire dressé contre le magazine LIRE, le peu d'amour que les petites structures numériques rencontrent notamment auprès de la presse, quitte à perdre toute visibilité au profit de l'auto-édition. Ce qui est évidemment un problème et peut expliquer le refus - de la part d'une partie des lecteurs - de lire en numérique quand tout ce qu'ils connaissent, c'est soit l'offre des grandes maison, souvent bardées de DRM et proposée à des prix "souvent ridiculement chers" (pour reprendre les mots de Julien), soit l'auto-édition, celle surtout à la sauce Amazon. Est-ce qu'on s'étonne encore de voir disparaître, les uns après les autres, les pure players, les maisons "nativement numériques" (dont Anne Bert parlait encore avec une telle insistance il y a à peine quelques mois) qui finissent par proposer leurs textes en numérique et en papier ? Reste à savoir si c'est là un mal, étant donné que ces éditeurs n'ont fait autre chose que réaliser que les gens ne sont pas tous pareils, et que certains préfèrent le papier. Et pourquoi s'obstiner à refuser de leur offrir ce qu'ils réclament ? Julien Simon a absolument raison quand il dénonce une approche qui consiste à défendre le livre numérique comme une valeur en soi. N'oublions pas qu'il est surtout question d'un support : et que seule l'évolution permet de s'adapter aux défis de demain et aux usages qui changent :

Ce changement n’est pas pour autant un constat d’échec, si ces éditeurs ont la capacité de publier aujourd’hui des livres imprimés, c’est parce que leur renommée s’est construite autour du numérique.4

Je comprends que les uns ou les autres puissent arriver à une vision alarmiste de la chose. Mais il ne faut pas oublier que certains acteurs de la première heure sont toujours là et continuent à se battre, comme, à titre d'exemple, les Éditions NL (avec leur patron toujours prêt à rompre une lance pour ses convictions,  ce qui ne l'empêche pas de s'adapter, si la donne change), publie.net, vénérable dinosaure de l'édition initialement numérique, ou encore Walrus lui-même, un éditeur qui continue à enrichir le paysage littéraire francophone et qui n'hésite pas à proposer à ses lecteurs (er à ses auteurs) des expériences comme celle de Radius, véritable jalon de la publication numérique de ces dernières années dont il faudrait parler beaucoup plus souvent. Si les pure players ont sans doute vécu, c'est aussi parce que, en fin de compte, l'édition dite numérique n'est rien d'autre que de l'édition pure et simple, une forme d'édition que des pionniers ont eu le courage - et les moyens, grâce aux outils technologiques pas chers et aux nouvelles infrastructures - de mettre sur pied pour se lancer dans un domaine qui jouit toujours d'une renommée brillante. Un domaine qu'ils ont contribué à enrichir en ouvrant leurs portes à des autrices et des auteurs souvent peu connus ou novices.

Maintenant, l'âge des pionniers étant révolu, les nouvelles structures ressemblent de plus en plus aux petits éditeurs classiques, dont certains finissent étouffés par les grands, tandis que d'autres trouvent le courage et les moyens de tenter des expériences, comme celle de Radius (sans que je puisse savoir quelles ont été les répercussions économiques de cette expérience), ou celle encore qui mise sur l' accessibilité en équipant leurs livres (numériques, bien entendu) de dispositifs permettant l'utilisation des lecteurs d'écran, comme ACT éditions l'a fait pour une partie de son catalogue (à titre d'exemple, Le sapeur Camember de Christophe ou Les pieds nickelés de Louis Forton).

Pour conclure, il me semble ques les petites maisons - quel que soit le format de leurs livres - ont encore de beaux jours devant elles, et que l'âge du livre numérique dans sa forme "traditionnelle" (c'est à dire en tant qu'imitation du livre papier) est loin d'être révolu. En même temps, et c'est là que je rejoins Julien Simon, on est loin d'avoir épuisé les possibilités des nouveaux formats et du réseautage, mis à la disposition du monde littéraire par le progrès et la démocratisation de la technologie. Les années à venir seront passionnantes, dans la mesure où il y aura des défricheurs tels que le patron de Walrus Books.

Photo d’illustration : Juston Yost, Books being donated (CC BY-NC 2.0)

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  1. Quant à la Bauge littéraire, j'ai pris l'habitude d'y parler de "textes" plutôt que de "livres", mais il s'agit là surtout d'une remise en question des genres, un grand nombre de textes étant difficiles à classer selon les critères traditionnels : roman, nouvelle, poème, autant de tiroirs qui permettent de ranger, de mettre de l'ordre, dans un terrain littéraire inquiétant par la créativité qui s'y exprime. []
  2. Radius expérience, à propos. Mise en relief par moi. []
  3. Épithète dont, en toute honnêteté, je ne saisis pas tout à fait la signification. Le contexte semble suggérer un texte avec une certaine unité, mais c'est loin d'être clair []
  4. Élizabeth Sutton, Passer du ebook au papier : il n’y a que les imbéciles qui ne changent pas d’avis, interview avec Jean-François Gayrard paru dans IDBOOX le 13 avril 2016 []

Ques­tions pour un Mor­se – Julien Simon dans la Bau­ge lit­té­rai­re

Le logo de Walrus ebooksIl y a quelques semaines, le 15 décembre 2014, Walrus Ebooks, pure player qui s'est taillé une solide réputation d'éditeur de textes de qualité, a lancé l'expérience Radius, polyphonie littéraire qui rassemble une poignée d'auteurs autour d'un éditeur-scénariste pour raconter une histoire des plus fascinantes, vue à travers les yeux de plusieurs narrateurs, offrant ainsi au lecteur une multitude d'approches pour plonger dans cet univers inquiétant. Après avoir suivi de près le cheminement des éditions Walrus et de Julien Simon, protagoniste de cette aventure éditoriale, le temps est venu d'inviter celui-ci dans la Bauge littéraire et de lui donner l'occasion de s'exprimer au sujet de ses projets, de donner sa vision du monde éditorial, monde en pleine ébullition depuis l'entrée en scène du numérique.

La Bauge littéraire : Julien, bienvenue dans la Bauge littéraire et merci d'avoir pris le temps de répondre à mes questions. J'ai été fasciné par la lecture de Radius Experience, lecture suivie d'une analyse qui a soulevé un nombre de questions liées à tous les aspects – littéraires et autres – du projet. Mais commençons par le début : Est-ce que tu peux détailler pour mes lecteurs les interrogations qui ont conduit les éditions Walrus à remettre en question le livre numérique tel que nous le connaissons depuis un certain temps déjà, et de s'orienter vers le livre-web ?

Julien Simon : Walrus est une structure d’édition indépendante et, à ce titre, dispose d’une certaine latitude pour les expérimentations. Outre l’intérêt évident que nous portons à toute tentative d’innovation éditoriale, nous nous sentons aussi en devoir d’essayer de nouvelles choses, simplement parce que nous le pouvons et que les auteurs qui nous suivent sont aussi fous que nous. La remise en cause du livre numérique n’en est pas vraiment une, puisque nous continuons bien évidemment de publier nos nouveautés en epub et qu’il n’y a pas de raison pour l’instant que cela s’arrête, mais nous pensons qu’il peut exister d’autres voies parallèles, qui portent d’autres projets. En somme, le livre-web est un chemin complémentaire, pas une tentative de remise à zéro des codes de l’édition. Même si chez Walrus, nous pensons — sans vouloir jouer les voyants ou les gourous — que les questions de l’accessibilité et de diffusion internationale vont jouer un rôle dans la bascule. Dans un marché de plus en plus fragmenté, trusté par les grandes plateformes de vente américaines, les éditeurs, petits et grands, ont tout intérêt à réfléchir à des modes de distribution plus directs.

BL : Radius, ce n'est pas seulement un support qui change par rapport au livre numérique disponible aux formats EPUB ou MOBI, c'est aussi une écriture en direct, un espace qui invite / oblige les lecteurs à revenir, et cela pendant assez longtemps. Est-ce que l'idée même du livre-web implique cette conception d'une écriture en progression ou est-ce qu'on peut la réduire à la seule question du support ?

JS : Pas forcément, mais cela fait partie du « langage ». C’est presque de la sémantique web, on s’attend à ce que cela progresse, évolue au fil du temps, que cela s’enrichisse chronologiquement et, pourquoi pas, qualitativement. Réduire le livre-web à la question du support est à la fois tentant et dangereux : parce qu’en la réduisant au support, on oublie la dimension littéraire derrière Radius. À trop parler du support, on oublie les auteurs et c’est justement ce que nous avons voulu éviter avec Radius : interface simple, design épuré, tout concourt à mettre en avant le travail des auteurs. C’est pour eux et par eux que Radius existe. Le direct n’est qu’une composante de leur travail, une contrainte parfois, mais je crois beaucoup au pouvoir de la contrainte pour produire des œuvres différentes. Et nous avons à cœur de proposer des choses différentes.

Neil Jomunsi, Le projet bradburyBL : Ton alter égo, Neil Jomunsi, a déjà eu l'occasion de se lancer dans un projet littéraire de grande envergure en publiant, pendant un an, une nouvelle par semaine, le célèbre Projet Bradbury. Quelles sont les répercussions de ce projet-là sur Radius ? Est-ce qu'il a fallu passer par Bradbury pour pouvoir réaliser Radius ?

JS : Les deux expériences sont extrêmement différentes, mais comme je le disais juste au-dessus, il y a une part de contrainte qui n’est pas sans rappeler le Projet Bradbury. Dans Radius, les auteurs peuvent s’épauler : ils sont plusieurs et quand l’un ne publie pas, part en vacances, etc, les autres peuvent prendre le relais. Du moins c’est comme cela que ça devrait se passer. Nous verrons comment ils tiennent la cadence. Le Projet Bradbury m’a néanmoins appris une chose : écrire est un art qui se travaille, qui se sculpte, se modèle avec l’entraînement et l’expérience. Proposer une expérience d’écriture qui s’étale sur un an est, à mon avis, quelque chose que chaque auteur devrait à un moment envisager dans sa carrière s’il souhaite passer au stade suivant. C’est très formateur, je crois.

BL : Comment s'est fait le choix des auteurs ? Est-ce qu'il y a eu une sorte d'appel à textes interne, réservé aux seuls auteurs Walrus (vu qu'il fallait garder le secret) ? Ou est-ce que tout s'explique par les préférences ou le feeling de l'éditeur ?

JS : Au début, nous étions à peu près une douzaine d’auteurs. Le choix s’est fait très simplement : J’ai contacté les auteurs que j’estimais capables de réussir un tel défi, je leur ai expliqué le concept et ils ont ou non manifesté leur intérêt. Comme le projet a été préparé un an en amont et qu’il a fallu déjà écrire tout le background des personnages, certains se sont rendus compte que leur emploi du temps ne leur permettait pas de tenir le rythme, d’autres ont peut-être été effrayés par le support ou l’ampleur du travail. Dans tous les cas, les six auteurs qui restent sont ceux qui ont tenu le coup et dont l’enthousiasme n’a pas été ébréché par les reports. Je leur en suis donc extrêmement reconnaissants, et je suis fier de leur travail : à chaque texte, ils me surprennent et me confortent dans mon choix de leur faire confiance. Ce qui se produit sur Radius est vraiment de la littérature comme je l’attendais. C’en est même parfois surprenant.

BL : Parlons économie : Le nombre d'abonnements déjà conclus, correspond-il à tes attentes ?

JS : On espère toujours davantage, mais je suis réaliste : une expérience comme celle-ci ne peut pas attirer les foules. En revanche, elle attire un lectorat motivé et qui, s’il est conquis, peut se montrer fidèle à ses auteurs de prédilection. On a tous, en tant qu’auteurs, en tant qu’éditeurs, besoin d’un lectorat fidèle. C’est pour lui que nous faisons Radius, et tout le reste aussi d’ailleurs : pour les quelques centaines qui nous suivent fidèlement, pour les quelques milliers qui nous suivent sur les réseaux sociaux… si on peut faire mieux, tant mieux. Mais notre cible, ce sont eux.

BL : À propos des personnages de Radius, on constate rapidement que ce sont exclusivement des hommes, à l'exception de deux ou trois figurantes qui sortent un peu du rang comme Anita, l'assistante du Père Stan. Pourquoi ce déséquilibre entre les sexes, surtout quand on sait qu'il y a, avec Aude Cenga, une plume féminine parmi les auteurs participants ?

JS : Ce serait une question à poser aux auteurs, je ne suis pas intervenu dans la création des personnages. Il y avait un personnage féminin à la base, mais l’auteure en question s’est finalement désistée car elle avait beaucoup de travail par ailleurs. Ça s’est fait comme ça. D’une manière générale, ça dénote aussi une attitude globale vis-à-vis des personnages féminins à laquelle Radius n’échappe malheureusement pas.

radiusExpBL : Radius, c'est aussi un défi technologique. Il a fallu trouver une plate-forme adaptée, programmer la parution de nouveaux chapitres, assurer l'accès aux seuls abonnés tout en permettant aux autres de voir des morceaux choisis, offrir une possibilité d'organiser les chapitres selon les préférences des lecteurs, par auteur ou plutôt dans un ordre chronologique. Je suppose qu'il n'y a pas de plate-forme toute faite pour une telle approche et qu'il a donc fallu investir. N'est-ce pas prohibitif pour un petit éditeur comme Walrus ? Autrement dit, est-ce que la survie de Walrus est liée au succès de l'expérience ?

JS : La survie, non, même si nous sommes toujours sur le fil avec nos expérimentations. Forcément, un succès nous tirerait une fière épine du pied, mais nous savons pertinemment que nous ne faisons pas du grand public : Radius s’adresse à tous, bien sûr, mais les médias favoriseront des approches plus mainstream de la littérature. Je ne peux pas leur en vouloir, les choses sont ainsi faites. Quant à l’investissement initial, il a surtout été un investissement en temps et en compétences. Walrus possède en interne, grâce à l’un de ses fondateurs Jérémie Gisserot (avec son studio web Labubulle), les compétences nécessaires à un tel projet. Nous ne nous sommes pas privés pour en profiter. Le temps est aussi un luxe.

BL : On constate parfois, en suivant de près les publications, des dérapages éditoriaux, comme dans les publications d'Antoine Griot du 14 et du 17 janvier 2015 qui contiennent deux passages presque identiques. Est-ce que le défi technologique lié au livre-web accapare trop de temps au dépens du travail éditorial ? En d'autres termes : est-ce que les textes publiés en mode web sont nécessairement moins soignés que ce que les lecteurs ont le droit d'attendre, à moins d'investir dans des ressources supplémentaires ?1

JS : Ça peut arriver qu’un auteur se répète. C’est le jeu du direct, mais je ne vois pas en quoi c’est un problème. On fait ce qu’on peut (beaucoup) avec les ressources que l’on a (très peu). Alors si la seule chose qu’on puisse reprocher à Radius, c’est que certains textes se répètent, franchement, ça me va. Les auteurs font sur ce projet un travail titanesque. Le direct contraint forcément à ce que les textes soient plus spontanés. Cela fait partie de l’expérience. On ne peut pas faire de généralités, surtout pas à partir d’un seul exemple hors de son contexte.

BL : Un éditeur, ça doit gagner de l'argent. Désolé de formuler cette évidence, mais il faut passer par là pour aborder la question de la protection du droit d'auteur. On sait, depuis le temps, que les DRM ne sont pas une réponse valable à cette question et que les seuls qui en font les frais sont les lecteurs honnêtes. Mais la protection des sites web est sans doute bien plus faible encore que celle offerte par les DRM sur un livre numérique "classique". Comment est-ce qu'on peut envisager, dans un tel contexte, la protection du contenu ?

JS : Je ne crois pas au sens strict dans la « protection » d’un contenu. De quoi on le protège ? Des lecteurs ? Ceux qui ne veulent pas payer trouveront toujours un moyen de le faire. Je suis, par principe, contre toute forme de DRM, et je préfère me concentrer sur les quelques uns qui décident de soutenir une démarche artistique forte et originale. Ceux-là sont ma seule préoccupation. Et ce sont les auteurs qu’il faut protéger.

BL : Le projet Radius demande de grands efforts et un engagement important sur la durée à celles et à ceux qui y participent. En même temps, les séries littéraires avortées, ce n'est pas ce qui manque sur la toile. Comment alors assurer la continuité et la bonne conclusion d'un tel projet, surtout quand on sait que les droits d'auteur, divisés par six ou sept (pour ne pas parler d'autres contributeurs), risquent d'être plutôt symboliques ?

JS : L’argent n’a jamais été le moteur de la création chez Walrus. De toute façon, vu le peu d’argent que l’on gagne avec, ce serait mentir que de prétendre le contraire. La quasi-totalité des bénéfices retourne aux auteurs et en frais de fonctionnement. Je ne me paye pas, je reverse également l’intégralité de mes droits d’auteur en tant que Neil Jomunsi à Walrus. La motivation d’un auteur ne peut pas se réduire donc à l’argent qu’il peut en retirer, même si cela entre évidemment en ligne de compte. La continuité, on verra : je ne peux pas prédire l’avenir. On verra si les auteurs tiennent le coup, et s’ils trouvent dans le fait de bâtir un univers cohérent et passionnant la motivation nécessaire.

BL : Julien, parlons un peu contenu ! Tu as rapproché le procédé narratif de Radius d'un "immense jeu de rôle littéraire". Est-ce que tu peux nous révéler quelques détails supplémentaires à propos du fonctionnement du projet, de la façon d'organiser le travail en équipe ?

JS : Notre équipe est en discussion permanente, en sous-marin oserais-je dire : nous communiquons via Facebook, sur un groupe privé où nous échangeons toutes les informations nécessaires au bon fonctionnement de l’histoire. J’annonce les évènements à venir au groupe environ une semaine à l’avance, de manière à ce qu’ils puissent s’y préparer. Les auteurs s’organisent aussi entre eux, indépendamment du scénariste : ils dialoguent leurs rencontres, se mettre d’accord sur des croisements entre leurs histoires. Enfin, une partie de l’histoire se passe même exclusivement entre nous, par mails interposés. Cette partie sous-marine a bien entendu une influence sur la publication finale. En dehors de cela, les auteurs ont une totale liberté éditoriale. Les corrections se font en interne, les auteurs se corrigent les uns et les autres et je relis bien entendu toutes les contributions. Mais je n’érige aucune barrière.

BL : Tu as annoncé, sur le blog des éditions Walrus, la fin du format EPUB et, dans la foulée, du livre numérique. Et pourtant, le livre numérique qu'on télécharge dans sa librairie préférée et qu'on peut stocker sur sa tablette ou sa liseuse, c'est un moyen de s'assurer de la pérennité de celui-ci, tandis qu'un site web peut disparaître et que la sauvegarde des textes contenus relève plutôt du domaine des professionnels, au moins quand on voudrait se retrouver avec quelque chose d'utilisable. Comment engager les lecteurs à te suivre dans une démarche dont certains ne comprendront peut-être pas tout de suite l'utilité, comme le laissent supposer les critiques formulées, par exemple, par le TeamAlexandriz ?

JS : Je me suis déjà longuement exprimé sur le sujet et je ne voudrais pas infliger de nouveau cette pénible conversation à tes lecteurs, qui peuvent retrouver tout ce que j’ai déjà dit sur le blog des éditions Walrus. Quant aux critiques de la Team Alexandriz — ou de la personne qui parle au nom de cette désormais défunte entité — je les comprends sans les partager. Radius est une expérience qui n’a pas vocation à remplacer ni le livre papier, ni le livre numérique, ni le web. Ce n’est pas parce qu’on a inventé le four à micro-ondes que les cheminées ont été éradiquées. C’est une peur irrationnelle. Quant à la disparition du format epub en tant que tel, c’était une réflexion d’ordre plus général qui m’avait amené à cette conclusion. On est dans la prospective. Je ne suis ni devin, ni prophète. On verra ce qui se passera. D’ailleurs, Radius bénéficiera dès la fin de la publication d’une version epub, gratuite pour les inscrits, payante pour les autres. La preuve que rien n’est tout blanc ni tout noir.

BL : À propos d'utilité, je n'ai pas encore vraiment compris l'utilité de l'écriture en direct. Pourquoi ne pas d'abord mener le projet à bien, à huis clos, et le lancer ensuite ? Le – publier, quoi ? Quels sont les avantages de l'approche choisie par Walrus pour ce premier livre-web ?

JS : Il n’y a ni utilité ni avantage : c’est une expérience, un test, et comme toutes les expériences, elle n’a pas besoin d’être utile. Son existence justifie d’elle-même son caractère. En réalité, il y a plus de désavantages que d’avantages : c’est un challenge, il faut être réactif et vigilant, c’est casse-gueule… On n’a pas choisi la voie de la facilité, mais c’est motivant. De la même manière que publier 52 nouvelles en 52 semaines pour mon projet Bradbury n’était ni utile, ni avantageux pour moi… dans un premier temps. Je pense que les auteurs qui participent à Radius en sortiront grandis et plus forts.

BL : Et qu'en est-il, dans ce contexte, de ces morceaux qui font leur apparition, à l'improviste, dans une partie du livre-web appartenant au passé et qui peuvent surprendre le lecteur, voire lui échapper ? Est-ce que ce sont des publications programmées ou plutôt des morceaux livrés et publiés en retard ?

JS : Je ne suis pas pour le principe de ces rétro-publications et j’en ai fait part aux auteurs, notamment parce c’est confusant pour le lecteur, qui ne voit pas toujours qu’une nouvelle partie a été publiée. L’information est passée. On verra si les auteurs la prennent en considération. Leur liberté prime.

BL: Quand tu parles de ce qui a inspiré Radius, tu cites des séries américaines comme Lost. On sait que le public de ces feuilletons télévisés a une certaine influence, par le biais du courrier des lecteurs, les forums sur internet, les réseaux sociaux, etc., sur l'évolution de l'intrigue, le destin des personnages, voire la conclusion. Qu'en est-il de Radius ? Est-ce que les commentaires des lecteurs influenceront l'écriture des épisodes ? Et est-ce compatible avec l'idée qu'on se fait de la création littéraire ?

JS : Je pense que c’est en effet parfaitement compatible. Nous nous nourrissons, en tant que créateurs, de l’influence des autres. Cela a toujours été le cas. Aucun créateur n’est une île isolée du continent. les retours des lecteurs sont donc précieux et appréciés à leur juste valeur. Ils arrivent surtout par le biais des réseaux sociaux, et de Twitter notamment. Quant à l’influencer directement, je ne pense pas, en tout cas pas au niveau de l’intrigue générale qui, elle, est déjà arrêtée. Après, si un internaute suggère une idée à un auteur et que celui-ci n’y avait pas pensé lui-même, pourquoi s’en priver ? La littérature a besoin d’un peu de modestie.

BL : Parlons un peu du retour du feuilleton si souvent constaté sur la toile, par toi entre autres très récemment dans une interview avec le site ActuSF. Qu'en est-il, et quelles en sont, d'après toi, les raisons ?

JS : Il y a, c’est vrai, un retour du feuilleton. Reste à voir si c’est une tendance de lecture ou seulement une tendance de publication. Une chose est sûre : nous lisons moins longtemps sur un écran. Il parait donc naturel de penser que les lecteurs privilégieront les textes courts ou morcelés. Nos usages de lectures se fragmentent dans le temps, notre capacité d’attention s’étend davantage sur le court terme et de moins en moins dans le long terme. Les éditeurs tentent du mieux qu’ils peuvent d’anticiper les attentes de leurs lecteurs en ce sens, et nous verrons si cela paye. Concernant Walrus, il est vrai que nos deux plus grands succès éditoriaux sont des séries (Toxic et Jésus contre Hitler). Mais je n’en fais pas une généralité.

BL : On peut constater un phénomène qui, s'il n'est pas nouveau, a sans doute pris de l'ampleur avec l'avènement des réseaux sociaux : Si un fait quelconque, un projet, une nouvelle, peut soulever beaucoup d'intérêt et inciter beaucoup de personnes à s'exprimer, c'est plutôt un engagement qui a le souffle court, vu le nombre d'événements en lice pour faire le buzz. Comment comptes-tu inciter des lecteurs à suivre un projet pendant un an ?

JS : C’est un problème général auquel je n’ai évidemment pas la réponse : l’essoufflement de l’attention est directement lié à l’augmentation spectaculaire de la production d’œuvres de l’esprit. Cette augmentation est en soi une bonne chose, mais elle pose des questions de présence et de long terme. Une fois la nouveauté passée, que reste-t-il ? J’ai un début de solution, que j’ai testé dans le projet Bradbury : la persévérance et la continuité. Le tout est d’établir une relation de confiance avec les lecteurs, qu’ils soient 10, 100 ou 10.000. Et il est bien entendu de notre devoir d’écrire une histoire qu’ils aimeront suivre, dont ils voudront avoir la suite. Internet ne fait que mettre en exergue des problèmes vieux comme le monde. Nos solutions nous sont propres, et il n’y a pas de formule magique, sinon de croire en la qualité de ce que l’on fait.

Propos recueillis par Thomas Galley.

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  1. Un exemple :

    14 janvier (Conversation secrète)

    Je vais quitter la France parce que j’ai la trouille. J’ai recommencé à suivre les informations depuis que je suis installé ici, à Vaugirard. Et ce que j’y ai appris entre les lignes me fait peur. D’abord, il y a la chasse à l’homme dont fait l’objet notre collègue américain, Grady Smith. Avec le fiasco de son Terminus, il s’est mis dans une mouise noire.

    Je n’en avais pas encore parlé, mais deux jours avant que Grady me passe un coup de fil, Pekka Sulander, l’écrivain de cochonneries animalières m’a appelé. Notre échange a été si étonnant pour moi que je suis presque capable de m’en souvenir au mot près. À moins que ce ne soit un effet du Pouvoir.

    17 janvier (Le plaisir d’Icare)

    J’ai donc quitté la France, hier en pleine nuit. Parce que j’ai peur. J’ai recommencé à suivre les informations depuis que je me suis installé à Vaugirard. Et ce que j’y ai appris entre les lignes me fait froid dans le dos. D’abord, il y a la chasse à l’homme dont fait l’objet notre collègue américain, Grady Smith. Avec le fiasco de son Terminus, il s’est mis dans une mouise noire. Et puis la longue conversation avec Pekka, qui m’est revenue en mémoire l’autre jour, durant laquelle il m’a appris qu’il enquêtait, qu’il réunissait des informations. Et enfin cette histoire de drone qui a filmé mes exploits dans le bayou. []

Radius – ouvra­ge col­lec­tif et pari édi­to­rial

Le numérique et la loi des séries

Il m'arrive assez souvent de parler de projets littéraires en progrès, notamment de séries, comme par exemple Bio Super Élite d'Annie May (Chemins obscurs), Margaret et ses filles (Les Érotiques) d'Anne Dézille ou encore, tout récemment, du Cabinet des ombres de Clara Vanely (Walrus). À chaque fois, j'ai été confronté à la question de l'honnêteté de ma démarche, parce que, après tout, comment se prononcer sur la qualité littéraire d'une œuvre sans le connaître dans son ensemble ? On trouvera, certes, toujours quelque chose à dire à propos de l'écriture, de la façon de préparer le terrain, de mener l'intrigue ou de présenter les personnages, mais ne serait-ce pas faire le boulot du département marketing de l'éditeur ? Dans le pire des cas, on ne verra jamais la conclusion d'une série et les lecteurs appâtés devront rester sur leur faim, comme cela s'est notamment produit avec Margaret et ses filles. Je ne vais pas embêter mes lecteurs avec des divagations pseudo-romantiques à propos de la valeur littéraire du fragment, je me borne à constater que le numérique a remis à l'honneur le côté feuilleton de la littérature avec l'éclosion des séries littéraires, et que ceux qui voudraient parler littérature ne peuvent pas se permettre de passer à côté d'un phénomène d'une telle envergure. Et voici posé le terrain sur lequel je m'apprête à vous parler d'un projet très prometteur initié par une des maisons les plus intéressantes dans le numérique pure player, Radius Experience de Walrus Ebooks.

Radius - livre-web inspiré des jeux de rôle

radiusExpIl y a quelques semaines, le 15 décembre 2014 très exactement, les éditions Walrus ont donc lancé une opération éditoriale de grande envergure : L'expérience Radius. Cette expérience, littéraire au même titre qu'éditoriale, réunit six auteurs autour d'un scénariste qui dirige l'action en lançant à ses auteurs (et à leurs personnages respectifs) des défis qui, une fois relevés, font avancer l'intrigue qui se tisse en direct, un peu à la manière des jeux de rôle. Au moment d'ouvrir ce "livre-web" au grand public, un travail énorme a déjà été investi de la part aussi bien de l'éditeur que de ses auteurs, "des mois" selon l'article qui annonce l'imminence de la publication sur le blog de Walrus Ebooks. Et le lecteur se fera une juste idée de l'ampleur des efforts qu'il reste à fournir, quand il saura que le projet est prévu pour une année d'écriture directe, sous les yeux du public. Et il ne faut pas oublier qu'il y a aussi, à côté du travail proprement littéraire, un défi technologique non négligeable vu qu'il fallait donner un cadre convivial et fiable à ce projet, incarnation en quelque sorte de la volonté de Walrus, clairement énoncée quelques jours avant l'ouverture du site Radius, de remplacer, à plus ou moins long terme, les formats classiques du livre numérique en retournant

"aux sources du web [...] [au] livre sur internet, consultable en ligne n’importe quand et n’importe où, depuis votre navigateur"1

Franchement, on ne peut que tirer son chapeau devant un tel courage (à moins que ce soit plutôt une telle mégalomanie) de la part d'une petite structure aux ressources sans doute plutôt limitées.

Radius - comment cela fonctionne-t-il ?

Tout d'abord, il faut payer un abonnement pour avoir accès à l'ensemble des textes qui seront publiés tout au long de l'année prévue, quelques morceaux étant disponibles en accès libre, histoire d'aguicher le chaland. Vu l'ampleur des moyens déployés, la durée projetée et le nombre d'auteurs à payer, le prix proposé (prix promotionnel de 15 € jusqu'au 31 janvier, 25 € ensuite) semble plutôt correct. Après avoir lu l'ensemble des morceaux publiés au moment de la rédaction de mon article, je peux même affirmer que ces quinze euros sont de l'argent bien investi.

Mais Radius, bien plus qu'une lecture par abonnement, est aussi une approche multi-facette de la lecture. Si ce n'est pas le texte lui-même qui change (il ne s'agit pas d'interactivité), c'est la perception du lecteur qui évolue au gré des approches de lecture choisies : Il y a donc six auteurs dont chacun incarne un personnage. Le lecteur peut maintenant opter pour une lecture chronologique, chaque morceau étant daté comme une entrée de journal, sautant ainsi entre les personnages en endossant les perspectives respectives de ceux-ci, ou il peut choisir de s'abonner à un ou plusieurs auteurs / personnages et suivre leur parcours depuis les journées fatidiques de l'envoi des boîtes, ce qui correspond à un rétrécissement au moins temporaire de la perspective. Et comme on sait que le contexte est ce qui détermine encore le mieux la perception, on se rend compte du jeu subtil de l'éditeur. Il serait intrigant d'analyser, dans une étape ultérieure, l'influence qu'exercent des morceaux voisins différents les uns sur les autres, la constitution d'ensembles textuels qui changent de signification en fonction des approches variables, et l'effet de ces modifications subtiles sur le lecteur. Un lecteur qu'on peut, en quelque sorte, façonner ou - dresser.

Et l'intrigue dans tout cela ?

On peut se laisser obnubiler par les aspects techniques et novateurs du projet, mais le plus important reste, évidemment, le côté littéraire de la chose, à savoir l'intrigue et le savoir-faire des auteurs. Et Radius est, à la base, un récit de Science Fiction qui s'enrichit progressivement d'éléments du fantastique, surtout dans les récits de Koffi Diagouraga (Michael Roch), ancien brouteur ivoirien, et de Richard Yupuningu (Jacques Fuentealba), australien relié de par son ascendance maternelle aux Aborigènes (et, partant, à toutes ces idées auxquelles se cramponne l'imagination l'occidentale comme traces du rêve & Cie).

Il y a donc six personnages que rien ne lit entre eux, sauf le fait qu'ils reçoivent tous, en septembre 2001, une boîte. Une boîte avec rien dedans sauf un avertissement et une liste sur laquelle s'égrènent sept noms. Plutôt perplexes, ce n'est que grâce au hasard que les protagonistes se rendent compte du pouvoir qu'ils ont tous acquis au moment d'ouvrir la boîte en question, un pouvoir qui leur permet de changer la réalité, ou plutôt de changer la perception de la réalité, dans un radius bien délimité. Un pouvoir que chacun utilisera selon sa personnalité et en fonction des problèmes auxquels il se trouve confronté. Dispersés à travers le monde, ils mettent longtemps à se croiser, certains rechignant plus que d'autres à sortir de l'anonymat.

Malgré tous les vides qu'il faut encore combler et le chemin qu'il reste à parcourir avant la fin du projet, chaque personnage a déjà vécu des aventures qui ne manqueront pas de captiver les lecteurs. Et on ne peut pas dire que ce sont tous des héros, bien au contraire, on tombe sur certains qui auraient mérité un bon gros coup dans la gueule, comme ce redneck suprématiste qui s'amuse à faire disparaître, dans l'enceinte de son radius, les noirs, les juifs et les latinos. D'autres, plus fréquentables d'abord, ne manqueront pourtant pas de nous effrayer par l'usage qu'ils font de leur pouvoir et la facilité avec laquelle ils se mettent à abattre des dizaines d'hommes et de femmes. Disons-le avec un des protagonistes, Pekka Sulander, cet écrivain de porno furry :

"Certains d’entre nous sont… Enfin, disons qu’ils sont particuliers"2

Et comme si tout cela n'était pas assez, il y a des phénomènes inquiétantes qui se produisent à l'échelle mondiale, et les "Radius", comprenant qu'un des leurs doit en être l'origine, commencent à se rapprocher les uns des autres.

L'intrigue en est là au moment où je rédige l'article, et le moins que je puisse dire c'est que j'attends la suite de l'histoire avec impatience et que je crains que le rythme actuel, assez parcimonieux, des publications risque de me laisser sur la faim. Surtout quand je pense aux instants fiévreux que j'ai déjà pu passer en remontant les années qui se sont écoulées depuis l'envoi des boîtes. Mais Radius, par la multiplicité des perspectives et la multitude des intrigues qui se recoupent, est déjà maintenant un beau succès, et je ne regretterais pas l'argent même si les publications devaient s'arrêter du jour au lendemain. Reste pourtant à savoir si les auteurs impliqués se révéleront des marathoniens à la hauteur du défi jusqu'au bout.

Et alors ?

J'ai rencontré quelques obstacles à la lecture qui me semblent liés au format choisi et que je ne voudrais pas passer sous silence. Côté technologie, d'abord, il me semble que la réflexion peut être poussée plus loin. Par exemple, il y a parfois de nouveaux chapitres qui apparaissent comme par magie, des morceaux dont certains appartiennent à un passé qu'on croyait lu et assimilé. Mais non. Le lecteur doit donc, pour être sûr de ne rien louper, faire le tour de l'ensemble de la page Sommaire pour y repérer les encadrés annonçant leur virginité par un beau blanc tout brillant. On aimerait avoir une fonctionnalité abonnement ou une page Nouveautés pour être mis au courant de l'apparition de nouveaux bribes de textes. Cela permettrait en même temps d'éviter de décevoir les lecteurs impatients de suivre le progrès de l'intrigue dont certains risquent de revenir assez souvent bredouilles de leurs visites du site.

Ensuite, comme un certain temps peut passer entre deux sessions de lecture, l'oubli a le temps de s'installer, et il faut parfois revenir en arrière pour pouvoir correctement placer un nouveau morceau dans le contexte de l'intrigue, ce qui peut être fatigant. Mais c'est sans doute le prix à payer pour un texte ouvert qui se déploie et se complète sous les yeux du lecteur.

En guise de conclusion, même si cela peut paraître paradoxal en parlant d'un texte en pleine écriture, je dois avouer que je n'ai pas vraiment compris l'utilité de publier un texte en plein développement, surtout quand la progression n'est pas celle d'un feuilleton en mode linéaire qu'on est obligé de suivre au jour le jour sous peine de rater le prochain épisode, mais plutôt celle d'un puzzle dont on trouve les morceaux un peu au gré du hasard. Aurais-je dû attendre la fin des publications et me contenter de lire le livre numérique que l'éditeur promet d'envoyer aux abonnés pour que ceux-ci puissent conserver le texte indépendamment du sort de la page web ? Une question à laquelle je ne peux honnêtement répondre avant d'avoir suivi l'aventure jusqu'au bout, parce qu'on a vu la finesse de l'éditeur qui entend jouer avec les perspectives. Et une lecture au long cours, ne risque-t-elle pas de changer, elle aussi, les perspectives, au gré des évolutions des uns et des autres ? Soyons donc patients et croisons les doigts pour que le bateau Radius arrive à bon port.

Radius Experience - un livre-web des Éditions Walrus

Radius
Livre-web
Éditions Walrus

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  1. Le livre numérique est mort : vive le livre numérique !, 9 décembre 2014 []
  2. Pekka Sulander dans une conversation avec Antoine Griot, Conversation Secrète, le 14 janvier 2015 à 19:42 []

Cla­ra Vane­ly, Le cabi­net des ombres : Les Fleurs du Mâle

Il suffit de feuilleter le catalogue de Walrus Ebooks pour comprendre que l'équipe du Morse raffole de séries. Ce n'est pas que les one shots y seraient aux abonnés absents, mais, pour faire vraiment plaisir à ce mammifère marin, il faut qu'on lui jette en pâture un ouvrage qui se décline en plusieurs livraisons. Le dernier exemple en date de cette prédilection affichée est fourni par un titre de Clara Vanely, Les fleurs du Mâle, premier épisode de la série Le Cabinet des Ombres.

Tout se passe dans un décor qui ressemble assez fort au Paris des années 70 du XIXe siècle, un Paris sous la présidence de Mac Mahon et au moins en partie sous contrôle prussien. Un Paris où évoluent des êtres venus d'ailleurs, originaires de la mystérieuse Alterre et exilés dans nos parages pour des raisons qui restent, pour le moment, inconnues : les Rêveurs. Ceux-ci ressemblent très fortement à nous autres, sauf que dans leurs veines coule, à la place du sang, l'ichor, et qu'ils maîtrisent quelques tours de main qui jouent plutôt en leur faveur, comme l'évocation, une sorte de magie leur permettant de manipuler la réalité en matérialisant des objets. Le lecteur réalise, au fur et à mesure des chapitres, que ces Rêveurs sont assez nombreux parmi nous pour constituer une véritable société parallèle avec ses propres institutions et ses propres lois. Mais, et voici le coup d'envoi de l'intrigue et des enquêtes d'Ernest Bonenfant, Rêveur lui aussi  : "il ne fait pas bon avoir de l’ichor dans les veines ces derniers temps"1, comme Camille Claudel le résume si bien et de façon si brillamment laconique face à l'assassinat d'un des leurs, le député Courcy. Oui, vous avez bien lu, Camille Claudel aussi en est, tout comme son ancien amant, Auguste Rodin. J'y reviendrai, mais ce qui importe de savoir, pour l'instant, c'est que Courcy n'est pas le seul à disparaître dans des conditions suspectes, ce qui incite le Procurateur - sorte de magistrat qui réunit sous son autorité les Rêveurs d'une région donnée - à lancer une enquête confiée au Sieur Bonenfant sus-mentionné, personnage quelque peu trouble. On devine aisément que l'enquête en question, malgré tous les efforts déployés par Bonenfant, se heurte au fait qu'on ne se trouve qu'au tout début d'une série à peine lancée, et que l'auteur aussi bien que l'éditeur ont un intérêt prononcé à la voir poursuivre son bonhomme de chemin et de lever un grand nombre de lecteurs avides de voir au-delà du cliffhanger d'usage et de connaître la suite de l'aventure. Clara Vanely adhère strictement aux usages du genre et se montre impitoyable envers ses lecteurs qu'elle délaisse, tout comme ses personnages, au milieu d'une scène de désolation, dans les décombres d'une villa soigneusement pillée par le grand méchant loup du récit, à savoir le criminel Cesare Cortese, aussi cruel que célèbre, un être dont on devine qu'il occupera le premier rang des épisodes futurs.

Le lecteur aura retenu qu'Auguste Rodin aussi est impliqué dans l'intrigue. Encore qu'il faudrait sans doute préciser qu'il s'agit plutôt d'une de ces créations, à savoir la Porte de l'enfer, gardée par Camille dans la villa des Brillants, demeure du Rodin historique que Mme Vanely se plaît à livrer aux pilleurs de Cortese. Qui s'intéresse de très près à cette Porte, parce que celle-ci semble être plus qu'une œuvre d'art et réellement donner accès à des endroits malheureusement inconnus encore.

Auguste Rodin, La Porte de l'enfer
Auguste Rodin, La Porte de l'enfer (détail). Crédit photographique : Wally Gobetz

J'ai laissé comprendre que le Paris évoqué dans le texte ressemble assez fort au Paris des débuts tourmentés de la Deuxième République. Mais il faut peut-être préciser que l'auteure a pris ses libertés avec la réalité historique. L'occupation prussienne de la France a pris  fin après le paiement des réparations, en 1873. Mac Mahon a été élu président en 1873 et a démissionné six ans plus tard, en 1879. Entre ces deux dates, il n'y a eu qu'une seule Exposition universelle à Paris, celle de 1878. Mais ce n'est pas avant 1879 qu'Auguste Rodin a reçu la commande pour la Porte de l'Enfer, prévue à l'origine pour le Musée des arts décoratifs. On comprend donc très vite que, malgré des noms qui ne choquent pas dans le contexte temporel, tout cela ne cadre pas avec la réalité historique. Et voici précisément un des procédés du steampunk, genre qui adore les décors vaguement XIXe, victoriens ou édouardiens de préférence, s'empare de la réalité et lui donne un coup de pouce afin de créer des décors toujours plus déjantés. Un procédé qui demande à l'auteur une grande familiarité avec l'époque, surtout avec son côté matériel, ce qui ne pose pas la moindre difficulté à Clara Vanely, il suffit pour s'en rendre compte de relire les passages consacrés à la photographie dont Bonenfant est un adepte.

On est à peine entré dans l'univers des Rêveurs, mais on aimerait déjà savoir, un peu comme les enfants avant Noël, quelles surprises archéo-technologiques Mme Vanely nous a concoctées pour la suite. Une remarque qui vaut aussi pour l'intrigue, parce que, malgré une certaine confusion qui s'empare du lecteur face au vocabulaire quelque peu ésotérique2 que manie l'auteure pour décrire l'univers des Rêveurs, on finit par s'intéresser de près à la suite des événements, par s'accrocher aux protagonistes et à leurs aléas, et on aimerait tout simplement connaître la suite pour pénétrer plus loin dans cet univers fascinant.

Un mot, avant de conclure, à propos de l'Avertissement qui non seulement ouvre le texte, mais le place en même temps sous les auspices du grand ponte de la littérature romantique, Victor Hugo. Celui-ci, on se souvient, raconte comment une vieille inscription, un seul mot en grec ancien, lui a servi de point de départ pour construire Notre-Dame de Paris. Clara Vanely adopte ce procédé, sauf que son inscription à elle est résolument plus moderne, écrite dans la langue de Shakespeare qu'on voit fleurir sur les murs des cités et les rames du métro : We move fast. Beau procédé de la part de l'auteure qui illustre, d'un coté, sa familiarité avec une époque qu'elle déconstruit avec une étonnante facilité pour façonner les morceaux du puzzle littéraire qu'elle nous offre, et qui, de l'autre, y fait souffler une brise de modernité qui propulse le récit loin au-delà de ses racines historiques.

Clara Vanely, Le Cabinet des Ombres, épisode #1 : Les Fleurs du MâleClara Vanely
Le cabinet des ombres
Épisode #1 : Les Fleurs du Mâle
Walrus Ebooks
ISBN : 978-2363762528

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  1. Les Fleurs du Mâle, chapitre IX - Le don []
  2. Le lecteur peut se faciliter l'accès au monde des Rêveurs en consultant, sur la page des Arches de verre, les articles du Dictionnaire Rodin de l'Éther et de l’Outre du XIXème siècle, dictionnaire que j'ai bêtement découvert au moment de rédiger cet article... []

Sophie Fischer, Les mar­cheurs de bru­me

Découvrir un monde assiégé par la brume, une vie qui s'accroche aux cimes des montagnes et qui ne prospère plus que dans les villes construites sur les hauteurs, se glisser au cœur des caravanes qui, dans les périodes de répit, s'aventurent sur les sentiers qui relient entre elles les villes éparses, frôler avec les voyageurs exténués les abîmes où grouillent, à l'abri des regards, des horreurs entraperçues de loin en loin, telle est l'aventure que propose Sophie Fischer à ses lecteurs dans ce texte remarquablement bien écrit, Les Marcheurs de Brume, paru chez Walrus Books en mai 2014.

Du monde, il ne reste plus que les cimes des montagnes. Dans les vallées autrefois fertiles stagne le Nibel, sorte de brume empoisonnée qui change les êtres vivants en monstres, et dont les vagues montent parfois à l'assaut des derniers rivages humains, poussées par un mécanisme aussi incompréhensible qu'impitoyable. Dans ce monde estropié, nous croisons Rikke et Ulrik, deux orphelins en route pour la grande ville où ils comptent trouver le moyen de faire opérer Ulrik dans l'espoir de lui rendre la vue. Leur caravane avance aux flancs de la montagne, seul moyen d'échapper au Nibel dont les remontées sont une menace constante qui pèse sur les voyageurs. Ceux-ci sont obligés de se livrer corps et âmes aux guides, seuls familiers du terrain, seuls capables de percer, dans une certaine mesure, la mécanique qui régit les assauts du Nibel et de ses créatures. Poussés par la volonté de fer de Friedhelm Answald, les hommes avancent dans la douleur de leurs membres usés, réduits à l'état d'un troupeau de vaches mené en alpage, réduits au silence par la peur et l'imminence du danger.

C'est sur le fond d'un monde cerné de partout qu'évolue l'intrigue, compliquée par des rencontres funestes, des expéditions au fond du passé de Friedhelm Answald, une romance discrète qui se tisse et une remontée sans pareil du Nibel qui s'apprête à engloutir la ville et de nettoyer la montagne de ses derniers vestiges d'humanité. Mêlée à tout ça se trouve la question du péché, des fautes qui auraient appelée la vengeance de Dieu, en l'occurrence ce brouillard qui ne ressemble à rien autant qu'à un drap mortuaire. Et Rikke et Ulrik ont le plaisir peu enviable de croiser en route le partisan principal de cette idée de punition divine, un évêque avec ses deux acolytes, et de devenir peu après les témoins privilégiés de sa petite croisade privée déclenchée par le poison.

Il ne faut sans doute pas s'attarder trop longtemps sur les morceaux du puzzle dont Sophie Fischer a composé le monde des Marcheurs de Brume. Après tout, on est dans un texte fantastique qui n'a aucune vocation à (re-)construire le monde dans lequel nous sommes obligés d'évoluer à chaque fois que nous sortons de chez nous, un texte qui pose ses jalons et nous le fait savoir.  Il faut encore moins se laisser distraire par les consonances bizarres des noms aux relents germaniques dont elle a choisi d'affubler ses personnages et qui font parfois trébucher la langue. Par contre, et c'est là qu'elle a livré un travail vraiment solide, on constate que ses personnages sont non seulement crédibles dans leurs motivations, leurs peurs, leurs inhibitions et leurs prouesses, mais qu'ils sont attachants au point de rendre captif le lecteur qui suit leurs aventures, qui se hisse avec eux sur les murs d'enceinte pour regarder, transi de froid, couver le brouillard, qui parcourt avec Rikke les rues d'une ville-nid d'aigle à la recherche du frère aveugle, qui se précipite avec les protagonistes au fond de la cathédrale pour voir surgir de l'obscurité les yeux jaunes de l'ennemi.

J'ai particulièrement apprécié, dans cette histoire toute en demi-teinte, qui évite tout ce qui est trop bruyant, l'art de la narration de Sophie Fischer, une narration qui captive depuis l'instant où l'on découvre une jeune femme qui vient de se réveiller sur les hauteurs de la montagne jusqu'à celui qui, interrompant la conversation finale d'Answald et de Ulrik, annonce l'arrivée de cette même jeune femme, instant qui, au lieu de clore l'intrigue, ouvre des perspectives et laisse songeur quant à l'avenir vers lequel s'acheminent ces vies qu'on vient de voir passer dans le ciel comme des étoiles filantes perdues dans la nuit. Et il y a une profonde humanité dans la douceur de la voix qui raconte cette histoire ; qui raconte l'intimité d'une sœur et d'un frère pris dans un combat à peine perceptible opposant l'infirme à celle qui s'obstine à vouloir le sauver de sa condition ; qui, à force d'allusions et d'éclairs de mémoire, arrache le corps et l'esprit mutilés du guide aux voiles où il voudrait se cacher ; qui se fait tout doux, chuchotement à peine audible, pour révéler l'amour naissant entre deux personnes blessées au cœur même d'une humanité à fleur de peau.

Sophie Fischer, Les marcheurs de brumeSophie Fischer
Les marcheurs de brume
Walrus Books
ISBN : 978-2-363-76243-6