Wein­stein, #meToo, Bal­thus – Le por­no dans la tour­mente ?

Thomas Galley, Les Chattes
Éro­tisme ou por­no­gra­phie ? Les Chattes de Tho­mas Gal­ley

Je suis, et je l’ai reven­di­qué à plu­sieurs reprises, auteur de textes éro­ti­co-por­no­gra­phiques. Il suf­fit de (re-)lire mes romans pour s’en rendre compte : rien de ce qui est expli­cite ne m’est étran­ger. Ensuite, je suis le pro­prié­taire de la Bauge lit­té­raire, un espace dédié aux « domaines phy­siques » de la lit­té­ra­ture, à tout ce qui est amour, sexua­li­té, envie, copu­la­tion, exal­ta­tion, sou­mis­sion, fes­sée, péné­tra­tion, avi­lis­se­ment, éja­cu­la­tion, fon­taine – et j’en passe. Vous l’aurez devi­né, je parle ici de pré­fé­rence de textes simi­laires aux miens de par le sujet – des textes qua­li­fiés d’érotiques ou de por­no­gra­phiques – et j’assume tota­le­ment cette pas­sion pour une lit­té­ra­ture sou­vent mécon­nue, vili­pen­dée, mépri­sée – et qui pour­tant se consume avec un plai­sir non feint depuis des mil­lé­naires. Pour résu­mer : la Bauge lit­té­raire se veut un espace ouvert à tout ce qui se réclame de l’amour dans son expres­sion la plus phy­sique – sans pour autant renier la dimen­sion psy­chique de tout éro­tisme digne de ce nom. Avec tout ça, on ne s’étonnera pas de me voir me poser des ques­tions face à la tem­pête qui est en train de balayer bon nombre de « porcs » et qui fait naître des reven­di­ca­tions par­fois plus que dou­teuses – tan­dis que nombre de ques­tions sou­le­vées visent le por­no dans ce qu’il a de plus essen­tiel – les rela­tions entre les sexes et les ques­tions de pou­voir que cela implique.

Éro­tisme et por­no­gra­phie – une dis­tinc­tion qui n’a pas de sens

Avant de conti­nuer, per­met­tez-moi une petite paren­thèse pour abor­der le sujet de l’impossible dis­tinc­tion entre éro­tisme et por­no (-gra­phie) par un phé­no­mène inso­lite : Connais­sez-vous Char­lie F ? Ou le mot dièse #CLS (pour : Char­lie Live Show) ? Je vous explique : Char­lie est une cam­girl, une fille qui se pro­duit devant des camé­ras, qui se met à poil devant un public payant, qui se branle et se laisse enfi­ler, par des hommes et par­fois aus­si (assez sou­vent même) par des machines à bai­ser. Et qui attire un public nom­breux à tra­vers ses lec­tures éro­tiques (atten­tion, site très peu NSFW !) que je vous recom­mande très cha­leu­reu­se­ment si vous êtes adepte de fris­sons sus­ci­tés par une voix des plus sédui­santes. Qui a donc dit que por­no et lit­té­ra­ture ne fai­saient pas bon ménage ?

Charlie F #CLS Du très bon roman érotique
Char­lie F #CLS « Du très bon roman éro­tique »

L’exemple de Char­lie F per­met de consta­ter qu’il y a des gens qui ne se gênent pas de dire éro­tique là où cer­tains ne ver­raient que du por­no. Tan­dis que d’autres essaient de récu­pé­rer les uns – les auteurs qua­li­fiés d’érotiques étant admis au ber­cail des écri­vains fré­quen­tables – et d’ostraciser les autres – les méchants por­no­graphes qui se voient refu­ser toute inten­tion sérieuse, relé­gués dans le coin des per­vers ou celui des écri­vaillons de métier qui sali­raient les pages pour des sommes modiques ver­sées par un édi­teur dont la per­ver­si­té se dou­ble­rait d’avidité. – Les cli­chés, ça me convient, hein ? Quoi qu’il en soit, l’expérience de plu­sieurs années en tant que chro­ni­queur de textes dont la plu­part pas­se­rait pour pure­ment por­no­gra­phique – des textes où l’on trouve effec­ti­ve­ment toutes sortes de pra­tiques qu’on peut qua­li­fier de vio­lentes ou de dégra­dantes, comme par exemple dans une grande par­tie des romans publiés par Média 1000 – cette expé­rience m’apprend pour­tant que ce sont jus­te­ment ces textes-ci qui inter­rogent – consciem­ment ou non – le côté psy­chique de la chose avec une per­ti­nence sou­vent absente chez les auteurs plus « réti­cents ». Comme si la mise à nu total des per­son­nages, leur entière acces­si­bi­li­té, per­met­tait de voir à l’œuvre les rouages du men­tal en même temps que ceux du phy­sique. Les rai­sons d’un tel phé­no­mène sont sans doute mul­tiples, mais je me contente ici de consta­ter, réser­vant l’analyse à d’autres occa­sions. Fort de cette expé­rience, je refuse donc d’introduire des dis­tinc­tions arbi­traires et de dres­ser des bar­rières entre des auteurs qui, si l’intensité de leur approche peut varier, se rangent tous dans un domaine où le phy­sique joue un rôle de pre­mier plan. D’où l’usage fré­quent du terme for­gé par votre ser­vi­teur : éro­ti­co-por­no­gra­phique.

Un débat auquel le por­no lit­té­raire n’échappe pas

Je ne vais pas embê­ter mes lec­teurs avec un trai­té de l’érotisme, ni ten­ter de jus­ti­fier mes choix lit­té­raires. Je me contente de vous dire que, l’amour au phy­sique étant une des pul­sions les plus irré­sis­tibles aux­quelles le genre humain puisse se voir confron­té, il me semble tout à fait jus­ti­fié de vou­loir en explo­rer les rouages afin de com­prendre les effets qu’une sexua­li­té assu­mée – ou non – peut avoir sur la condi­tion humaine

Claudio Verdi, La belle-mère perverse. Un titre porno particulièrement obscène de chez Media 1000 que je vous présenterai avec grand plaisir.
Clau­dio Ver­di, La belle-mère per­verse. Un titre por­no par­ti­cu­liè­re­ment obs­cène de chez Media 1000 que je vous pré­sen­te­rai avec grand plai­sir.

Ceci étant dit, com­ment faut-il main­te­nant réagir – en tant qu’auteur de textes por­no­gra­phiques – aux dis­cus­sions par­fois extrê­me­ment vio­lentes déclen­chées par l’affaire Wein­stein et les vagues #meToo et #balan­ce­Ton­Porc qui, par­ties des réseaux numé­riques, ont fini par inon­der les médias ? Com­ment encore jus­ti­fier le com­por­te­ment de cer­tains de nos per­son­nages qui font fi de tout consen­te­ment pour prendre leur plai­sir là où il se trouve, à savoir entre les jambes des femmes, dans leurs bouches et leurs chattes tou­jours grandes ouvertes et bien hui­lées, prêtes à rece­voir les assauts de nos éta­lons tou­jours bien équi­pés, de suc­com­ber à la seule vue des engins de belle taille qu’elles aiment – évi­dem­ment ! – s’enfiler à lon­gueur de jour­née ? Que faire de ces pro­ta­go­nistes fémi­nines qui, au lieu de dénon­cer les vio­lences, courent après les mal­fai­teurs, domi­na­teurs et autres mâles alpha, pour se trou­ver en bonne posi­tion quand il s’agit de pré­sen­ter leurs ori­fices aux bites fiè­re­ment dres­sées, quitte à encais­ser les coups – de fouet, de poing – qui viennent avec ?

Il y a dans tout cela une cer­ti­tude : un auteur por­no ne peut se sous­traire à ce débat, au moins tant qu’il met un peu de sin­cé­ri­té et de pas­sion dans ce qu’il fait. Ce que je réclame pour moi, et ce que je sais de tant d’autres dont j’ai eu l’occasion de lire les textes pour les chro­ni­quer dans la Bauge lit­té­raire. Pas­sons donc aux choses sérieuses !

Il est incon­tes­table que le débat évo­qué plus haut ait don­né un grand coup de pro­jec­teur sur un com­por­te­ment humain des plus détes­tables et en même temps des plus essen­tiels – l’abus de pou­voir. Chaque fois qu’il y a des hié­rar­chies, il y a pos­si­bi­li­té d’abus, et nier un phé­no­mène aus­si répan­du serait mécon­naître le fonc­tion­ne­ment des socié­tés humaines. Ajou­tons à cela que le sexe a tou­jours été une mon­naie, et on ima­gine faci­le­ment les méca­nismes à l’œuvre dans l’ombre des cou­lisses, les exi­gences de ceux qui ont des rôles à dis­tri­buer, les pres­sions que subissent celles et ceux qui se battent pour obte­nir la den­rée rare, les mar­chan­dages de bas étage entre ceux d’en haut et celles d’en bas. Les uns font les car­rières, tan­dis que les autres en sont réduites à pas­ser par les fourches cau­dines des pro­duc­teurs et autres supé­rieurs qui mènent tout droit aux cas­ting couches et à la pro­mo­tion cana­pé. Un phé­no­mène sans aucun doute détes­table, mais qui fait néan­moins les délices de plus d’un auteur de por­no pui­sant à pleines mains dans les bas-fonds d’un usage qui conti­nue à nour­rir les fan­tasmes – peu importe la situa­tion où on se trouve. Il n’a pas fal­lu attendre le suc­cès des 50 Shades pour com­prendre que le fan­tasme de l’objet sexuel est loin d’être épui­sé, et un scé­na­rio comme celui des cas­tings couches est bien trop beau pour pas­ser à côté. Après tout, la vague des récits de sou­mis­sion qui peuplent les éta­gères depuis main­te­nant assez long­temps répond à des besoins bien réels, que ce soit du côté des lec­teurs ou de celui des auteurs eux-mêmes.

Phé­no­mène réel ver­sus fan­tasme, voi­ci les pôles entre les­quels un auteur de textes éro­ti­co-por­no­gra­phiques est contraint d’évoluer, et on ima­gine les mal­en­ten­dus qu’il peut y avoir dans un domaine aus­si sen­sible. On ne s’étonnera donc pas d’entendre des voix s’élever pour remettre en ques­tion l’usage lit­té­raire – ou peut-être plu­tôt artis­tique dans un sou­ci d’extension du domaine de la lutte – de pra­tiques jugées fri­voles et dont cer­taines frôlent l’acte cri­mi­nel. Et la remise en ques­tion pré­cède de peu la volon­té de s’entreposer, de faire appel aux auto­ri­tés pour mettre fin à ce que l’on per­çoit comme des abus et à toute forme de « glo­ri­fi­ca­tion » de ceux-ci. Et voi­là que la bête se réveille et qu’elle lève sa tête qu’on croyait tom­bée depuis bien long­temps : nous voi­là face à la cen­sure.

La cen­sure – volon­té popu­laire ?

On constate effec­ti­ve­ment que, depuis un cer­tain temps déjà, les appels à la cen­sure se mul­ti­plient un peu par­tout. Les uns vou­draient ban­nir des tableaux de Bal­thus des cimaises du Met, tan­dis que d’autres s’opposent farou­che­ment à la réédi­tion des pam­phlets anti-sémites et pro-nazis de l’auteur de Jusqu’au bout de la nuit. Est-ce qu’on peut dire pour autant que c’est le même com­bat ? Sen­si­bi­li­sés par le débat hou­leux déclen­ché par l’affaire Wein­stein et ampli­fié ensuite par la vague des #meToo et des #balan­ce­Ton­Porc sur les réseaux numé­riques, les uns vou­draient effa­cer ce qu’ils voient comme une atteinte cri­mi­nelle – des pul­sions pédo­philes figées en cou­leur en quelque sorte – tan­dis que les autres, plus près de chez nous, suc­combent à la peur de voir remises à l’honneur – de par la publi­ca­tion dans une des mai­sons les plus pres­ti­gieuses de France – les éruc­ta­tions d’un esprit ron­gé par la haine.

Gustave Courbet, L'Origine du monde
L’Origine du monde de Gus­tave Cour­bet, cible des cen­seurs des réseaux sociaux.

Tout ça, c’est un champ tel­le­ment large qu’on risque de s’y perdre, qu’on risque de choi­sir la mau­vaise route, de s’égarer, pour se retrou­ver face à face avec ses propres démons. Un ter­rain où, je l’avoue volon­tiers, je ne m’aventure que mal­gré moi. En même temps, c’est un débat impor­tant qu’il faut mener, un débat qu’on aurait cru appar­te­nir à un autre âge ou à des ter­ri­toires en proie à des pas­sions reli­gieuses à l’origine d’abus et de crimes bien autre­ment plus hor­ribles que les coups de gueule qu’on entend se mul­ti­plier dans les échauf­fou­rées média­tiques occi­den­tales. Et c’est un débat que, en tant qu’auteur et chro­ni­queur de textes éro­ti­co-por­no­gra­phiques, je ne connais que trop bien pour avoir subi les foudres des uns et des autres. Après tout, il n’est pas loin, le temps où Face­book sup­pri­mait avec une féroce déter­mi­na­tion les repro­duc­tions d’un des plus grands tableaux de Cour­bet, l’Ori­gine du Monde. Et où le moindre petit téton, peu importe qu’il se trouve sur la cou­ver­ture d’un livre de chez Média 1000 ou une œuvre d’art reli­gieu­se­ment conser­vée sur les cimaises du Louvre, sus­ci­tait l’ire des cen­seurs. Ce qui bien sou­vent, menait tout droit au ban­nis­se­ment de l’utilisateur effron­té.

Autre­fois affaire d’État et de ses fonc­tion­naires atti­trés, la cen­sure se fait aujourd’hui plus dis­crète, jusqu’à prendre des allures démo­cra­tiques, pous­sant la mau­vaise foi jusqu’à se jus­ti­fier par une volon­té popu­laire expri­mée à tra­vers une des innom­brables pla­te­formes à péti­tions acces­sibles à tout un cha­cun, une volon­té qui sou­vent fait fi de toute rete­nue et s’exprime avec une verve de jus­ti­cier qui n’est pas sans rap­pe­ler celle d’un comi­té du Salut public. Ailleurs, elle met des vête­ments bien moins bario­lés que le cos­tume jaco­bin, pro­fi­tant des consi­dé­ra­tions intel­lec­tuelles pour se fau­fi­ler dans les consciences, dis­til­lant la peur de ce qui risque de faire mal, de déran­ger, pour cla­mer tout haut sa volon­té de faire dis­pa­raître, de sup­pri­mer, de relé­guer à l’ombre. Le cas Céline four­nit un bel exemple de cette approche dégui­sée consis­tant à faire appel à nos ins­tincts huma­ni­taires qui nous indiquent que l’appel à la haine, c’est mal ! Ce qui, bien évi­dem­ment, n’est pas faux. Mais pour­quoi réduire le lec­teur au niveau d’un enfant ou d’un débile inca­pable de se faire ses propres idées ? Pour­quoi ne pas expo­ser un Céline dans ce qu’il a de plus noir afin de faire contre­poids au sty­liste de génie ? Ne vaut-il pas mieux mettre en pleine lumière ce qui a le poten­tiel de nous effrayer au lieu de le gar­der à l’abri des regards ? Il faut sans aucun doute se mettre d’accord sur la route à suivre, et c’est là que le débat doit avoir lieu, mais sur le fond ?

On aura com­pris que la cen­sure ne me tente pas, et si je ne veux pas exclure cet outil de façon géné­rale, il me semble que son usage doit être tout à fait excep­tion­nel, et que la liber­té de parole doit pri­mer sur la volon­té de la poli­cer – au nom de quel com­bat que ce soit. De belles consi­dé­ra­tions, me direz-vous, mais qui nous laissent sans réponse à pro­pos de l’attitude à adop­ter en tant qu’auteur por­no face aux ques­tions socié­tales comme celle de l’égalité entre femmes et hommes, celle du consen­te­ment, celle des abus omni­pré­sents, allant jusqu’aux agres­sions sexuelles et aux viols. Parce qu’il y a, face à ces ques­tions, aus­si le cas de l’auto-censure, les ciseaux dans la tête qui empêchent les paroles de cou­ler avant même d’avoir été clai­re­ment for­mu­lées. Et n’est-ce pas là le pire cas, celui qui ferait tarir les sources de toute créa­ti­vi­té ?

Le por­no – tiraillé entre fan­tasme et réa­li­té

Je l’ai dit plus haut, le por­no évo­lue entre réa­li­té et fan­tasme, et les limites ne sont pas tou­jours très claires. Si on ajoute à cela le fait que beau­coup de lec­teurs ont ten­dance à confondre un récit fic­tion­nel avec une entrée de jour­nal – sur­tout si le récit est à la pre­mière per­sonne du sin­gu­lier – on ne s’étonne plus de se voir trai­té de toutes sortes de noms d’oiseaux. Ou – plus grave encore dans le cas des nom­breuses autrices – d’être consi­dé­rées comme du gibier à la dis­po­si­tion du pre­mier venu. Est-ce qu’on doit encore s’étonner de ce que cer­tains trans­posent, avec une faci­li­té décon­cer­tante, les fan­tasmes dans la vie réelle, revê­tant le cos­tume d’un domi­nant à la Grey pour impor­tu­ner – ou mieux : bous­cu­ler ? trous­ser ? – la secré­taire ou la jeune sta­giaire qui a le mal­heur de dépendre d’un patron ou d’un supé­rieur qui ne sait plus faire la dif­fé­rence entre le film qu’il se joue dans sa tête et les rela­tions humaines dans sa boîte ? Et que dire des clips por­no libre­ment dis­po­nibles à tra­vers la toile, une ava­lanche qui, pour cer­tains, fait office d’éducation sexuelle avec toutes les consé­quences qu’on peut ima­gi­ner sur le com­por­te­ment dans les rela­tions – sexuelles et autres. Des inter­ro­ga­tions et des remises en ques­tion, on le constate aisé­ment, ce n’est pas ce qui manque. Mais le point prin­ci­pal reste : que faire en tant qu’auteur éro­ti­co-por­no­gra­phique ? Faut-il renon­cer à tout ce qui res­semble de près ou de loin aux vio­lences ? Est-ce qu’il faut se bor­ner à n’écrire plus que du vanille ? Ne mon­trer plus que des pra­tiques safe ? Tour­ner le dos au pas­sion­nel avec son lot d’irresponsabilités et d’actes qu’on croyait sans len­de­main ? Renon­cer à illus­trer des fan­tasmes de séduc­tion pous­sée, de prise en main, de l’envie trop sou­vent indi­cible de se voir réduit au rôle d’objet sexuel où le désir naît pré­ci­sé­ment de l’impuissance de celle ou de celui qui s’y voit réduit ? Pre­nons un exemple sou­vent cité comme agres­sion sexuelle, les tri­po­tages dans les trans­ports en com­mun. Quelle femme ose­rait avouer qu’elle aime ça, et pour­tant, c’est le point de départ de nom­breux récits et scé­na­rios por­no, et qui­conque vou­drait dres­ser une liste des textes ins­pi­rés par le sujet aurait bien du bou­lot. De Voyage inavouable (June Sum­mer) aux Nuits de vice en che­min de fer (Sam Par­ker) en pas­sant par Le train 8427 en pro­ve­nance de Genève (Jeanne Sia­lel­li), il y en a pour tous les goûts et jusqu’aux plus dépra­vés. Per­met­tez-moi de citer un extrait de la qua­trième de cou­ver­ture du der­nier titre :

Dans le train qui la ramène chez elle après un séjour chez sa grand-mère à Genève, une jeune fille est contrainte à se livrer à plu­sieurs hommes dans un com­par­ti­ment du train. Mal­gré la peur qui l’étreint, elle prend plai­sir à cette vio­lence qui se déchaîne sur elle.

Dans ce court roman éro­tique, Jeanne Sia­lel­li aborde sans tabou et avec un grand talent d’écrivain la déli­cate ques­tion du viol et de son fan­tasme chez les femmes. 1)Jeanne Sia­lel­li, Le train 8427 en pro­ve­nance de Genève, Paris, 24/07/2014

Et oui, de tels textes et de tels fan­tasmes ne sont pas la chasse-gar­dée des hommes, loin de là !

Ou voi­ci un autre fan­tasme for­te­ment appré­cié par les scé­na­ristes de por­no  – peu importe que ce soit dans des textes ou des films – à savoir la séduc­tion au bureau, de pré­fé­rence dans le cadre d’un entre­tien d’embauche. Un scé­na­rio qui exploite avec verve l’écart de pou­voir entre celui ou celle qui dis­pose d’un bien convoi­té par autrui. Ce sont sou­vent de telles situa­tions qui sont décrites sous l’étiquette #meToo, et quand on en parle dans la vraie vie ou dans les jour­naux, y a-t-il une autre réac­tion pos­sible que l’indignation ? Et pour­tant, cela n’empêche pas une artiste comme Rebec­ca Hap 2)Rebec­ca Hap, c’est la scé­na­riste et l’autrice de Des­pe­rate Hou­se­wives, une BD les­bienne parue en France chez Dyna­mite où les pro­ta­go­nistes se font une règle de céder à toutes les ten­ta­tions et de pro­fi­ter de tout ce que le hasard leur met dans la route. de par­ta­ger un tweet qui plei­ne­ment exploite, dans une mise au point admi­rable de par sa conci­sion, le bouillon­nant poten­tiel éro­tique de cet entre­tien qui vire au por­no :

Job Interview, tweet posté par Cartoon MOMS
« Job Inter­view », tweet pos­té par Car­toon MOMS

(Vas-y, Kim­ber­ley, fais voir ta bonne petite chatte… C’est ta maî­trise qui t’a valu l’entretien d’embauche… mais tu dois me prou­ver que tu le veux réel­le­ment, ce bou­lot.)

Que dire alors face à de telles pro­vo­ca­tions ? S’indigner ? Dénon­cer ? Écrire de longs articles à pro­pos des dan­gers de l’abus de pou­voir et comme il fau­drait ins­tal­ler des règles et des lois pour pré­ve­nir de tels abus ? C’est ce qui se serait sans aucun doute pro­duit si on avait lu un tel récit dans un jour­nal ou un maga­zine ou encore sur un réseau numé­rique pour­vu de l’étiquette #balan­ce­Ton­Porc. Ou est-ce qu’il ne vaut pas mieux de plu­tôt admi­rer le coup de crayon de l’artiste et se lais­ser enva­hir par le plai­sir trouble qu’on res­sent à se mettre à la place de la vic­time à deux pas de subir les der­niers outrages aux mains de sa domi­na­trice ? On peut certes trou­ver à redire à l’usage de telles situa­tions par le por­no, et il se trou­ve­ra sûre­ment quelqu’un pour pré­tendre que cela inci­te­ra d’autres à ne voir que des proies sexuelles dans celles et ceux jouis­sant de moins de pri­vi­lèges. Mais n’est-ce pas là faire bien peu de confiance à nos capa­ci­tés intel­lec­tuelles ?

Il y donc, d’un côté, de réels abus, tan­dis que de l’autre s’ouvre l’univers inson­dable des fan­tasmes qui risquent de débor­der dans le réel et d’influencer les com­por­te­ments. Com­ment pré­tendre, pris ain­si entre Scyl­la et Cha­rybde, don­ner une réponse valable ? Il est clair que les abus devront être recon­nus et sanc­tion­nés, mais est-ce qu’il faut pour autant ins­tal­ler un régime figé où tout com­por­te­ment serait sou­mis à un canon aus­si exi­geant qu’impitoyable ?

En fin de compte, est-ce qu’on veut prendre le risque de voir un auteur ou une autrice renon­cer à écrire, quitte à se faire publier, sous pré­texte que cer­tains pour­raient perdre leur nord en confon­dant fan­tasme et réa­li­té ? N’est-ce pas ce même reproche qu’on adres­sait déjà à l’auteur des Souf­frances du jeune Wer­ther, vers la fin du XVIIIe siècle, à savoir que son texte, en don­nant l’exemple, fai­sait mon­ter le nombre de sui­cides ? Quant à moi, conscient des ambi­guï­tés et des dan­gers, je plaide pour la liber­té d’expression, qu’il s’agisse de par­ti­ci­per à un débat poli­tique, de publier un auteur contro­ver­sé ou d’imaginer une scène de séduc­tion qui repousse un peu plus encore les limites de la décence.

Ailleurs dans la Bauge

Références   [ + ]

1.Jeanne Sia­lel­li, Le train 8427 en pro­ve­nance de Genève, Paris, 24/07/2014
2.Rebec­ca Hap, c’est la scé­na­riste et l’autrice de Des­pe­rate Hou­se­wives, une BD les­bienne parue en France chez Dyna­mite où les pro­ta­go­nistes se font une règle de céder à toutes les ten­ta­tions et de pro­fi­ter de tout ce que le hasard leur met dans la route.

Fièrement propulsé par WordPress | Thème : Baskerville 2 par Anders Noren.

Retour en haut ↑