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Sara Agnès L., La Muse

Je suis sûr que La Muse, longue romance érotique de Sara Agnès L. parue début juin aux Éditions Blanche, trouvera un grand nombre de lectrices et de lecteurs qui sortiront contents de l'expérience. Les ingrédients à succès y sont, et l'écriture qui les exploite est agréable et témoigne d'une maîtrise certaine du Français. Un écrivain en deuil (Jack Linden) en train de couler dans l'alcool, une jeune femme (Lily) qui arrive de nulle part et se met à son service pour l'obliger à terminer un roman laissé en friche après la mort dans un accident de son épouse et de son fils, les efforts de Jack pour percer le mystère qui entoure Lily qui, peu à peu, se dévoile (au sens propre comme au figuré), le réveil de la sexualité des deux côtés, la naissance des sentiments, jusqu'au trou noir qui s'ouvre peu avant la fin et menace d'engloutir tout le monde, obligeant les lecteurs à trembler pour leurs héros malmenés par la vie et si près de retrouver le bonheur - cela répond à trop d'attentes sentimentales pour pouvoir rater son coup et quelques répétitions et longueurs, surtout dans la première partie, ne pèseront pas bien lourd dans la balance. Donc, oui, je suis convaincu que La Muse remportera le succès escompté par un éditeur qui, visiblement, mise sur une approche beaucoup plus traditionnelle que par le passé. Un éditeur qui, disons-le, n'hésite pas à barboter dans l'édulcoré pour séduire le public.

La véritable interrogation que le roman soulève n'a donc aucun lien ou presque avec le texte de Sara Agnès L., beaucoup trop banal pour lui consacrer plus qu'un paragraphe pour louer son style et les quelques instants agréables qu'on peut passer en compagnie de ses personnages, mais un rapport d'autant plus intime avec les Éditions Blanche qui, peu à peu, se banalisent en accueillant un érotisme bon enfant qui ne remet plus rien en question. Il est passé où, le temps où Franck Spengler défrayait la chronique en crachant son venin à la gueule du bourgeois, le temps où Blanche, maison dont le catalogue rimait sur scandale, accueillait des titres qui, au lieu de faire grimper aux rideaux les ménagères, faisaient sortir de leurs tanières les bien-pensants de tous bords scandalisés par des textes comme celui, en 2003, d'Erik Rémès, Serial Fucker, journal d’un barebacker, dans lequel on découvrait la pratique du "plombage", de François Devoucoux du Buysson qui , la même année, ne se privait pas de mettre les militants gay dans le même camp que les assassins des Khmers rouges ou encore celui, un an plus tard, de Franck Poupart, Pattaya Beach, chantant les joies du tourisme sexuel en Thaïlande, un sujet dont on sait à quel point il est apte à déclencher la polémique (demandez un peu son avis à Frédérick Mitterand). Depuis, une décennie s'est écoulée, et Franck Spengler semble devenu plus soucieux de sou-sous que d'esclandres, un développement qui l'avait déjà conduit à commander une trilogie sentimentale à la meilleure plume de son écurie, Emma Cavalier, démarche qui, dans le temps, s'était soldée par un beau succès commercial, grâce, en grande partie, au style impeccable d'Emma et à la virulence d'une imagination qui sait emporter les personnages et les lecteurs avec elle dans une course débridée vers le plaisir.

Rassurez-vous, je ne dis pas qu'il faut pour autant condamner le patron des Éditions Blanche, et certains se féliciteront sans aucun doute de cette fin de carrière toute en douceur qui voit la brebis galeuse revenir au bercail. Et puis, un éditeur doit aussi penser à sa maison, à ses employés et - certes ! - à ses auteurs qui, eux-aussi, demandent du pain sur la planche, n'est-ce pas ? Et au lieu de miser sur la médiatisation du scandale, M. Spengler semble s'être engagé dans la voie de la sagesse et de la sexualité domestiquée qui a cela de bon qu'elle peut séduire M. et Mme Toutlemonde toujours prêts à délier les cordons de leurs bourses pour remplir les caisses d'une maison autour de laquelle le calme se fait, à la façon de la Belle au bois dormant,  de plus en plus morne et impénétrable, toute tentative d'y échapper noyée dans l'odeur de - roses... Et dire que ce fut le même éditeur qui a pu affirmer, à propos des 50 nuances de Grey, que ce texte-ci restait "assez conventionnel : à la fin, le couple se marie et abandonne sa sexualité dépravée"1. Qu'en est-il déjà de La Muse ? Ah oui, le couple à la fin se marie et abandonne ses pratiques dépr... Sauf qu'il n'y a jamais eu de "sexualité dépravée" dans le texte en question, à moins de vouloir compter le fait que Jack Linden se permet de tirer un peu fort sur les cheveux de sa Dulcinée. Lamentable, vous dites ? Et ben, qui suis-je pour m'opposer à un avis aussi bien fondé 😉 ?

Non, tout le monde est libre, en fin de compte, de faire de leurs sous ce qu'ils veulent bien en faire, et si des lecteurs décident de s'embarquer en compagnie de Jack et de Lily pour passer quelques heures agréables, quitte à peindre en rose l'univers entier, ce n'est pas à moi de les blâmer pour si peu ni à l'univers de se conformer aux conceptions farfelues d'une bande de terriens. Qu'ils ratent en même temps l'occasion de vivre des instants hors commun, de voir leur monde remis en question par un texte fort de tabac qui ose se frotter aux certitudes acquises de la bonne société, de sentir leurs neurones embrasés par une plume acide, et bien, ça, c'est leur affaire.

Sara-Agnès-L., La MuseSara Agnès L.
La Muse
Éditions Blanche
ISBN : 978-2846285162

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  1. Je suis éditeur de livres érotiques : entre fouet et sodomie, les clichés ont la vie dure, interview publiée sur le l'OBS Le Plus le 1 mai 2014 []

Loun­ja Cha­rif, La Magh­ré­bi­ne

Lounja Charif a acquis une certaine notoriété grâce à La Maghrébine, un roman à inspiration autobiographique publié en 2010 par Franck Spengler aux Éditions Blanche. Depuis, ses activités littéraires se bornent à quelques contributions, entre 2010 et 2011, à des recueils thématiques parus chez le même éditeur : La Visiteuse de prison (in : Folies de femmes) et Le Diable par la queue (in : Transports de femmes). Outre cela, on trouve bien, ici et là, quelques annonces, ou plutôt des allusions, à des travaux de plus grande envergure - un roman historique Les nuées de sable, l'histoire "d’une danseuse Orientale, qui se trouve entraînée dans le tourbillon de la première guerre mondiale"1 et Le Pacte d'Eros, roman dont on ne sait pas grand chose sauf ce qu'en révèle le court extrait disponible sur le site de l'auteure, sans doute une suite des aventures de Lounja - mais ces textes-là restent à ce jour indisponibles sans qu'on sache si la recherche d'un éditeur s'est soldée par un échec ou si les textes sont tout simplement restés à l'état de projet.

La Maghrébine reste donc le seul roman disponible pour qui voudrait découvrir l'univers érotique de Lounja Charif, un univers qui oscille entre, d'un côté, les découvertes sexuelles de la protagoniste et, de l'autre, sa frustration et sa rage de se voir confrontée à un monde qui s'obstine à lui refuser l'égalité et le respect tout en essayant de la faire rentrer dans le moule des idées reçues à propos de sa sexualité :

"une Maghrébine… Qui ne pense qu’à sucer et se faire défoncer le cul, comme toutes les Maghrébines…" (chap. 7)

La protagoniste et son auteure se partagent un seul et même nom, et on peut affirmer sans courir de grands risques qu'il y a une part d'autobiographie dans ce récit dont l'auteure dit, dans l'interview déjà citée avec LADEPECHE.fr, que "c’est le témoignage d’un vécu." Mais attention pourtant, elle ne dit pas qu'il s'agit de son vécu, et l'auteure continue de parler de son personnage à la troisième personne. Il serait donc plus prudent et sans doute plus juste de partir de l'idée que la protagoniste incarne de multiples aspects de l'expérience et de la condition féminines telles qu'elles ont été façonnées par une naissance et une adolescence au Maghreb, telles que des milliers de femmes la vivent au jour le jour. Lounja, héroïne de roman, serait donc une sorte de condensé d'existences individuelles, distillé par Lounja auteure, femme réelle avec ses expériences authentiques.

La Maghrébine, c'est donc, en partie au moins, le roman d'un parcours, d'un parcours fortement marqué par l'expérience érotique. Une expérience qui, servant de catalyseur à la protagoniste, l'a en quelque sorte réveillée. Une expérience déclenchée par un événement qui, par certains côtés, peut ressembler à s'y méprendre au viol (et qui trouve une contrepartie bien troublante dans le viol qui clôt la narration) et dont Lounja sort bouleversée : la rencontre, à l'occasion d'un vernissage, de deux hommes - qui lui sourient, lui offrent du champagne et finissent par se faire un festin de son corps. Rien n'y manque, à commencer par la pudeur de la femme offensée malgré elle, en passant par le chantage et la peur, pour aboutir à la réalisation - délicieuse - qu'elle vient d'assister à la naissance d'une Lounja nouvelle, d'une femme qui non seulement se sait capable de jouir et de faire jouir, mais qui réclame sa jouissance comme le droit qu'on lui a refusé pendant bien trop longtemps, quitte à se servir, comme d'un outil de sa libération, des pratiques dont on la croyait adepte par ses seules origines :

... la nouvelle Lounja venait de naître. [...] Une Lounja qui voulait sucer. Une Lounja décidée à se faire sodomiser. (chap. 2, mise en relief par moi)

La découverte de sa sexualité, la volonté d'expérimentation, de pousser toujours plus loin, apparaît ici comme une volonté de s'arracher à ses origines, une sorte d'adolescence sociale et locale menant à l'émancipation de l'être humain décidé à se tailler sa propre existence, en tant qu'individu. Le récit de Lounja est par ce côté-ci un récit très moderne, évoquant le récit de la libération et de l'émancipation de l'individu, un récit qui se perpétue depuis la sortie du Moyen Âge et l'affranchissement d'une tradition pluriséculaire par la remise en question des autorités, expérience renouvelée par la Révolution française et la création du type de société dans lequel nous vivons toujours.

Pour ce qui est du côté de la sexualité, le lecteur est bien servi par les aventures de Lounja que celle-ci se plaît à raconter - voire à communiquer - avec une absence remarquable de toute pudeur. Et Lounja ne s'embarrasse pas outre-mesure de tout ce qui relève du domaine de la tendresse. Ses maris ne lui ont rien appris là-dessus, et elle réserve ses amants à d'autres plaisirs, à d'autres exigences, d'une nature beaucoup plus charnelle. Ça suce, ça se remplit la gorge, ça engloutit des couilles et des bites, ça baise et cela se laisse défoncer par tous les orifices à qui mieux mieux. Et le vocabulaire on ne peut plus clair est parfaitement en phase avec la gloutonnerie sexuelle de Lounja qui la revendique, ne l'oublions pas, comme sa façon à elle de s'affirmer une femme libre.

Aujourd'hui, on a l'habitude de voir des femmes écrire des textes érotiques, des femmes qui n'hésitent pas à appeler une chatte une chatte et qui savent manier une plume au moins aussi indécente que celle de leurs collègues masculins. Non, ce n'est pas la féminité qui dérange dans ce beau roman de Lounja Charif, mais la rage à fleur de peau, la haine qu'un tutoiement peut déclencher, des émotions qui, de par leur côté tranchant, n'ont rien de troubles, mais montent comme un soleil hivernal dans un ciel délavé de toute chaleur. Des émotions qui amènent pourtant les meilleurs instants du roman, des scènes délirantes qu'il faut savoir oser et dont j'imagine que ce sont celles précisément qui ont incité Franck Spengler à mettre la main sur ce texte d'une jeune inconnue, un texte qui, dans ses meilleurs instants, atteint à la force tellurique d'un tremblement de terre. Imaginez un peu la gueule que peut tirer un mari qui rentre à la maison, qui demande à sa femme ce qu'elle a fait de sa journée et qui s'entend répliquer qu'elle vient de passer

"dans le superbe loft d’un mec à qui j’ai sucé la queue pendant que son copain me défonçait par-derrière…" (chap. 2)

Et qui a ensuite droit à un récit circonstancié des déboires de sa femme entre les mains de deux étalons disposant d'un équipement et d'un savoir-faire des plus exceptionnels. Quelques pages plus loin, le lecteur ébahi assiste à la vengeance savamment orchestrée à l'encontre du même mari malheureux, vengeance par caméra et site de rencontre interposés. On peut se demander si c'est encore de l'érotisme ou plutôt une farce qui, par instants, prend des accents tellement amères que le lecteur perd l'envie de rigoler des mésaventures du cocu. Ces passages-là justifient à eux seuls la présence continue de La Maghrébine dans les bibliothèques des amateurs du genre.

Aussi sévère que soit cette vengeance, elle n'est pourtant que la plus belle expression d'un courant trouble qui traverse le texte entier, expression d'une rage et d'une frustration qu'inspire la conscience d'une perte irrécupérable, celle du temps volé, d'une jeunesse châtrée à laquelle on a nié la possibilité de la découverte des choses du sexe, comme si la vie elle-même avait été déracinée. Est-ce que c'est là qu'il faut chercher l'origine de l'obsession de Lounja, une obsession qui l'attire vers des queues toujours plus énormes, des queues qu'elle s'enfile jusqu'à la garde, qu'elle aspire dans son corps pour les maîtriser, les annihiler, dans un renversement hautement symbolique de la tauromachie qui scelle la victoire de la chair transpercée sur celle qui manie l'épée ?

Le récit du réveil de Lounja se termine par un viol, ramenant ainsi le texte sur lui-même en conduisant la narratrice aux sources de son apprentissage sexuel. Loin d'anéantir les effets de ce réveil, le deuxième viol déclenche la volonté d'écrire un livre, un livre

"D’enfant perdue dans la nuit fauve des villes à la recherche de tendresse, de reconnaissance, d’amitié et de chaleur humaine." (cap. 20)

Cette quête est loin d'être accomplie, malgré les nombreuses victoires déjà rapportées par cette escrimeuse qui excelle au combat rapproché, et on peut se demander si la tendresse et la chaleur humaine sont plus consistantes qu'une chimère entrevue de loin, du fond de la nuit. Mais il ne faut pas oublier que cette même quête a déjà engendré un texte qui, pour ce qui est de sa sincérité, n'a rien à envier aux confessions sexuelles de Catherine M., et il serait intéressant de comparer les approches de ces deux femmes, la sincérité désintéressée de l'une qui prend des allures de procès verbal par rapport à celle engendrée par la rage, une sincérité qui ne cache pas la volonté de faire saigner ses victimes.

Lounja Charif, La maghrébineLounja Charif
La Maghrébine
Éditions Blanche
ISBN : 978-2846285001

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  1. Lounja Charif dans une interview du 17 mars 2011 parue sur LADEPECHE.fr []

Léa Riviè­re, À volon­té

On a pu dire, à propos de À volonté, court roman de Léa Rivière, que c'était "un livre sur la sexualité des bipolaires"1. N'étant pas médecin et encore moins psychiatre, je vais éviter de donner un diagnostic, mais il me semble qu'il faut aborder ce texte par un côté différent, à savoir celui de la démesure boulimique, de la pulsion qui pousse à vouloir s'approprier la vie des autres, se glisser dans la peau de n'importe quel personnage qu'on croise, à l'instar de ces êtres mystiques qui puisent leur immortalité dans la force vitale d'autrui. Sauf que l'issue de ce texte-ci donne sur d'autres univers.

L'avant-propos du roman contient un passage qui, en décrivant les symptômes de la maladie dont souffre la narratrice, est la définition même du vampirisme :

"Une faim de vivre, une soif de tout, une envie de dévorer la vie et tout ce qu'elle peut apporter."2

Oui, effectivement, une soif de tout... Une soif qui n'est pourtant pas assouvie par le sang, ce serait trop facile, non ? Mais de quoi peut bien se nourrir une personne qui lance à la figure de ses lecteurs qu'elle a "faim de vie, [...] faim des hommes [qu'elle] rencontre"3, sans aller jusqu'à commettre des meurtres ? Parce que les fantômes qui se changent en brouillard ou en chauve-souris et qu'on n'atteint pas avec les moyens de l'état de droit, c'est du domaine des contes de fées et des cauchemars balkaniques. La réponse s'impose : elle doit se borner à se nourrir de fantasmes. Dont certains se réalisent, avec des gens croisés à l'improviste, et dont la protagoniste est tombée amoureuse au moment de les avoir croisés, dans une démesure qui va de pair avec celle de sa faim. Parce que l'amour s'apparente à l'envie de s'ingérer l'autre, de le priver de son existence indépendante pour le faire vivre au fond de ses propres entrailles. Le souvenir de faits divers inquiétants surgit à la lecture de ces lignes, comme celui du "cannibale de Rotenburg" en Allemagne qui a défrayé les chroniques il y a à peine cinq ans, parce qu'il a précisément voulu sortir des limites du fantasme...

Justine ne va pas aussi loin et elle doit trop souvent rester sur sa faim, comme dans l'épisode où son amant (et futur mari) lui pose un lapin en annulant, à la dernière minute, un rendez-vous. La voilà "épilée, habillée, maquillée, coiffée, apprêtée, excitée"4, mais surtout - frustrée. S'ensuit un entracte avec comme protagonistes quelques tasses de thé et plusieurs "lots de biscuits type Prince de Lu, version low cost"5, entracte tellement écœurant qu'on a mal au  ventre rien qu'en lisant. Mais Justine ne fait que payer le prix de sa retenue, de se résistance en fin de compte. Et son corps et sa psyché réagissent, sa peau se couvre d'eczémas qu'elle gratte jusqu'au sang, sa faim s'exacerbe, le désordre s'installe dans sa vie, un désordre qui se manifeste jusque dans l'agencement des chapitres de son journal (que le roman est censé reproduire) et qui l'amène à fuir sa famille, à négliger ses filles, à passer entre des mains toujours plus crades.

Le lecteur est mal à l'aise dans son rôle de témoin réduit au silence, témoin impuissant qui assiste au ballet funèbre qui se déroule dans un décor des plus bourgeois. Comment, de l'extérieur, deviner les abîmes qui se creusent derrière la façade de cette famille dont les apparences n'ont rien qui puisse choquer ? Et pourtant, ils sont bien là, ces abîmes, à l'abri des regards qui n'interrogent pas, et on a peur à force de regarder Justine les frôler de trop près. On finit par attendre comme une évidence l'instant où le vertige s'empare de tout ce petit monde, et on n'est finalement pas surpris de tout voir sombrer.

La voix de Justine, on s'en rend compte sur le tard, est donc une de celles qui se prolongent par-delà la tombe, une de plus qui fait retentir la littérature française habituée depuis longtemps à entendre les témoignages de ceux qui sont morts. On sort de ce texte comme d'un cauchemar, mais on aimerait savoir si l'horreur est bien restée de l'autre côté des portes dont parlait Virgile ou si elle a pu sournoisement se glisser dans la vie en empruntant les portes - de corne...

Je me suis borné à interroger un seul aspect de ce texte, assez court par le nombre de ses pages, mais plein de pistes qui guident le lecteur loin de son petit coin confortable. À volonté, cela s'applique aussi au nombre de questions qu'on pourrait adresser au roman de Léa Rivière, comme par exemple celle de savoir qui, au juste, est Soren, cet ami intime dont la mort a laissé une lacune qu'il fallait combler, lacune où s'est installé AL, ce condensé ectoplasmatique du désordre dont est atteinte la protagoniste. Quel rôle est celui de l'Art dans un roman dont la protagoniste est, après tout, une pianiste douée qui a dû renoncer à cette vocation-là à cause des médicaments qui font trembler ses mains. La créativité qui n'arrive pas à s'exprimer, qui reste enfermée dans un corps impuissant, là aussi il y a une faim privée de nourriture. Quoi qu'il en soit des question qu'il faut poser et des réponses qu'il reste à trouver, je salue la perspicacité de celui qui, chez Blanche, a su débusquer une auteure dont on n'aura pas fini de parler.

PS - Vanda Spengler mérite une mention spéciale pour la photo de couverture, photo qui non seulement tranche de façon radicale avec les couvertures souvent assez quelconque voire vulgaires qu'on a pris l'habitude de voir s'afficher sur les titres de chez Blanche (un beau spécimen est celui qui défigure le texte que j'ai reçu en même temps que celui de Léa Rivière, Club Privé), mais qui illustre si bien le propos de ce petit texte aux interrogations multiples.

Léa Rivière, À volonté
Crédit photographique : Vanda Spengler

Léa Rivière
À volonté
Éditions Blanche
ISBN : 978-2846283540

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  1. Marie Minelli dans un article paru le 2 novembre 2014 sur Le Plus []
  2. Léa Rivière, À volonté, Paris 2014, p. 7 []
  3. p. 8 []
  4. p. 84 []
  5. p. 85 []

Les recom­man­da­tions du San­glier pour un cadeau de Noël numé­ri­que

Vous cherchez le parfait cadeau numérique ? Faites donc confiance au Sanglier littéraire !Cette année aussi, le Sanglier littéraire a passé en revue les titres chroniqués au cours des douze mois passés, et il a dressé une liste à l'intention de tous ceux et de toutes celles qui, dans leur quête du cadeau de Noël parfait, s'aventurent dans les terres numériques.

Il va sans dire que cette liste est le résultat purement subjectif de mes réflexions et que le seul critère qui a régi sa rédaction est une appréciation tout à fait personnelle, un coup de cœur conçu sur le moment, sans la moindre objectivité. Il est clair aussi que d'autres titres auraient mérité d'y figurer, mais les places au soleil hivernal étant rares, j'ai dû fermer la porte à certains...

Une nouveauté pourtant par rapport aux années précédentes : vous trouverez, comme invitée spéciale en queue de peloton, le dernier disque d'une musicienne d'exception, Phobie de Georgia Dagaki. Je n'ai pu résister à la tentation de faire un peu mieux connaître cette voix riche d'une tradition millénaire, nourrie par les profondeurs méditerranéennes de la Grèce.

Vous pourrez accéder aux articles parus dans la Bauge en cliquant sur l'image, et vous y trouverez toutes les coordonnées dont vous avez besoin pour vous procurer le ou les titre(s) choisi(s).

Un dernier petit truc avant de terminer : il y a maintenant des librairies numériques qui permettent d'offrir des ebooks. Le procédé est parfois un peu compliqué, mais j'ai fait de bonnes expériences avec la librairie Clearpassion. Si vous préférez d'autres boutiques, il suffit souvent de chercher un peu dans la Foire aux questions.

Daniel de Kergoat, Mes vingt ansDaniel de Kergoat, Mes vingt ans

Voici venu le temps des premières fois, vécues ou racontées, les premiers amours, la découverte de Kerouac, un premier départ en auto-stop pour aller de l’avant, à la découverte des gens.

Entre les barricades du mois de Mai et les neiges du Danemark, une aventure extraordinaire, LE coup de cœur 2014 du Sanglier.
Hervé Fuchs, Les Folles de la Nationale 4Hervé Fuchs, Les Folles de la Nationale 4

La saga des pirates de la route qui hantent la Lorraine du milieu des années 70, une des plus belles découvertes du Sanglier. Ça fonce, ça casse, ça flingue à toute berzingue, une escapade aux allures épiques sur fond d'automne noir, avec en bande sonore les Sex Pistols, les Ramones, les New York Dolls...
Michel Torres, La Saga de Mô. 1. La MeneuseMichel Torres, La Saga de Mô, t. 1 La Meneuse

Décidément, 2014 aura été une année riche en bonnes lectures. Voici le deuxième coup de cœur, une saga sudiste où le fantastique et l’ethnographique se rencontrent dans un clash retentissant. Les relents de l'Histoire, le soleil impitoyable qui tape sur les vendangeurs et le jeune Mô au milieu de tout cela avec sa fantaisie débordante.
Emma Cavalier, Un sentiment d'éternité. La Rééducation sentimentale t. 3Emma Cavalier, Un sentiment d'éternité

Les habitués de la Bauge connaissent l'estime du Sanglier pour l'auteure hors norme qu'est Emma Cavalier. Un de ses textes le plus impressionnants est le volume qui clôt et en même temps couronne le cycle de la Rééducation Sentimentale.
Marcel Rabarin, BluesMarcel Rabarin, Blues

Il se passe de drôles de choses dans les petits villages perdus du sud. Au milieu de tout cela, pris dans les filets de la vie qui doucement s'en va en emportant les certitudes et les choses qu'on croyait acquises, un amoureux d'architecture qui se retrouve au milieu d'une affaire sordide.
Éric Mouzat, Petites confidences estudiantinesÉric Mouzat, Petites confidences estudiantines

La Bagatelle, jeune maison d'édition numérique, vous invite à vous glisser dans la vie de Mathilde et à vivre avec elle des aventures loufoques et terriblement érotiques en compagnie d’une véritable ménagerie de personnages, les uns plus déjantés que les autres, croisés au cours des trois mois relatés dans ce journal d'une extraordinaire franchise.
Fabien Clouette, Une épidémieFabien Clouette, Une épidémie

Un petit texte d'une exemplaire densité qui, tout en faisant preuve d'une terrible originalité, vous fera entrevoir le Désert des tartares, les eaux troubles du Rivage des Syrtes ou encore les terres étranges du continent qui s'élance vers les Mers Perdues.
Annie May, Bio Super Élite : L'examen médicalAnnie May, Bio Super Élite

Dans un futur improbable, où l'humanité se bat contre les "aberrations", sorte de légumes aux pattes avec un goût très prononcé pour des femelles humaines, la jeune Stella intègre une unité d'élite où elle apprendra à se servir de son corps pour maîtriser ses armes. Une aventure des plus déjantées à l'intention de celles et de ceux qui n'ont pas peur d'avouer qu'un texte peut être bandant, très bandant !
Gilles Milo-Vacéri, Lisbeth-la-RougeGilles Milo-Vacéri, Lisbeth-la-Rouge

Une escapade dans le monde des corsaires, boucaniers, flibustiers et autres Frères (et Sœurs) de la Côte, escapade qui se double de la quête érotique de la jeune Marie-Élisabeth, capitaine au long cours qui entend profiter des libertés de la vie en mer.
Ghyld V. Holmes, L'affaire HaartmengerGhyld V. Holmes, L’affaire Haartmenger

L’univers de l'affaire Haartmenger est passionnant et nous change des visions de la SF américaine, l’intrigue démarre sur les chapeaux de roue et laisse espérer de multiples rebondissements, et les personnages sont attachants, ceux au moins auxquels l’auteur s’intéresse d’assez près pour leur dessiner, d’un coup de plume, des vies bien à eux, des vies sur lesquelles il laisse pourtant subsister assez de zones d’ombres pour y cacher bien des secrets.
Georgia Dagaki, Phobie. 17 octobre 2014 Folk © 2014 Monopol RecordsGeorgia Dagaki, Phobie

Une grande première pour le Sanglier qui n'a pas peur de recommander, pour une fois, un disque. Vous qui avez lu le compte-rendu du concert auquel j'ai pu assister il y a quelques semaines à peine sauront à quel point la voix de Georgia Dagaki peut faire vibrer. Faites attention pourtant, vous risquez de l'avoir dans la peau !

Emma Cava­lier, Un sen­ti­ment d’éternité

Après avoir été franchement déçu par la Rééducation sentimentale, premier tome de la trilogie homonyme de l'auteure parisienne, et vaguement rassuré par le tome 2, L'Éveil des Sentiments, la lecture de Un sentiment d'éternité, dernier volume de la saga érotique, vient de me révéler une Emma mûrie qui, si elle garde la fraîcheur verbale et émotionnelle à la base du succès du Manoir, a dû traverser une période d'intense apprentissage et de mûrissement pour en arriver à cette apparente légèreté du ton et à créer l'illusion – à l'image d'une cathédrale gothique avec ses espaces dégorgeant de lumière – d'un travail architectural aérien tout en légèreté qui, cachant habilement les formations souterraines,  les contreforts et les arcs-boutants sur lesquelles repose la structure entière avec ses enchevêtrements parfois hallucinants, ne livre qu'aux yeux habitués à scruter le travail des écrivains les secrets d'une construction recherchée et finement élaborée, tandis que le lecteur se laisse volontiers emporter par des mots et des phrases dont le charme s'apparente à une véritable magie incantatoire.

"Enfin de la profondeur !" – telle est l'exclamation imaginaire que j'ai poussée mainte fois à la lecture de ce dernier volume de La Rééducation sentimentale, trilogie à succès d'Emma Cavalier, une jeune auteure que j'ai découverte à travers Le Manoir, son premier roman publié en 2011, unanimement salué par la critique et couronné par le Prix du premier roman érotique de l'éphémère Festival d'Évian. Après les aventures aussi quotidiennes que banales de Camille dans le premier tome de la saga, La Rééducation sentimentale, Emma nous a ensuite rassurés par la consistance humaine du personnage de Valentine et les constantes remises en question de celles-ci, rendues si douloureuses par le fond légèrement inquiétant d'agressivité et d'insatisfaction qu'on sentait grouiller au fond de la protagoniste du tome 2, L'Éveil des sentiments, roman rendu plus riche encore par les escapades homosexuelles de son protagoniste masculin, fait toujours extrêmement rare dans des textes destinés au grand public, tandis que le troisième et dernier épisode de l'aventure illustre la profondeur à laquelle Emma sait arriver quand elle se met à réellement creuser, révélant le caractère toujours profondément dérangeant d'un sentiment aussi fort que l'amour, propulsé par une pulsion aussi fondamentale que le sexe.

Après les couples Camille / Antoine et Valentine / Vincent des deux premiers volets de la Rééducation, c'est le tour de Valérie et d'Étienne de fournir les protagonistes de l'épisode terminal. Les lecteurs les ont déjà croisés, notamment à l'occasion d'une soirée à l'opéra dans le premier volume, soirée où l'art du chant a vite été relégué dans les coulisses, et en compagnie de Valentine qu'ils se sont chargés d'initier aux clubs dans le volume suivant. Rencontre qui, dans Un sentiment d'éternité, se révèle fatale pour le couple, Étienne étant allé beaucoup trop loin dans son attachement à Valentine. Voici fourni le point de départ de l'intrigue qui enchaîne une suite de récits servant à saisir le couple, à raconter ses parties constituantes, son évolution, son éclatement, le tout vu à travers les yeux de celles et de ceux qui leur ont tenu compagnie pendant les quinze ans qu'aura duré leur mariage. Le roman est composé de chapitres offerts à des narrateurs successifs dont les récits illuminent des facettes de la vie et de la personnalité de ceux qui sont devenus Valérie et Étienne, un couple que ses amis croyaient indivisible, "immuable" voire "éternel", pour reprendre les mots de la quatrième de couverture. Ils se seront trompés, et le roman raconte non seulement les raisons de l'échec du couple, mais aussi l'impossibilité de nos prochains de saisir un être humain dans sa totalité. Le texte devient ainsi un puzzle, non seulement parce qu'il fournit des pièces qu'il faut essayer d'arranger dans le bon ordre pour reconstituer l'image éclatée, mais aussi et surtout parce que la vie humaine constitue une énigme trop profonde pour laisser subsister autre chose que des interrogations. Un jeu sur le sens original du mot dans la langue de Shakespeare1, jeu qui s'accompagne d'une mise en forme littéraire qui allie le contenant au contenu dans une étreinte serrée et indissoluble.

Est-ce qu'il faut encore, après tout ça, parler de l'intrigue ? Oui, sans doute, dans la mesure où elle est tout sauf banale, contrairement à ce que l'on pourrait croire quand on la ramène à son strict minimum. Parce que, après tout, quoi de plus banal, dans le Paris du XXIe siècle, qu'un couple qui se sépare ? Quoi de plus quotidien qu'un salaud de mari qui se tape une fille qui fait à peine la moitié de l'âge de sa femme ? Qui reste au bureau jusqu'à des heures pas possibles pour y tirer son coup ? Mais quand ces faits divers sans grand intérêt se produisent chez un couple qui essaie de vivre sa sexualité différemment, pour qui le polyamour est bien plus qu'un mot croisé dans les colonnes d'un magazine de life style, il faut peut-être y regarder de plus près. Et l'homme et la femme qui sortent de l'ombre, ou plutôt de l'obscurité des chambres et des clubs où on les a croisés jusque-là, se révèlent, à la lumière que les regards des proches déversent sur eux et sur le vécu qui les a façonnées, des êtres d'une profondeur insondable où il restera toujours, malgré tous ces regards et toutes ces perspectives, un résidu d'obscurité, une zone d'ombre où on ne pénétrera jamais sans en même temps anéantir l'individu blotti au centre.

Le très beau texte d'Emma Cavalier est peut-être, malgré tous les épisodes érotiques qui font une grande partie de son charme, surtout cela : une approche du fond irréductible de ce qui constitue l'essence même de l'individu. Et le désarroi des proches qui se retrouvent, malgré tous leurs efforts, les mains vides, au bord d'un gouffre, n'est-il pas la preuve la plus pertinente de la singularité de toute vie, de sa valeur intrinsèque et irréductible, peu importe l'apparente banalité qui la rend semblable à tant d'autres qu'on daigne à peine regarder ?

Emma Cavalier, Un sentiment d'éternité. La Rééducation sentimentale t. 3Emma Cavalier
Un sentiment d'éternité
La Rééducation sentimentale (t. 3)
Éditions Blanche
ISBN : 978-2846283502

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  1. Un puzzle étant, d'après la partie British and world English du Oxford dictionnary, "A person or thing that is difficult to understand or explain; an enigma." []